Part 9
Les deux vases de ma fenêtre, Je les arrosai de mes pleurs, Lorsque, voyant l'aube paraître, Je te cueillis ces fleurs.
Le soleil se montrait à peine, Que, sur mon lit me soulevant, Je regardais poindre en pleurant Sa lueur incertaine.
Ah! sauve-moi du déshonneur! Abaisse, O Mère de douleur, Un seul regard sur ma détresse!
* * * * *
LA NUIT. UNE RUE DEVANT LA PORTE DE MARGUERITE.
VALENTIN soldat, frère de Marguerite.
VALENTIN.
Lorsqu'il m'arrivait d'assister à l'un de ces repas où toutes les têtes s'échauffent, et que les convives se mettaient à vanter la fleur de leurs belles à qui mieux mieux, en arrosant chaque éloge d'un plein verre; moi, les coudes appuyés sur la table, je restais assis sans dire mot, et j'écoutais patiemment toutes leurs fanfaronnades. Mais ils n'avaient pas plutôt fini que je me frottais la barbe en riant, et mon verre à la main: «Chacun son goût!» disais-je, «mais y en a-t-il une seule, dans tout le pays, qui vaille ma bonne petite Marguerite? Y en a-t-il une seule, qui soit digne de délier les souliers de ma sœur?» Top! top! cling! clang! entendait-on à la ronde. Les uns criaient «Il a raison, elle est l'ornement de tout le pays,» et tous nos vantards de rester muets. Et maintenant... c'est à s'arracher les cheveux, à se fendre la tête contre les murs! les brocards, les quolibets vont pleuvoir sur moi, le dernier va-nu-pieds se croira en droit de me railler, je serai là comme un criminel chaque mot dit par hasard me donnera une sueur froide! Puis, quand je les mettrais en pièces, je ne pourrais pas les appeler menteurs.
Qui s'avance de ce côté? Qui se glisse le long des maisons? Je me trompe fort, ou voici mon coquin. Si c'est lui, ses affaires vont bien mal; il ne sortira pas vivant d'ici.
FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.
FAUST.
Tu vois à travers la fenêtre de la sacristie cette lampe éternelle, dont la flamme vacillante pâlit par moments? Tu vois ensuite l'obscurité qui règne à l'entour? Hé bien, dans mon âme il fait également nuit.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Hé bien, moi, je me sens au contraire ragaillardi, comme le petit chat qui grimpe à une échelle en tapinois, et qui se frotte voluptueusement contre les murs: je suis content de moi et dans une excellente disposition, qui tient un peu de la convoitise du voleur, un peu de la chaleur du matou. Je flaire d'avance la magnifique nuit du sabbat, tous mes membres en frissonnent déjà de plaisir. Elle revient pour nous après-demain, et c'est alors qu'on sait pourquoi l'on veille.
FAUST.
Ce trésor, que j'ai vu briller dans la terre, va-t-il bientôt paraître au jour?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Tu peux, sur-le-champ, te donner le plaisir de ramasser cette cassette. J'y ai jeté un coup-d'œil dernièrement, elle est pleine de beaux écus neufs.
FAUST.
Et pas un bijou, pas une bague, pour en orner ma chère maîtresse?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Pardonnez-moi, j'y ai remarqué quelque chose qui ressemblait à un collier de perles.
FAUST.
Tant mieux, car il me fâche d'entrer chez elle sans cadeaux.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Je ne crois pas qu'un plaisir de plus vous puisse être désagréable. Puisque le ciel brille de toutes ses étoiles, il faut que vous entendiez un vrai chef-d'œuvre: je veux la régaler d'une chanson morale, pour la séduire d'autant mieux.
(Il chante en s'accompagnant sur la guitare)
Hé! que fais-tu donc, Jeune Margoton, Devant la maison De l'amoureux Léandre? Va, petite, va, Il te laissera Fille monter là, Mais non fille en descendre.
Veille sur tes pas. Es-tu dans ses bras, Bonne nuit, hélas! Ma pauvre, pauvre fille. Gardez toutes bien De rien céder, rien, Que l'anneau chrétien À votre doigt ne brille.
VALENTIN s'avance.
Qui amorces-tu là? Par la mort, maudit preneur de souris!... Au diable d'abord l'instrument, et puis au diable le chanteur!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
La guitare est en deux, on n'en peut plus rien faire.
