Faust [première partie]

Part 10

Chapter 103,674 wordsPublic domain

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Toute la colonne s'ébranle pour monter; tu crois pousser, et tu es poussé.

FAUST.

Qui aperçois-je de ce côté?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Regarde bien, c'est Lilith.

FAUST.

Qui?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

La première femme d'Adam. Tiens-toi en garde contre ses beaux cheveux, merveilleuse parure qui la distingue; quand une fois elle en a touché un jeune homme, c'en est fait de sa liberté.

FAUST.

Près de ce siège en voici deux, l'une vieille et l'autre jeune, qui ont déjà beaucoup dansé.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Aujourd'hui cela ne se repose point. On passe à une nouvelle danse: viens, prenons-les.

FAUST dansant avec la jeune.

J'eus un beau rêve un soir d'été: Sur un pommier dans les prairies Reluisaient deux pommes fleuries; Elles me plurent, j'y montai.

LA BELLE.

Pour ces pommettes si vermeilles Votre appétit date d'Éden. Il m'est doux de voir mon jardin En porter de toutes pareilles.

MÉPHISTOPHÉLÈS avec la vieille.

J'eus un mauvais rêve une nuit En un tronc mou, jaune et stérile .......................... ..........................

LA VIEILLE.

Je suis la très-humble servante Du chevalier au pied cornu. Qu'il........................ Si............. ne l'épouvante.

L'ORDONNATEUR DU BROCKEN.

Maudites gens, qu'osez-vous faire? Ne vous a-t-on pas, depuis long-temps, montré comment il faut s'y prendre? Un Esprit ne se tient jamais droit sur ses pieds, et voilà que vous dansez ainsi que nous autres hommes!

LA BELLE dansant.

Qu'a-t-il à voir dans notre bal, celui-là?

FAUST dansant.

Eh! il est partout le même; ce que les autres font, il faut lui qu'il le juge. S'il n'a pu discourir sur un pas, le pas est comme non avenu. Ce qui le met surtout en colère, c'est de vous voir avancer: consentez à tourner en cercle, comme il tourne lui-même dans son vieux moulin, et il s'extasiera à tous coups; notamment, si vous ne manquez pas de le payer en profondes révérences.

L'ORDONNATEUR DU BROCKEN.

Vous êtes encore là? C'est inouï. Disparaissez donc! Nous avons tout éclairci, mais la canaille des Diables est ingouvernable. Nous avons la sagesse en partage, nous travaillons de toutes nos forces; et néanmoins le creuset n'est pas encore nettoyé. Combien de temps n'y ai-je pas consacré, et jamais rien ne s'épure. C'est inouï!

LA BELLE.

Hé bien, cesse donc de nous ennuyer ici.

L'ORDONNATEUR DU BROCKEN.

Esprits, je vous le dis en face, le despotisme d'esprit m'est intolérable; mon esprit ne peut l'exercer. (On continue de danser.) Aujourd'hui, je le vois, je ne gagnerai rien: cependant c'est toujours un nouveau voyage de fait, et je n'ai pas perdu l'espoir de mettre, à mon dernier, les Diables et les poètes en déroute.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il va se plonger tout-à-l'heure dans une mare, c'est la façon dont il se soulage; et quand une sangsue s'est gorgée de son sang, il est alors guéri des Esprits et de l'esprit. (À Faust qui a quitté la danse.) Pourquoi lâches-tu la jolie fille qui t'excitait à la danse par des chants si agréables?

FAUST.

Ah! au milieu de ses chants, une souris rouge lui est sortie de la bouche.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Voilà quelque chose de bien redoutable! On n'y regarde pas de si près: que la souris soit rouge ou grise, il n'importe. Qui va tenir compte de pareille bagatelle dans un moment comme celui-ci, à l'heure du berger?

FAUST.

Mais que vois-je?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Hé?

FAUST.

Méphisto, ne vois-tu pas une jeune fille pâle et belle, qui se tient seule dans l'éloignement? Elle s'avance à pas lents; on dirait, à sa démarche, qu'elle a les fers aux pieds... Je jurerais que c'est ma bonne Marguerite elle-même.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Laisse cet objet, on ne se trouve jamais bien de le regarder. C'est une figure magique, inanimée, un fantôme. Il n'est pas bon de le rencontrer sur sa route; son regard fixe glace le sang de l'homme, et le convertit presque en pierre: tu as bien entendu raconter l'histoire de Méduse?

