Fantôme d'Orient

Chapter 6

Chapter 63,935 wordsPublic domain

À la fin, une idée m'est venue, et j'appelle le cocher grec qui m'a conduit.--Ce conciliabule sur cette place, cet étranger, cette voiture, sont des choses étonnantes pour les gens de ce quartier immobile, et, derrière des grillages de fenêtres, quelques paires d'yeux commencent à se montrer.--Voici, je me suis souvenu que les chaises à porteurs, il y a dix ans, étaient encore en usage à Péra: j'avais vu à cette époque, les soirs de pluie, des actrices ou des chanteuses se faire reconduire ainsi à leur hôtel. Ce cocher, qui a l'air intelligent, saurait peut-être m'en trouver une, tout de suite, et me la ramener ici même, avec une relève de brancardiers...

Une pièce d'or en acompte; une autre après pour sa peine, s'il m'a procuré tout cela avant une demi-heure.--Et il part, l'air sûr de son fait, fouettant ses chevaux.

Encore une de ces attentes incertaines, comme celles qui ont coupé si souvent ma journée d'hier. Dehors, sur une pierre, je m'assieds entre les deux femmes. J'enlève mon manteau gris, qui est plus étrange en ce quartier que ma veste orientale; alors ces broderies de mon costume, jadis choisi par elle, se remettent, après tant d'années, à briller à leur lumière d'autrefois, devant le suaire de chaux des mêmes vieux murs, et là, dans la blanche petite rue, ensoleillée, solitaire, je me sens heureux, avec mélancolie, d'avoir repris pour un moment l'aspect de quelqu'un du peuple d'ici...

Trente ou quarante minutes se passent dans une attente silencieuse, les deux femmes en robe noire, assises, la tête dans les mains, l'une à ma droite, l'autre à ma gauche--comme des pensées de mort qui auraient pris forme humaine.

Et enfin là-haut, au sommet d'une montée qui domine ce quartier d'Hadji-Ali, apparaît, profilé sur le ciel, le landau qui revient au pas, suivi de la chaise et des porteurs!

Qu'on fasse vite, vite! Que la voiture m'attende ici, avec Anaktar-Chiraz, une heure, deux heures, tout le temps qu'il faudra, et que la soeur d'Achmet, les porteurs, la chaise, descendent avec moi jusqu'à la Corne-d'Or, où nous louerons un grand caïque pour passer à Stamboul.

À Stamboul, nous débarquons dans le sombre Phanar, à l'échelle la plus voisine du quartier de Kadidja; puis nous grimpons, par des rues en escalier, entre des murailles délabrées et croulantes, très regardés par les rares passants, qui se retournent d'un air d'inquiétude hostile.

Dans un taudis sans nom, dans une soupente noire, Kadidja est étendue sur des loques horribles, geignant faiblement comme une pauvre bête malade. Mais c'est bien elle, et je crois qu'aucun visage, ni aucune chose revue à Constantinople, ne m'ont impressionné comme cette vieille figure noire, où il y a de la malice de singe agonisant et de la tendresse suppliante, je ne sais quel mélange d'animalité qui se décompose et de bonne âme fidèle qui s'en va...

En approchant, j'avais peur de ses reproches et de sa colère. Mais l'explosion de tout cela s'est passée hier, quand la soeur d'Achmet a prononcé mon nom; après, elle m'a pardonné, parce que je suis revenu. Je n'entends pas le terrible: «Eulû! Eulû!» ni la malédiction dont j'avais eu le pressentiment cruel, il y a dix ans, quand j'ai écrit le chapitre final d'_Aziyadé_. Au contraire, elle me tend ses pauvres mains noires, ridées, tordues, effrayantes; malgré toutes les distances, nos yeux se pénètrent et se comprennent; elle pleure et, en la regardant, je sens que des larmes me viennent aussi. Elle est la dernière des dernières, négresse esclave de naissance, à présent débris à peine humain qui finit de misère sur un fumier, et je me penche sur elle avec une pitié tendre, et je crois que, sans grand effort, je lui donnerais un pieux baiser.

Certainement, dit-elle, elle se lèvera, malgré son mal; elle se laissera conduire, emporter; elle fera tout ce que je voudrai, au risque d'en mourir ce soir, heureuse, au delà de ce qu'elle aurait su demander pour son ciel, heureuse du rôle qu'elle va jouer entre sa maîtresse et moi, heureuse de cette suprême visite inespérée qu'elle va faire à sa tombe. Et ses larmes coulent, coulent sur le noir de ses joues; des larmes de joie qui la transfigurent...

