Chapter 5
Et bientôt nous sommes presque immobiles, entraînés seulement par une insensible dérive; le rameur a croisé ses bras et il chante. Il fait un temps rare, et si doux, si étonnamment doux; j'écoute sa chanson, qui est haute et plaintive, et je regarde autour de moi, avec déjà plus d'intérêt, plus de vie que tout à l'heure. Vraiment, depuis qu'elle est partie, la pauvre vieille femme en robe noire qui se tenait à mon côté comme un remords, je sens je ne sais quel allègement trop rapide, qui m'étonne et me confond... Je regarde maintenant de plus en plus, presque avec mon habituelle avidité de voir... Tout a changé d'aspect à la nuit tombée; des fanaux se sont allumés à terre, sur les navires, sur les caïques silencieux qui glissent en tous sens; Stamboul n'est plus qu'une découpure sombre de coupoles et de minarets, profilée sur le ciel encore clair. Au milieu de la Corne-d'Or, nous suivons toujours le fil de l'eau, et, des deux rives à la fois, nous vient, un peu assourdie, la clameur orientale, l'ensemble confus de ces bruits de Constantinople que je reconnaîtrais entre tous les bruits de la terre. Comme c'est bien la même chose qu'autrefois, comme tout est demeuré pareil; je me représente, sans les avoir revus, tous ces quartiers des deux bords, où j'ai erré des nuits et des nuits; je sais tout ce qui s'y passe, tout ce qui s'y marchande, tout ce qui s'y cache, tout ce qui s'y chante! Tellement que je n'ai jamais eu, aussi complète qu'en ce moment, l'illusion de m'être replongé dans l'antérieur évanoui des durées,--et rien de ce que je pourrais dire, dans des pages entières ou des volumes, ne rendrait la mélancolie sans nom de cette impression-là...
Par contre, comme tout est différent, en moi et pour moi, depuis cette époque si jeune!... Alors, j'étais pauvre, très ignoré; ma vie turque, irrégulière et dangereuse, était tout le temps menacée, je n'avais d'appui nulle part; une plainte de l'ambassade, un ordre d'un chef pouvaient à chaque instant m'anéantir. Alors, j'étais en peine souvent pour quelques pièces blanches, quand il s'agissait d'acheter un costume turc, une arme, ou seulement d'envoyer le juif Salomon aux petites boutiques du voisinage chercher notre souper. Alors, il me fallait compter avec ces foules, que j'entends ce soir bruire sur les rives, avec ces gens du peuple auxquels ma fantaisie m'avait mêlé; j'avais parmi eux des prêteurs, des créanciers, des amis qui m'étaient utiles, des ennemis dont les délations m'épouvantaient. À présent, j'achèterais dix fois tous ces petits ennemis-là, et leur silence aussi, rien qu'avec ces pièces d'or de ma ceinture. À présent, mon horizon s'est élargi, élargi démesurément, et je suis presque un souverain auprès de l'enfant isolé que j'étais jadis. Eh bien, tout cela qui, il y a dix ans, m'eut fait ici la vie enchantée, avec _elle_, m'est venu trop tard sans doute car je m'en soucie à peine; quelque chose s'est éteint en moi, quelque chose de moi-même est couché dans la terre turque, avec Aziyadé.
Le grand décor continue de changer, les mystérieux dômes deviennent indécis et presque diaphanes dans la nuit, les feux sont innombrables, et, en haut, brillent les étoiles. Le temps, de plus en plus doux, sans un souffle de brise, est comme un soir d'été. Je regarde, éveillé tout à fait de ma torpeur de mort, je regarde avidement, avec des yeux dilatés pour tout saisir. Et je me sens plein de contradictions qui m'effraient: par instants, fidèle tout à fait à la chère petite mémoire, triste jusqu'au fond de l'âme et comme pour toujours, éprouvant ce sentiment (que déjà je sais fugitif, hélas, pour l'avoir d'autres fois connu), ce sentiment de la décoloration et de la fin de tout sur terre; puis, le moment d'après, un retour de vie avec une sorte de triomphe égoïste à me retrouver encore vivant, encore jeune, encore altéré d'amour; et je me laisse troubler malgré moi par tout ce pays d'Orient, par cette tiédeur du soir, par ces souvenirs d'ivresses passées, par toutes les choses auxquelles je ne devrais jamais plus prendre garde.
