Faust [première partie]

Part 7

Chapter 73,762 wordsPublic domain

Non pas! Elle sera chez une voisine; et pendant ce temps-là, vous pourrez vous livrer tout seul à la douce espérance des joies à venir, vous enivrer à votre aise de l'atmosphère qu'elle respire.

FAUST.

Partons-nous?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il est trop de bonne heure encore.

FAUST.

Va donc me chercher un cadeau pour elle.

(Il s'en va.)

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Déjà des cadeaux? C'est fort bien, il réussira. Je connais plus d'un bon endroit, et plus d'un vieux trésor enfoui je vais y jeter un coup d'œil.

(Il s'en va.)

* * * * *

LE SOIR. UNE PETITE CHAMBRE PROPRE ET BIEN RANGÉE.

MARGUERITE.

(Tressant ses nattes et les relevant.)

Je donnerais quelque chose de bon, pour savoir qui était ce monsieur d'aujourd'hui. Il avait bonne tournure, et sans doute il est d'une noble famille; je l'ai lu dans ses traits... Sans cela d'ailleurs il n'aurait pas été si hardi.

(Elle sort.)

MÉPHISTOPHÉLÈS, FAUST.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Entre, mais bien doucement! Entre donc.

FAUST après quelques instants de silence.

Je t'en prie, laisse-moi seul.

MÉPHISTOPHÉLÈS furetant autour de la chambre.

Il s'en faut que toutes les jeunes filles soient aussi rangées.

(Il sort.)

FAUST regardant autour de lui.

Je te salue, doux crépuscule, dont les rayons tremblants dorent ce sanctuaire; je te livre mon âme, douce langueur d'amour qui te nourris de la rosée de l'espérance. Comme ici tout respire la paix, l'ordre, le contentement! Dans cette pauvreté quelle abondance, au fond de ce réduit quelle félicité! (Il se jette dans un fauteuil de cuir, près du lit.) O toi qui as reçu dans tes bras tant de générations, en joie ou en tristesse, que ce soit mon tour aujourd'hui. Combien de fois, hélas! une troupe d'enfants s'est pressée autour de ce trône de famille! Ici peut-être, au saint jour de Noël, celle que j'aime est venue répandre sa reconnaissance dans le sein de son pieux aïeul; et, inclinant vers lui ses joues enfantines, elle a baisé la main flétrie du vieillard.

Je sens, ô jeune fille, ton esprit d'ordre planer autour de moi; cet esprit qui règle chacune de tes journées, comme la plus tendre mère; lui qui t'inspire, lorsque tu étends sur la table ce tapis propre et uni, lorsque tu fais disparaître les grains de poussière qui crient sous tes pieds. O main charmante, main divine, cette chaumière est par toi changée en un vestibule du ciel. Et ici... (Il soulève un des rideaux du lit.) Quel transport amoureux, mêlé de respect, s'empare de moi! Ici je pourrais m'arrêter des heures entières. Nature, c'est donc ici que tu embellis le sommeil de cet ange, en faisant voltiger de légers songes autour d'elle; c'est ici que repose cette aimable enfant, dont le sein palpite de vie et de jeunesse; ici se développa le pur et sacré tissu de cette image de Dieu.

Et toi, quel dessein t'y conduit? Pensée amère et déchirante! Que prétends-tu faire ici? Pour quoi ton cœur est-il lourd?... Misérable Faust, je ne te reconnais plus.

L'air que je respire en ce lieu est-il enchanté? J'ai soif du plaisir; je le voudrais sur l'heure, et je me sens plongé dans un océan de rêveries voluptueuses... Sommes-nous donc le jouet du premier souffle qui passe?

Et si elle entrait à l'instant même, comme tu te repentirais de ton crime! Ah! que le grand homme serait alors petit! Je tomberais confus à ses pieds.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Hâtez-vous de sortir, je la vois en bas qui s'approche.

FAUST.

Partons, partons; et n'y rentrons jamais.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Voici une cassette passablement pesante, que je suis allé prendre loin d'ici. Mettez-la dans son armoire, je vous jure qu'elle en perdra la tête: je l'ai garnie de certaines bagatelles faites pour en gagner bien d'autres. Après tout, c'est un enfant, et les enfants aiment les jouets.

FAUST.

Je ne sais si je dois...

