Félicité: Étude sur la poésie de Marceline Desbordes-Valmore
Part 2
_Cœur du cœur_, l’expression qui lui est commune avec Shakspeare, et qui la mène à l’amour de l’amour comme pour redoubler sa tendresse, fournit ce vers à madame Valmore quand elle parle de son enfant:
Oh! que vous me manquiez, jeune âme de mon âme!
Donc _Amour sous forme sextuple: Amoureux, amical, filial et maternel, charitable et divin_. Ajoutez _l’amour de la nature_, et _l’amour prorogé au delà du trépas_, vous aurez les six divisions sous lesquelles m’ont paru pouvoir se ranger toutes les phases de cette âme incoërcible, les phrases de cette œuvre vagabonde. A savoir: AMOUR, TENDRESSE-TRISTESSE, MATERNITÉ, FOI, NATURE, ÉTERNITÉ.[5]
J’ai vécu d’aimer, j’ai donc vécu de larmes.
Entre toutes séductions, celle du regard fascinait Marceline. Ses propres larmes et celles qu’elle consolait diamantaient sa vie.
Le son de la voix la captivait aussi.
Les _Yeux et les pleurs_ et _la Voix_ subdivisent donc naturellement cette grande division de l’amoureux amour.
TENDRESSE-TRISTESSE enferme _Prisons et Exils_, les deux misères qui l’apitoyaient le plus éloquemment, et qu’elle a le mieux pleurées.--_Ipsa_ contient ce qui semble le plus avoir trait à la personne même de l’artiste.
MATERNITÉ, c’est la mutuelle réversibilité de ce sentiment double, ascendant et descendant au cours comme au décours de ses _jeunes annales_: celles où elle joue le rôle de l’enfant; et d’autres où elle porte elle-même la croix de la Mère Douloureuse.
Nulle avant elle, nulle après elle, comme elle, n’aura dit et ne dira cet incessant échange, ne fera frôler et gravir en ses deux sens l’échelle de Jacob de l’amour successivement filial et maternel par les ailes de tant d’expressions ingénieuses, caressantes et pures, pour parler tour à tour de celle qu’elle nomme divinement
Ma tige maternelle enlacée à ma vie!
et de ceux qu’elle appelle non moins célestialement
Un enfant! un enfant! O seule âme de l’âme! Palme pure attachée au malheur d’être femme. Éloquent défenseur de notre humilité Fruit chaste et glorieux de la maternité. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C’est notre âme en dehors en robe d’innocence. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
De la foi des époux sentinelle sans armes, Visible battement de deux cœurs dans un cœur! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Image de Jésus qui se penche vers nous Pour relever sa mère humble et née à genoux.
Oui le bréviaire de l’amour filial est révolu. Nous la devons à Valmore cette
Voix du berceau lointain qui ressaisit le cœur.
Il semble, entre ces autobiographies d’une enfance indéfiniment évoquée, il semble que ce menu tableau lumineux de résurgence des jours premiers dont on dit qu’il apparaît au noyé près de s’engloutir, se découpe incessamment pour notre poëte toujours prêt à sombrer, et charitablement l’isole des circonvolutions poignantes, le fascine et tire hors de soi. C’est le magique miroir où la Belle revoyait le foyer quitté du fond du royaume de la Bête.
Parle-moi, je t’écoute, éloquent souvenir. Qui ne s’est détourné d’un trompeur avenir Pour chercher dans le fond de son âme attendrie, Tes regrets, tes leçons, ta tristesse chérie? Ce tableau vague et doux qui repose les yeux, Qui nous rend l’innocence et le pardon des cieux.
Ce vocabulaire, y peut-on ajouter? J’ose dire qu’on ne saurait l’égaler. En tout cas, le surpasser, jamais. Centre de ce double courant de passion entre ses propres enfants et cette mère dont le souvenir, parmi cent apostrophes qui font sursauter, lui dicte cette pièce: _Quand je pense à ma mère_, elle-même pieuse fille et «pâle couveuse d’immobiles tourments,» ainsi qu’elle se qualifie, elle polarise tous les rayons de la maternité et de la _filialité_, passez-moi ce terme.