FAUST.

Assurément ce sont là les yeux d'un mort, qu'une main amie n'a point fermés; c'est là le sein que Marguerite m'a livré, c'est le corps charmant que j'ai possédé.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C'est de la magie, homme simple, fou que tu es: car chacun y croit reconnaître sa maîtresse.

FAUST.

Quels transports!... Quelles tortures!... Je ne puis m'arracher de ce spectacle... Mais quoi de plus étrange que le ruban rouge qui entoure ce beau cou, et qui n'est pas plus large que le dos d'un couteau!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C'est juste, je le vois comme toi. Elle peut même porter sa tête sous son bras, puisque Persée la lui a coupée. Bah! laisse cette chimère. Viens plutôt sur la colline en face: elle est aussi agréablement disposée que le Prater de Vienne; et je me trompe fort, ou j'y vois un théâtre dans toutes les règles. Qu'y a-t-il donc là?

UN SERVANT.

On commence à l'instant une nouvelle pièce, la dernière pièce de sept: on est ici dans l'usage d'en donner ce nombre, ni plus, ni moins. Un amateur l'a écrite, et ce sont des amateurs qui la jouent. Pardonnez, messieurs, si je disparais; c'est que je suis l'amateur qui lève le rideau.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Que je vous trouve sur le Blocksberg[25], à la bonne heure; au moins vous y êtes à votre place[26].

* * * * *

SONGE

D'UNE NUIT DE SABBAT, ou

LES NOCES D'OR D'OBERON ET TITANIA.

INTERMÈDE.

DIRECTEUR DE THÉATRE.

De Mieding[27] enfants intrépides, Nous avons ce soir congé net. Vieille montagne et vals humides, Telle est la scène du ballet.

HÉRAUT.

Ce n'est qu'après cinquante années, Que les noces sont d'or. Grand mal! Mais les brouilles sont terminées[28], Puis l'or est un divin métal.

OBERON.

Êtes-vous Esprits de ma trempe? Sachez le montrer en ce jour. La reine et le roi vont d'Amour Rallumer la nocturne lampe.

PUCK[29].

Puck entre, et se meut de travers, Et traîne son pied en spirales. Plus loin dansent, par intervalles, De légers couples dans les airs.

ARIEL[30].

Ariel, en gonflant sa joue, Module un son aérien. À faux souvent le flûteur joue, Mais parfois il rencontre bien.

OBERON.

Qui veut la paix dans son ménage, N'a qu'à prendre exemple de nous: Pour le bonheur du mariage Il faut séparer les époux.

TITANIA.

Le mari sa femme importune? La femme boude son mari? Au fond du Nord conduisez l'une, Menez l'autre au fond du Midi.

ORCHESTRE, TUTTI.

(Fortissimo.)

Insectes lourds suçant les roses, Becs de mouche, nez de cirons, Grenouilles, crapauds et grillons: Voilà, messieurs, nos virtuoses.

SOLO.

Le basson nous vient par le bac: D'une outre enflée il a la mine. Entendez-vous le chnec-chnic-chnac Qui sort de sa large narine?

ESPRIT qui vient de se former.

Prends cet embryon dans ce coin, Mets-lui des ailes à la tête: Ce n'est rien, c'est moins qu'une bête; Mais c'est un poème au besoin[31].

UN PETIT COUPLE.

Sur les fleurs, le long des rigoles, Tu cours et sautilles vraiment On ne saurait plus lestement; Mais aux cieux jamais tu ne voles[32].

VOYAGEUR CURIEUX.

Dois-je bien en croire mes yeux? N'est-ce point une mascarade? Rencontrer dans ma promenade Oberon, le plus beau des Dieux!

ORTHODOXE.

Quoi! pas de griffes, pas de queue! C'est pourtant, à ce que je vois, Comme les Dieux des Grecs sans foi[33], Un Diable on le sent d'une lieue.

ARTISTE DU NORD.

Ce que je fis jusqu'à ce jour N'est qu'ébauches, traits de génie; Mais attendez, en Italie Je me prépare à faire un tour.

PURISTE[34].

Ah! mon malheur ici m'amène. Quels désordres immodérés! Dans cette foule, sur la plaine, Il n'en est que deux de poudrés.

JEUNE SORCIÈRE.

La poudre, ainsi que la chemise, Sied aux femmes sur le retour. Sur un bouc je suis, nue, assise, Car mon corps ne craint pas le jour.