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Qu'avez-vous donc? Voudriez-vous peut-être garder le trésor pour vous? En ce cas je conseille à votre amour de s'épargner un temps précieux, et de m'épargner à moi une peine inutile. Vraiment je désespère de vous voir jamais raisonnable je me gratte la tête, je me frotte les mains... (Il met la cassette dans l'armoire et la referme.) Allons, partons vite!... Vous prétendez, dites-vous, attendrir le cœur de cette charmante fille; et vous voilà planté sur vos jambes, comme si la physique et la métaphysique s'offraient à vos yeux en personnes. Partons donc!

(Ils sortent.)

MARGUERITE tenant une lampe.

Quelle odeur de renfermé il y a ici! C'est à suffoquer. (Elle ouvre la fenêtre.) L'air n'est pourtant pas chaud dehors; cela tient à ma disposition, je me sens mal à l'aise... Je voudrais que ma mère rentrât. J'ai un frisson par tout le corps... Folle et timide fille que je suis!

(Elle se met à chanter en se déshabillant.)

Il fût un prince en Laponie, De fidélité vrai trésor, À qui sa belle à l'agonie Fit présent d'une coupe d'or.

Elle devint, comme on peut croire, Son joyau le plus précieux. Toutes les fois qu'on l'y vit boire, On vit des pleurs mouiller ses yeux.

De déloger quand ce vint l'âge, Ses biens et villes il compta, Et légua tout son héritage, Sauf sa coupe, qu'il excepta.

Puis, lorsqu'à la table royale Siégeaient ses preux bardés de fer, À l'entour d'une antique salle, Sur le rivage de la mer;

Le vieux buveur, sentant son terme Vers sa bouche, avec des sanglots, Leva la coupe, et d'un bras ferme La fit voler au sein des flots.

Il la vit tournoyer dans l'onde, S'emplir, disparaître à jamais, Et plus ne but en ce bas monde La moindre goutte désormais.

(Elle ouvre l'armoire pour serrer ses vêtements, et aperçoit la cassette de bijoux.)

Comment cette belle cassette se trouve-t-elle là-dedans? Je suis pourtant bien sûre d'avoir fermé l'armoire: c'est étrange! Que peut-elle contenir? Quelqu'un l'aura donnée en gage à ma mère, qui aura prêté sur ce dépôt. La clef étant au bout du ruban, je ne pense pas qu'il y ait aucun mal à l'ouvrir... Qu'est cela, juste ciel? Qu'aperçois-je? De ma vie je n'ai vu chose si belle! Une parure... et quelle parure? Une dame de haut rang serait heureuse de la porter aux jours de fête. Comme cette chaîne m'irait bien! À qui donc peuvent appartenir toutes ces richesses? (Elle s'ajuste la parure, et va se regarder dans le miroir.) Seulement ces boucles d'oreilles, si elles étaient à moi! Avec cela, on a tout un autre air. De quoi vous sert la beauté, la jeunesse? C'est bel et bon, mais on n'y prend pas garde; ou si on vous loue, c'est comme par pitié. Tout marche après l'or, tout est au poids de l'or et nous autres... ah! pauvreté!

* * * * *

UNE PROMENADE PUBLIQUE.

FAUST pensif, allant et venant, MÉPHISTOPHÉLÈS courant à lui.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Par l'amour dédaigné, par tous les éléments infernaux!... Je voudrais connaître quelque chose de plus redoutable encore, par quoi je pusse jurer.

FAUST.

Qu'as-tu? Qu'est-ce donc qui te remue si fort? Je ne vis de mes jours un pareil masque.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je me donnerais au Diable tout-à-l'heure, si je ne l'étais pas moi-même.

FAUST.

Quelque chose s'est-il dérangé dans ta cervelle? Il te sied bien, à toi, de te démener comme un furieux

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Imaginez-vous que cette parure, destinée à Marguerite, un prêtre l'a escamotée! Voici le fait: Sa mère vint à voir l'objet en question, et aussitôt la peur la prit... La bonne femme a l'odorat très-fin; elle a toujours le nez dans son livre de prières, et ne cesse de flairer un à un tous les meubles de sa maison, pour s'assurer si l'objet est sacré ou profane... Elle vit donc tout de suite clairement que cette parure n'apportait pas grande bénédiction avec elle. «Mon enfant», s'est-elle écriée «le bien mal acquis trouble l'âme et tourne le sang: nous allons consacrer cela à la mère de «Dieu, et la manne du ciel descendra sur nous.» La petite Marguerite fit un peu la moue. «À cheval donné», pensa-t-elle, « on ne regarde point la bouche; et certainement ce n'est pas un impie, «celui qui a eu la bonne idée d'apporter ici cette cassette.» La mère envoya chercher un prêtre, et lui conta l'aventure, qu'il trouva singulièrement agréable. «Bien imaginé!» dit-il; «qui sait perdre gagnera. L'église a un excellent estomac; elle a mangé des pays entiers, et ne s'est point encore donné d'indigestion. Il n'y a que l'église, mes chères dames, qui puisse digérer le bien mal acquis.»

