Part 8
Je l'élevais moi-même, et elle m'aimait de tout son cœur. Elle naquit après la mort de mon père. Nous pensâmes perdre ma mère, tant elle fût malade; et elle ne se remit que très-lentement, petit à petit, de sorte qu'elle ne put songer à nourrir ma sœur elle-même. J'en fus donc chargée seule, et je la nourris avec du lait et de l'eau. C'était comme mon enfant: toujours dans mes bras, sur mes genoux, elle prit pour moi une tendresse de fille. Elle commençait déjà à marcher, et grandissait à vue d'œil.
FAUST.
Tu as goûté sans doute le bonheur le plus pur...
MARGUERITE.
Mais aussi j'ai passé des heures bien pénibles. Comme le petit berceau était la nuit auprès de mon lit l'enfant ne faisait pas un mouvement, qu'aussitôt je ne m'éveillasse: il fallait, tantôt lui donner à boire, tantôt la mettre à côté de moi; tantôt, quand elle ne voulait point se taire, la sortir de son lit et danser autour de la chambre avec elle: et dès le point du jour je devais courir au lavoir, ensuite aller au marché, et puis m'occuper du dîner; et continuellement ainsi, le lendemain comme la veille. À cette vie-là, monsieur, on n'est pas toujours gaie; mais cela fait qu'on mange avec plus d'appétit, et qu'on dort d'un meilleur sommeil.
(Ils passent.)
MARTHE.
Les pauvres femmes s'en trouvent fort mal, un célibataire est difficile à corriger.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Il n'y aurait qu'une femme comme vous, pour redresser mon caractère.
MARTHE.
Dites-moi, monsieur, n'avez-vous encore trouvé personne? Votre cœur ne s'est-il engagé nulle part?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Le sage a dit: «Une maison qui vous appartienne et une femme honnête, sont choses plus précieuses que l'or et les perles.»
MARTHE.
Je demande si vous n'avez jamais été accueilli favorablement?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
On m'a reçu partout avec beaucoup de politesse.
MARTHE.
Je voulais dire, n'avez-vous jamais eu dans le cœur aucune inclination sérieuse?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Avec les femmes, on ne doit jamais plaisanter.
MARTHE.
Ah! vous ne me comprenez pas.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
J'en suis désolé! Je comprends pourtant que... vous avez bien de la bonté.
(Ils passent.)
FAUST.
Tu me reconnus donc, petit ange, dès que j'eus mis le pied dans le jardin?
MARGUERITE.
Ne le vîtes-vous pas? Je baissai les yeux.
FAUST.
Et tu me pardonnes la liberté que je pris, ce que j'eus la témérité de te dire l'autre jour, comme tu sortais de l'église.
MARGUERITE.
Je fus atterrée, jamais cela ne m'était encore arrivé; car personne ne peut mal parler de moi.
Hélas! pensais-je en moi-même, a-t-il remarqué dans ma démarche quelque chose de hardi, d'inconvenant? Il m'a accostée sans façon, on eût dit qu'il me prenait pour une femme de mauvaise vie. Et pourtant, je l'avoue, un je ne sais quoi me parlait en votre faveur; mais cela n'empêche point que je me voulus du mal de ne vous avoir pas plus mal reçu.
FAUST.
Douce amie!
MARGUERITE.
Laissez.
(Elle cueille une marguerite, et en arrache les pétales l'un après l'autre.)
FAUST.
Que veux-tu faire de cette fleur? un bouquet?
MARGUERITE.
Non c'est un jeu...
FAUST.
Comment?
MARGUERITE.
Vous allez vous moquer de moi.
(Elle continue, et parle entre ses dents.)
FAUST.
Que murmures-tu?
MARGUERITE à demi-voix.
Il m'aime--il ne m'aime pas.
FAUST.
Céleste figure!
MARGUERITE continue.
Il m'aime--il ne m'aime pas--il m'aime--il ne m'aime pas--(Arrachant le dernier pétale, avec une douce joie.) il m'aime!
FAUST.
Oui, mon enfant, que la réponse de cette fleur soit pour toi la voix des dieux. Il t'aime! Comprends-tu bien ce que c'est? Il t'aime!
(Il lui prend les mains.)
MARGUERITE.
Je tremble...
FAUST.
Oh! ne crains rien. Que ce regard, que ce serrement de main, te disent ce qui est inexprimable: s'abandonner l'un à l'autre dans une extase qui dure éternellement, éternellement!... Son terme serait le désespoir. Non, aucun terme, aucun terme!