Mais voici qu'une difficulté imprévue surgit: les porteurs, maintenant, qui se prennent de dégoût et qui ne veulent plus! Enlever ça dans leurs bras, asseoir ça dans leur chaise qui est garnie d'un velours neuf, non jamais! Eux, sont d'élégants porteurs, au costume brodé, qui ne s'attendaient point à être dérangés pour une telle besogne. Et ils refusent.

D'ailleurs, je réfléchis qu'elle se refroidirait mortellement, cette pauvre vieille, presque nue, une fois retirée des loques immondes qui sont entassées sur son corps... Mais je me rappelle avoir vu dans le quartier, en passant, de belles couvertures de laine, d'une couleur orange, à l'étalage d'une petite boutique de juifs, et je prie la soeur d'Achmet de courir en acheter une... J'y mettrai la main avec elle; à nous deux, nous envelopperons Kadidja là-dedans, et les porteurs pourront, après, l'enlever sans effroi.

Un quart d'heure de perdu encore, à cette toilette qui semble un ensevelissement. Enfin la vieille femme, enveloppée, enroulée dans la laine épaisse et neuve, est assise sur la chaise de velours, souriant, malgré sa douleur et son chagrin, de tout ce luxe inconnu jusqu'ici dans sa vie. Et nous partons, prenant congé de la soeur d'Achmet avec des serrements de mains et des remerciements.

Au départ, Kadidja, redevenue très vivante, a, d'une voix nette, donné ses ordres et indiqué par quelle porte de Stamboul il faudra sortir. La matinée s'avance; je loue un cheval en route et je commande aux porteurs de courir. Des enfants, qui voient passer grand train cette chaise, escortée par ce cavalier doré comme un _cavas_ de pacha, regardent par les lucarnes de verre pour voir la belle qu'on emporte là-dedans si vite, et puis s'épouvantent de cette figure de guenon noire.

Toutes ces agitations, tous ces empressements m'ont fait perdre de vue le but de la course. Et puis, il y a le plaisir physique d'être sur ce bon cheval jeune, que le hasard m'a procuré, le plaisir de fendre l'air vif et pur, un beau matin de soleil... Et, encore une fois, l'oubli vient; je trotte, le coeur presque léger, m'intéressant aux choses singulières et grandiosement tristes de l'entour.

Nous cheminons longtemps au milieu de ces quartiers presque inhabités, presque en ruines, qu'on appelle le «Vieux-Stamboul». Puis enfin, la gigantesque muraille crénelée, qui enferme tout cela, nous apparaît; nous en sortons par d'antiques portes ogivales, qui se succèdent en voûte obscure, et nous voici dans la campagne, dans le désert des tombeaux.

Derrière nous, ces remparts que nous venons de franchir, semblent l'enceinte de quelque colossale ville abandonnée; invraisemblablement hauts, hérissés de dents pointues, flanqués d'énormes tours, ils s'en vont sur notre droite et sur notre gauche, indéfiniment pareils, se perdre dans les lointains désolés.

En avant, c'est l'interminable région des sépultures: landes d'un gris roux, avec, çà et là, des bouquets de cyprès noirs qui montent comme des flèches d'église. Un peuple de tombes couvre ce sol; pierres debout, qui sont de tous les âges, de toutes les époques de l'histoire. Cette terre aride est pleine d'ossements de morts.

Jadis, quand j'habitais Eyoub, je venais rarement de ces côtés. Une fois, cependant, nous y avions fait une promenade en plein jour, elle et moi, une après-midi de décembre, choisissant ce lieu parce qu'il était plus désert. Et, tout près d'ici, je m'en souviens, un petit oiseau, qui sans doute se trompait de saison, nous avait chanté, pour nous seuls, un air de printemps, sur la branche d'un de ces cyprès. Ensuite, un peu plus loin, là-bas, nous avions vu enterrer devant nous une si jolie petite fille,--qui doit être en poussière aujourd'hui... Oh! cette promenade sur l'herbe rase et les marguerites d'hiver, la seule que nous ayons jamais osé faire ensemble à la lumière du soleil, comme je me la rappelle tout à coup d'une manière déchirante...