Dix ans, pour nos âmes humaines qui durent si peu, c'est vraiment une période infiniment longue!... Dix ans de séparation et de silence, cela creuse comme des trous dans le souvenir; cela amène une désuétude, des instants d'oubli étranges, presque un commencement de nuit, même entre ceux qui se sont le plus aimés... Et le constater est, en soi, une chose décevante amèrement.
À la nuit close, nous abordons au pied du grand pont de Stamboul, et je remonte à Péra, à l'hôtel.
Dîner quelconque, à table d'hôte, en compagnie de touristes, connus hier dans l'Orient-Express ou sur le paquebot de Varna. Et, pour un temps, je redeviens comme tout le monde, causant, la mémoire endormie, me rappelant à peine que c'est demain, demain matin, l'entrevue redoutée avec Kadidja et la visite au tombeau.
Mais, aussitôt après ce dîner, je demande un cheval pour aller à Stamboul (cela semble toujours une chose absurde aux gens des hôtels européens, qu'on aille à Stamboul la nuit et surtout qu'on y aille seul). J'y vais, moi, pour revoir, même dans l'obscurité, la maison du vieil Abeddin, cette maison où elle a dû mourir et d'où, «un soir, presque clandestinement, on l'a emportée»...
D'abord je traverse au grand trot les rues de Galata, pleines de lumières, de cris et de musique; ensuite, à l'entrée du pont qui réunit les deux villes, au point où commence l'ombre et le solennel silence, je m'arrête, suivant la coutume, pour faire allumer la lanterne qu'un coureur portera devant moi pendant ma promenade sur l'autre rive, et bientôt, le pont franchi, me voici engagé dans l'immense Stamboul, noir, fermé et mort. Pendant le jour, retenu ailleurs, je n'avais fait que l'apercevoir de loin et, après ces dix années, j'y arrive en pleine nuit, absolument comme le soir où j'y étais venu pour la première fois de ma vie, pendant une fête de Baïram.
Nuit obscure, les étoiles ternies. Mes yeux s'y habituent; je finis par y voir, et, sans peine, comme si j'en étais parti d'hier, je me dirige au trot dans ce dédale, entre les grands murs sans fenêtres, reconnaissant au passage les vieux palais grillés, les kiosques funéraires où des veilleuses brûlent, les dômes des pâles mosquées silencieuses qui s'étagent dans le ciel. Et la lueur de ma lanterne, qui court, qui danse en avant de moi, me montre, à terre, tout le long du chemin, des masses brunes qui sont des chiens endormis.
Je vais très vite, car il est tard et la maison du vieil Abeddin est loin.
À un tournant de rue, s'ouvre enfin devant moi la grande place déserte de Mehmed-Fatih, bordée d'une série de petits dômes morts qui sont d'une blancheur de linceul. Je touche au but, me voilà presque arrivé. Je traverse en biais cette place, entendant maintenant les sabots de mon cheval sonner plus fort sur le dallage et éveiller partout des échos lugubres. Puis, de nouveau je m'enfonce dans l'obscurité d'une rue étroite,--et c'est là, tout près, que la maison va m'apparaître, la vieille maison de bois, haute et triste, teinte en rouge sombre, avec ses fenêtres aux grillages saillants sur lesquels étaient peints des papillons jaunes et des tulipes bleues. Jamais un passant dans ce quartier, jamais une porte ouverte, jamais un bruit de vie, jamais une lumière. J'ai beaucoup ralenti mon allure et je fais éclairer, par le fanal de mon coureur, les vieux murs, le dessous des vieux balcons aux impénétrables grilles, pour ne pas me tromper quand nous passerons. Mais tout à coup, plus rien devant moi, un vide indéfini, semé de pierres éboulées, de poutres noircies, et mon cheval bute sur des décombres... C'est le feu qui a fait son oeuvre; un de ces grands incendies, qui brûlent ici des quartiers en quelques heures, a tout anéanti. «L'hiver dernier, cela s'est passé», me dit mon coureur, en agitant de droite et de gauche sa lanterne pour mieux me montrer cette désolation. On ne reconnaît même plus trace de rue; sur un espace de trois ou quatre cents mètres, il n'y a plus que des débris. Allons, c'est fini, la maison où Aziyadé a fermé ses yeux s'est effondrée dans la flamme... Il faut rebrousser chemin devant ces ruines...
