Part 4
Ne grogne donc pas ainsi, barbet! Les accords célestes, qui remplissent maintenant mon âme tout entière, ne peuvent s'accorder avec les hurlements d'un animal. Nous sommes habitués à ce que les hommes tournent en ridicule ce qu'ils n'entendent pas, à ce qu'ils murmurent à la vue du bien et du beau, qui les gênent souvent: le chien en grognera-t-il à leur exemple?... Mais hélas! avec les meilleures dispositions, je me sens déjà moins pur et moins satisfait. Pourquoi donc faut-il que le fleuve tarisse si tôt, et nous laisse en proie à une soif dévorante?... Que de fois j'en ai fait la triste expérience! Néanmoins cette misère a son terme, nous apprenons enfin à évaluer à son juste prix ce qui sort des limites resserrées de la terre, nous aspirons à une révélation; révélation qui ne brille nulle part d'un éclat plus pur et plus digne de la majesté de Dieu, que dans le livre du Nouveau-Testament. Il me prend envie d'ouvrir le texte grec, et, m'abandonnant une fois à toute la candeur de mes sentiments, de traduire le saint original dans ma chère langue maternelle.
(Il ouvre un volume et se prépare.)
Il est écrit: _Au commencement était la Parole._ Me voici déjà arrêté! Qui viendra à mon secours? Il m'est tellement impossible de connaître la valeur de ce mot, _la parole!_ Je dois le traduire autrement, si l'Esprit daigne m'éclairer. Il est écrit: _Au commencement était l'Intelligence._ Voyons, pesons bien cette première ligne; que notre plume ne se hâte pas trop: est-ce bien l'_intelligence_ qui crée et conserve tout? Il devrait y avoir: _Au commencement était la Puissance._ Cependant, même en écrivant ceci, quelque chose me dit que je n'y suis pas encore... L'Esprit m'éclaire! je vois maintenant ce qu'il faut, et j'écris avec confiance _Au commencement était l'Activité._
Si je partage la chambre avec toi, barbet, au nom du ciel, cesse d'aboyer, cesse de hurler! Il n'est pas possible d'endurer auprès de soi un compagnon aussi bruyant; l'un de nous deux doit nécessairement quitter la chambre. C'est à regret, que je viole les lois de l'hospitalité: la porte est ouverte, tu as la clef des champs... Mais que vois-je? cela tient du prodige. Est-ce illusion? est-ce réalité? Comme mon barbet grandit et se gonfle! Il se soulève avec effort: ce n'est plus là la figure d'un chien. Quel spectre ai-je traîné chez moi? Le voici en hippopotame; ses yeux lancent des éclairs, il ouvre une gueule armée. Oh! tu ne m'échapperas pas! Pour une pareille engeance de Démons, la Clef de Salomon[6] est ce qui convient.
ESPRITS sur l'avenue
Un de nous au piège est pris. N'entrez point, restez, Esprits! Vieux lynx de race infernale, Il s'est pris dans cette salle, Comme au piège une souris. Restez, restez... Mais silence! Sur nos brillants ailerons Balançons-nous en cadence, Formons, formons notre danse; Et nous le dégagerons. Voulez-vous qu'il sorte, Au seuil de la porte Ne le laissez point s'asseoir: Formez-vous en essaim noir, Volez autour de la porte. Oui, volons à son secours, Car il nous aima toujours.
FAUST.
Premièrement, pour aborder le monstre, prononçons la conjuration des quatre Esprits «Que la Salamandre s'allume! que l'Ondin se replie! que le Sylphe s'évanouisse! que le Lutin travaille!»
Qui ne connaîtrait point les éléments, leur force et leurs propriétés, n'aurait aucun pouvoir sur les Esprits.
«Vole en flamme légère, Salamandre! coule en vagues bruyantes, Ondin! brille en météore éblouissant, Sylphe! assiste-moi dans ma demeure, Incube! Incube, avance à ton tour et ferme la marche!»
Le monstre ne recèle aucun de ces quatre Esprits. Il reste immobile et me grince les dents, je ne lui ai fait encore aucun mal. Patience je vais mettre en œuvre contre toi des charmes plus puissants.