Et maintenant je recommence à avoir la pleine conscience de tout ce qu'il y a d'infiniment mélancolique dans notre course. La pensée que je m'approche d'elle, des débris qui ont été son corps, me fait passer de grands frissons glacés, et je sens revenir cette impression physique, qui est particulière aux heures de deuil, cette impression d'avoir les tempes, la poitrine, serrées peu à peu, de plus en plus, dans des étaux de fer.

Je regarde autour de moi les tombes, les plus rapprochées et aussi les plus lointaines, cherchant et interrogeant des yeux les moins vieilles, celles qui sont restées un peu blanches et où brille un peu d'or, celles qui n'ont pas encore pris l'uniforme teinte gris-roux de l'ensemble de tout cet immense ossuaire... Depuis bien des années, j'avais prévu, deviné cette promenade funèbre, tout ce qui est réel aujourd'hui; mais jamais je n'avais imaginé que cela se passerait dans cette région de suprême abandon où nous sommes; non, je ne m'attendais pas à ce qu'il me faudrait venir la chercher parmi ces confuses peuplades de morts; vraiment je souffrirais moins de la savoir ailleurs qu'ici, perdue au milieu de tant d'autres, de tant d'autres qui n'ont même plus de nom, même plus de pierre...

Kadidja a fait obliquer ses porteurs sur la gauche, et nous longeons maintenant l'écrasante et interminable muraille crénelée, dans la direction des Sept-Tours, marchant sur un sol dénudé qui a un air maudit.

Nous devons approcher, car elle a frappé, de sa vieille main noire, contre la vitre de sa chaise, pour faire signe d'aller doucement, et je la vois qui regarde, les yeux dilatés, qui cherche... Même, elle a l'air d'hésiter maintenant,--et moi je tremble. Ah! elle a dû la voir, car elle arrête ses beaux porteurs d'un geste de commandement. Par ici, à droite, sur cette espèce de monticule où il y a une dizaine de pierres debout: c'est là! Dans le nombre, il y a trois ou quatre tombes de femmes, que je distingue du premier coup d'oeil: des bornes peintes en bleu ou en vert, avec des inscriptions et un couronnement d'étranges fleurs, jadis dorées... Laquelle?

Elle s'est fait descendre, la pauvre vieille, branlante, les yeux ardents; soulevée par deux porteurs, qui la tiennent enveloppée dans sa couverture orange--non par égard pour elle, mais par dégoût de son corps--elle marche presque, l'infirme; elle a dégagé des plis de la laine deux effrayants bras de momie, où courent des veines gonflées, et elle marche, à force de volonté, entre les hommes qui la soutiennent, elle avance par soubresauts qui lui font mal. Et je la suis, avec une infinie pitié...

Laquelle de ces tombes?... Ah! celle-ci sans doute, vers laquelle elle a l'air de se diriger, celle-ci, qui est d'un bleu éteint, avec des inscriptions d'or encore brillantes... Oui, c'est bien là!... Elle se jette dessus, s'y cramponne à deux mains crispées, pauvre vieux singe qui fait mal à voir et qui fait peur; ensuite, se retourne pour me crier, d'une voix révoltée, sauvage, aiguë, surprenante dans ce silence: «Bourda!... Bourda, Aziyadé!» (Ici, ici! Aziyadé!) Il y a cela, sous-entendu, que je comprends bien et qui m'entre comme une lame: «Et c'est toi qui l'y as conduite!» Puis, subitement, elle me prend les mains, et, d'une voix toute changée, d'une voix de petit enfant, qui est douce, douce, comme pour me demander pardon, elle répète: «Ici!... ici, Aziyadé! Vois-tu, c'est ici qu'elle est à présent...» En même temps, une grimace à fendre l'âme contracte sa figure noire, et un brusque jet de larmes coule de ses yeux...