VALENTIN.
En garde, maintenant!
MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust.
Monsieur le Docteur, n'allez pas mollir. Mettez-vous en garde! Plus près de moi, que je vous dirige. Allons, flamberge au vent! Ferme, poussez, je pare.
VALENTIN.
Pare celle-ci!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Pourquoi pas?
VALENTIN.
Et celle-ci!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Sans doute!
VALENTIN.
Je crois en vérité que le Diable combat! Qu'est-ce donc? j'ai déjà la main fatiguée.
MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust.
Pousse!
VALENTIN tombe.
Oh!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Voilà mon rustaud apprivoisé... Maintenant alerte! Il nous faut gagner promptement au large; car j'entends déjà crier au meurtre. La police ne m'embarrasse guère; mais la justice criminelle, c'est autre chose.
MARTHE à la fenêtre.
À l'aide, au secours!
MARGUERITE à la fenêtre.
Vite un flambeau!
MARTHE de même.
On s'injurie, on appelle, on crie, on se bat.
LE PEUPLE.
Il y en a déjà un de mort!
MARTHE sortant.
Les meurtriers se sont donc enfuis?
MARGUERITE sortant.
Qui est resté sur la place?
LE PEUPLE.
Le fils de ta mère.
MARGUERITE.
Grand Dieu! Malheureuse que je suis!
VALENTIN.
Je meurs: c'est bientôt dit, et encore plus tôt fait. Que signifie tout ce bruit, femmes? Pourquoi ces cris, ces plaintes? Approchez-vous et écoutez-moi. (Tous font cercle autour de lui.) Ma petite Marguerite, vois-tu bien, tu es encore jeune, tu n'es pas assez habile encore, tu mènes mal tes affaires. Je te le dis en confidence: tu n'es qu'une catin, sois-le donc comme il faut.
MARGUERITE.
Mon frère!... Dieu!... Que veux-tu dire?
VALENTIN.
Ne mêle pas Dieu notre Seigneur là-dedans. Malheureusement ce qui est fait est fait, et ce qui en doit arriver arrivera. Il y a commencement à tout: tu t'es donnée à un homme en cachette, bientôt il en viendra d'autres; et dès l'instant que tu es à une douzaine, tu es à toute la ville.
Quand la honte vient à naître, elle est mise au monde en secret, et on lui jette le voile de la nuit sur la tête et sur les oreilles; oui, on voudrait bien l'étouffer. Mais elle n'en prend pas moins son accroissement; puis, quand elle est devenue grande, elle paraît nue au jour; et ce n'est pas qu'elle soit devenue en même temps plus belle: au contraire, plus elle est laide, plus elle cherche la lumière.
Je vois déjà, comme si j'y étais, le temps où tout ce que la ville a d'honnêtes gens reculera devant toi, malheureuse, comme devant un corps mort. Le cœur te saignera, s'ils s'avisent de te regarder entre les deux yeux: tu ne porteras plus de chaîne d'or; tu n'iras plus à l'église, ni à l'autel; tu ne te pavaneras plus au bal avec une fraise brodée! C'est sur la paille, dans un recoin obscur au milieu des gueux et des estropiés, que tu iras t'étendre; et Dieu te pardonnerait, que tu n'en seras pas moins maudite sur la terre.
MARTHE.
Recommandez votre âme à la grâce de Dieu! Voulez-vous aggraver encore vos péchés?
VALENTIN.
Si je pouvais tomber sur ta vieille carcasse, infâme entremetteuse, je croirais racheter amplement tous mes péchés!
MARGUERITE.
Mon frère, quel supplice affreux!
VALENTIN.
Va, va, ne pleure pas. C'est quand tu as forfait à ton honneur, que j'ai reçu le coup le plus terrible... Aujourd'hui, en mourant, je monte vers Dieu, comme un brave et honnête soldat.
(Il meurt.)
* * * * *
L'ÉGLISE. MESSE, ORGUE ET CHANT.
MARGUERITE parmi la foule, UN MAUVAIS ESPRIT derrière Marguerite.
LE MAUVAIS ESPRIT.
