Chapter 7
Quand elle est partie, après m'avoir réclamé le paiement de sa course, je m'assieds sur un escabeau, au chevet de Kadidja.
Alors, commence pour moi l'heure la plus cruelle de tout mon pèlerinage ici, l'heure de châtiment et d'expiation...
Dans un entretien, coupé de cris et de silences, m'efforcer de savoir, et y parvenir à peine. Tirer de cette vieille cervelle noire, qui s'en va, qui est tantôt affaissée, tantôt prise de bruyant délire, tirer par petites bribes incohérentes les choses qui me glacent et qui me brûlent. Être arrêté à chaque minute par la pitié de la voir si fatiguée, par le remords de l'avoir achevée peut-être, en lui faisant faire ce matin cette longue course. Sentir entre elle et moi, pour augmenter encore le nuage obscur, les difficultés d'une langue que nous ne possédons ni l'un ni l'autre d'une façon parfaite. Et me dire pourtant qu'il faut profiter à tout prix de ce moment unique, parce que je vais partir demain et parce qu'elle va mourir; elle est le seul trait d'union qui soit encore à peu près vivant entre ma chère petite amie et moi; quand on l'aura mise en terre, tout lien sera coupé à jamais; ce que je ne ferai pas sortir, aujourd'hui même, de cette mémoire à moitié décomposée, sera perdu pour toujours...
En ce qui concerne la date, Kadidja est d'accord avec la soeur d'Achmet; c'est bien cela, il y a eu, au printemps, sept années qu'Aziyadé a dû mourir... Quant aux causes de sa mort... elles restent comme sous-entendues entre nous deux; avec une délicatesse que je n'attendais pas, elle évite de me les dire; mais elle m'arrête, par un regard d'étonnement et de douloureux reproche, quand j'ai l'air d'insister pour les demander. Malgré des alternances d'enfantillage sénile, elle a gardé des côtés d'intelligence étrange, et son coeur de pauvre vieille esclave n'a pas cessé d'être foncièrement bon. De plus en plus, je me prends pour elle de respect,--et puis de pitié surtout, de pitié pour tant de fatigue mortelle que je lui cause...
--«Ainsi, tu dis, bonne Kadidja, qu'elle a espéré pendant plus d'une année?»--Espéré quoi, la pauvre petite? Quelque chimérique retour, avec un enlèvement peut-être; une de ces dangereuses aventures, que je pourrais à la rigueur tenter aujourd'hui avec de l'or et de l'indépendance, mais qui jadis, m'étaient si impossibles!
Et c'est au bout de ce temps-là seulement qu'elle a commencé à décliner beaucoup, et à perdre ses couleurs de saine jeunesse, et à courber sa tête, se croyant même oubliée, et abandonnée d'âme pour toujours.--Mais mes lettres, mes lettres ne lui arrivaient donc plus?...
--Oh! tes lettres, répond Kadidja, je lui ai remis... attends... je lui ai remis jusqu'à la sixième...
--Et pourquoi plus les autres?
--Les autres, dit-elle... dans le feu! Je les ai jetées dans le feu! Puisqu'on m'avait chassée, moi, tu vois bien, je ne pouvais donc plus les lui porter, et, de les garder, j'avais peur... À la façon dont elle a prononcé: «dans le feu!» je comprends qu'elle les considérait, à la fin, ces lettres, comme petites choses mensongères et maléficieuses, causes indirectes de malheur.
Quant aux lettres d'Aziyadé, Kadidja est sûre de m'en avoir fait passer quatre, mais pas une de plus. Et c'est bien ce que je croyais: les quatre premières, celles qui lui ressemblaient, celles où je retrouvais ses chères petites pensées, exquises, avec leur tour drôle de pensées d'enfant sauvage.--Les suivantes, alors, ces lettres quelconques, banales ou invraisemblables comme les dernières d'Achmet, de qui me venaient-elles? Quelle main inquiétante me les avait écrites, et dans quel but? Cela restera toujours un mystère, et d'ailleurs qu'importe, _puisqu'à présent tout est fini_...
Ce sont bien nos imprudences des derniers jours qui ont tout à coup ouvert les yeux au vieil Abeddin sur notre longue intrigue impunie--et ensuite sont venues les délations des autres femmes du harem, qu'on a interrogées et que les menaces ou les promesses ont fait parler.