(Marguerite lui serre les mains, puis se débarrasse et s'enfuit. Il reste un moment absorbé, après quoi il la suit.)
MARTHE revenant.
La nuit vient.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Oui, il est temps que nous sortions.
MARTHE.
Je vous offrirais bien de rester ici plus long-temps. Mais le lieu est mal choisi: il semble qu'ici personne n'ait autre chose à faire qu'à épier les moindres démarches de son voisin; et l'on devient l'objet des propos, de quelque manière qu'on se conduise... Mais notre couple?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
À fui de ce côté, le long de l'allée. Légers papillons!
MARTHE.
Il paraît qu'elle lui plaît.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Et lui à elle. Ainsi va le monde.
* * * * *
UN PAVILLON DU JARDIN.
MARGUERITE y entre d'un saut, se blottit derrière la porte, tient le bout des doigts sur ses lèvres, et regarde à travers une fente.
MARGUERITE.
Il vient!
(FAUST entre.)
FAUST.
Ah! friponne, c'est ainsi que tu te joues de moi! Je te tiens!
(Il l'embrasse.)
MARGUERITE.
(Le saisissant et lui rendant son baiser.)
O le meilleur des hommes, je t'aime du fond du cœur!
(MÉPHISTOPHÉLÈS heurte à la porte.)
FAUST frappant du pied.
Qui est là?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Un ami.
FAUST.
Un animal!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Il est temps de se séparer.
MARTHE entrant.
Oui, monsieur, il se fait tard.
FAUST.
Ne me sera-t-il pas permis de vous accompagner?
MARGUERITE.
Ma mère... Non, non, adieu!
FAUST.
Le faut-il? Adieu donc.
MARTHE.
Bonsoir.
MARGUERITE.
À revoir, bientôt!
(Faust et Méphistophélès sortent.)
MARGUERITE.
Bonté de Dieu! il n'y a rien qu'un pareil homme ne sache. Je suis toute honteuse devant lui, et je réponds _oui_ à tout ce qu'il me dit. Pauvre ignorante fille que je suis, je ne peux comprendre ce qu'il trouve en moi de si amusant.
(Elle sort avec Marthe.)
* * * * *
BOIS, ROCHERS, CAVERNES.
FAUST seul.
FAUST.
Esprit sublime, tu m'as accordé tout ce que je t'ai demandé. Tu n'as pas en vain tourné vers moi ton visage rayonnant de lumière: tu m'as donné la magnifique nature pour empire, et en même temps la force de la sentir, d'en jouir. Ce n'est pas seulement une froide, une stupide admiration que tu m'as permise; tu m'as fait lire dans ses profondeurs, comme dans le sein d'un ami. Tu déroules devant moi la longue chaîne des vivants, tu m'instruis à reconnaître mes frères sous le buisson tranquille, clans l'air et sur les eaux. Et quand l'orage gronde dans la forêt, quand il déracine ces pins énormes, qui heurtent si violemment leurs tiges entr'elles, et dont la chute réveille comme un coup de tonnerre l'écho des montagnes; alors tu me conduis dans l'asile des cavernes, tu me révèles alors le secret de mon être, alors se dévoilent les merveilles cachées de mon propre cœur. Puis je vois la lune, blanche et pure, monter lentement dans le ciel, et, le long des rochers, sur les haies humides, errer les ombres argentées des anciens jours, en m'adoucissant le plaisir austère de la méditation.
Oh! c'est maintenant que je sens que l'homme ne peut atteindre à rien de parfait. En compensation de ces délices, qui me rapprochent des Dieux de plus en plus, tu m'as donné ce compagnon, dont je ne peux déjà plus me passer; bien que, froid et hautain, il me ravale à mes propres yeux, et que d'un mot il réduise à rien tous les dons que tu m'as faits. Il a allumé dans mon sein un feu qui m'attire vers la beauté: je passe avec ivresse du désir à la jouissance; et, au sein de la jouissance, je regrette le désir.
(MÉPHISTOPHÉLÈS s'approche.)
MÉPHISTOPHÉLÈS.
En aurez-vous bientôt assez, de la vie que vous menez? Comment pouvez-vous vous plaire à cette lenteur? Il est bon d'essayer de ceci, mais pour passer aussitôt après à quelque chose de nouveau!
FAUST.