Et je m'en vais, remettant mon cheval au pas, prenant je ne sais quelle route au hasard, dans la nuit noire.
Ce monceau de ruines... non, je n'avais pas prévu cela; cette destruction dépasse un peu la mesure de ce que j'attendais. Je ne croyais pourtant pas tenir beaucoup à ce quartier sombre; mais je m'étais figuré, sans doute parce qu'il avait déjà des siècles, qu'il durerait encore, au moins aussi longtemps que moi, et voici que maintenant j'ai un surcroît de détresse à me dire que jamais, jamais plus, je ne pourrai venir errer dans cette rue qui était la sienne, sous les hauts balcons grillés de cette maison où elle avait passé la moitié de sa vie.
En m'en allant, je ne regarde plus rien, et je souffre, tout au fond de moi-même, d'une sorte de désespérance morne et absolue, sans compensation, sans charme, simplement douloureuse. Le souvenir d'elle, le regret qui vient d'elle, et le remords lourd, sont sur moi comme un oppressant manteau de deuil; en ce moment rien ne m'en distrait plus. Et puis, il y a cette désolante question qui se pose, avec une netteté glaciale: à quoi bon ce que je vais faire demain? quel leurre d'enfant que cette visite à sa tombe; est-ce que quelque chose d'elle saura seulement que je suis revenu, aura un peu conscience du baiser que je donnerai à la terre, au-dessus du débris qui fut son corps? Oh! l'amer et irrémédiable chagrin, de ne plus pouvoir jamais, jamais échanger avec elle une seule pensée! Pauvre petite Aziyadé, tant de choses que je n'ai jamais su lui dire, et qui me brûlent maintenant, et que je lui dirais là, si on pouvait me la rendre seulement pour quelques minutes, pour un entretien suprême: lui dire que je l'ai aimée bien plus tendrement encore qu'elle ne le croyait et que je ne le croyais moi-même; lui dire que jamais ne s'éteindra le regret de l'avoir perdue; lui demander pardon de vivre, et d'être encore jeune, et d'aimer encore; lui dire tout cela, et puis la laisser se rendormir dans la terre, après l'adieu plein d'amour! Mais non, il faudra en rester pour l'éternité sur un malentendu affreusement cruel; bientôt viendra mon heure de mourir aussi, rendant plus irréparable ce malentendu-là, et plus définitif encore ce silence entre nous, parce que toutes ces choses, qui n'avaient pu lui être dites, mais qui vivaient au fond de moi-même, seront mortes avec moi. Et le temps continuera de fuir, et nos deux noms s'oublieront--séparément...
M'en allant, toujours au hasard, dans le dédale des rues et dans l'épaisse nuit, je finis par revenir tout au centre de cette ville immuable, dans certain quartier très saint avoisinant la mosquée de Sultan-Sélim: des tombes, des cyprès, des kiosques funéraires où veillent des petites lampes qui éclairent des catafalques. Et voici une rue, unique en son genre et exquise, très droite et cependant d'un aspect arabe, toute blanche de chaux et bordée régulièrement par des séries de porches en ogive; ses maisons centenaires ne sont que des rez-de-chaussée très bas, laissant voir, de droite et de gauche, des étendues de ciel; on est là sur la hauteur centrale de Stamboul, dominant tout alentour. Seuls, les dômes superposés de la mosquée voisine montent dans l'obscurité bleuâtre de l'air, pâles comme des neiges, indécis comme ces cercles qui se font autour de la lune. La rue s'en va, longue file d'arcades tristes, se perdre dans de l'ombre confuse; mais, un peu loin là-bas, une porte encore ouverte laisse traîner une lueur sur les pavés blancs... Oh! c'est précisément le vieux petit café où j'avais coutume de m'arrêter avec Achmet, aux heures un peu avancées du soir, quand nous traversions à pied le grand Stamboul. Comment se peut-il qu'il soit resté ouvert aussi tard? On dirait que c'est pour moi, qu'il m'attend et qu'il m'appelle. Je vais descendre de cheval un instant pour m'y asseoir, dehors, sous les arcades, à la fraîcheur nocturne.