Mon ami, es-tu un échappé de l'enfer? Regarde donc ce signe devant lui s'inclinent les noires phalanges.
Le voilà qui s'enfle! Ses crins se hérissent.
Être maudit, peux-tu l'envisager, l'incréé, l'inexprimable, celui que tous les cieux adorent, et que le crime a transpercé? Il se gonfle de plus en plus, le voici en éléphant; relégué derrière le poêle, il remplit tout l'espace à lui seul. Il veut s'écouler en nuage. Garde-toi de monter jusqu'au plafond! Viens te coucher aux pieds de ton maître. Tu vois que mes menaces ne sont pas vaines: obéis, ou je roussis ton poil avec le feu sacré! N'attends pas la Triple lumière, n'attends pas le plus puissant de mes charmes
(Pendant que le nuage tombe, MÉPHISTOPHÉLÈS s'avance de derrière le poêle, sous l'habit d'un étudiant ambulant.)
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Pourquoi tout ce vacarme? Que demande monsieur? Qu'y a-t-il pour son service?
FAUST.
C'était donc là ce que cachait le barbet? Un étudiant ambulant? L'aventure est risible.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Salut au savant Docteur! Vous m'avez fait rudement suer.
FAUST.
Comment te nommes-tu[7]?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
La question me paraît de peu d'importance pour quelqu'un qui méprise si fort les mots, qui ne s'arrête jamais à l'apparence, et qui regarde surtout au fond des êtres.
FAUST.
C'est que vous autres messieurs, vous portez ordinairement des noms qui peignent assez bien votre nature; c'est, ou Beelzébuth, ou malin Esprit, ou menteur, qu'on vous appelle. Hé bien, _qui_ donc es-tu?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Une partie de cette puissance, qui veut toujours le mal et fait toujours le bien.
FAUST.
Que signifie cette énigme?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Je suis l'Esprit qui toujours nie, et cela avec raison; car tout ce qui existe mérite d'être anéanti, et il vaudrait beaucoup mieux que rien n'existât. Ainsi, tout ce que vous appelez péché, destruction, en un mot le mal, c'est mon élément.
FAUST.
Tu te dis une _partie_, et pourtant te voilà devant moi en entier.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Je te dis l'humble vérité. Si l'homme, ce petit monde d'extravagances, s'imagine qu'il fait un tout à lui seul, moi je ne suis qu'une partie de cette partie, qui était tout au commencement, une partie des ténèbres qui enfantèrent la lumière, l'orgueilleuse lumière qui dispute maintenant le rang et l'espace à son antique mère, la nuit; sans y réussir toutefois, étant de partout repoussée et, malgré qu'elle en ait, contrainte de ramper à la surface des corps. Elle jaillit des corps, elle fait leur beauté: eh bien, un corps l'arrête invinciblement dans sa course. J'ai donc bonne espérance que cela ne durera pas long-temps, et qu'au moyen des corps elle finira par être anéantie.
FAUST.
Je connais à présent tes dignes fonctions! Tu ne peux rien anéantir en masse, et te rejettes sur les détails.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Et il faut avouer que jusqu'ici il n'y a pas grand ouvrage de fait. Ce qui s'oppose au _rien_, le _quelque chose_, ce lourd monde, telles peines que je me sois données, je n'ai pu l'entamer d'aucun côté. Flots, tempêtes, bouleversements, incendies, rien n'y fait; la terre et la mer n'en sont que plus tranquilles! Sur cette damnée semence, principe des animaux et des hommes, il n'y a rien à gagner. Combien n'en ai-je pas détruit! et toujours circule un sang nouveau; c'est à en devenir fou! De l'air, de l'eau, ainsi que de la terre, s'élancent mille germes, dans le sec, dans l'humide, dans le froid, dans le chaud!... Enfin, si je ne m'étais pas réservé la flamme, je n'aurais rien pour moi.
FAUST.
Ainsi donc, à l'éternel mouvement des êtres, au pouvoir salutaire qui toujours crée, tu opposes la main glacée du Démon; et tu te roidis en vain contre lui dans ta malice. Cherche à entreprendre quelqu'autre chose, ô bizarre enfant du chaos!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Oui, mais nous en causerons plus à fond la prochaine fois. Oserais-je, pour cette fois, me retirer?
