Part 6
Nous, quand une puce nous blesse, Nous l'écrasons sans forme de procès.
FROSCH.
Bravo, bravo! C'était superbe.
SIEBEL.
Ainsi soit-il de toutes les puces possibles!
BRANDER.
Prenez-les du bout des doigts, et serrez comme il faut.
ALTMAYER.
Vive la liberté! Vive le vin!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Je boirais volontiers un verre à la liberté, si vos vins étaient un peu meilleurs.
SIEBEL.
N'en dites pas de mal, ou...
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Si je ne craignais de fâcher l'aubergiste, j'offrirais à ces dignes convives du meilleur de notre cave.
SIEBEL.
Faites toujours, je le prends sur moi.
FROSCH.
Donnez-nous-en un grand verre, et nous chanterons vos louanges. Point de petits échantillons! Quand je dois porter un jugement, il faut que j'aie la bouche pleine.
ALTMAYER bas.
Ils sont du Rhin, je m'en doute.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Allez me chercher un foret.
BRANDER.
Vous en auriez un, qu'en arriverait-il? Vous n'avez pas les tonneaux devant la porte, n'est-ce pas?
ALTMAYER.
Là derrière, l'aubergiste a déposé un panier d'outils.
MÉPHISTOPHÉLÈS prend le foret.--À Frosch.
Dites un peu, vous, que souhaitez-vous goûter?
FROSCH.
Comment l'entendez-vous? En avez-vous de tant de sortes?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Je laisse chacun libre de choisir.
ALTMAYER à Frosch.
Ah! ah! tu commences déjà à te lécher les babines.
FROSCH.
Bon, s'il me faut choisir, je veux avoir du vin du Rhin. Rien ne vaut ce qui vient du pays.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
(Faisant avec le foret un trou dans le rebord de la table, à la place où s'assied Frosch.)
Apportez de la cire, pour servir de bouchons.
ALTMAYER.
Ah çà, mais c'est de l'escamotage.
MÉPHISTOPHÉLÈS à Brander.
Et vous?
BRANDER.
Je veux du vin de Champagne, et qu'il soit bien mousseux. (Méphistophélès continue de forer; cependant quelqu'un a fait des bouchons de cire, et les a enfoncés dans les trous.) On ne peut pas toujours éviter l'étranger; les bonnes choses sont souvent si loin de nous! Tout loyal Allemand déteste les Français, mais il boit leurs vins très-volontiers.
SIEBEL.
(Pendant que Méphistophélès s'approche de sa place.)
Moi, je n'aime pas les vins forts donnez-moi un verre de doux.
MÉPHISTOPHÉLÈS forant.
Il va couler pour vous du Tokay.
ALTMAYER.
Morbleu, regardez-moi en face! Je le vois de reste, vous vous moquez de nous.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Hé, hé, avec d'aussi nobles convives, ce serait un peu risquer. Dépêchons-nous, assez de paroles comme cela! Quel vin dois-je servir d'abord?
ALTMAYER.
Tous. Seulement, pas tant de questions!
(Après que tous les trous sont forés et bouchés, Méphistophélès s'avance.)
MÉPHISTOPHÉLÈS avec des gestes bizarres.
Sur la vigne il croît du raisin, Des cornes sur le bouquetin: Si d'un cep dur coule un vin délectable, On en peut bien tirer de cette table. La nature n'a point de loi: C'est un miracle, croyez-moi!
À présent tirez les bouchons, et jouissez!
TOUS.
(Pendant qu'ils tirent les bouchons, et que chacun d'eux recueille dans son verre le vin souhaité.)
O l'admirable fontaine!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Mais prenez garde de rien répandre à terre.
(Ils se mettent à boire.)
TOUS chantent.
Nous nous en donnons à cœur joie; Nous buvons, nous buvons, buvons, Comme cinq-cents cochons!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Mes drôles ont les coudées franches, voyez comme ils sont heureux!
FAUST.
Je voudrais me retirer.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Reste encore quelques minutes, la bestialité va se montrer dans tout son lustre.
SIEBEL.
(Il boit sans précaution: le vin coule à terre, et se change en flamme.)
À l'aide, au feu, à l'aide, l'enfer s'allume!
MÉPHISTOPHÉLÈS s'adressant à la flamme.
Calme-toi, élément chéri! (Aux convives.) Cette fois, ce n'était qu'une goutte du purgatoire.
SIEBEL.
Que veut dire ceci? Attendez-moi, vous le paierez cher! Il paraît que vous ne me connaissez pas.