Je baisse la tête, moi; mais pas une larme ne me vient. D'un geste machinal, pour me découvrir comme on fait sur les tombes chrétiennes, je porte la main à mon front, puis je la laisse retomber... J'oubliais quel costume j'ai repris pour venir ici: le fez turc ne s'enlève jamais, même pas pour prier Dieu. Et je me penche sur le marbre, cherchant, parmi les inscriptions enroulées que je ne sais pas déchiffrer, cherchant son nom, le vrai et l'aimé, celui qui est gravé sur la grossière bague d'or qu'elle m'a donnée, celui qui est écrit aussi sur ma poitrine, en petites lettres bleues indélébiles. Mais comment donc suis-je redevenu tout à coup aussi calme, presque distrait? Il semble que je ne comprends plus bien, que je n'y suis plus. Qu'est-ce donc qui m'a fermé le coeur d'une façon si inattendue? Sans doute la présence de ces hommes, avec leurs yeux curieux, leur étonnement presque ironique; tout ce groupe, tout cet appareil presque théâtral. Oh! il aurait fallu pouvoir venir seul. Ils ne devraient pas être ici, eux; leurs regards, rien que leur voisinage, sont insultants pour le cher petit tombeau--et s'ils devinaient tout, ce serait peut-être même un danger, plus tard, pour la tranquillité de ce lieu quand je serai loin.

Je reviendrai seul demain matin; j'aurai le temps encore, puisque le paquebot qui m'emmène ne part qu'à trois heures du soir. Alors, ce sera ma véritable visite. Mais, aujourd'hui, allons-nous-en; avec ces gens-là qui piétinent le sol et qui causent, nous profanons tout...

À elle, qui dort sous cette pierre, je dis, en dedans de moi-même: «Je viendrai seul te voir, pauvre petite, je passerai la matinée de demain avec toi, dans ton désert; tu comprends bien déjà que je t'aime, puisque j'ai fait, pour te retrouver, tout ce long voyage...» Pourtant je regarde la terre, malgré moi, furtivement, la terre au pied de cette borne de marbre... Mais non, aujourd'hui je ne veux pas penser à ce qui est en dessous, je détourne la tête, et, à force de vouloir me roidir, je me sens redevenu tout à fait impassible, l'expression dure.

Seulement, je prends note des alentours avec une extrême attention, pour ne pas me tromper de chemin, quand je serai seul. D'abord, le long de cette formidable muraille sombre, qui a l'air de fermer le monde derrière nous, je compte combien de bastions carrés, depuis la porte par où nous venons de sortir jusqu'au lieu où nous sommes; puis, je trace à la hâte sur un calepin des alignements, des silhouettes de cyprès, afin d'avoir tous mes points de repère assurés; je grave pour jamais tout ce lieu funèbre dans ma mémoire, afin de n'en plus oublier la route, quand ce serait dans dix ans, dans vingt ans, qu'il me serait donné d'y revenir. Je cherche même quelles petites plantes je pourrai cueillir demain et emporter avec moi: presque rien, hélas! tant ce sol est aride; à peine deux ou trois imperceptibles feuilles épineuses et un frêle lichen gris; je ne sais même pas si, au printemps, la moindre fleur de lande s'ouvre sur ce tombeau...

Allons, maintenant, partons vite. Les porteurs replacent la vieille femme épuisée dans sa chaise, je remonte à cheval, et nous retraversons cette solitude au pas rapide, comme nous étions venus.

Bien étrange, en vérité, et bien inattendue pour moi, cette visite, si courte, si froide. Je m'en vais, plus amèrement triste, mécontent, inassouvi. Si cependant quelque chose m'empêchait de revenir demain, si d'ici-là quelque chose me foudroyait... Jusqu'au moment où nous nous engageons sous les portes farouches de la grande muraille, je reste hésitant, je regarde derrière moi, tenté de revenir sur mes pas, au galop de mon cheval...

Quand Kadidja est recouchée sur ses loques, dans sa soupente noire, je congédie ces porteurs dont la présence m'était odieuse. De mon mieux, j'étends sur le corps de la pauvre vieille sa couverture neuve, qui lui fait tant de plaisir, et qu'elle caresse avec ses mains, à la manière des petits enfants en possession d'un jouet nouveau.

Et maintenant, je voudrais l'interroger, elle qui est la seule au monde à qui je puisse parler, parmi celles qui ont vu, qui ont su, qui ont gardé dans leur mémoire tout ce que je tremble d'apprendre.

«Oui, oui, répond-elle, je te dirai des choses, des choses... Un de ces jours, tu viendras causer avec ta Kadidja, quand elle aura bien dormi, pour retrouver toute sa tête...»

Un de ces jours!... Mais je n'ai plus qu'aujourd'hui!...