FAUST.

C'est un usage général, juifs et rois font de même.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Là-dessus il prit la parure, boucles, chaîne, bague et tout, comme si c'eût été une vétille, ne remercia ni plus ni moins qu'il n'eût fait pour un panier de noix, leur promit le ciel en récompense et... elles furent très édifiées.

FAUST.

Et Marguerite?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Elle est assise, inquiète, agitée; elle ne sait ce qu'elle veut, ni ce qu'elle doit faire; elle pense jour et nuit aux bijoux, et plus encore à celui qui les lui apporta.

FAUST.

Son chagrin m'afflige, va sur-le-champ lui chercher un nouvel écrin encore plus beau. Le premier d'ailleurs n'était pas merveilleux.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Oh! pour monsieur tout est badinage, jeu d'enfants.

FAUST.

Allons, point de raisonnements, et fais ce que je t'ordonne! Tâche à t'insinuer près de la voisine de Marguerite; ne sois pas un Diable à l'eau tiède, et porte-lui une nouvelle parure.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Oui, très-honoré maître, de tout mon cœur.

(Faust s'en va.)

MÉPHISTOPHÉLÈS seul.

Un pareil fou, amoureux, brûlerait en feux d'artifice le soleil et la lune avec toutes les étoiles, pour peu que sa belle s'en amusât.

(Il s'en va.)

* * * * *

MAISON DE LA VOISINE DE MARGUERITE.

MARTHE seule.

MARTHE.

Mon cher mari (que Dieu le lui pardonne!) ne s'est guère bien conduit avec moi. S'en aller ainsi courir le monde, et me laisser toute seule sur la paille! Ce n'est pourtant pas que je lui aie donné du chagrin, ce n'est pas que j'aie été froide pour lui: je l'aimais, Dieu le sait, de toute mon âme. (Elle pleure.) Peut-être est-il mort. Malheureuse que je suis!... Encore, si j'avais son extrait mortuaire!

(Entre MARGUERITE.)

MARGUERITE.

Dame Marthe.

MARTHE.

Hé bien, ma petite Marguerite, qu'y a-t-il?

MARGUERITE.

Mes genoux manquent sous moi; ne viens-je pas de trouver encore une cassette dans mon armoire! Tenez, elle est d'ivoire et pleine de choses d'une magnificence... bien plus riches que la première fois.

MARTHE.

Ne va pas la montrer à ta mère, elle la porterait encore à l'église.

MARGUERITE.

Ah! regardez-la, regardez-la.

MARTHE lui ajuste la parure.

Heureuse créature!

MARGUERITE.

Quel dommage que je ne puisse pas aller, ainsi coiffée, dans la rue, à l'église!

MARTHE.

Viens me voir souvent; tu pourras te parer ici sans que personne le sache, et te promener une petite heure devant le miroir: cela fait toujours plaisir. Et puis viendra une occasion, viendra une fête, où tu te feras un peu plus belle qu'à l'ordinaire; ce sera une petite chaîne d'abord, ensuite une perle à l'oreille: ta mère ne s'en apercevra pas, ou bien on lui fera quelque conte.

MARGUERITE.

Qui donc peut avoir apporté ces deux cassettes? Il y a quelque diablerie là-dessous?

(On frappe.)

MARGUERITE.

Grand Dieu, si c'était ma mère!

MARTHE regardant à travers le rideau.

Non c'est un étranger. Entrez.

(Entre MÉPHISTOPHÉLÈS.)

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il est bien hardi à moi de m'introduire aussi brusquement chez ces dames, je leur en demande un million de pardons. (Il se recule respectueusement devant Marguerite.) Je voudrais parler à la dame Marthe Schwerdlein.

MARTHE.

C'est moi, monsieur. Que me voulez-vous?