FROSCH.
Qu'il nous le fasse une seconde fois!
ALTMAYER.
Je serais d'avis qu'on le priât poliment de s'en aller.
SIEBEL.
Comment, monsieur, oseriez-vous faire ici de la magie noire?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Paix, vieux sac-à-vin!
SIEBEL.
Ce manche à balai va-t-il encore devenir grossier?
BRANDER.
Attendez un peu, il pleuvra des coups.
ALTMAYER.
(Il ôte un bouchon de la table; il en sort un jet de feu, qui l'atteint.)
Je brûle, je brûle!
SIEBEL.
Sorcellerie! Jetez-vous sur lui! Le coquin est condamné, son affaire ne sera pas longue.
(Ils lèvent les couteaux et s'élancent sur Méphistophélès.)
MÉPHISTOPHÉLÈS avec des gestes graves.
O magiques accents, Tableaux éblouissants, Troublez les lieux, les sens. À moi, charmes puissants!
(Ils s'arrêtent étonnés, et se regardent les uns les autres.)
ALTMAYER.
Où suis-je?... Quel beau pays!
FROSCH.
Un coteau de vignobles!... Y vois-je clair?
SIEBEL.
Et des grappes, tout juste à portée de la main!
BRANDER.
Ici, sous ces feuilles vertes, voyez quel cep, voyez quelle grappe!
(Il prend Siebel par le nez. Les autres s'en font autant mutuellement, et tous lèvent leurs couteaux [15].)
MÉPHISTOPHÉLÈS comme ci-dessus.
Bandeau fallacieux, Tombe, et r'ouvre leurs yeux!
Et n'oubliez jamais comme le Diable se moque du monde.
(Il disparaît avec Faust. Tous les convives lâchent prise.)
SIEBEL.
Qu'y a-t-il?
ALTMAYER.
Comment?
FROSCH.
C'était ton nez?
BRANDER à Siebel.
Et le tien que j'ai en main!
ALTMAYER.
Quel coup terrible! Cela casse bras et jambes. Vite une chaise, je tombe en faiblesse.
FROSCH.
Non, dis-moi, qu'est-il arrivé?
SIEBEL.
Où est-il le coquin? Si jamais je l'empoigne, il ne sortira pas vivant de mes mains!
ALTMAYER.
Je l'ai vu passer par la porte du caveau... à cheval sur une tonne... J'ai du plomb dans les pieds. (Se tournant vers la table.) Ma foi, s'il coulait encore du vin?
SIEBEL.
Magie que tout cela, illusion et mensonge!
FROSCH.
Il me semblait pourtant bien que je buvais du vin.
BRANDER.
Mais les grappes, que sont-elles devenues?
ALTMAYER.
Hé bien, dis-moi donc, on ne doit pas croire aux miracles?
* * * * *
LA CUISINE D'UNE SORCIÈRE.
Au fond d'un âtre aplati, bouillonne une grande marmite posée sur le feu. Dans le tourbillon de vapeur, qui s'en élève et roule au haut des voûtes, apparaissent divers fantômes. Une GUENON[16], assise auprès de la marmite l'écume et veille attentivement à ce qu'elle ne déborde point. Le MALE, avec ses petits, est assis à côté d'elle et se chauffe. Aux murs et au plafond sont suspendus les outils étranges, dont se compose le mobilier de la Sorcière.
FAUST ET MÉPHISTOPHÉLÈS entrent.
FAUST.
J'ai horreur de cet appareil de sorcellerie. Quelles jouissances m'oses-tu promettre, au milieu de ce confus amas de figures extravagantes? Quel conseil puis-je attendre d'une vieille femme? Est-ce avec un breuvage préparé dans cette cuisine infecte, qu'on m'ôtera de dessus le corps trente années? Malheur à moi, si tu ne sais rien de mieux! J'ai déjà perdu tout espoir. Le baume est il donc une chose si rare, que la nature n'en puisse offrir, qu'un Esprit surhumain n'en puisse trouver une seule goutte à verser sur mes plaies?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Hé, mon ami, quel nouvel accès de bon sens!... Mais, sérieusement parlant, il y a bien aussi, pour se rajeunir, un moyen naturel; seulement il est exposé dans un tout autre livre, et c'est un étrange chapitre de ce livre-là.
FAUST.