Je souhaiterais que tu eusses mieux à faire, qu'à me venir tourmenter dans mes bons moments.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Hé mais, je ne demande pas mieux que de te laisser en repos. Comment oses tu me dire cela sérieusement? Avec un être aussi disgracieux, aussi rechigné, aussi fou que toi, toute peine est en vérité perdue. Continuellement on a les mains pleines; et, sur ce qui convient à monsieur, sur ce qu'on doit faire pour lui, on n'en saurait tirer une parole.
FAUST.
Voilà bien de ses prétentions! Il veut encore un remerciement, pour m'avoir ennuyé.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Et comment donc, pauvre enfant de la terre, aurais-tu passé ta vie sans moi? C'est moi qui t'ai guéri des égarements de ton imagination, sans moi tu serais déjà parti pour l'autre monde. Qu'as-tu à te morfondre ici, niché comme un hibou dans les cavernes et dans les fentes des rochers? Qu'as-tu à sucer la mousse pourrie, à lécher les pierres humides, à te nourrir de fangecomme un crapaud? Joli passe-temps, occupation agréable!... Le Docteur est toujours ancré dans ton corps.
FAUST.
Comprends-tu seulement quelle force nouvelle m'a donnée cette course dans le désert?... Oui, si tu pouvais en avoir l'idée, tu serais assez Diable pour me priver de mon bonheur.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Plaisir surhumain en vérité! Passer toute la nuit étendu sur cette montagne dans l'herbe trempée de rosée, embrasser mystiquement le ciel et la terre, s'enfler jusqu'à se croire un Dieu, pénétrer par la pensée dans la moelle de la terre, repasser en son âme les six jours de la création, se répandre avec délices au sein de la nature, dépouiller l'enveloppe mortelle, et conclure enfin toute cette belle contemplation... (Avec un geste.)... je n'ose dire comment.
FAUST.
Fi, misérable!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Cela ne vous plaît point? Vous avez en ce cas le droit de prononcer l'honnête _fi_; car on ne doit pas dire, devant des oreilles chastes, ce dont un cœur chaste ne saurait se passer: bref, je ne te refuse pas le plaisir de te mentir encore à toi-même de temps en temps; mais tu en perdras bientôt l'habitude. Voilà donc que ta folie te reprend: si elle durait, tu retomberais dans les angoisses et dans le délire, d'où je t'ai tiré... Mais laissons cela! Ta bonne amie est dans la ville, et tout lui est à charge, tout lui serre le cœur; tu ne lui sors pas de la mémoire, elle t'aime de passion. Ton amour était d'abord une rage, qui débordait comme un ruisseau à la fonte des neiges; tu la lui as versée dans le cœur, et maintenant chez toi le ruisseau est à sec. Il m'est avis qu'au lieu de régner sur les forêts, le grand homme ferait mieux de récompenser l'amour de cette pauvre fille. Le temps lui semble d'une longueur insupportable; elle se tient près de sa fenêtre, et regarde passer les nuages au-dessus du vieux mur de la ville. «Si j'étais un oiseau!» voilà son unique refrain toute la journée et la moitié de la nuit. Gaie par moments, la plupart du temps elle est triste; quelquefois même elle pleure; puis elle reprend du calme en apparence, mais toujours elle aime.
FAUST.
Serpent! Serpent!
MÉPHISTOPHÉLÈS à part.
Il saura t'enlacer.
FAUST.
Misérable, va-t'en! Va-t'en d'ici, et ne prononce pas le nom de cette aimable jeune fille! Ne jette plus sa beauté ravissante au-devant de mes sens à demi-séduits.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Qu'arrivera-t-il de là? C'est qu'elle croira que tu l'as oubliée; et peu s'en faut effectivement que tu ne l'aies oubliée déjà.
FAUST.
Je suis près d'elle; mais en fussè-je à mille lieues, je ne pourrais jamais l'oublier, jamais la perdre. Oui, je porte envie au corps du Seigneur, quand ses lèvres le touchent.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Très-bien, mon ami! Je vous ai, moi, souvent envié ces deux jumeaux, qui paissent parmi les lys et les roses.
FAUST.
Fuis, entremetteur!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
À merveille! Vous croyez m'insulter, mais j'en ris; car le Dieu, qui créa l'homme et la femme n'exerça-t-il pas alors lui-même ce métier, le plus noble de tous?... Allons, partons. Il y a vraiment de quoi se désoler! Vous allez dans la chambre de votre maîtresse, et non à l'échafaud.
FAUST.