Qu'il était différent, Marguerite, l'état de ton âme, lorsque pleine encore d'innocence tu t'approchais de ce même autel, en balbutiant des prières, les yeux fixés sur ce petit livre usé, le cœur partagé entre les jeux de l'enfance et l'amour de Dieu! Marguerite, qu'est devenue ta paix? Dans ton cœur que de souillures! Pries-tu pour l'âme de ta mère, que tu as fait descendre au tombeau à travers une lente, lente agonie? Sur le seuil de ta porte, quel est ce sang? Qui l'a versé?... Et ne sens-tu pas s'agiter dans tes flancs une créature, qui va bientôt naître pour ton tourment et pour le sien? Avenir funeste!
MARGUERITE.
Malheureuse!... Ah! si je pouvais me soustraire aux pensées qui se succèdent en tumulte dans mon âme et s'élèvent contre moi!
CHŒUR.
_Dies iræ, dies illa Solvet sæclum in favilla[18]._
(L'orgue joue.)
LE MAUVAIS ESPRIT.
La colère de Dieu fond sur toi; la trompette sonne; les tombeaux s'ébranlent; et les cendres de ton corps, ranimées pour les flammes éternelles tressaillent de terreur!
MARGUERITE.
Que ne suis-je loin d'ici! Le son de cet orgue m'ôte la respiration, ces chants abattent mes forces et déchirent mon cœur.
CHŒUR.
_Judex erbo cùm sedebit,_ _Quidquid latet apparebit,_ _Nil inultum remanebit_[19].
MARGUERITE.
Je ne puis plus respirer; ces piliers me serrent, cette voûte m'écrase... De l'air!
LE MAUVAIS ESPRIT.
Cache-toi... Mais non, le crime et la honte ne peuvent se cacher. De l'air, dis-tu, de la lumière? Malheur à toi!
CHŒUR.
_Quid sum miser tunc dicturus?_ _Quem patronum rogaturus?_ _Cùm vix justus sit securus_[20].
LE MAUVAIS ESPRIT.
Les saints détournent de toi leur visage, les justes rougiraient de te tendre la main. Malheur!
CHŒUR.
_Quid sum miser tunc dicturus[21]_?
MARGUERITE.
Ma voisine, votre flacon!...
(Elle tombe évanouie.)
* * * * *
NUIT DE SABBAT. LES MONTAGNES DU HARZ: VALLÉE DE SCHIRKE[22] ET DÉSERT.
FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
N'as-tu pas envie de t'aider d'un manche à balai? Je voudrais bien, quant à moi, trouver quelque part un bouc vigoureux. Nous sommes encore loin du terme de notre course.
FAUST.
Tant que mes jambes auront la force de me porter, je me contenterai de ce bâton noueux. Que sert-il d'abréger le chemin? Errer dans ce labyrinthe de vallées, gravir sur ces rochers, d'où se précipitent les eaux qui y sourdent éternellement; voilà les plaisirs d'une telle course. La sève du printemps circule déjà sous l'écorce blanche et crevassée des bouleaux, les sapins même ressentent les influences de cette saison: ne devrait-elle point pénétrer aussi dans nos membres engourdis?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Pour moi, je n'en éprouve aucun effet; l'hiver est dans mon corps, j'ai soif de neige et de glace, il m'en faudrait partout sur mon sentier. Que la lune est triste! Qu'ils sont ternes et rougeâtres les rayons que son disque échancré nous lance, en montant dans le ciel! Comme ils frisent légèrement la croupe des montagnes! Mais elle éclaire si peu, qu'à chaque pas l'on se heurte contre un arbre ou contre un rocher. Permets que je m'adresse à quelque feu follet: j'en vois justement un, qui promène non loin d'ici sa voltigeante lumière. Holà, mon ami, à nous! Que te revient-il de flamber solitairement dans le vide? Aie la bonté d'éclairer nos pas, et de nous conduire là-haut.
(UN FEU FOLLET s'approche.)
LE FEU FOLLET.
J'espère que le respect que j'ai pour vous l'emportera sur mon naturel vagabond: mais c'est ordinairement en zigzag que notre course se dirige.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Hé, voyez donc, il veut singer les hommes. Marche droit, au nom du Diable; ou d'un souffle j'éteins ta vie de flamme.
LE FEU FOLLET.
Je vois bien que vous êtes le maître de céans, et je me rendrai de bonne grâce à vos désirs. Mais, songez-y, la montagne est aujourd'hui ensorcelée, elle est tourmentée de vertiges; or, si un feu follet vous montre le chemin, il ne faut pas que vous y regardiez de trop près.
FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS, LE FEU FOLLET, chantant alternativement.
Dans la sphère des mensonges, Des chimères, des vains songes, Nous voici tous deux entrés. Sois-nous un fidèle guide. Effleurons le sol aride, Foulons les rocs déchirés.
Que de sapins qui se pressent, Et dont tous les troncs paraissent Saisis d'un long tremblement, Fuir au loin rapidement! Que de sommets qui s'abaissent! Que de nuages mouvants! Que de pics battus des vents! Que de brouillards, qui se fondent, Qui renaissent et qui grondent!
Sur un tapis de gazon Roule un torrent noir de fange Et blanc d'écume... Qu'entends-je? Un murmure? une chanson? Serait-ce la voix d'un Ange? Ou bien, seraient-ce les sons De la voix que nous aimons? L'écho de ce doux ramage, Comme le cri d'un autre âge, Va mourant de monts en monts.
Ouhou! chouchou! bruits funèbres, Retentissent près de nous: Merles, geais, corbeaux, hiboux, Veillent-ils dans les ténèbres? Qui frappe ici nos regards? Ventres plats, longues échines. Scorpions, serpents lézards, Rampent-ils sous les épines? De toutes parts les racines, Comme un million de bras, S'allongent devant nos pas. Ici, cachant une fosse, Raboteuses, suant l'eau, Elles tendent un réseau Flexible, où le pied se fausse; Là, du tronc des arbres morts Elles s'élancent en gerbes, Ou bien confondent aux herbes Leurs longs filaments retors. Et ces taupes bigarrées, Sur la bruyère égarées, La mousse humide grattant, Broutant, trottant, voletant; Et ces mouches fugitives, Dont l'impétueux essaim Sème sur notre chemin Des étincelles si vives!...
Dis-nous si nous resterons, Ou si nous avancerons? Ici tout pend, tout menace: Ces sapins déracinés Qui déchirent notre face, Et ces rochers calcinés, Ces eaux vertes, ces feux sombres, Et ces brouillards, et ces ombres!...
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Tiens-toi ferme au pan de mon habit. Voici un sommet intermédiaire, d'où l'on découvre avec surprise la splendeur de Mammon au haut de la montagne.
FAUST.
Quelles étranges lueurs verse dans ces vallées l'horizon, éclairé d'un triste crépuscule! Elles pénètrent jusqu'aux profondeurs les plus reculées de l'abîme. Là, s'élève une vapeur; plus loin, voltige un lambeau de nuage; ici, brille une flamme ardente à travers le crêpe des brouillards, et tantôt elle serpente comme un étroit sentier, tantôt elle jaillit comme une source limpide. Ici, durant un long espace, elle jette mille feux divers, qui se partagent en ruisseaux rouges dans les vallons; là, pressée entre deux rocs, elle se réunit en une seule gerbe. Près de nous des millions d'étincelles tombent sur la terre, qui semble couverte d'une poussière d'or. Mais regarde, ces murs de rochers s'allument dans toute leur hauteur.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Le seigneur Mammon n'illumine-t-il pas son palais comme il faut, pour cette fête? Quel bonheur pour toi d'avoir vu cela!... Je pressens déjà l'approche de ses convives turbulens.
FAUST.
Quelle agitation dans l'air! L'ouragan se déclare, il frappe mes épaules à coups pressés.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Si tu ne te cramponnes à ces vieilles roches, il te précipitera au fond de l'abîme... Une brume vient de rendre la nuit plus obscure encore... Écoute, comme les arbres craquent dans les bois; les hiboux s'enfuient épouvantés. Entends-tu éclater les colonnes de ces palais toujours verts? Entends-tu le froissement plaintif des branches, le violent tremblement des troncs, l'ébranlement sourd des racines? Quel affreux désordre dans leur chute! Tous crient, en tombant les uns sur les autres; et au fond des antres éboulés s'engouffrent tourbillons sur tourbillons, avec un sifflement aigu. N'entends-tu pas des voix sur les hauteurs, de loin, de près, de partout? Oui, oui, tout le long de la montagne résonne un horrible chant magique.
SORCIÈRES EN CHŒUR.
Nous montons au Brocken désert[23]. Le chaume est jaune et le blé vert. Monseigneur Bélial[24], notre maître, Sur le froid sommet tient sa cour. On se presse tout à l'entour, On danse à l'ombre du grand hêtre. Plus d'une sorcière debout .........................