Je veux le savoir.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Bon. Ce moyen ne demande argent, médecine ni sorcellerie. Le voici: transporte-toi sur l'heure au milieu des champs, prends une bêche, et remue la terre; circonscris ta pensée en un cercle étroit; sache te contenter d'une nourriture simple; vis avec les bêtes, comme une bête; et le sol, ou tu récoltes, ne dédaigne pas de le fumer toi-même. C'est le meilleur moyen, crois-moi, de te rajeunir de quatre-vingts ans.
FAUST.
Je n'y suis point habitué, je ne saurais me résoudre à manier la bêche: une vie mesquine n'est nullement dans ma nature.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Hé bien, il faut donc que la sorcière s'en mêle.
FAUST.
Mais pourquoi précisément cette vieille? Ne peux-tu préparer toi-même le breuvage?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Ce serait une jolie manière de passer le temps! J'aurais plus vite bâti un millier de ponts. C'est un travail qui exige, non-seulement de l'art et de la science, mais encore de la patience: un Esprit sédentaire y consacre de longues années. Ce breuvage ne fermente qu'avec le temps; et les ingrédients qui y entrent, tout ce qui s'y rapporte, sont des choses on ne peut plus extraordinaires. Le Diable le lui a bien appris, mais le Diable ne peut pas le faire. (Apercevant les Animaux.) Regarde, quelle charmante petite famille! Voici la servante, et voilà le domestique. Il paraît que leur maîtresse n'est pas chez elle.
(Aux Animaux.)
Où donc est la vieille, amis?
LES ANIMAUX.
À la dinée, Hors du logis, Au tuyau de cheminée.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Et ne me direz-vous pas Quel temps dure son repas?
LES ANIMAUX.
Le temps que nous, sur ces nattes, Mettons à chauffer nos pattes.
MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust.
Comment trouves-tu les douces créatures?
FAUST.
Je n'ai jamais rien vu de si repoussant.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Chacun son goût. Un discours, comme celui que tu viens d'entendre, est encore celui que je comprends le mieux.
(Aux Animaux.)
Apprenez-moi, grotesque troupe, Ce qu'avec votre moulinet Vous brassez là dans cette coupe?
LES ANIMAUX.
Vois, nous cuisons une ample soupe.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Vous avez du monde en effet.
LE MALE.
(Il s'approche et caresse Méphistophélès.)
Oh! joue avec moi, Oh! joue, et rends-moi Riche comme un roi, Et fais que je gagne. Pauvre moi n'ai rien: Si j'avais du bien, Tout irait si bien! Oh! fais que je gagne.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Comme le singe s'estimerait heureux, s'il avait de quoi mettre à la loterie!
(Pendant ce temps, les jeunes Animaux se sont saisis d'une grosse boule, avec laquelle ils jouent, et qu'ils font rouler devant eux.)
LE MALE.
Le monde est là. Oui, c'est cela: Gentille boule Qui roule, roule, Monte, descend. Rase la terre, Et comme verre Sonne et se fend. Vois, elle est creuse, Là brille fort, Là plus encore... O vie heureuse! Chers petits chats, N'approchez pas, Peur du trépas. Boule d'argile, Chose fragile, Vole en éclats.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Quel est ce crible?
LE MALE ramassant un crible.
Il rend l'âme aux yeux visible. Par hasard es-tu filou, Je pourrai le reconnaître.
(Il court vers la Guenon et la fait voir au travers du crible.)
Regarde bien par ce trou. Aperçois-tu le filou? Nomme-le, je t'en fais maître.
MÉPHISTOPHÉLÈS s'approchant du feu.
Et ce pot?
LE MALE ET LA GUENON.
Idiot! Maître sot! Il ne reconnaît pas le pot, Ne reconnaît pas la marmite!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Race mal-apprise et maudite!...
LE MALE.
Arme ta main du goupillon, Et assieds-toi sur ce fauteuil. Bon!
(Il oblige Méphistophélès à s'asseoir.)
FAUST.
(Tout le temps debout devant un miroir, il s'en est, tantôt rapproché, tantôt éloigné.)