Ces apostrophes, en voici:
La mère, n’est-ce pas un long baiser de l’âme, Un baiser qui jamais ne dit non ni demain. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quand elle m’avait dit: Vous êtes mon enfant! Le ciel, c’était mon cœur à jour et triomphant. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Comme le rossignol qui meurt de mélodie Souffle sur son enfant sa tendre maladie, Morte d’aimer, ma mère, à son regard d’adieu, Me raconta son âme et me souffla son Dieu.
Enfin, ce passage qui rappelle et regrette les sépultures disposées jadis au pourtour extérieur des églises:
C’était beau d’enfermer dans une même enceinte La poussière animée et la poussière éteinte. C’était doux, dans les fleurs éparses au saint lieu, _De respirer son père en visitant son Dieu_.
Quant à l’éloquence de sa maternité propre, je ne crois pas qu’on ait jamais parlé avec cette _nostalgie des entrailles_.
Jugez-en plutôt. Récemment mère, elle se plaint de ne plus faire corps avec son nouveau-né.
J’aurais voulu voir Dieu pour te créer plus beau! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Et j’allais au soleil couchant sécher mes pleurs Pour te rendre suave et pur comme les fleurs.
Et enfin, peut-être le vers d’imagination, de sensibilité et de formule, le plus curieux de toute l’œuvre:
_Car, si près que tu sois, l’air circule entre nous!_
FOI
La foi, c’est l’haleine des anges, C’est l’amour _sans flammes étranges_!
C’est l’amour, toujours dévorant, mais transposé et sublimé, qui fait trouver à la muse devenue ange pour l’absorption finale, la résorption rédemptrice de sa terrestre passion contrainte dans le foyer de la ferveur éternelle, des images comparables aux seules Dantesques descriptions du paradis--mais avec moins de blancheur.
Seigneur! Qui n’a cherché votre amour dans l’amour? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Comme un oiseau s’enfuit, je m’en vais dans l’espace Chercher l’immense amour où mon cœur s’abreuva...
et par les plus touchantes variantes de charité et de prière, de croyances et de sentiments, atteindre, en même temps que Dieu même, les plus fluides matérialisations de la pensée et du langage.
Je vous obtiens déjà, puisque je vous espère Et que vous possédez tout ce que j’ai perdu.
NATURE, c’est l’amour--je dirais volontiers _atmosphérique_, tant le poëte y fait entrer de parcelles vivantes et vibrantes du Cosmos--de tout ce qui l’entoure, et tant son art spontané met de passion dans ses paysages, comme tout à l’heure il mêlait et fondait de chaleur et de lumière dans sa tendresse qui lui faisait s’écrier:
C’était un jour de charité divine Où, dans l’air bleu, l’éternité chemine. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _C’était partout comme un baiser de mère!_
Les deux aires de ce naturel amour sont l’_Amour des fleurs_.
A quelque chère idole en tous temps asservie, Je tombais à genoux pour adorer des fleurs, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Il semble que les fleurs alimentent ma vie._
Et l’_Amour de l’eau_, dont je ne crains pas de dire qu’il pourrait bien être solidaire du goût de cette tendre femme pour les larmes, si j’en crois ce mystérieux vers.
Et dans les flots du moins _mes larmes se perdront_
et ces autres:
Enfant, l’onde est molle et pure _Mais elle a soif de nos pleurs_.
que je rapproche de celui-ci, de Vigny:
Penche sa tête pâle et pleure sur la mer!
L’amour de l’eau déjà attribué à plusieurs poëtes par Victor Hugo, dans ce joli distique:
Georges Sand a la Gargilesse Comme Horace avait l’Anio.
L’eau où Marceline voit se réverbérer tous ses âges dans cette Scarpe qui lui était, comme à Brizeux, son Ellé. L’eau où nous lirons avec elle, et sous mille formes
Son visage étoilé dans les cercles humides Parsemant leurs clartés de sourires limpides...
L’onde enfin d’où découle son _rythme_.
_Sonore tremblement qui m’attriste et que j’aime_
auquel ne peut plus succéder que l’_amour du silence_, sa suprême passion:[6]
_Moi, je veux du silence, il y va de ma vie!_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Couvrez-moi de silence_...