«Ah! Loti, reprend-elle en se dressant avec effort, tu ne sais pas: on m'avait chassée, moi... Mais sa Kadidja n'est pas partie loin, tu penses, et, pendant deux nuits, quand j'ai compris qu'elle mourait, je me suis tenue dans la rue, contre la porte, pour entendre...»

On l'avait chassée... Alors, que pourra-t-elle tant me dire? Quels renseignements confus et étranges pourrai-je tirer de sa vieille tête qui, d'ailleurs, me semble déjà égarée.

--Et Fenzilé-hanum, dis-je, tu sais ce qu'elle est devenue?

--Ah! Fenzilé, oui... Oh! elle sait beaucoup de choses, celle-là. Et peut-être bien, peut-être bien qu'elle viendrait ici, pour te parler!

Cette Fenzilé, une des trois autres femmes du vieil Abeddin, je l'avais aperçue une seule fois, voilée naturellement. Mais je savais qu'elle était meilleure que ses compagnes pour Aziyadé, presque serviable et bonne. Et il paraît que c'est la seule, de tout ce harem dispersé, qui soit restée à Constantinople, où elle s'est remariée. Oh! s'il y avait moyen de lui parler! Il est vrai, je n'espère pas du tout que ce soit possible... «Comment faire, bonne Kadidja, pour la décider à venir ici chez toi?»

Un instant après, sur les indications de la négresse, j'ai été chercher dans un taudis voisin et j'ai ramené avec moi une très vieille femme, à la figure sinistre d'entremetteuse, qui a dû tremper, au cours de sa vie, dans plus d'une louche aventure. C'est sur cette personne que Kadidja compte pour négocier l'entrevue; très agitée, maintenant, elle lui donne, à ce sujet, des instructions qui semblent assez précises, et moi je promets une forte récompense. Le rendez-vous serait ici, et pour cette après-midi, bien entendu, vers sept heures à la turque. Mais j'y compte si peu...

Je voudrais interroger encore Kadidja; mais elle est de plus en plus épuisée, et j'ai pitié. Je suis moi-même affreusement fatigué de cette matinée. Surtout, je pressens trop ce qu'elle va me dire en termes plus clairs, si j'insiste: c'est qu'Aziyadé est morte de mon abandon. Puisque c'est vrai, mon devoir est de l'entendre et j'y tiens, mais ce sera assez d'une fois, quand je reviendrai ce soir... Alors, je me rappelle qu'on m'attend de l'autre côté de l'eau, et, un peu lâchement, je m'en vais...

Maintenant donc, il faut redescendre vers la Corne-d'Or, prendre un caïque, passer sur l'autre rive, revenir à la place d'Hadji-Ali où m'attendent Anaktar-Chiraz et le landau, et aller faire visite à une autre tombe.

Assise à côté de moi, Anaktar-Chiraz a dit au cocher: «Va au cimetière arménien-catholique de Chichli.»

C'est très loin, paraît-il, et il fouette ses chevaux qui partent au trot rapide. Tournant le dos à Stamboul, nous arrivons de nouveau à Péra; nous le traversons à toute vitesse; nous le dépassons, nous dépassons le faubourg du Taxim, et nous voici dans une autre banlieue, bien différente de celle où Aziyadé est ensevelie... Comme on les a couchés loin l'un de l'autre, mes deux pauvres petits compagnons d'Eyoub.

Dans un cimetière catholique?... En effet, je me rappelle à présent: il m'avait conté qu'il était né arménien-catholique et que plus tard, vers sa quinzième année, il s'était fait musulman sous ce nom d'Achmet. À sa dernière heure, il se sera souvenu du Christ.

Quelle horrible banlieue que celle-ci, par contraste avec celle de Stamboul, dont la tristesse est grande et superbe... Ici, c'est le côté où tous ces gens cosmopolites de Péra viennent _s'amuser_ aux jours de fête; dans une campagne sans arbres, sans verdure, absolument nue, s'étalent d'abord d'odieuses guinguettes de barrière, arméniennes, grecques, juives, qui rappellent les mauvais alentours parisiens: ensuite commencent des champs labourés, dans lesquels notre voiture s'engage, région toute grise, couleur de terre, sans une herbe verte; et enfin, sur une hauteur solitaire, paraît un carré de murs, gris aussi, au-dessus desquels ne s'élève ni un cyprès, ni un feuillage quelconque: c'est le cimetière de Chichli.