Aziyadé n'a pourtant point été renvoyée de chez son maître, ni maltraitée; mise à l'écart seulement, comme chose impure, reléguée et murée dans le silence de son appartement où n'entraient plus que des servantes hostiles. Au bout d'un an, Kadidja elle-même s'était vu fermer la porte de ce logis sombre, comme suspecte de relations avec l'écrivain public et avec la poste française de Péra. Et c'est alors que la lente agonie avait réellement commencé, avec la fin de tout espoir.
Je ne crois pas qu'une créature très jeune, et d'un beau sang neuf qu'aucune contagion n'a touché, puisse mourir de désespérance seulement, si on lui laisse le soleil, l'air et la liberté... Mais là, cloîtrée et à l'abandon!...
--Tu sais, dit Kadidja, sa chambre donnait du côté de l'Étoile (du côté du Nord) et il y faisait grand froid.
Oui, je me rappelle ces fenêtres aux épais grillages, situées dans une aile de la maison que le soleil n'atteignait jamais; à dérobée, je les regardais, en passant dans cette rue oppressée de mystère, où n'arrivaient que très tard les rayons rouges et sans chaleur du couchant. Et je me représente si bien ce que devait être cet appartement, aujourd'hui anéanti par le feu, où la mort, à tout petits pas, est venue la chercher...
Puis Kadidja continue: «L'hiver, toujours enfermée là, elle avait pris mal, à cause du froid de cette chambre... Alors, les autres dames lui donnaient des remèdes... Oh! vois-tu, Loti, c'était surtout ça que je voulais te dire: on lui donnait des remèdes... dont je me méfiais bien!...»
Mon Dieu, où étais-je moi, pendant que tout cela se passait dans ce harem obscur?... Si facilement on l'eût sauvée, avec un peu de joie et de soleil, en l'arrachant de là!... Dans quel coin du monde étais-je à courir, ne pouvant rien, ne sachant rien, tandis que l'âme de ma petite amie s'en allait en détresse et que s'affaissait lentement son corps adoré... jusqu'à cette soirée de mai, où, «presque clandestinement on l'a emportée...»
* * * * *
Encore quelques détails que je demande et qui me sont donnés à grand'peine, avec des gémissements de petit enfant ou des cris,--car elle est de plus en plus divagante, Kadidja, de plus en plus épuisée. Et moi aussi, je suis épuisé, par les choses affreusement pénibles que j'entends, et par la tension d'esprit qu'il me faut pour les faire jaillir, une à une, de cette tête de pauvre vieux singe presque mort.
Entre l'effroi d'interroger davantage et le désir de savoir plus de choses, j'hésite; je suis à tout instant près d'en finir,--et puis je reste encore, me rappelant que cet entretien est suprême: c'est la dernière fois que, avec un être un peu vivant, je parlerai d'elle...
Allons, je crois cependant que sa torture a assez duré,--et la mienne aussi; d'ailleurs, je sais à peu près tout ce que je voulais savoir. Je vais partir...
--«À présent, il est tard, tu t'en retournes à Péra, n'est-ce pas?» demande-t-elle, d'un ton câlin et persuasif, redevenue tout à coup la négresse aux petites manières rusées d'enfant, et impatiente que cela finisse, que je la laisse en paix.
Je lui donne quelques louis d'or, qui l'éblouissent, et qui lui assurent un peu de bien-être pour la fin de ses jours comptés. Et puis je lui dis l'adieu définitif, emportant d'elle un pardon et une bénédiction attendrie.
Elle va bientôt mourir, c'est certain; ses yeux qui, après les miens, étaient les seuls ayant regardé Aziyadé avec tendresse, vont s'éteindre et se décomposer; cette image d'Aziyadé, qui persistait encore au fond de sa tête finissante, bientôt n'existera plus... Quand nous mourons, ce n'est que le commencement d'une série d'autres anéantissements partiels, nous plongeant toujours plus avant dans l'absolue nuit noire. Ceux qui nous aimaient meurent aussi; toutes les têtes humaines, dans lesquelles notre image était à demi conservée, se désagrègent et retournent à la poussière; tout ce qui nous avait appartenu se disperse et s'émiette; nos portraits, que personne ne connaît plus, s'effacent;--et notre nom s'oublie;--et notre génération achève de passer...
Je m'en vais lentement, par la petite rue délabrée et déserte.
À quelques pas de là, je reprends mon cheval, qu'un enfant promenait en rond autour d'une place solitaire.
Il est trop tard pour retourner voir sa tombe; j'y passerai ma matinée de demain...
Et je commence, une fois de plus, à errer sans but jusqu'à la nuit...
Au crépuscule, tout à coup, je me retrouve sur l'immense place de Mehmed-Fatih, ramené par le hasard.