Ce silence qui nous mène à la dernière de ces divisions, si vous le voulez, factices, mais, certes point arbitraires: _la mort_, disons mieux: l’ÉTERNITÉ puisque c’est sous ce consolant aspect qu’apparaissent à Madame Valmore tant de tombes qu’elle a mélodiquement enguirlandées.
Mais plusieurs sont absents, et leur nom sous des fleurs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et mon cœur sait la place où je leur dois des pleurs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
On verra, par mes soins quelque feuille de lierre De son étroit asyle embrasser le contour. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Depuis j’allai m’asseoir aux tombes délaissées. Leur tranquille silence éveillait mes pensées, Y cueillir une fleur me semblait un larcin. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L’homme revient seul où son cœur le ramène. Où les vieux tombeaux l’attirent pour pleurer.
«_Abîme à franchir seule!_» cette définition en commun, cette fois, avec Pascal,
..... porte ces mots à sa douleur brûlante: Viens! ne crains pas la mort, on aime dans les cieux!
et la mort qui couronne son œuvre de vie, comme elle couronne toute vie, n’apparaît jamais hideuse à notre poëte, mais toujours fleurie et touchante, puisqu’elle lui rouvre tous les paradis pleins de ses anges envolés. Tous les êtres aimés, sans oublier l’_être aimé_, voire à commencer par lui (selon une magnifique interpellation: _Croyance_); «Albertine, âme en fleur!» et d’autres amies de jadis; et cette noble _tige maternelle, enlacée_, cette fois à l’éternité, auprès de ces enfants enfuis:
Car vous aurez, un jour, une joie immortelle Et vos petits enfants souriront dans vos bras. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Non, jamais rien de plus sereinement _détaché_, de plus véritablement et vénérablement _sur le seuil_, et déjà presque _au-delà_, n’a su se proférer pour nous parler de la mort, avec ce que j’appellerai une pareille _liberté d’allures mortelles_; nous apprivoiser avec cette «_cueilleuse d’âmes_» qui
Ne les moissonne pas pour en tuer les flammes, Mais pour les délivrer de leur lourd vêtement, Comme on ôte le sable où dort le diamant. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tous mes étonnements sont finis sur la terre Tous mes adieux sont faits, l’âme est prête à jaillir Pour atteindre à ces fruits protégés de mystère Que la pudique mort a seule osé cueillir. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Béni soit Dieu puisqu’après la tourmente, Réalisant nos rêves éperdus Vient des humains l’infatigable amante Pour démêler les fuseaux confondus. Fidèle mort, si simple, si savante, Si favorable au souffrant qui s’endort, Me cherchez-vous, je suis votre servante: Dans vos bras nus, l’âme est plus libre encor.
[5] Madame Valmore, dans son Recueil posthume (ou peut-être son éditeur) a rangé elle-même ses poësies sous des appellations similaires, mais sans beaucoup de suite.
[6] Silence qu’elle ne veut même plus rompre par l’écriture: «_n’écris pas!_»
III
*
Ainsi catégorisés les termes d’association de ces divers sujets d’inspiration, il nous sera utile--et plus facile de grouper les rythmes dont le poëte les revêtit. Jamais de poëme à forme fixe. Muse bien trop débordante, déchaînée avec résignation mais tumultueuse et torrentueuse--pour se ranger à si étroites digues, la muse à la fois digne et familière qui ose risquer cette déclaration à la Vierge:
Cet amour des amours qui m’isole en ce lieu, Ce fut le vôtre; _eh bien: parlez-en donc à Dieu_.
Je distingue une première sorte ou famille de pièces, divisées en strophes, le plus souvent de quatre hexamètres (quelquefois plus; rarement de distiques). Pièces d’ordinaire peu étendues, mais d’allure large, sans doute les plus parfaites, presque en forme de menu poëme à forme fixe pour soi, et pleines à leur manière de l’immortelle vibration du
Puisque j’ai mis ma lèvre à ta coupe encor pleine
de Victor Hugo; sans le charme ou le discrédit que confèrent à d’autres pièces, des passades de rythmes non suivis, de vers irréguliers entrecoupés fortuitement, bizarrement, dithyrambiquement.