Que vois-je? Quelle céleste figure se peint dans ce miroir enchanté! Amour, prête-moi tes ailes rapides, et transporte-moi dans la région qu'elle habite. Hélas! quand je ne demeure pas à cette place même, quand je me hasarde à me rapprocher d'elle de quelques pas, je ne la vois plus qu'à travers un brouillard... C'est la femme sous sa forme la plus belle!... Mais est-il possible que la femme ait tant de beauté? Ce corps étendu devant moi ne serait-il pas plutôt l'abrégé des cieux? Ou sur la terre se trouverait-il quelque chose de pareil?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Lorsqu'un Dieu s'est mis durant six jours l'esprit à la torture, et qu'à la fin lui-même il dit _bravo_, naturellement il en doit sortir quelque chose de passable. Rassasie ta vue pour cette fois, je saurai quelque jour te déterrer un trésor semblable; et heureux celui qui aura la bonne fortune de l'emmener chez lui, pour en faire usage! (Faust ne cesse point de regarder dans le miroir. Méphistophélès, s'étalant sur le fauteuil et jouant avec le goupillon, continue.) Me voici comme un roi sur son trône: j'ai le sceptre à la main, il ne me manque plus que la couronne.
LES ANIMAUX.
(Après avoir exécuté entr'eux mille évolutions bizarres, ils apportent une couronne à Méphistophélès, en jetant de grands cris.)
Oh! daigne, daigne prendre Cette couronne-la, Et raccommode-la. Il suffit d'y répandre Des sueurs et du sang.
(Ils courent gauchement avec la couronne autour de la salle, et la brisent en deux moitiés, avec lesquelles ils dansent eu rond.)
Contre l'angle du banc Nous venons de la fendre! Nous parlons et voyons, Écoutons et rimons.
FAUST devant le miroir.
Malheureux que je suis!! Ce spectacle m'ôte la raison.
MÉPHISTOPHÉLÈS désignant les Animaux.
Peu s'en faut que la tête ne me tourne, à moi-même.
LES ANIMAUX.
Et si la chose Nous réussit, Tout se dispose En bel esprit!
FAUST comme ci-dessus.
Mon cœur se prend, il s'enflamme! Sortons d'ici, sortons!
MÉPHISTOPHÉLÈS comme ci-dessus.
Au moins, l'on doit convenir que ceux-ci sont de francs poètes[17].
(La marmite, que la Guenon a jusqu'ici négligé d'écumer, commence à déborder: une grande flamme s'élève, qui est chassée avec violence dans le tuyau de cheminée. LA SORCIÈRE descend à travers la flamme, en poussant des cris horribles.)
LA SORCIÈRE.
Au! au! au! au! Damné chien race de pourceau! Tu perds la soupe, et tu rôtis ma peau! Crains ma vengeance, Maudite engeance!
(Apercevant Faust et Méphistophélès.)
Eh, qu'est cela? Qui vois-je là? Qui vois-je ici? Qui m'entre ainsi?... Restez un peu; Vos os, corbleu, Verront beau jeu. À vous le feu!
(Elle plonge l'écumoire dans la marmite, et asperge de flammes Faust, Méphistophélès et les Animaux. Les Animaux hurlent.)
MÉPHISTOPHÉLÈS.
(Levant le goupillon qu'il tient dans sa main, et frappant de droite et de gauche sur les verres et sur les pots.)
En deux! en deux! À bas la soupe! À bas la coupe! Ce n'est que jeux; Non, spectre étique, Rien qu'un bâton, Réglant le ton De ta musique.
(Pendant que la Sorcière recule, pâle de colère et d'effroi.)
Me reconnais-tu maintenant? Squelette, épouvantail, reconnais-tu ton seigneur et maître? Qui m'empêchera de frapper? Qui me retient, que je ne te mette en pièces, toi et tes Esprits-singes?
N'as-tu plus de respect pour le justaucorps rouge? Ne sais-tu plus reconnaître la plume de coq? Et ce visage l'ai-je caché? Dois-je peut-être me nommer?
LA SORCIÈRE.
Ah! Monseigneur, pardonnez cet abord un peu rude! Mais le pied fourchu, je ne l'ai point aperçu. et où sont donc vos deux corbeaux?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Passe pour cette fois; car au fait, il y a un certain laps de temps que nous ne nous sommes vus. La civilisation, qui lèche et polit le monde entier, s'est étendue jusque sur le Diable; aujourd'hui plus de fantôme du nord: où vois-tu des cornes, une queue, des griffes? Et quant à ce pied, dont je ne saurais me passer, il me nuirait dans le monde; aussi ai-je adopté, depuis nombre d'années, comme tant de jeunes gens, les faux mollets.
LA SORCIÈRE dansant.
Monsieur Satan dans ma maison J'en perds le sens et la raison.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Femme, plus de ce nom-là; je te défends de le prononcer.
LA SORCIÈRE.