FAUST.
Je ne vois pas trop pourquoi tu me le demandes. Maintenant que je sais qui tu es, entre et sors par où tu voudras: voici la fenêtre, voici la porte, ou même la cheminée, si tu l'aimes mieux.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Je dois l'avouer, il y a un petit empêchement à ce que je ne sorte ce pied de sorcière, sur votre seuil...
FAUST.
Le _Pentagramme_[8] te tourmente? Puisque ce signe t'est contraire, explique-moi donc, fils de l'enfer, comment tu as pu entrer ici. Comment se fait-il qu'un Esprit tel que toi se soit abusé à ce point?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Remarque-le bien: il n'est pas posé comme il faut; l'angle qui regarde la rue est, tu le vois, un peu ouvert.
FAUST.
Le cas est singulièrement heureux! De cette manière donc, tu te trouves mon prisonnier? Je suis bien servi par le hasard.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Le barbet ne remarqua rien, lorsqu'il sauta dans la chambre: du dehors l'apparence est tout autre. À présent le Diable ne peut plus sortir de la maison.
FAUST.
Mais pourquoi ne passes-tu pas par la fenêtre?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
C'est une loi des Diables et des revenants, que par où ils sont entrés, par là ils doivent sortir. À cette condition nous avons notre liberté; autrement, nous sommes esclaves.
FAUST.
L'enfer même a ses lois! Je suis bien aise de le savoir. Dans ce cas, messieurs, on pourrait donc en sécurité faire un pacte avec vous?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Ce qu'on te promettrait, tu en aurais la pleine jouissance, et l'on ne t'en retiendrait pas la moindre parcelle... Mais ce n'est pas une petite affaire; nous la conclurons à la première entrevue que nous aurons ensemble. Maintenant je te prie, je te supplie de me laisser partir.
FAUST.
Reste encore un instant, pour me dire la bonne aventure!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Délivre-moi, te dis-je, oh! délivre-moi! Je reviendrai bientôt, et alors tu pourras me demander tout ce que tu voudras.
FAUST.
Je ne t'ai point tendu de piège, mais tu as donné de toi-même dans le panneau. Bien fou qui se dessaisit du Diable, quand il le tient! Il ne le ressaisira pas de sitôt.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Hé bien, si bon te semble, je suis prêt à te faire ici compagnie; mais à la charge d'employer toutes les ressources de mon art, pour te rendre agréable le temps que nous passerons ensemble.
FAUST.
Volontiers! Libre à toi d'exercer ton art, pourvu qu'il soit divertissant.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Tu vas, mon ami, dans ce peu d'heures, prendre plus de plaisir que durant les uniformes jours d'une année entière. Ce que chantent les tendres Esprits, les belles images qu'ils apportent avec eux, ne sont pas un vain prestige. Il y aura des plaisirs pour ton odorat, il y en aura pour ton palais, il y en aura même pour ton cœur. Pas n'est besoin de préparatifs, nous sommes réunis. Commencez!
ESPRITS.
Arcs surbaissés, Voûtes antiques, Sombres portiques, Disparaissez! Laissez, laissez Le soleil luire, Et nous sourire Avec amour!... Devant le jour La nuit s'écoule; Brillant et pur, Le ciel déroule Ses plis d'azur; Des feux sans nombre, Sillonnent l'ombre; De sa prison La jeune Aurore, Timide encore, S'échappe, et dore Le frais gazon; Un doux frisson Court dans les veines, Et le réveil Du lourd sommeil Brise les chaînes; Les vêtements S'en vont flottants Par les rivages, Par les bocages, Où les amants À mille orages Livrent leurs sens. Bourgeons naissants! Heureux bocages!
Aux pampres noirs Les raisins pendent, Puis seuls, se rendent Sous les pressoirs Qui les attendent; En longs ruisseaux, De leurs tonneaux Les vins descendent; Sur des tapis De fins rubis Leurs flots s'épandent, Et, vagabonds, Autour des monts En lacs s'étendent Lacs transparents, Miroirs errants, Où se répètent Les monts lointains, Où se reflètent Les cieux sereins.