MATRONES.

Nous avons trop de savoir-vivre Pour rabattre ici vos grands airs. Votre jeunesse vous enivre, Mais attendons l'âge... et les vers.

MAÎTRE DE CHAPELLE.

Ne voilez point la beauté nue... Becs de mouche, nez de cirons. Grenouilles crapauds et grillons, En mesure, ou bien je vous tue.

GIROUETTE tournée d'un côté.

Réunion charmante à voir. Les femmes les plus agréables, Et les hommes les plus aimables! Tous jeunes gens riches d'espoir.

GIROUETTE tournée de l'autre côté.

Si la terre ne s'ouvre vite, Et ne les coule tous à fond, La tête me tourne, et d'un bond Dans l'enfer je me précipite.

XÉNIES[35].

Vrais insectes nous sommes là, Tenant une maligne pince, Pour rendre honneur au puissant prince, À Satan, notre cher papa.

HENNINGS[36].

Les entendez-vous, ces harpies, Naïvement médire en chœur? Puis elles sont assez hardies Pour se vanter de leur bon cœur!

MUSAGÈTE[37].

Dans les danses de ces Sorcières, Je ne me déplais certes pas; Car je puis mieux guider leurs pas, Que les pas des Muses légères.

CI-DEVANT GÉNIE DU TEMPS[38].

Ma foi! hurlons avec les loups. Porte-moi sur cette montagne; C'est un Parnasse d'Allemagne, On y trouve place pour tous.

VOYAGEUR CURIEUX.

Quel est ce grand qui court si vite, Et qui se rengorge en courant? Son nez partout il va fourrant. --C'est qu'il fait la chasse au jésuite[39].

GRUE.

En eaux troubles je pêche aussi, Quand je n'en ai de plus sortables. C'est pourquoi vous voyez ici L'homme pieux parmi les Diables.

MONDAIN.

Oui, pour les pieux, croyez-moi, Tout est instrument, véhicule: Dans l'enfer, au nom de la foi, Se tient plus d'un conventicule.

DANSEUR.

Voici venir des chœurs nouveaux. Les tambours battent, le ciel tonne... Paix! le héron dans les roseaux Redit sa chanson monotone.

DOGMATIQUE[40].

Sans en démordre, je maintien Qu'au doute la raison s'oppose; Car si le Diable n'était rien, Comment serait-il quelque chose?

IDÉALISTE.

L'imagination bientôt Va prendre sur moi trop d'empire; Et, si je suis tout, il faut dire Que je suis aujourd'hui bien sot.

RÉALISTE.

Je sonde l'Être et me démène À tel point que j'en perds le sens: Pour la première fois je sens Ma démarche errer incertaine.

SUPERNATURALISTE.

Oh! que j'ai de contentement À voir défiler ces phalanges! Car je peux rigoureusement Conclure des Diables aux Anges.

SCEPTIQUE.

Courant après maints feux follets, Chacun voit de l'or dans du sable. Puisque le doute sied au Diable[41], Ici je demeure et m'y plais.

MAÎTRE DE CHAPELLE.

Amateurs sans goût, pures bêtes, Becs de mouches, nez de cirons, Grenouilles, crapauds et grillons, Ah! quels virtuoses vous êtes

LES SOUPLES[42].

Quant à nous, rien ne nous arrête: _Sans-souci_, voilà notre nom; Nous marchons sur les pieds, sinon Nous marchons très-bien sur la tête.

LES EMPÉTRÉS.

Nous fûmes de bons pique-assiettes; Mais ayant usé nos souliers À faire aux princes des courbettes, Maintenant nous allons nu-pieds.

FEUX-FOLLETS.

Nous sommes enfants de la boue Qui corrompt les dormantes eaux: Mais en vrais paons faisons la roue, Puisqu'ici l'on nous trouve beaux.

ÉTOILE TOMBANTE.

Du haut des cieux que ma lumière Tant de milliers d'ans éclaira; Je tombe, et gis dans la poussière. Sur mes pieds qui me remettra?

LES MASSIFS.

Place! place! les herbes ploient, Le sol cède, l'arbre se rompt. Les Esprits, tout Esprits qu'ils soient, Ont parfois des membres de plomb.

PUCK.

Hé! seigneurs éléphants, de grâce, Daignez marcher d'un pas moins lourd. Que le moins leste dans ce jour Soit Puck à la mobile face

ARIEL.