UNE VOIX.
Baubo gallop par derrière: La vieille est à califourchon Sur le râblé d'un vieux cochon. Reculez-vous, place à la mère!
CHŒUR.
Honneur sans doute à qui de droit! En avant, Baubo, marche droit. D'abord la mère et qui la porte, Puis à quelques pas son escorte.
UNE VOIX.
Holà! quel chemin prends-tu?
UNE VOIX.
Moi? Celui d'Ilsenstein, où je vois Un chat-huant d'humeur accorte, Qui se blottit dans les buissons, Et qui me fait des yeux!
UNE VOIX.
Chansons! Viens en enfer, petite... Pourquoi fuis-tu si vite?
UNE VOIX.
Il m'a mordue au flanc. Vois-tu couler mon sang?
SORCIÈRES, chœur.
Le mont est haut, longue est la traite. Quel bruit confus, quel tourbillon! Maint balai traîne, et maint fourchons; L'enfant se plaint, la mère p......
SORCIERS, premier demi-chœur.
Vrais escargots, nous marchons mal: Les femmes ont sur nous l'avance. Car, s'agit-il de tendre au mal, La femme a mille pas d'avance.
SORCIERS, deuxième demi-chœur.
Oui, oui, votre calcul est bon; Femme, il est vrai, le fait en mille. Mais en quoi l'homme est plus agile, C'est qu'il le fait, lui, d'un seul bond.
UNE VOIX d'en haut.
Venez, venez joindre vos frères, Quittez cet océan de pierres.
UNE VOIX d'en bas.
Las! nous ne demandons pas mieux Que de vous suivre jusqu'aux cieux. Nous caquetons sans fin ni cesse, Nous ne perdons pas un moment: Mais inutilement. Ah! maudite faiblesse!
LES DEUX CHŒURS.
Le vent se tait, l'étoile fuit, La lune se cache, il est nuit. Le chœur entier battant des ailes Frappe les airs d'un triste bruit, Et jette au loin mille étincelles.
UNE VOIX d'en bas.
Arrêtez! arrêtez!
UNE VOIX d'en haut.
Qui crie au fond du gouffre, En ces rocs écartés?
UNE VOIX d'en bas.
Oh! prenez-moi! Je souffre; Je monte depuis trois cents ans, Et ne puis atteindre le faîte. Quel bonheur pour moi, quelle fête, Si je rejoignais mes parents!
LES DEUX CHŒURS.
Tant pis pour vous! Le balai porte, Et le vieux bouc, et le cloporte. Qui ne peut monter en ce jour Est perdu, perdu sans retour.
UNE DEMI-SORCIÈRE en bas.
Voilà de si longues années Que je patauge dans mon coin! Comment sont-ils déjà si loin? J'y passe pourtant mes journées, J'y consacre tout mon temps, tout; Et ne suis pas encore au bout.
LE CHŒUR DES SORCIÈRES.
Pour les Sorcières ce flacon Renferme un excellent collyre; Une auge est le meilleur navire, La meilleure voile un torchon. Qui n'a pu voguer à cette heure Au grand jamais ne voguera.
LES DEUX CHŒURS.
Lorsqu'au sommet l'on touchera, Que chacun à son rang demeure. Tous à la fois d'un même vol, En tournoyant, rasez le sol, Et courbez au loin les bruyères Sous vos escadrons de Sorcières.
(Ils font halte.)
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Cela se pousse et se presse, cela s'élance et frémit, cela siffle et grouille, cela marche et jacasse, cela reluit, étincelle, et pue, et flambe... Véritable élément de Sorcières... Allons, tiens-toi donc à moi, autrement nous allons être séparés... Où es-tu?
FAUST dans l'éloignement.
Ici!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Comment, déjà emporté? Il faut donc que j'use de mon droit de maître. Place à monsieur Volant! Place, aimable canaille, place! Ici, Docteur, prends-moi. À présent fendons la presse ensemble, c'est trop extravagant même pour moi. Un peu plus loin brille quelque chose qui a un éclat tout particulier, un instinct m'entraîne vers ce petit buisson. Viens, viens, nous nous y glisserons l'un et l'autre.
FAUST.