MÉPHISTOPHÉLÈS bas à elle.

Maintenant je vous connais, cela me suffit; vous avez une visite de distinction, pardonnez-moi la liberté que j'ai prise: je reviendrai dans l'après-midi.

MARTHE haut.

Croirais-tu, mon enfant, que monsieur te prend pour une noble demoiselle?

MARGUERITE.

Je ne suis qu'une pauvre fille; ah! mon Dieu! monsieur est beaucoup trop bon. Cette parure et ces bijoux ne m'appartiennent point.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Oh! ce n'est pas votre parure seulement; mais vous, avez des manières, un regard!... Je suis charmé de pouvoir rester.

MARTHE.

Que venez-vous m'annoncer? Il me tarde bien...

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je voudrais être porteur d'une nouvelle plus gaie; et toutefois j'espère que vous ne m'en voudrez pas à cause dé mon message. Votre mari est mort et vous fait saluer.

MARTHE.

Il est mort?... Le cher homme! Miséricorde, mon mari est mort! Ah! mon bon Dieu, ayez pitié de moi.

MARGUERITE.

Eh! chère dame, ne vous désespérez pas.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Écoutez le triste récit que j'ai à vous faire...

MARGUERITE.

Voilà pourquoi je ne voudrais prendre de l'amour pour personne; c'est qu'une telle perte me tuerait infailliblement.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il n'y a ni plaisirs sans peines, ni peines sans plaisirs.

MARTHE.

Racontez-moi la fin de sa vie.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il gît à Padoue, enseveli près de Saint-Antoine en terre sainte: là est la froide couche, où il doit reposer éternellement.

MARTHE.

Mais n'avez-vous rien à me remettre de sa part?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Si fait, une prière grave et importante, à savoir de faire chanter pour lui trois cents messes. Du reste, mes poches sont vides.

MARTHE.

Comment, pas une pièce de monnaie, pas un bijou? Ce que le plus pauvre compagnon épargne au fond de son sac, et garde en souvenir de ceux qu'il a quittés, aimant mieux mourir de faim, aimant mieux mendier que de s'en défaire...

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Madame, j'en suis on ne peut plus désolé: mais, à vrai dire, il n'a pas jeté son argent par les fenêtres; puis il s'est amèrement repenti de ses fautes et s'est beaucoup lamenté sur son malheur.

MARGUERITE.

Ah! que les hommes sont malheureux! Sûrement je ferai chanter pour lui plus d'un _requiem._

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous seriez digne de trouver un mari, vous êtes une aimable enfant:

MARGUERITE.

Oh! non, cela ne se peut pas encore.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

En attendant un mari, vous pourriez prendre un amant. Ce serait un don rare du ciel, que la possession d'une aussi charmante personne.

MARGUERITE.

Ce n'est pas l'usage du pays.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Que ce soit l'usage ou non, il y a moyen de s'arranger.

MARTHE.

Faites-moi donc votre récit.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je me tins auprès de son lit de mort: c'était quelque chose de mieux que du fumier, de la paille à moitié pourrie. Mais il mourut en chrétien, et trouva qu'il avait encore au-delà de ses mérites. «Ah!» s'écria-t-il, «comme je dois me détester, là... à fond, pour avoir ainsi abandonné mon métier, ma femme! Ce souvenir m'achève. Encore si elle me pardonnait dans cette vie!...»

MARTHE pleurant.

L'excellent homme! Il y a long-temps que je lui ai pardonné.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

«Mais, Dieu le sait, c'est plus sa faute que la mienne.»

MARTHE.

Pour cela, il mentait. Quoi, mentir au bord de la fosse!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il me fit des contes à sa dernière heure, autant que je m'y peux connaître. «Je n'avais pas,» disait-il, «un instant de loisir; obligé d'abord de lui faire des enfants, et après cela chargé de leur gagner du pain; et, quand je dis du pain, c'est dans toute la force du terme. Eh bien, je ne pouvais seulement pas manger mon morceau en paix.»

MARTHE.

A-t-il donc oublié tant de fidélité, tant d'amour, les tourments que jour et nuit...

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Non, non, il y a bien pensé. «Quand je partis de Malte,» continua-t-il, «je priais ardemment pour ma femme et pour mes enfants aussi le ciel nous fût-il favorable; notre vaisseau prit un bâtiment turc, qui portait un trésor au grand sultan. Le courage reçut sa récompense; et moi, comme il était juste, j'en eus ma bonne part.»