La vague humide Chasse et poursuit, Dans son réduit, Le daim timide; D'un vol rapide, L'oiseau s'enfuit Vers d'autres plages, Vole aux nuages, Vole aux îlots Qui sur les flots Tremblent, s'agitent. Parés de fleurs, Là mille chœurs Aux chants s'excitent; De leurs accents Vifs et puissants L'accord entraîne, Ravit les sens; De chœurs dansants La rive est pleine: Aux rocs déserts Les uns s'avancent; D'autres s'élancent Au sein des mers, Et se balancent Sur leurs flots verts. Tous pour la vie; Tous pour jouir, Dans la folie, Du court plaisir De cette vie.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Il dort. C'est assez, jeunes Esprits; Esprits aériens et tendres, vous l'avez bien assoupi par vos enchantements: je vous suis obligé de ce concert... Non, tu n'es pas encore homme à retenir le Diable malgré lui!... Maintenant faites voltiger autour de lui d'agréables songes, plongez-le dans une mer d'illusions. Moi, pour rompre le charme de ce seuil, j'ai besoin d'une dent de rat... Ha! je n'aurai pas long-temps à conjurer; en voici un qui trotte de ce côté, il m'entendra bientôt.
Le maître des rats et des souris, des mouches, des grenouilles, des punaises, des poux[9], t'enjoint de mordre le seuil de cette porte, comme s'il était frotté d'huile. Bon, le voici déjà qui sautille vers la porte. Allons, allons, à l'ouvrage! La pointe qui m'a repoussé est du côté extérieur. Là, encore un coup de dent!... Voici qui est fait. À présent, mon cher Faust, rêve tout ce que tu voudras: jusqu'au revoir!
FAUST s'éveillant.
Suis-je encore une fois trompé? La foule des Esprits a-t-elle disparu? Quoi! cette visite du Diable serait un songe!... Et ce barbet qui a sauté après moi?...
* * * * *
CABINET D'ÉTUDE
FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.
FAUST.
On frappe!... Entrez... Qui vient m'importuner encore?
MÉPHISTOPHÉLÈS en dehors.
C'est moi.
FAUST.
Entrez.
MÉPHISTOPHÉLÈS de même.
Il faut que tu le dises trois fois.
FAUST.
Entrez donc!
MÉPHISTOPHÉLÈS ouvrant.
Bien, je suis content de toi; nous allons, je l'espère, signer la paix. Pour dissiper tes vapeurs, me voici en jeune gentilhomme, dans des habits écarlates galonnés d'or, le petit manteau de satin sur les épaules, la plume de coq sur le chapeau, une longue épée affilée au côté; et, sans périphrases, je te conseille d'en faire autant, si tu veux secouer une bonne fois les chaînes qui t'accablent, et, libre enfin, éprouver ce que c'est que la vie.
FAUST.
Sous quelque habit que ce soit, la vie sera toujours pénible pour moi, le monde toujours vide et sans charmes. Je suis trop vieux pour m'amuser, trop jeune pour être sans désirs. Que peut m'offrir ce monde?... «L'impuissance est ton lot! ton lot, c'est l'impuissance!» Voilà l'éternel refrain, qui fatigue les oreilles de l'homme; voilà ce que, d'un bout de la vie à l'autre, un mauvais Génie lui répète à chaque heure d'une voix cassée. Ce n'est qu'avec effroi, que je contemple l'aurore à mon réveil je pleure avec amertume, en voyant poindre ce jour, qui dans sa carrière n'accomplira pas un de mes souhaits, pas un seul; ce jour, qui étouffe jusqu'au pressentiment de la plus mince de mes jouissances; ce jour, dont les contrariétés sans nombre doivent bientôt glacer l'inspiration qui m'échauffe et qui remue mes entrailles... Puis il faut, lorsque la nuit tombe, il faut m'étendre, solitaire et désolé, sur un lit où le repos ne me visitera point, où des rêves horribles viendront agiter mon sommeil. Le Dieu, qui habite en mon sein, peut bien ébranler mes fibres secrètes; mais celui qui règne sur toutes mes forces, ne saurait rien déplacer autour de moi. C'est pourquoi le jour me pèse; c'est pourquoi je souhaite la mort, et j'ai la vie en horreur.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Et cependant, la mort n'est jamais un hôte très-bien venu.