Si la nature, si l'esprit Vous a pourvus d'ailes divines, Suivez-moi tous sur ces collines, Où la rose à l'ombre fleurit.

ORCHESTRE.

(Pianissimo.)

Un brouillard s'élève et voltige, On entend gémir les roseaux... C'est le vent qui rase les eaux, Tout a fui comme un vain prestige.

* * * * *

JOUR NÉBULEUX.--UNE PLAINE.

MÉPHISTOPHÉLÈS, FAUST[43].

FAUST.

Dans la misère, dans le désespoir; entraînée long-temps sur une pente funeste, sur la pente de l'abîme et maintenant captive, jetée comme une criminelle au fond d'un cachot, où l'attendent d'effroyables supplices!... La céleste, l'infortunée créature!... Jusque-là... jusques à ce point!... Traître, méprisable Esprit, tu me l'as caché!... Reste donc, reste ici, roule avec colère, dans leur orbite, tes yeux de Démon! Reste et brave-moi par ton insupportable présence!... Captive, dans une irréparable misère; livrée aux mauvais Esprits et à la justice barbare des hommes!... Et pendant ce temps, tu me fais courir à de hideux divertissements, tu me caches sa détresse toujours croissante, et tu la laisses périr sans secours!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Elle n'est pas la première.

FAUST.

Chien, abominable monstre!... Rends-lui, Esprit infini, rends à ce vermisseau cette forme de chien, sous laquelle il s'est amusé tant de fois à rôder pendant la nuit, pour mordre les jambes du voyageur paisible, et se jeter sur ses épaules quand il l'avait renversé: rends-lui cette forme favorite que devant moi dans le sable il rampe sur son ventre, et que je le foule aux pieds, l'infame!--«Ce n'est pas la première!»--Horrible idée, idée incompréhensible à toute âme humaine! Que plus d'une créature ait été plongée dans l'abîme d'une telle misère; que la première, dans les agonies de sa mort, n'ait pas payé pour toutes les autres aux regards de l'éternelle pitié! La misère d'une seule a suffi pour glacer jusqu'à la moelle de mes os; et toi, tu souris tranquillement, en parlant du sort affreux de quelques milliers d'entre elles!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Nous sommes à peine à l'a. b. c. de notre esprit, que déjà, vous autres hommes, vous l'avez perdu. Pourquoi fais-tu société avec nous, si tu n'en peux supporter les conséquences? Tu veux voler, et tu crains le vertige!... D'ailleurs est-ce moi qui me suis jeté à ta tête, ou toi à la mienne?

FAUST.

Ne grince pas tes dents de tigre si près de moi, tu me fais horreur!... Esprit sublime, toi qui m'as jugé digne de te contempler, toi qui connais mon cœur et mon âme, pourquoi m'as-tu attelé au même joug que ce misérable, qui se nourrit de désastres, qui se complaît dans la destruction?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

As-tu fini?

FAUST.

Sauve-la ou malheur à toi, la plus effroyable malédiction sur toi, aux siècles des siècles!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je ne peux pas dénouer les chaînes de la vengeance, je ne peux pas ouvrir les verrous.--«Sauve-la»--Lequel donc de nous deux l'a précipitée dans l'abîme? Est-ce moi ou toi? (Faust lance autour de lui des regards furieux.) Vas-tu prendre en main le tonnerre? Heureusement qu'il ne vous fût point confié, chétifs mortels! Foudroyer l'innocent qui vous résisterait, ce serait un petit plaisir que vous vous donneriez quelquefois.

FAUST.

Conduis-moi dans sa prison, il faut qu'elle en sorte!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C'est t'exposer à un grand péril; as-tu déjà oublié le meurtre, dont ta main ensanglanta cette ville? Sur la demeure de la victime planent des Esprits vengeurs, qui épient le retour de l'assassin.

FAUST.

Et c'est de toi qu'il faut l'entendre? Ruine et mort de tout un monde sur toi, monstre!... Conduis-moi dans sa prison, te dis-je, et délivre-la!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Eh bien, je t'y conduirai; et, quant à ce que je peux faire pour sa délivrance, le voici... Ai-je, moi, tout pouvoir dans le ciel et sur la terre?... J'endormirai le geôlier, et je te mettrai en possession de la clef; il faudra ensuite la main d'un homme, pour ouvrir les portes: charge-t'en. Je serai là avec des chevaux enchantés, prêt à vous emmener tous les deux. C'est tout ce que je puis faire.