Alors me revient cette phrase de mon journal d'autrefois, qui s'est gravée très singulièrement dans ma mémoire et s'est peu à peu liée, pour moi, à ce quartier saint, comme si elle en était l'expression même:
«La mosquée du sultan Mehmed-Fatih nous voit souvent assis, Achmet et moi, devant ses grands portiques de pierres grises, étendus tous deux au soleil, sans souci de la vie, poursuivant quelque rêve intraduisible en aucune langue humaine...»
Rien de changé sur cette place; elle est restée un des lieux les plus turcs et les plus mélancoliques de Stamboul. La mosquée s'y dresse, indéfiniment pareille à travers les siècles, avec ses hautes portes grises, festonnées de dessins mystérieux. Et alentour, sous les treilles jaunies des petits cafés, les mêmes vieux cafetans de cachemire, les mêmes vieux turbans blancs sont assis, à cette dernière lueur du soir d'automne, fumant des narguilés tout en devisant de choses saintes.
Alors je m'arrête au milieu d'eux, à cette même place où, il y a dix ans, nous avions vu, un soir, paraître sur les marches de la mosquée un illuminé qui levait les yeux et les bras au ciel, en criant: «Je vois Dieu, je vois l'Éternel!»--Achmet avait secoué la tête, incrédule, répondant: «Quel est l'homme. Loti, qui pourra jamais voir Allah!...»
En vérité je ne sais pas pourquoi cette halte sur cette place a marqué si profondément, parmi tant d'autres souvenirs de mon pèlerinage; ni pourquoi j'éprouve le besoin de la fixer ici, pour l'empêcher de s'en aller trop vite, dans la fuite de tout,--comme on retiendrait de la main, un instant, quelque légère chose flottante, emportée au fil de l'eau...
VI
Samedi, 8 octobre 188...
C'est le matin du dernier jour. Un épais brouillard gris est descendu sur Constantinople, rappelant les automnes du nord.
Comme hier, j'ai repris mes vêtements turcs, pour ressembler plus à ce que jadis j'ai été, pour être mieux reconnu, dans cette région des morts où je vais, par je ne sais quelles incertaines émanations d'âmes, qui doivent regarder au-dessus des tombeaux. Et, seul cette fois, je chemine à cheval le long de la grande muraille de Stamboul, seul infiniment sous ce ciel bas et obscur, seul aussi loin que je puis voir au milieu de ces landes et de ces bois funéraires.
La muraille se prolonge à mesure que j'avance, se déroule, toujours pareille dans les lointains de la campagne morte. Elle a l'air de soutenir, avec les milliers de pointes de ses créneaux, les lourdes nuées traînantes prêtes à tomber sur la terre. Elle est d'une sinistre couleur sombre, par cette matinée sans soleil. Débris colossal du passé, elle nous diminue et nous écrase, nous et nos existences courtes, et nos souffrances d'une heure, et tout le rien instable que nous sommes.
En passant, je regarde les profondes portes ogivales par où personne n'entre ni ne sort; puis, je compte avec soin les énormes tours carrées--jusqu'au moment où m'apparaît cette sorte de tertre que l'on m'a montré hier, et sur lequel, au milieu d'autres tombes, est la petite borne bleue aux inscriptions d'or.
Et quand je l'ai bien reconnue, la petite borne d'Aziyadé, j'attache mon cheval aux branches d'un cyprès, pour m'approcher seul et me coucher sur la terre,--sur la terre rousse légèrement brumée de pluie, où poussent de rares plantes grêles. À l'orientation de la borne, je sais la position du corps chéri qui est enfoui dessous, et, après avoir bien regardé au loin alentour si personne n'est là qui puisse me voir, je m'étends doucement et j'embrasse cette terre, au-dessus de la place où doit être le visage mort.
Il y a des années que j'avais eu le pressentiment, et pour ainsi dire la vision anticipée de tout ce que je fais ce matin: sous un ciel bas et sombre comme celui-ci, je m'étais vu, revenant, dans ce costume d'autrefois, pour me coucher sur sa tombe et embrasser sa terre... Et c'est aujourd'hui, c'est maintenant, ce dernier baiser,--et voici qu'il ne me semble plus que ce soit bien réel; je me laisse distraire ici-même par je ne sais quoi, peut-être par l'immensité du décor funèbre, par tout ce charme de désolation dont s'entoure et s'agrandit, à mes yeux irresponsables, la scène de ma visite à cette tombe.