Nous entrons. On dirait un cimetière de pauvres, un cimetière de suppliciés. Pas une fleur, pas une plante. Quelques rares petites croix de bois ou de pierre, quelques plaques de marbre bien humbles; presque partout, de simples bosses de terre, indiquant le gisement des cadavres.

La vieille Arménienne s'oriente, choisit un sentier, se met à compter les monticules sinistres--un, deux, trois, quatre,--et s'arrête à une place qui semble avoir été récemment bêchée: «Le voilà, notre Achmet!» Et ses bons yeux de vieille mère se voilent un peu, au souvenir de l'enfant qu'elle avait soigné comme un de ses fils.

Oh! le pauvre petit! comme il est pénible à voir, le lieu de sa sépulture...

Je n'aurai pas le temps de revenir une seconde fois auprès de lui, aussi vais-je lui dire mon grand adieu: «De quel côté est sa tête?»--«Ici!» répond la vieille femme, en se baissant pour toucher du doigt les mottes de terre. Et, à la place qu'elle m'indique, je cueille, pour l'emporter, un petit trèfle chétif qui a poussé là solitairement.

J'ai dit au cocher de nous ramener grand train à l'hôtel.

Anaktar-Chiraz est assise à côté de moi dans le landau, et, en route, je la prie de s'occuper, après mon départ, d'une plaque de marbre que je veux faire mettre au cimetière pour Achmet.--Car une de ses grandes tristesses était, je me rappelle, de penser que, s'il mourait avant d'être un peu riche, il n'aurait peut-être pas de tombe.

Il n'est guère que midi quand nous arrivons à l'hôtel, toutes mes longues pérégrinations du matin n'ayant pas duré plus de quatre heures.

Je fais monter chez moi l'Arménienne: les gens de service, peu habitués à voir aux touristes de telles amies, la regardent, mais sans insolence, tant elle a l'air honnête et digne dans sa robe de deuil.

Ayant tiré de sa poche de grosses lunettes, elle s'assied devant un bureau, afin d'écrire toutes les instructions que je vais lui laisser pour cette tombe...

Mais nous sommes interrompus par le juif Salomon, qu'un domestique m'amène. Il vient me rendre compte qu'il a fait tout son possible pour retrouver Achmet, et que personne ne le connaît plus.

Oh! je le crois sans peine, qu'Achmet est introuvable!... Et, depuis hier, depuis l'heure où j'avais envoyé ce Salomon aux renseignements, que de chemin j'ai déjà parcouru, dans la région des mornes certitudes, des tranquillités funèbres. À ce moment-là, tout était encore en troublante question; à présent, il semble que, sur ces choses qui m'agitaient hier, une lourde pluie de cendre soit tombée...

En caractères arméniens, Anaktar-Chiraz a fini de noter pour elle-même ce que je lui ai recommandé au sujet de ce marbre.

Et maintenant nous avons terminé nos affaires ensemble, il ne nous reste plus qu'à nous dire adieu.

Elle se lève pour partir, et elle me regarde, avec ces mêmes bons yeux de mère que je lui ai vus tout à l'heure à Chichli. Tandis qu'elle me remercie de ce que je fais pour le pauvre petit mort, de grosses larmes lui viennent, qui, pour un peu, me gagneraient aussi.

Puis, elle me demande la permission de m'embrasser, en s'en allant.--Oh! je veux bien... Et de tout mon coeur, pour Achmet, je lui rends son baiser, sur sa joue ridée de pauvre vieille.

À huit heures à la turque (environ trois heures de l'après-midi) je suis au rendez-vous chez Kadidja.

Auprès du grabat à couverture orange, où les pauvres effrayantes mains noires s'agitent, la femme de mauvais aspect à laquelle j'ai eu affaire ce matin se tient seule, debout. Fenzilé-hanum n'y est pas; je m'en doutais. «Elle est absente, dit l'entremetteuse; on ne sait pas où elle est allée; on ne sait pas pour combien de temps, non plus...» Et je vois tout de suite, à ses réponses obstinément évasives, à son expression glaciale et fermée, qu'il est inutile d'insister; cette Fenzilé, qui ne veut pas me voir, lui aura fait peur avec je ne sais quelles menaces, ou lui aura donné de l'argent pour ne rien dire...