Pourquoi donc? Que vous a-t-il donc fait?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Il est depuis long-temps inscrit au livre des Fables. Ce n'est pas que les hommes en soient devenus meilleurs; car, s'ils sont affranchis du Malin, les méchants sont restés. Mais tu m'appelleras Monsieur le baron, je suis un cavalier comme un autre: tu ne doutes point de ma noblesse; regarde, voici mon écusson.
(Il fait un geste indécent.)
LA SORCIÈRE riant d'un rire immodéré.
Ha! ha! c'est bien de vous! Vous êtes un drôle, comme vous l'avez toujours été.
MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust.
Mon ami, fais-en ton profit; voilà comme il faut en user avec les sorcières.
LA SORCIÈRE.
Dites à présent, messieurs, ce qu'il y a pour votre service.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Un bon verre de la liqueur que tu sais; mais il m'en faut de la plus vieille, parce que les années doublent sa vertu.
LA SORCIÈRE.
Très-volontiers! J'en ai ici une bouteille, dont je goûte moi-même de temps à autre par plaisir, et qui n'a plus la moindre puanteur; je vous en donnerai volontiers un petit verre. (Bas à Méphistophélès.) Mais si cet homme en boit sans être préparé, vous savez qu'il n'a pas pour une heure de vie.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
C'est un bon ami, à qui elle ne peut que faire grand bien; je ne crains pas pour lui la meilleure de toute ta cuisine. Trace ton cercle, prononce tes paroles, et donne-lui une pleine tasse.
(La Sorcière, en faisant des gestes bizarres, trace un cercle et y place mille choses singulières: pendant cette opération, les verres commencent à rendre un son aigu, la marmite à tonner sourdement. Enfin elle apporte un grand livre, place au milieu du cercle les Animaux, qui lui servent de pupitre et tiennent les flambeaux, puis fait signe à Faust de venir à elle.)
FAUST à Méphistophélès.
Quand tout cela finira-t-il? Je n'y peux tenir plus long-temps. Cette folle engeance, ces gestes délirants, cette illusion dégoûtante, m'inspirent trop d'horreur.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Chansons! Ce n'est que pour rire, ne sois donc pas si difficile. Il faut bien, en sa qualité de médecin, qu'elle prépare son remède, afin qu'il te profite comme il faut.
(Il contraint Faust à entrer dans le cercle.)
LA SORCIÈRE.
(Elle se met à lire dans le livre, et déclame avec beaucoup d'emphase.)
Oui, je le dis: D'un fais-en dix, Ôtes-en six, Puis trois encore; Et c'est de l'or. Le reste suit: À sept et huit, Vingt se réduit; Car la sorcière Ainsi l'a dit. Ainsi finit Le grand mystère. Neuf se traduit par _un_, Dix se rend par _aucun._ De la vieille sorcière Tel fût toujours, tel est L'infaillible livret.
FAUST.
On dirait que la vieille parle dans la fièvre.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Tu n'es pas au bout: je connais le livre; il est écrit dans ce goût, du commencement jusqu'à la fin. J'y ai perdu mon temps, car une contradiction parfaite est également inintelligible pour les sages et pour les fous. Mon ami, l'art est ancien et nouveau. Ce fût dans tous les temps la mode de mettre en avant trois et un, un et trois, pour propager l'erreur au nom de la vérité: sur ce texte on babille, on apprend cela par cœur comme autre chose. Pures folies! Qui va se tourmenter à les comprendre? L'homme croit d'ordinaire, quand il entend des mots, qu'il y faut absolument découvrir un sens.
LA SORCIÈRE poursuit.
L'admirable pouvoir De tout savoir Ne réside en personne. S'il est un point Qui parfois vous le donne, C'est de n'y songer point.
FAUST.
Quel non-sens nous dit-elle? Un instant de plus, et ma tête se rompt. Je jurerais entendre un chœur de cent mille fous.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Assez assez, très-excellente Sybille! Donne ta potion, et remplis le gobelet jusqu'au bord: elle ne peut faire aucun mal à mon ami; c'est un homme qui a passé par bien des grades, il n'en est pas à son coup d'essai.
(La Sorcière verse la potion dans le gobelet avec cérémonie: au moment où Faust y touche des lèvres, on voit s'élever une légère flamme.)
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Courage, allons, une gorgée; encore une! Voilà qui te remettra bientôt la joie au cœur. Comment, tu es à tu et à toi avec le Diable, et tu as peur de la flamme?
(La Sorcière efface le cercle. Faust en sort.)