A cette première famille ressortissent _La vie et la mort du ramier_, _Renoncement_, _La couronne effeuillée_, etc., etc.; et de plus longues, _Le mal du pays_, _Tristesse_, _Départ de Lyon_, etc.[7] J’énumère les titres des principales pièces englobées par chacun de ces groupements, dans une note dont la nomenclature n’offrirait point ici d’intérêt, outre que l’auteur n’excelle point aux intitulés. Les siens (loin de cet art du titre qui nous semble devoir être fait d’un mot synthétique, jamais renouvelé au cours de la pièce qu’il désigne), les siens, dis-je, sauf parfois quelque douce ingéniosité telle que le _Soleil des morts_ pour la Lune--ne contiennent que l’appel ou le rappel du sujet, sans dédaigner _Simple Histoire_ ni même _Merci mon Dieu!_ La croix de ma mère--qui n’y est point--s’y fût-elle rencontrée, qu’on en eût presque pu rapporter la vieille _trouvaille_ à cette loi foi de Baudelaire: «Beauté du lieu commun.» Car n’est-ce pas du fait de cette beauté trop prisée que le lieu commun est devenu tel; mais qu’il porte en soi la force ou le charme de vaincre cette période de profanation, et le voilà promu _lieu éternel_.
La strophe large, abdiquant l’hexamètre, s’allège et se familiarise, comme dans _l’Élégie à Pauline Duchambge_. Et c’est alors une autre veine où la précieuse élégance des ÉMAUX ET CAMÉES, comme dans _Un arc de triomphe_, s’allie au virtuose esprit des RUES ET DES BOIS pour procréer un second groupe, dépendant du premier, qu’il égaie et subtilise[8]. Un troisième naît du mélange de l’hexamètre et de vers plus légers, toujours également disposés dans des strophes régulières. C’est _Un billet de femme_, le _Soleil lointain_; mais cette forme sert tout aussi souvent des poëmes de la seconde famille[9].
Joignez-y les pièces en hexamètres[10] non divisées en strophes (_Avant toi_, _La Fleur d’eau_, _L’Augure_, etc.), et enfin celles où se faufile, puis se glisse et s’irrue le vers irrégulier, quelquefois un seul dans toute une longue pièce, comme dans _La Maison de ma Mère_, _A mes Sœurs_, _Au Poëte prolétaire_, et ce sera (surtout de par ces dernières, les plus nombreuses),[11] la famille complète des poëmes plus ou moins descriptifs.
Voici ce que, dans une étude précédente abandonnée, me suggéraient ces entraînants _irréguliers_ employés par Madame Desbordes-Valmore, avec, en une verve différente, un bonheur parfois égal à celui de La Fontaine: «Un réseau de poëmes moins ordonnés, mais dont les beautés partielles sont peut-être les plus _ad imaginem_ de cette âme. Quand il est bien frappé un vers de cette _lyre_, suivant la banale expression, cette fois ennoblie, est si intense qu’il se suffit à lui-même, et, presque ne pourrait qu’être gêné par le voisinage d’un aussi puissant. Il y aurait superfétation, étouffement, comme sur de ces orangers replets et redondants qui ressemblent à de vastes boules de senteurs, encombrés, presque incommodés qu’ils peuvent être à la fois par plusieurs sortes et règnes de végétation et de poussée: feuilles, fleurs, fruits nouveaux--et jusqu’à des fruits de deux ans s’assurant plus de suavité et de saveur d’un second retour de sève!
Cette clairière de poëmes moins touffus, plus aérés par l’étirement _ad libitum_ de la pièce, parfois le vers libre intromis avec une aisance qui, chez tout autre serait licence, mais ouvre là visiblement comme une prise d’air pour une poitrine oppressée, c’est le vrai champ d’évolution, la vraie aire de Valmore. Pas de dilettantisme exquis comme de l’y voir et suivre volter, voler, virevolter, courir, sourire, mourir... et se reprendre tout innocemment, inconsciemment, inconsidérément, d’enrythmie native et d’ingéniosité ingénue, d’où ses compositions héritent de ce galbe unique de complication naturelle et de simplicité si précieuse.