Tout ici est demeuré intact; les vieilles peintures, les vieilles images de la Mecque accrochées aux murailles, je les reconnais. En face, au milieu de la rue, il y a toujours l'antique fontaine de marbre, couverte au sommet de quelque chose qui ressemble à une chevelure noire, et que je sais être une touffe de fougères. Et sans doute, cet escabeau, que le cafetier vient de m'apporter, a dû me servir déjà plus d'une fois.
Jadis, je me rappelle bien, quand on était assis là, on voyait de loin en loin passer quelques pieux derviches qui se rendaient à la mosquée.--Et ce soir, juste au moment où j'y songe, un groupe de ces derviches apparaît. Ils cheminent lentement et ils se retournent pour regarder ce personnage, attardé à cette heure insolite, devant ce café qui est seul ouvert le long de l'avenue déserte aux lointains perdus dans le noir.
Jadis, je me rappelle aussi, il y avait un musicien, un vieillard, qui, toute la soirée, dans le fond de la petite salle étrange, jouait sur un violon des airs d'Orient tristes à déchirer l'âme.--Et ce soir, tout à coup, derrière moi, cette même musique commence à gémir. Oh! alors, c'est une évocation telle, que je sens, cette fois, passer plus profondément que jamais, passer dans les moelles vives, le frisson de réveil et d'angoisse... Ainsi, je suis encore là, moi, assis tranquille à cette place coutumière; autour de moi, dans Stamboul, les choses sont demeurées les mêmes, et notre petit logis adoré d'Eyoub n'existe plus, et sa maison à elle est tombée en cendres, et Achmet est mort, et depuis sept ans elle est couchée dans la terre, et tout est fauché, balayé, fini pour l'éternité... Cette phrase de la soeur d'Achmet me revient tout à coup plus terrible, comme si ce violon me la chantait derrière moi, sur les notes inconnues des inouïes tristesses: «C'était à la fin du printemps... On l'a emportée le soir...»
On l'a emportée le soir... Je vois maintenant ce crépuscule de mai ou de juin, bien calme, bien limpide, comme par insouciante ironie, éclairant en rose la maison sombre; et puis la porte s'ouvrant sans bruit pour laisser passer des porteurs chargés d'une chose lourde... Oh! ce corps qui s'en allait ainsi, et qui était le sien!... Non, jamais jusqu'ici je n'avais éprouvé pour elle rien de comparable à ma souffrance d'à présent...
D'ailleurs il semble que, depuis le commencement de mon pèlerinage à Constantinople, malgré les difficultés semées comme à plaisir sur ma route, malgré les changements, les destructions, les morts--et malgré ces intermittences d'oubli qui me confondent--il semble que je me rapproche toujours de plus en plus du cher petit fantôme poursuivi, et que nos âmes soient près de se rejoindre...
J'ai tourné la tête du côté de la rue et de l'ombre, parce que mes yeux, subitement, se voilent et ne distinguent plus rien. Et deux larmes affreusement amères, larmes d'abandonné, comme ont dû être les siennes, descendent le long de mes joues.
Le petit garçon qui m'apporte mon café et mon narguilé s'aperçoit que j'ai pleuré, me regarde avec étonnement, puis se dit sans doute que les affaires de cet étranger lui sont indifférentes, et se retire sans parler. Le vieux musicien de mort est seul, à peine éclairé, jouant comme en rêve. Je reste, prolongeant le plus possible ce moment de souffrance, parce que jamais, depuis dix ans, je ne me suis senti si près d'elle qu'ici, dans la solitude de cette rue pleine d'ombre, tandis que gémit derrière moi, au milieu du silence et de la nuit d'alentour, la petite musique grêle de ce violon...