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Partons maintenant, tu as besoin d'exercice.
LA SORCIÈRE.
Puisse ce petit coup vous être salutaire!
MÉPHISTOPHÉLÈS à la Sorcière.
Toi, si je puis faire quelque chose qui te soit agréable, tu n'auras qu'à me le dire au sabbat.
LA SORCIÈRE.
Prenez cette chanson, et chantez-la de temps en temps. Vous en éprouverez des effets tout particuliers.
MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust.
Viens vite, et laisse-toi conduire: il faut que tu transpires un peu, pour que la vertu du remède agisse à l'intérieur et à l'extérieur. Ensuite je te ferai sentir tout le prix d'une noble oisiveté; et tu ne seras pas long-temps sans éprouver, avec une joie secrète, l'influence de Cupidon, qui se joue des cœurs, et voltige en secouant sa torche sur l'univers entier.
FAUST.
Laisse-moi jeter un dernier coup d'œil sur ce miroir, l'image de femme qui s'y reflète est si belle!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Non, non, tu vas avoir tout-à-l'heure devant toi le vivant modèle de toutes les femmes. (Bas.) Avec cette potion dans le corps, tu verras une Hélène en chaque femme.
* * * * *
UNE RUE.
FAUST, MARGUERITE passant.
FAUST.
Ma belle, noble demoiselle, oserais-je vous offrir mon bras et vous reconduire chez vous?
MARGUERITE.
Je ne suis ni belle, ni noble demoiselle, et pour rentrer chez moi je n'ai besoin du bras de personne.
(Elle se débarrasse et s'enfuit.)
FAUST.
Par Dieu, voilà une belle enfant! Je n'ai jamais rien vu de si charmant; il y a en elle tant de modestie et de décence, et en même temps quelque chose de dédaigneux... la rougeur de ses lèvres, l'éclat de ses joues. je ne l'oublierai de ma vie! Ses regards baissés vers la terre se sont gravés profondément dans mon cœur, et sa brusque répartie... C'est à ravir!
(MÉPHISTOPHÉLÈS s'approche.)
FAUST.
Écoute ici. Il faut que tu me procures cette jeune fille.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Laquelle?
FAUST.
Celle qui vient de passer.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Celle-là, dites-vous? Elle venait de chez un prêtre, qui lui a donné l'absolution de tous ses péchés; je m'étais glissé tout près du confessionnal: c'est l'innocence même, elle allait à confesse pour un rien. Je n'ai aucun pouvoir sur elle.
FAUST.
Elle a pourtant plus de quatorze ans.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Tu t'exprimes comme Roger Bontemps, qui veut que toutes les jolies fleurs soient pour lui, et s'imagine qu'honneurs et faveurs, tout est à la portée de sa main mais il n'en va pas toujours ainsi.
FAUST.
Monsieur le magister, trêve de vos sentences! Je ne dis plus qu'un mot si cette charmante fille n'est pas ce soir même dans mes bras, à minuit nous nous séparons.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Demandez quelque chose de faisable, de possible. Seulement pour épier l'occasion, il me faudrait déjà au moins quinze jours.
FAUST.
Et moi, si j'avais seulement sept heures devant moi, je n'aurais pas besoin du Diable pour séduire une petite créature pareille.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Voilà que vous parlez comme un Français! Ne soyez pas si pressé, je vous en conjure: que sert-il de brusquer la jouissance? Loin d'y gagner, votre plaisir sera beaucoup moins vif que si, avant d'en venir là, vous aviez couru, fureté, fourré la main dans mille brimborions, pétri et ajusté vous-même la poupée. C'est ce que nous apprend plus d'un conte gaulois.
FAUST.
J'ai de l'appétit sans tout cela.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
À présent, injures et plaisanteries à part, je vous dis et vous répète qu'auprès de cette belle enfant on ne saurait aller si vite en besogne. Il n'y a rien là à entreprendre de force, il faut se résoudre à ruser.
FAUST.
Mais procure-moi quelque chose qui appartienne à cet ange, conduis-moi dans la chambre où elle dort, trouve-moi un fichu qui ait couvert son sein, une jarretière... enfin un objet quelconque, qui serve à nourrir mon amour.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Eh bien, pour vous prouver que je compatis à vos peines, et que je veux y apporter remède, nous ne perdrons pas un moment; je vous conduirai dès aujourd'hui dans sa chambre.
FAUST.
Et je la verrai? Je la posséderai?
MÉPHISTOPHÉLÈS.