Eh! qu'importent les plaisirs qui m'attendent dans ses bras? Qu'elle me presse contre son cœur, en sentirai-je moins sa misère? Moi-même en serai-je moins un fugitif, un rejeté, un monstre sans but, asile, ni repos, qui, comme le torrent mugissant de roc en roc, s'en va rouler avec furie dans un gouffre... Elle, simple, ignorante, qui eût été si facilement heureuse, dont la vie eût coulé si doucement au sein des occupations domestiques; elle, qui se fût contentée d'une humble cabane dans une vallée des Alpes!... Et moi, l'ennemi de Dieu, il ne m'a point suffi de ruiner son bonheur présent; il faut encore que je détruise la paix de tout son avenir! Il faut que l'enfer ait cette victime!... Hé bien, Démon, abrège les heures de l'angoisse; que ce qui doit se faire se fasse aujourd'hui même, que sa destinée s'écroule avec la mienne, qu'elle soit engloutie avec moi dans l'abîme!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Comme de nouveau tu bouillonnes, tu t'enflammes! Allons, viens la consoler, fou que tu es. Là où ta pauvre tête ne voit pas d'issue, elle rêve que tout finit. Vive celui qui ne perd point courage! Tu es déjà passablement endiablé; songe donc qu'il n'y a rien au monde de plus dégoûtant, qu'un Diable qui se désespère.
* * * * *
LA CHAMBRE DE MARGUERITE.
MARGUERITE seule, assise près de sa quenouille.
MARGUERITE.
Que je me sens émue! Cette tranquille paix Que j'ai connue Elle est perdue, Perdue à jamais.
Sans lui l'existence N'est qu'un lourd fardeau Ce monde si beau N'est qu'un tombeau Dans son absence.
De mon pauvre esprit Le ressort s'arrête, Ma pauvre tête S'appesantit.
Que je me sens émue! Cette tranquille paix Que j'ai connue, Elle est perdue, Perdue à jamais.
Dehors regardé-je, C'est pour le revoir; Au loin m'égaré-je, C'est dans l'espoir De le ravoir.
Sa taille admirable, Son port gracieux, Son sourire aimable, L'ardeur de ses yeux;
Et de son langage Le tour aisé, Son beau visage, Las! et son baiser...
Que je me sens émue! Cette tranquille paix Que j'ai connue, Elle est perdue, Perdue à jamais.
Mon cœur soupire, Rongé d'ennui. Si devant lui J'osais le dire, Et l'embrasser, Et le presser À mon envie!... Entre ses bras Puissé-je, hélas! Perdre la vie!...
* * * * *
LE JARDIN DE MARTHE.
MARGUERITE, FAUST.
MARGUERITE.
Promets-moi, Henri...
FAUST.
Tout ce qui est en ma puissance!
MARGUERITE.
Hé bien, dis, que penses-tu au sujet de la religion? Tu es un excellent homme, un homme de cœur; mais je crois que tu n'as guère de religion.
FAUST.
Ne t'inquiète point de cela, mon enfant. Tu sais que je t'aime, et que pour mon amour je verserais tout mon sang, je donnerais ma vie. Je ne voudrais d'ailleurs troubler personne dans ses sentiments ni dans sa foi.
MARGUERITE.
Ce n'est pas tout; il faut croire soi-même.
FAUST.
Le faut-il?
MARGUERITE.
Ah! si j'avais quelque pouvoir sur toi!... Tu ne respectes pas les saints Sacrements.
FAUST.
Je les respecte.
MARGUERITE.
Mais sans les désirer. Il y a long-temps que tu n'es allé à la messe, que tu ne t'es confessé. Crois-tu en Dieu?
FAUST.
Eh! ma chère, qui oserait affirmer qu'il croit en Dieu? Fais cette question aux prêtres ou aux philosophes; et, en écoutant leur réponse, il te semblera qu'ils veulent se moquer de toi.
MARGUERITE.
Tu n'y crois donc pas?
FAUST.