MARTHE.

Hé?... comment?... où?... L'a-t-il peut-être enfoui?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Qui sait lequel des quatre vents l'a emporté? Une belle demoiselle s'intéressa à lui, lorsqu'il se promenait à Naples en sa qualité d'étranger: elle lui voulait beaucoup de bien, et lui en fit tant et tant, qu'il s'en est ressenti jusques à sa fin bienheureuse.

MARTHE.

Le coquin, le voleur de ses enfants! Ainsi donc, il n'y a besoin, il n'y a misère, qui ait pu l'empêcher de continuer sa vie infâme!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous voyez, aussi est-il mort. Maintenant, si j'étais de vous, je donnerais strictement à sa mémoire l'année de deuil; et, pendant l'intervalle, je ferais visite à quelque nouveau trésor.

MARTHE.

Ah! mon Dieu, comme était mon premier, je n'en trouverai pas si aisément dans ce monde; car après tout c'était un brave garçon... Il aimait seulement trop les voyages, et les femmes étrangères, et le vin étranger, et les maudits jeux de hasard.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Bon, bon, cela pouvait aller, s'il vous en passait autant de votre côté. Je vous jure, moi, qu'à cette condition j'échangerais volontiers l'anneau avec vous.

MARTHE.

Oh! monsieur veut plaisanter.

MÉPHISTOPHÉLÈS à part.

Il est temps que je m'en aille; car elle est femme à prendre le Diable au mot. (À Marguerite.) Hé, comment va le cœur?

MARGUERITE.

Que voulez-vous dire, monsieur?

MÉPHISTOPHÉLÈS à part.

Aimable enfant, l'innocence même. (Haut.) Adieu, mesdames.

MARGUERITE.

Adieu.

MARTHE.

Un mot encore! Je voudrais bien savoir précisément où, quand et comment mon mari est mort et a été enterré, afin d'en pouvoir fournir la preuve: j'ai toujours aimé l'ordre, je voudrais lire sa mort dans les affiches publiques.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Hé bien, ma bonne dame, le témoignage de deux personnes suffit en tout pays pour prouver la vérité d'un fait: j'ai un ami, homme de poids, que je prierai de comparaître pour vous devant le juge. Je vais l'amener ici.

MARTHE.

Oh! faites cela.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Et la jeune demoiselle y sera aussi?... C'est un joli homme, qui a beaucoup voyagé, et qui est extrêmement galant auprès des femmes.

MARGUERITE.

Je rougirai en sa présence,

MÉPHISTOPHÉLÈS.

En présence d'aucun roi de la terre.

MARTHE.

Là, dans mon jardin derrière la maison, nous attendrons ce soir ces messieurs.

* * * * *

UNE RUE.

FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.

FAUST.

Hé bien qu'y a-t-il de nouveau? Les affaires s'avancent elles? En verrons nous bientôt la fin?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ah! bravo! voilà donc que vous avez repris votre beau feu? Très-incessamment Marguerite sera à vous, et dès ce soir vous la verrez chez sa voisine Marthe: cette Marthe est une femme créée et mise au monde tout exprès pour le rôle d'entremetteuse, une vraie bohémienne.

FAUST.

Bien! fort bien!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Mais aussi, l'on exige quelque chose de nous en retour.

FAUST.

Rien de plus juste, service pour service.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Nous sommes appelés par elle en témoignage, à l'effet d'attester juridiquement que les membres de son époux reposent à Padoue, étendus tout de leur long en terre sainte.

FAUST.

Voilà qui est merveilleux! Nous allons donc être obligés de faire le voyage?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

_Sancta simplicitas!_ Il n'est pas question de cela, témoignez sans en rien savoir.

FAUST.

Si tu n'as pas d'autre moyen, le plan est manqué.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

O saint homme!... Eh quoi, vous le seriez encore? Mais sera-ce bien la première fois de votre vie que vous porterez un faux témoignage? N'avez-vous pas donné jadis doctoralement mille définitions du monde et des éléments qui le composent, de l'homme et de ce qui se passe dans sa tête et dans son cœur? N'avez-vous pas défini Dieu lui-même, d'un ton positif, d'un esprit ferme? Or, descendez dans votre conscience, et vous serez forcé d'avouer que vous n'en saviez, là-dessus, ni plus ni moins que sur la mort de M. Schwerdlein.