FAUST.

Partons donc!

LA NUIT.--UNE RASE CAMPAGNE.

FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS, sur des chevaux noirs hennissant.

FAUST.

Que vois-je remuer autour de ce gibet?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

J'ignore ce qu'ils veulent faire.

FAUST.

Ils vont et viennent, ils se baissent et se relèvent.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C'est une assemblée de Sorciers.

FAUST.

Ils sèment et consacrent.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

En avant! En avant!

* * * * *

UN CACHOT.

FAUST, un trousseau de clefs dans une main, une lampe dans l'autre, debout devant une petite porte en fer.

FAUST.

Il y a long-temps que je n'ai éprouvé une horreur si profonde; toutes les misères de l'humanité sont concentrées en moi seul. C'est ici qu'elle habite, derrière ce mur humide; et duel fût son crime? une douce illusion. Tu trembles de l'approcher, tu crains de la revoir!... Entrons, mon abattement ne fait que hâter sa mort.

(Il détache une des clefs. On entend chanter au-dedans du cachot.)

Ma mère, la catin, Qui m'a tuée!... Mon père, le coquin, Qui m'a mangée!... Ma jeune sœur, À la faveur De la nuit sombre, En un lieu frais Que je connais, À l'ombre, Jeta mes os, Dans des roseaux, Sous un saule, À l'eau. Là, je devins petit oiseau, Et vole, vole!

FAUST, ouvrant la porte.

Elle ne se doute pas que son amant l'écoute... J'entends le bruit des fers qui traînent à terre, et de la paille qui se froisse.

(Il entre.)

(MARGUERITE paraît, s'enveloppant dans sa couverture.)

MARGUERITE.

Dieu, Dieu, ils viennent!... Affreuse mort!

FAUST bas.

Silence, je viens te délivrer.

MARGUERITE se traînant jusqu'à lui.

Si tu es un homme, sois touché de mon infortune.

FAUST.

Tes cris vont réveiller les gardes.

(Il saisit les chaînes pour les détacher.)

MARGUERITE à genoux.

Bourreau, qui t'a donné cette puissance sur moi?... Tu viens déjà me chercher, dès minuit? Aie pitié de moi, et laisse-moi vivre encore. Demain, au point du jour, ne sera-ce pas assez tôt? (Elle se relève.) Je suis si jeune, si jeune... et déjà il faut mourir... J'étais belle aussi, et ce fût ma perte... Mon ami était alors près de moi; il est bien loin maintenant; ma guirlande est arrachée, ses fleurs sont dispersées... Ne me saisis pas avec tant de violence, épargne-moi; que t'ai-je fait?... Ne me laisse pas pleurer en vain... Je ne t'ai jamais vu de ma vie!

FAUST.

Comment résister à tant de douleurs?

MARGUERITE.

Je suis tout-à-fait en ta puissance; permets-moi une fois seulement d'allaiter encore mon enfant. Je l'ai serré contre mon cœur toute la nuit; ils me l'ont pris pour me faire du chagrin, et ils disent à présent que je l'ai tué... Jamais je ne reprendrai ma gaité: ils chantent des chansons sur moi... C'est bien méchant de leur part!... Un vieux conte finit comme cela: _Que veulent-ils donc dire?_

FAUST se jette à ses pieds.

Ton amant est à tes genoux, il vient briser tes horribles chaînes.

MARGUERITE faisant de même.

Oui, mettons-nous à genoux, pour implorer les saints... Vois-tu, sous ces degrés et sur le seuil de cette porte, les chaudières bouillantes de l'enfer? Vois-tu le Malin qui grince les dents de colère, et qui fait un épouvantable bruit?

FAUST à haute voix.

Marguerite! Marguerite!

MARGUERITE d'un air attentif.

C'était la voix de mon ami. (Elle s'élance brusquement, ses fers tombent.) Où est-il? Je l'ai entendu appeler, je suis libre, personne ne m'arrêtera; je veux me jeter à son cou, me reposer sur son cœur; il a appelé Marguerite, il était près de la porte; au milieu des hurlements et du fracas de l'enfer, à travers l'amère ironie du Démon, j'ai reconnu sa douce voix, sa voix si tendre!

FAUST.

C'est moi-même.

MARGUERITE.