Esprit de contradiction!... Allons, va, je te suis. Voilà qui est fort bien: nous montons au Brocken dans la nuit du sabbat, pour nous reléguer seuls dans un coin.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Regarde, que de flammes bigarrées! C'est un club joyeux qui s'assemble. Avec ces petits êtres on n'est pas seul.
FAUST.
J'aimerais pourtant mieux être en haut. Déjà je vois le feu et les tourbillons de fumée: vers ce point roule la multitude; là, elle se presse autour de l'Esprit du mal. Plus d'une énigme doit s'y dénouer.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Mais aussi plus d'une énigme s'y noue. Laisse le grand monde s'écouler en murmurant, nous nous arrêterons ici pour nous reposer. Depuis long-temps, il est reçu que dans le grand monde on bâtit de petits mondes. Voici de jeunes Sorcières nues comme la main, et de vieilles qui se voilent sagement. Soyez accueillantes, pour l'amour de moi: cela coûte peu et fait grand bien. J'entends un bruit d'instruments. Maudit charivari! on a besoin de s'y habituer. Viens, viens, suis-moi; cela ne peut se passer autrement, je marche auprès de toi, et je t'introduis: ce sont de nouveaux services que je te rends. Que dis-tu, l'ami? Ce n'est pas un étroit espace; regarde de ce côté, à peine en verras-tu le bout. Une centaine de feux sont allumés en cercle; on danse, on jase, on cuit, on boit, on fait l'amour. Dis-moi où l'on pourrait trouver meilleure compagnie?
FAUST.
Pour nous y introduire, vas-tu te montrer en magicien ou en Diable?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Ma coutume est bien de conserver l'incognito; mais dans un jour de gala, on laisse volontiers voir ses cordons. Au lieu de l'ordre de la jarretière, le pied cornu est en grand honneur céans. Vois-tu là cet escargot, qui arrive en rampant? À force de tâter avec le bout de ses cornes, il a senti que c'était moi. Si je voulais, je ne me déguiserais pas. Viens toujours, nous allons passer d'un feu à l'autre: tu es l'amant, moi je fais ta demande. (À plusieurs personnages, qui sont assis autour d'un tas de charbons à demi-éteint.) Messieurs les vieillards, à quoi vous occupez-vous dans ce coin? J'aimerais à vous voir au milieu du monde, mangeant et faisant la vie avec les jeunes gens. On a tout le temps d'être seul chez soi.
UN GÉNÉRAL.
Aux nations qui se fie est un sot. On perd sa peine à travailler pour elles; Car près du peuple, ainsi qu'auprès des belles, C'est la jeunesse qui prévaut.
UN MINISTRE.
Ah! qu'aujourd'hui la misère est profonde! Moi je suis fort de l'avis des barbons; Oui, sans mentir, alors que nous régnions, C'était bien l'âge d'or du monde.
UN PARVENU.
Nous n'étions pas non plus des moins adroits, Et de nos mains nous poussions à la roue: Mais à présent que nous sommes les rois, À notre tour on nous bafoue.
UN AUTEUR.
Tout se corrompt. Qui peut lire en nos jours Un écrit juste, et d'un contenu sage? Jamais encore on n'a vu le jeune âge Aussi tranchant dans ses discours.
MÉPHISTOPHÉLÈS paraît tout-à-coup très-âgé.
Le monde, je le sens, touche à sa dernière heure; Pour la dernière fois j'ai suivi ce chemin, Mon corps devient débile... Oui, s'il faut que je meure, Le vieux monde est sur son déclin.
UNE SORCIÈRE-REVENDEUSE.
Messieurs ne passez pas si vite, ne laissez pas échapper l'occasion, regardez avec attention mes marchandises. Il y en a de toute sorte, et cependant rien qui n'ait son pareil sur la terre, rien qui n'ait causé un notable dommage aux hommes et au monde. Ici, il n'y a pas un poignard qui n'ait fait couler du sang; pas une coupe qui n'ait versé dans un corps sain le poison le plus subtil; pas une parure qui n'ait séduit une femme honnête; pas une épée qui n'ait rompu l'alliance de paix, ou frappé l'ennemi par derrière.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Eh, cousine, vous vous méprenez sur les temps. Ce qui est fait, est fait; on ne s'en inquiète plus. Fournissez-vous de nouveautés, il n'y a que les nouveautés qui attirent.
FAUST.
Pourvu que je ne m'oublie pas moi-même! C'est là une véritable foire!