FAUST.

Tu es et tu seras toujours un menteur, un sophiste.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Oui, mais j'ai la vue plus longue que vous; car je vois que demain vous irez en tout honneur séduire la pauvre Marguerite, en lui jurant un amour...

FAUST.

Qui est véritable.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

À merveille! Et ensuite, vous parlerez d'éternelle tendresse, de constance à toute épreuve, de penchant unique, irrésistible... Ce sera-t-il aussi véritable, cela?

FAUST.

Assez sur ce sujet! Certes, lorsque je sens, et que pour mon sentiment, pour mon ardeur, je cherche des expressions sans en pouvoir trouver; quand je me jette alors en désespéré sur l'univers entier; quand je prends les mots les plus énergiques, et que cette flamme, dont je brûle, je l'appelle infinie, éternelle est-ce un diabolique mensonge?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

J'ai pourtant raison.

FAUST.

Écoute, et retiens bien ceci (ce sera autant d'épargné pour mes poumons): qui veut l'emporter dans la discussion et a une langue, l'emporte indubitablement. Viens donc, je suis las de bavarder. Si tu as raison, c'est surtout parce que j'ai besoin de toi.

* * * * *

UN JARDIN.

MARGUERITE au bras de FAUST; MARTHE, MÉPHISTOPHÉLÈS, se promenant en long et en large.

MARGUERITE.

Je le sens monsieur me ménage; il se rabaisse à mon niveau, pour me couvrir de confusion. Les voyageurs sont accoutumés à prendre tout en bonne part, et à se contenter de ce qu'ils trouvent; mais je sais trop bien qu'un homme de tant d'expérience, mon pauvre babil ne saurait l'intéresser.

FAUST.

Un seul regard, un seul mot de toi a mille fois plus d'intérêt, que toute la sagesse de ce monde.

(Il lui baise la main.)

MARGUERITE.

Que faites-vous là? Comment pouvez-vous baiser cette main? Elle est si sale, elle est si rude! À la maison, n'ai-je pas tout à faire? Ma mère est d'une telle exigence!

(Ils passent.)

MARTHE.

Et vous, monsieur, vous voyagez donc comme cela toujours, toujours?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ah! les devoirs de notre état nous y obligent. Quand on se plaît quelque part, il est pénible de s'en aller; mais il le faut.

MARTHE.

Tant que dure la chaleur de l'âge, il y a plaisir à courir le monde, ici et là, où bon semble: mais vient ensuite la saison froide; et se traîner au tombeau, vieux garçon, seul, inutile, cela n'a encore réussi à personne.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je vois avec effroi cet avenir lointain.

MARTHE.

Eh bien, tâchez, mon digne monsieur, de vous pourvoir à temps.

(Ils passent.)

MARGUERITE.

Oui, autant en emporte le vent! La politesse est chez vous une habitude; mais vous avez beaucoup d'amis, et qui sont plus habiles que moi.

FAUST.

Crois-moi, ma chère, ce que l'on nomme habile est souvent la bêtise et la vanité même.

MARGUERITE.

Comment?

FAUST.

Ah! faut-il que l'innocence et la simplicité de cœur ne se sentent jamais elles-mêmes, ne sentent jamais leur dignité sainte! Faut-il que l'humilité, que l'obscurité, les dons les plus rares de l'auguste et inépuisable nature...

MARGUERITE.

Pensez à moi l'espace d'un moment; j'aurai, moi, tout le temps de penser à vous.

FAUST.

Vous êtes donc seule?

MARGUERITE.

Oui. Notre ménage est peu de chose, mais il faut pourtant s'en occuper. Nous n'avons point de servante: il me faut donc cuire, balayer, tricoter et coudre, et courir matin et soir; et ma mère est en tout si exacte, si près-regardante! Non pas précisément qu'elle soit forcée à l'économie; nous pourrions en prendre à notre aise, tout comme bien d'autres: mon père lui a laissé une jolie fortune, une petite maison et un petit jardin hors de la ville. Au reste, je ne puis pas trop me plaindre à présent, et je mène une vie très-supportable. Mon frère est soldat, ma petite sœur est morte la chère petite me donnait bien du mal en son vivant... Ce n'est pas que je n'en prisse soin bien volontiers; je l'aimais tant, cette pauvre enfant!

FAUST.

C'était un ange, si elle te ressemblait.

MARGUERITE.