FAUST.
O heureux celui dont, au milieu de l'éclat d'une victoire, elle vient ceindre les tempes d'un laurier sanglant! Heureux celui qu'après l'ivresse d'une danse fougueuse, elle endort dans les bras d'une jeune fille! Oh! que ne suis-je embrasé, consumé, par la flamme du grand Esprit! Que ne suis-je abîmé dans ses profondeurs
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Et cependant, cette nuit même, quelqu'un n'a pas avalé certaine liqueur brune...
FAUST.
Il paraît que l'espionnage est ton occupation favorite.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Je n'ai pas la toute-science, mais j'en sais passablement long.
FAUST.
Hé bien! puisque les sons trop connus d'une pieuse mélodie m'ont tiré de l'obscur dédale où j'errais, et, réveillant en moi les sentiments éteints de mes jeunes années, ont offert à mes yeux abusés l'image de temps heureux qui ne sont plus; je maudis tout ce que l'âme environne de prestiges enivrants, et tout ce que, dans nos demeures d'exil, elle nous dérobe sous les voiles brillants du mensonge! Soit maudite, d'avance, la haute opinion que l'esprit se fait de lui-même! Maudites soient encore les visions chimériques, par qui nos sens sont assiégés sans relâche! Maudit soit ce que nos rêves nous montrent de plus séduisant, fantôme de gloire, fantôme de renommée! Maudites soient toutes les choses dont la possession nous flatte, femme ou enfant, esclave ou charrue Maudit soit Mammon, quand, nous éblouissant de ses trésors, il nous pousse à des entreprises hardies, ou quand, pour d'oisives jouissances, il enfle nos oreillers d'une plume voluptueuse! Maudit soit le jus balsamique de la treille! Maudit soit l'amour et ses plus doux épanchements! Maudite soit l'espérance, maudite la foi, et maudite avant tout la patience!
CHŒUR D'ESPRITS INVISIBLES.
Ah! ah! Tu l'as renversé, Le beau, l'heureux monde! Par ton souffle immonde Il est effacé; Il s'est éclipsé. Le beau, l'heureux monde, Un demi-Dieu l'a renversé! Tous les débris de sa beauté passée Dans le néant nous les précipitons, Et nous pleurons Cette beauté pour jamais effacée Nous la pleurons!
O le plus grand des enfants de la terre, Ce monde heureux construis-le de nouveau; Relève-le de sa poussière, Plus heureux encore et plus beau. Oui, dans ton cœur bâtis un nouveau monde, Recommence de nouveaux jours: Que sur nous ton espoir se fonde, Nous t'accorderons nos secours; Sur toi, sur tes travaux, sans cesse Nous veillerons, Et chanterons, Pour alléger le poids de ta tristesse.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Ce sont là les petits d'entre les miens. Entends-tu comme, avec une sagesse profonde, ils te conseillent de chercher les plaisirs et de te jeter dans le tourbillon de la vie? Ils voudraient te replonger dans le monde, t'arracher à cette solitude où les sens s'émoussent, où se figent les sucs dont l'âme se nourrit. Cesse donc de jouer avec cette tristesse maudite, qui s'acharne sur toi comme un vautour, et dévore ton existence. Il n'est si mauvaise compagnie, qui ne te fît sentir au moins que tu es un homme parmi des hommes; et l'on n'est point dans l'intention de te mêler à la canaille. Ce n'est pas non plus que je sois un seigneur des plus huppés: mais si tu veux prendre avec moi ta course à travers la vie, je consens à t'appartenir sur-le-champ, je suis ton compagnon; et, pour peu que cela te convienne, je me fais même ton valet, je me fais ton esclave.
FAUST.
Mais que dois-je te promettre en retour?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Oh! tu auras le temps d'y penser.
FAUST.
Non, non, le Diable est un égoïste, et ce n'est pas ordinairement pour l'amour de Dieu qu'il fait le bien d'autrui. Énonce la condition nettement il y a péril à loger un tel serviteur.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Je me dévouerai _ici_ à ton service, et courrai sans fin ni cesse au moindre signe de ta volonté; mais, quand nous nous retrouverons _là-bas_, tu me rendras la pareille.