Ne te méprends pas sur le sens de mes paroles, charmante amie! Qui oserait le nommer, et faire cette profession «Je crois en lui?» qui pourrait sentir, et prendre sur soi de dire: «Je ne crois pas en lui?» Celui qui contient tout et qui soutient tout, ne contient-il et ne soutient-il pas, toi, moi, lui-même? La voûte du ciel ne s'arrondit-elle pas sur nos têtes; sous nos pieds, la terre ne s'étend-elle pas inébranlable, et les astres immortels ne roulent-ils pas dans l'espace, en nous regardant avec amour? Mon œil ne se réfléchit-il pas dans ton œil, et tout n'entraîne-t-il pas mon cœur vers ton cœur? N'est-ce pas un mystère éternel, invisible et visible, que le lien qui nous attache l'un à l'autre? Pénètres-en ton âme, tout incompréhensible qu'il soit; et, lorsqu'en rêvant à moi tu te sens heureuse, donne à ce sentiment le nom que tu voudras; nomme-le félicité, cœur, amour, dieu: je n'en ai point pour une telle chose. Le sentiment est tout, les noms ne sont qu'un vain bruit, qu'une vaine fumée qui obscurcit la clarté des cieux.
MARGUERITE.
Tout cela est fort beau: le prêtre en dit bien à-peu-près autant, mais en d'autres termes.
FAUST.
C'est ce que disent en tous lieux tous les hommes sous le soleil, chacun dans sa langue. Pourquoi donc ne le dirais-je pas dans la mienne?
MARGUERITE.
À l'entendre ainsi rien de plus raisonnable. Cependant il y reste toujours quelque chose de louche, car tu n'as point de christianisme.
FAUST.
Chère enfant!
MARGUERITE.
Depuis long-temps je souffre de te voir dans la compagnie...
FAUST.
De qui?
MARGUERITE.
De cet homme que tu as toujours avec toi. Je le hais de toutes les forces de mon âme; le visage de cet homme m'est odieux, il me navre.
FAUST:
Tu n'as rien à craindre de lui, mon amie.
MARGUERITE.
Sa présence me glace le sang. J'ai autrement de la bienveillance pour tout le monde: mais autant que j'ai de plaisir à te regarder, autant je frissonne à l'aspect de cet homme. Et c'est ce qui fait que je le tiens pour un misérable... Dieu me pardonne, si je lui fais injure!
FAUST.
Il faut bien qu'il y ait aussi de ces gens-là dans le monde.
MARGUERITE.
Je ne voudrais pas vivre avec son pareil. Vient-il à se présenter à la porte, il a toujours l'air moqueur, et à moitié en colère: on voit qu'il ne prend aucune part à rien, il est écrit sur son front qu'il ne peut aimer personne. Je suis si bien, près de toi, si libre, si à l'aise! Eh bien, même alors il suffit de sa présence pour me serrer le cœur.
FAUST, à part.
Pressentiments d'un Ange!
MARGUERITE.
Cette idée me domine à un tel point que, dès qu'il s'approche de nous, je crois en vérité... que je ne t'aime plus. Et puis, quand il est là, je ne peux jamais prier; cela me trouble la conscience. Il en doit être de même pour toi, Henri.
FAUST.
Il y a de ces antipathies qu'on ne saurait expliquer.
MARGUERITE.
Voici le moment de me retirer.
FAUST.
Ah! ne pourrai-je donc jamais passer une heure en paix auprès de toi, appuyer à loisir mon cœur contre le tien, confondre mon âme dans la tienne?
MARGUERITE.
Si je couchais seule à la maison, je n'hésiterais pas à t'ouvrir les verrous ce soir; mais ma mère a le sommeil léger, et si elle nous surprenait ensemble, je tomberais morte sur la place.
FAUST.
Bannis cette inquiétude, mon ange. Voici une liqueur, dont deux gouttes suffisent pour assoupir quelqu'un profondément.
MARGUERITE.
Comment te refuser?... J'espère que cette liqueur ne lui causera aucun mal.
FAUST.
Sans cela, ma chère, te la conseillerais-je?
MARGUERITE.
O le plus aimable des hommes, quand je te vois, je ne sais quoi me force à vouloir tout ce que tu veux... et d'ailleurs j'ai déjà tant fait pour toi, qu'il ne me reste pour ainsi dire plus rien à faire.
(Elle s'en va.)
(MÉPHISTOPHÉLÈS s'approche.)
MÉPHISTOPHÉLÈS.
La brebis est-elle partie?
FAUST.
Tu viens encore d'espionner?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Je sais tout par le menu. Monsieur le Docteur, vous avez été ce qu'on appelle catéchisé; j'espère que vous en ferez votre profit. Les filles sont fort intéressées à ce qu'on se montre pieux et soumis à la vieille coutume. S'il obéit là, pensent-elles, c'est d'un bon augure pour nous.
FAUST.