Cependant, à mesure que les minutes passent, effroyablement silencieuses, et tandis que les nuées lourdes continuent de se traîner au-dessus des grands murs sarrazins, je reprends peu à peu conscience des choses; je souffre plus simplement, je comprends d'une manière plus humaine et plus douloureuse, le frisson me revient, le vrai frisson d'infinie tristesse...
Des instants passent encore; un peu de vent se lève, semant sur ce pays des morts des gouttes de pluie fouettante.
Notre longue entrevue muette traverse des phases différentes, qui semblent de plus en plus nous rapprocher l'un de l'autre. Maintenant je suis tout entier à l'impression que nos corps sont de nouveau presque réunis,--après avoir été tant séparés, par les années, par les distances, par les courses à travers le monde et par l'indéchiffrable mystère qui enveloppait pour moi sa destinée à elle; je sens que nous sommes là, tout près voisins, séparés seulement par un peu de cette terre, dans laquelle on l'a couchée sans cercueil. Et j'aime tendrement ces débris,--_qui en ce moment me font l'effet d'être tout_; je voudrais les voir, et les toucher et les emporter: rien de ce qui a été Aziyadé ne pourrait me causer d'effroi ni d'horreur...
Les nuées grises se traînent toujours avec des franges plus sombres qui, en passant, jettent de la pluie sur la morne campagne et sur la muraille immense...
Maintenant l'image d'Aziyadé est devant moi presque vivante,--ramenée sans doute par le voisinage de ces débris, au-dessus desquels a dû rester, flottant, quelque chose comme une essence d'elle-même... Oh! mais vivante tout à coup, si vivante que jamais je ne l'avais retrouvée ainsi depuis le soir de la séparation. Je revois, comme jamais, son sourire, son regard profond sur le mien, son regard des derniers jours; j'entends sa voix, ses petites intonations familières, confiantes et enfantines; je retrouve toutes ces intimes et insaisissables petites choses d'elle que j'ai adorées avec une infinie tendresse. Alors rien d'autre n'existe plus, ni le grand décor, ni les ambiances étranges; il n'y a plus rien qu'elle-même,--et toutes mes impressions changeantes s'amollissent, se fondent en quelque chose d'absolument doux,--et je pleure à chaudes larmes, comme j'avais désiré pleurer...
* * * * *
De cet instant, j'ai l'illusion délicieuse qu'elle sait que je suis revenu là et qu'elle a tout compris... La notion m'est venue, furtive, inexplicable, mais _ressentie_, d'une âme persistante et présente. Alors, l'amertume et le remords qui s'attachaient à son souvenir ont sans doute disparu pour jamais.
Et je me relève apaisé, avec une tristesse différente. Tout à coup même sa destinée à elle me paraît moins sombre: elle s'en est allée, elle, en pleine jeunesse, n'ayant eu que ce seul rêve d'amour,--et le baiser que je suis venu donner à sa tombe, personne sans doute n'en viendra donner un semblable à la mienne.
Au pied de la borne de marbre, parmi les petites plantes qui sont là, je choisis une des plus fraîches que j'emporte avec moi; puis, encore, j'embrasse son nom, écrit en relief de marbre et recouvert d'or éteint,--et je remonte à cheval, me retournant de loin, pour la revoir, au milieu de sa solitude où fuit à perte de vue la haute muraille de Stamboul...
VII
Le soir, accoudé à l'arrière du paquebot qui m'emporte, je regarde, comme il y a dix ans, s'éloigner Constantinople. Puis le crépuscule tombe, comme un grand voile jeté sur tout, et, à la sortie du Bosphore, dans la mer Noire, la nuit nous prend tout à fait.
Et tout s'apaise, s'apaise en moi, de plus en plus; tout s'éloigne, retombe dans un lointain plus effacé...
VIII
Janvier 1892.
Dans mon enfance, je me souviens d'avoir lu l'histoire d'un fantôme qui venait timidement le soir, appeler de la main les vivants. Il revint ainsi pendant des années, jusqu'au moment où, quelqu'un ayant osé le suivre, on comprit ce qu'il demandait et on lui donna satisfaction.
Eh bien! ce rêve angoissant qui, pendant tant d'années m'avait poursuivi, ce rêve d'un retour à Constantinople toujours entravé et n'aboutissant jamais,--ce rêve ne m'est plus revenu depuis que j'ai accompli ce pèlerinage. Et, du côté de l'Orient, tout s'est apaisé encore dans mon souvenir, avec les années qui ont continué de passer...
Ce rêve était sans doute l'appel du cher petit fantôme de là-bas, auquel j'ai répondu et qui ne se renouvelle plus.
FIN
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--069 9 11.
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