FAUST.
Je m'embarrasse peu de ce qui se fait là-bas. Commence par mettre en pièces ce monde-ci l'autre n'aura qu'à venir ensuite. De cette terre naissent mes plaisirs, et ce soleil éclaire mes souffrances: si je puis une fois m'en affranchir, alors advienne que pourra. Je n'en veux plus entendre parler peu m'importe que dans la vie à venir l'on aime et l'on haïsse, et qu'il y ait aussi dans ces sphères un dessus et un dessous.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Avec ces disposions, tu peux le hasarder. Engage-toi, et mon art te fait passer dans l'ivresse du plaisir des jours délicieux, je te donne ce qu'aucun homme n'a entrevu jusqu'à présent.
FAUST.
Et que veux-tu me donner, pauvre Diable? L'esprit d'un homme, en ses élans sublimes, fût-il jamais à la portée d'un de tes pareils?... Dis, qu'as-tu à m'offrir? des aliments, qui ne rassasient pas; de l'or, qui s'écoule des mains comme le vif argent; des jeux, où l'on ne gagne jamais; de jeunes filles qui, jusque dans les bras de leur amant, en appellent un autre de l'œil; l'honneur, déité brillante, qui s'évanouit comme un météore. Montre-moi un fruit qui ne tombe pas avant d'être mûr, et des arbres qui reverdissent tous les jours!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Une semblable commission ne m'effraie pas; j'ai de tels trésors à ton service. Certes, mon bon ami, le temps approche où nous pourrons faire la vie en toute sécurité.
FAUST.
Si jamais il m'arrive de goûter le repos, en me couchant sur un lit de plume; que je sois anéanti! Si tu peux me séduire à ce point, que je me plaise à moi-même; si tu peux m'endormir au sein des jouissances que ce soit pour moi le dernier jour! Je t'offre la gageure.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Top!
FAUST.
Et troc pour troc! Oui, si dès ce jour je m'écrie «Reste, reste, que tu es beau!» tu peux alors me charger de liens, alors je consens à m'engloutir, alors la cloche des morts peut se faire entendre, alors tu es affranchi de ton service... Que mon heure sonne, que le cadran tombe en poussière, qu'il n'y ait plus de temps pour moi!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Penses-y bien, nous ne l'oublierons pas.
FAUST.
Tu en as le droit incontestable, je ne me suis pas engagé témérairement. Aussi bien, puisque je dois être esclave, que m'importe le nom de mon maître? Joug pour joug, autant vaut le tien.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Je remplirai donc dès aujourd'hui mes fonctions de valet, à la table de mon Docteur. Un mot seulement: c'est à la vie et à la mort, pourvu qu'on me remette une couple de lignes.
FAUST.
Quoi! pédant, tu demandes un écrit! Ne connais-tu donc pas l'homme encore? Ne connais-tu pas le prix de sa parole? N'est-ce point assez, que la mienne ait irrévocablement disposé de mes jours? Le monde n'est-il pas dans un flux perpétuel? Et quelques mots d'écrit m'obligeraient davantage!... C'est pourtant à une pareille chimère que notre âme se laisse entraîner qui oserait s'en affranchir? Heureux celui qui garde fidèlement sa parole en son cœur! nul sacrifice ne lui coûte. Mais un parchemin écrit et scellé est un fantôme, qui épouvante tout le monde; un serment n'a de valeur qu'autant que la plume l'a tracé, et l'on mène la foule avec un peu de cire et quatre doigts de peau... Que veux-tu de moi, malin Esprit? marbre, airain, parchemin, papier? Dois-je écrire avec un style, un burin, une plume? Je t'en laisse le choix.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
À quel propos cet emportement ce torrent d'éloquence? Il suffit d'une petite feuille de quoi que ce soit. Et tu auras soin, pour signer ton nom, de te tirer une goutte de sang[10].
FAUST.
Si cela te fait grand plaisir, on peut jouer cette comédie.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Le sang est un suc tout particulier.
FAUST.