C'est toi? Oh! dis-le encore une fois! (Elle le saisit.) C'est lui, c'est lui! Où est la douleur? Où est l'angoisse des fers et du cachot? C'est toi... tu viens me sauver... je suis sauvée!... Je revois la rue où je t'aperçus pour la première fois, elle est là; et voici le beau jardin où, Marthe et moi nous t'attendions.

FAUST s'efforçant de l'entraîner.

Viens avec moi, viens.

MARGUERITE.

Oh! reste, reste; j'aime tant à être où tu es!

(Elle l'embrasse.)

FAUST.

Hâte-toi; si tu tardes encore, nous le paierons bien cher!

MARGUERITE.

Comment, tu ne peux plus m'embrasser? Absent depuis si peu de temps, mon ami ne sait déjà plus m'embrasser?... Pourquoi ai-je donc le cœur si serré près de toi? Quand je me souviens qu'une seule de tes paroles, qu'un seul de tes regards m'ouvrait le ciel, et que tu m'embrassais jusqu'à m'étouffer... Embrasse-moi donc, ou je vais t'embrasser la première. (Elle se pend à son cou.) Oh! ciel! tes lèvres sont froides, elles sont muettes... Qu'as-tu fait de ton amour? Qui me l'a ravi?

(Elle se détourne de lui.)

FAUST.

Viens, suis-moi, douce amie; prends courage. Je t'aime avec transport, je t'aime avec fureur! Suis-moi, je ne te demande que cela.

MARGUERITE le regardant fixement.

Est-ce donc toi? Est-ce toi, bien sûr?

FAUST.

Oui, c'est moi. Viens, viens.

MARGUERITE.

Tu brises mes chaînes, et tu me reprends dans tes bras!... D'où vient que tu n'as pas horreur de moi?... Mais sais-tu bien, mon ami, qui tu délivres?

FAUST.

Viens, viens, te dis-je. Déjà la nuit est moins sombre.

MARGUERITE.

J'ai tué ma mère; mon enfant, je l'ai noyé. Ne te fût-il pas donné, à toi, comme à moi? Oui, à toi... C'est toi! j'ai peine à le croire. Donne-moi ta main... ce n'est pas un songe... ta main chérie!... Oh! mais elle est humide; essuie-la, je crois qu'il y a du sang... Ah! Dieu! qu'as-tu fait?... Rengaine ton épée, je t'en supplie!

FAUST.

Ce qui est fait est fait, laisse là le passé, tu me feras mourir.

MARGUERITE.

Non, il faut que tu vives, toi. Je vais te décrire les tombeaux que tu dois élever demain. Donne à ma mère la meilleure place, mets mon frère tout près d'elle, moi un peu de côté... pas trop loin pourtant, et mon enfant à ma droite. Du reste, personne ne doit reposer près de moi... Reposer à tes côtés, c'eût été pour moi un grand bonheur; mais il ne m'appartient plus; j'ai beau m'efforcer de me rapprocher de toi, il me semble toujours que tu me repousses violemment... Et cependant c'est bien toi; et tu me regardes avec tant de bonté, de tendresse!

FAUST.

Si tu sens que c'est moi, viens donc!

MARGUERITE.

Dehors?

FAUST.

À la liberté.

MARGUERITE.

Dehors, il y a mon tombeau; la mort me guette.--«Viens donc!»--J'irai d'ici dans la couche éternelle, et je ne ferai pas un pas de plus... Tu pars déjà? O Henri, si je pouvais t'accompagner!

FAUST.

Tu le peux, tu n'as qu'à le vouloir, la porte est ouverte.

MARGUERITE.

Pourquoi sortir, n'ayant rien à espérer? À quoi bon fuir, quand ils me guettent au passage?... Il est si triste d'être réduite à mendier, et encore avec une mauvaise conscience! Il est si triste d'errer en pays étranger... et d'ailleurs ils sauraient bien m'y retrouver.

FAUST.

Je reste auprès de toi.

MARGUERITE.

Vite, vite, sauve ton pauvre enfant. Pars; suis d'abord le grand chemin le long du ruisseau, remonte ensuite le sentier au fond du bois, sur la gauche, à l'endroit de la bonde, dans l'étang; prends-le vite par la main, il la tendra vers toi, il se débat encore... Sauve-le! Sauve-le!

FAUST.

Reviens à toi. Un seul pas, et tu es libre.

MARGUERITE.