Monstre! tu ne peux pas te figurer la sainte affliction que cette âme aimante et fidèle, pénétrée d'une croyance où elle attache tout son bonheur, éprouve à penser que l'homme qu'elle adore s'est perdu.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Amant sensible et délicat, une petite fille te mène par le nez.
FAUST.
Vile engeance de boue et de feu!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Il faut avouer qu'elle entend la physionomie en maître. En ma présence elle est, dit-elle, mal à son aise; mon masque lui trahit un Esprit caché: elle sent que je suis à coup sûr un Génie, ou peut-être bien le Diable lui-même... Hé, hé, cette nuit?...
FAUST.
Que t'importe?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
C'est que j'y ai aussi ma part de plaisir.
* * * * *
PRÈS DE LA FONTAINE.
MARGUERITE, LISETTE, portant des cruches.
LISETTE.
N'as-tu rien entendu dire de la petite Barbe?
MARGUERITE.
Pas un mot. Je vois si peu de monde!
LISETTE.
C'est une chose certaine (Sibylle me l'a conté ce matin), qu'elle s'est enfin laissé séduire. Les voilà toutes, avec leurs grands airs!
MARGUERITE.
Comment cela?
LISETTE.
Oh! une horreur! Elle nourrit à présent deux personnes, quand elle boit et mange.
MARGUERITE.
Ah! mon Dieu!
LISETTE.
Elle n'a que ce qu'elle mérite. Y avait-il assez long-temps qu'elle était pendue après ce drôle! Tantôt une promenade, tantôt une course au village, tantôt un bal; partout il fallait qu'elle fût la première, il lui donnait sans cesse des petits gâteaux et du vin, elle se croyait la plus belle des belles, et elle avait le front d'accepter sans rougir des présents de lui. D'abord c'a été de la pure galanterie, puis sont venues les caresses... Tant y a qu'à la fin sa fleur court les champs. MARGUERITE.
La pauvre fille!
LISETTE.
Tu la plains? Le soir, pendant que nous étions à filer, nos mères ne nous laissaient jamais en bas: mais elle, elle restait auprès de son amoureux sur le seuil de la porte; et, dans l'allée noire, il n'y avait point d'heure trop longue pour eux. Maintenant elle n'a plus qu'à se rendre à l'église pour y faire amende honorable, la hart au cou, la torche au poing.
MARGUERITE.
Il la prend sûrement pour sa femme?
LISETTE.
Non, pas si fou! Un garçon alerte comme lui trouvera bien assez d'air à respirer, tout autre part qu'ici. Il a décampé.
MARGUERITE.
Ce n'est pas beau de sa part.
LISETTE.
Elle l'a enjôlé! qu'elle en porte la peine. Les jeunes gens lui arracheront sa guirlande, et nous autres, nous sèmerons de la paille hachée devant sa porte.
(Elle s'en va.)
MARGUERITE retournant chez elle.
Comment pouvais-je autrefois déclamer avec tant de violence, lorsque je voyais faillir une pauvre fille? Comment se pouvait-il que, pour qualifier les péchés des autres, ma langue ne trouvât point de termes assez énergiques? J'avais beau me les représenter sous les couleurs les plus noires, et les noircir encore, jamais ils n'étaient assez noirs à mon gré; je me signais, je faisais le signe aussi grand que possible... Et maintenant, je suis le péché même. Hélas, tout m'y a entraînée; il était si bon, il était si aimable!
* * * * *
LES REMPARTS. DANS UN ENFONCEMENT DE LA MURAILLE UNE IMAGE DE LA MATER DOLOROSA, DES VASES DE FLEURS DEVANT.
MARGUERITE met des fleurs fraîches dans les vases.
Abaisse, O Mère de douleur, Un seul regard sur ma détresse.
Le glaive dans le cœur, Avec tant de tristesse Tu regardes mourir le fils de ta tendresse!
À ton Père et le sien Confiant tes alarmes, Tu répands de si chaudes larmes Sur son supplice et sur le tien!
Le martyre Qui me déchire, Quel esprit l'entendra? Quel cœur le sentira? Le doute horrible où mon âme se plonge, Le poison lent qui s'y glisse et la ronge, Ce qui se passe en moi, Pour le connaître, hélas! il n'est que toi.
En quelque lieu que je me traîne, Une peine, une affreuse peine, Glace mon cœur, brise mes os. Nuit et jour, à toute heure, Je pleure, pleure, pleure. Ni trêve, ni repos!