C’est là que sur la piste infailliblement originale jusqu’en la banalité, et captivante même en la niaiserie, éclatent avec plus de miracle, se détachent et s’isolent de ses prouesses consacrées _inégalables_ par l’arbitre de ces tournois comme le scrutateur accompli de tous les creusets d’esthétique théorique: j’ai nommé Charles Baudelaire.»
La deuxième famille est toute chantante: _ode_ ou _cantique_, _berceuse_ ou _romance_. L’auteur y englobait modestement toute son œuvre: «_Quelques chansons méritent-elles que l’on s’occupe de moi et que l’on m’admette au livre de la science?_»
L’_Ode_, c’est _Au soleil_, _Au Christ_, _Chant des Mères_, les _Oiseaux_, etc. Le _Cantique_, c’est _Prière des orphelins_, _les Enfants à la communion_, etc. Les deux _Berceuses_ sont spécifiées telles par leurs titres: _Dormeuse_ et _Pour endormir l’enfant_. Et il n’y aurait aucunement lieu d’être surpris d’apprendre que cette naïve inspirée qui nous avoue: «La musique roulait dans ma tête malade, et une mesure toujours égale arrangeait mes idées à l’insu de ma réflexion...» _d’apprendre enfin_ qu’elle n’aurait composé ses _Dormeuses_ que pour avoir trouvé leur rythme et leurs rimes, leur matière et leur manière tout simplement les mieux aptes à faire descendre le sommeil.
Sommeil, ange invisible aux ailes caressantes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ciel! où prend donc sa voix une mère qui chante Pour aider le sommeil à descendre au berceau? Dieu mit-il plus de grâce au souffle d’un ruisseau?
Pour les _romances_ qui ne sont point toujours celles que le poëte a étiquetées ainsi, et dont les plus belles concertent souvent ailleurs, elles sont sans nombre--rarement sans agrément, parfois pleines d’envol.
LES CLOCHES ET LES LARMES
Sur la terre où sonne l’heure, Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.
L’orgue sous le sombre arceau, Le pauvre offrant sa neuvaine, Le prisonnier dans sa chaîne Et l’enfant dans son berceau;
Sur la terre où sonne l’heure, Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.
La cloche pleure le jour Qui va mourir sur l’église, Et cette pleureuse assise, Qu’a-t-elle à pleurer?... L’amour.
Sur la terre où sonne l’heure, Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.
Priant les anges cachés D’assoupir ses nuits funestes, Voyez aux sphères célestes Ses longs regards attachés.
Sur la terre où sonne l’heure, Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.
Et le ciel a répondu: «Terre, ô terre, attendez l’heure! J’ai dit à tout ce qui pleure Que tout lui sera rendu.»
Sonnez, cloches ruisselantes! Ruisselez, larmes brûlantes! Cloches qui pleurez le jour: Beaux yeux qui pleurez l’amour!
[7] Prière pour lui. --Point d’adieu. --Pressentiment. --Le billet. --La vallée. --L’attente. --Amour. --La jalouse. --Je ne crois plus. --Abnégation. --Une fleur. --Les fleurs. --Amour et charité. --A celles qui pleurent. --Dieu pleure avec les innocents. --Dors. --Le mauvais jour. --Veillée. --Un moment. --L’Églantine. --A Madame ***. --Madame Emile de Girardin. --Dans la rue. --L’absence. --Les roses de Saadi. --La jeune fille et le ramier. --La voix d’un ami. --Le secret perdu. --Au livre de Léopardi. --L’Esclave et l’oiseau. --Le nid solitaire. --Un ruisseau de la Scarpe --Inès. --Loin du Monde. --Hippolyte. --A une mère qui pleure aussi. --Quand je pense à ma mère, etc.
La Fileuse et Rêve intermittent d’une nuit triste quoique non en hexamètres pourront ressortir à ce groupe.
[8] Le rossignol et la recluse. --Les amitiés de la jeunesse. --Plus de chants. --Le billet d’une amie. --L’amour. --L’aumône. --Retour dans une église, etc.
[9] Croyance. --Ame et jeunesse. --Prison et printemps. --Jeune fille. --Qui sera roi? --Une lettre de femme. --Cigale. --L’innocence, etc.
[10] La nuit. --L’isolement. --Le message. --Plusieurs élégies et des dialogues. --Le regard. --Les deux peupliers. --Révélation. --Pitié. --Détachement. --La crainte. --L’impossible. --L’éphémère. --Le convoi d’un ange. --Au médecin de ma mère. --L’hiver. --Au revoir. --Les roseaux. --L’augure. --La ronce. --L’Église d’Arond. --A madame A. Tastée. --Amour. --Prière pour mon amie. --A l’Auteur de Marie. --Le soleil des morts. --Le Dimanche des rameaux. --L’ami d’enfance. --La jeune comédienne. --Une ruelle de Flandre. --Laisse-nous pleurer. --Les prisons et les prières. --Au citoyen Raspail. --L’amie, etc.
Et en vers plus brefs: Son image. --Les deux ramiers, etc.
[11] L’arbrisseau. --Les roses. --La journée perdue. --L’adieu du soir. --L’absence. --La fontaine. --L’inquiétude. --Le concert. --Le billet. --L’insomnie. --L’imprudence. --La prière perdue. --A l’amour. --Les lettres. --La nuit d’hiver. --L’inconstance. --A Délie, etc., etc.
IV
*
Sur ce sujet de Madame Desbordes-Valmore, j’ai lu les articles et le volume de Sainte-Beuve, un article de M. Montégut (remarquable par un juste tableau de l’isolement de cette mémoire), la préface de M. Lacaussade, l’appendice de M. Hippolyte Valmore. Tous travaux intéressants à des valeurs inégales, nourris de faits un peu répétés, de documents similaires, d’appréciations simultanées, néanmoins éloquents, utiles et nobles. Le volume de Sainte-Beuve est non seulement un bel acte, mais une bonne action. On y sent du cœur et de l’amour. Après qu’on fut tenté de trouver fastidieuse l’énumération de tant de noms vains et obscurs, l’idée qui la suggère au Maître critique apparaît touchante: «J’avais songé, dit-il, par une compensation bien due à réunir d’autre part autour d’elle, quelques-uns des noms dont elle eût le plus à se louer, bon nombre des êtres bienfaisants et secourables qu’elle avait rencontrés sur sa route et qui lui avaient été une consolation, une douceur et un réconfort au milieu de ses maux.»
Je pense de même que, pour en faciliter l’étude et relever l’éclat, il serait désirable de rassembler en un seul ouvrage tous les articles et études jusqu’à ce jour consacrés à cette poétique figure.
L’émouvante correspondance révélée par le livre de Sainte-Beuve, pourrait aussi en être extraite pour s’unifier, se compléter.
Les brèves pages de Dumas, de Baudelaire, de Banville et de M. Verlaine ouvrent des appréciations plus subtiles. Et le sentiment du second, dans son expression incisive et pénétrante me paraît encore, pour le moment, le plus satisfaisant et le mieux venu.
La résultante de lecture de tous ces beaux essais demeure l’étonnement, non de la méconnaissance, mais de l’ignorance publique du détail d’une gloire ainsi révolue, puis résolue; enregistrée et muette: une renommée sans buccin.
_Gloire_, Lamartine couronnait déjà du mot Marceline attendrie et confuse. Et pourtant Baudelaire a beau se révolter et nous crier justement: «oubliée par qui, je vous prie? par ceux-là qui ne sentant rien, ne peuvent se souvenir de rien.» M. Verlaine lui répond avec non moins de justesse: «obscurité apparente, mais absolue.» Et c’est un si indéniable fait, au sortir de notre étonnement, qui nous sauve du scrupule: comment oser tenter d’accroître une illustration si faite et si parfaite?--C’est parce qu’elle est ainsi, décrétée et accréditée par ces grands qui la goûtèrent... et moururent, mais forclose à qui aime mieux croire qu’aller voir, surtout au prix d’un peu d’étude; et pourtant toute pleine de ce qui parle à tous par l’humanité poignante, brûlante et pleurante, qu’il faut s’efforcer de rompre et ce silence et cette digue, de livrer à ce gave bienfaisant de charité dans la mort comme durant la vie, bien des âmes désolées à irriguer et rafraîchir, bien des âmes dévorées à ensoleiller et consoler.