Une heure après, repassé sur l'autre rive, remonté à Péra, je congédie, à la porte de l'hôtel, mon coureur et mon cheval. Et, changeant d'idée, au lieu de rentrer, je repars seul à pied, pour errer au hasard, peut-être jusqu'au matin: j'aime mieux ne pas perdre, à dormir, le temps trop court que je passe ici.
D'abord j'éprouve une sorte de griserie inattendue, trop complète, à être seul, libre, sans but, dans les rues obscures. La nuit continue d'être douce comme une nuit de juin, et l'air est chargé de toutes les senteurs de Constantinople, où domine, en ces quartiers, le parfum balsamique des bois de cyprès.
Pendant trois mois d'été, avant d'aller demeurer à Hadjikeuï et à Eyoub, j'avais habité ici, sur la hauteur de Péra, regardant de ma fenêtre le merveilleux panorama lointain de Stamboul: c'était le temps où j'attendais l'arrivée d'Aziyadé, sans tout à fait croire qu'elle viendrait, et, en l'attendant, je m'étourdissais avec d'autres. C'était aussi l'époque transitoire de ma vie, où, tout à coup, n'ayant plus de foi ni d'espérance, je me jetais à coeur perdu dans l'amour. Et l'enchantement nouveau de cet Orient, et cette splendeur de l'été, et l'appel de tant d'yeux noirs, tout cela avait fait de ces trois mois d'attente quelque chose d'étrangement voluptueux, avec des dessous d'une tristesse de gouffre. Oh! ces nuits d'alors, passées à errer par les rues, comme je fais ce soir, mais toujours à la poursuite de quelque aventure nouvelle, ces nuits, comme j'en retrouve les souvenirs à chaque pas, à chaque chose reconnue dans l'obscurité! Et ces senteurs, aussi, qui n'ont pas changé! Et tous ces bruits qui si vite me redeviennent familiers: aboiements lointains des chiens errants, signaux des veilleurs qui frappent les pavés sonores du bout de leurs bâtons ferrés, et clameur confuse venue d'en bas, des lieux de débauche de Galata.
Je descends maintenant les escaliers d'une rue qui n'est bordée de maisons que d'un seul côté, et qui, de l'autre, domine une trouée profonde: le Champ-des-Morts, avec, au delà, une ligne pâle qui est la mer et une découpure fantastique qui est Stamboul.
Il me semble connaître, d'une façon très particulière, ces pavés, ces marches!
En effet, comment n'avais-je pas vu plus tôt que cette rue est précisément celle que j'habitais, et que voici ma maison de Péra, et là-haut les fenêtres de ma chambre? Que de fois je suis rentré dans ce logis à des heures indues, quand déjà les fraîches lueurs roses du matin commençaient à se lever du côté de la rive d'Asie! Peu à peu, des souvenirs plus précis d'ivresses passées me reviennent malgré moi et me troublent davantage...
Puis, j'arrive au Petit-Champ-des-Morts, entouré de murs: un bois de cyprès qui sent bon et où dorment des sépultures musulmanes si anciennes qu'elles n'inspirent plus d'horreur. Jadis il m'arrivait souvent d'y pénétrer, au milieu des nuits, et de m'y asseoir, sur la mousse sèche semée des petits piquants parfumés qui tombaient des arbres: c'était un asile sûr, où les rendez-vous n'avaient pas de témoins. L'entrée était là-bas, par ce portail à grilles de fer que je commence à apercevoir. Toujours fermé, ce portail; mais, quand on était comme moi coutumier du lieu, en passant la main à certain point où la pierre du mur était rongée, on atteignait le verrou et on pouvait ouvrir... Et ma main, comme d'elle-même, s'enfonce dans ce trou du mur, rencontre le verrou et le pousse: alors le portail s'ouvre encore, en grinçant légèrement sur ses gonds rouillés, avec un bruit connu qui achève de mettre ma tête en déroute...
* * * * *
Mon Dieu, est-ce que je ne sais plus ce que je suis venu faire à Constantinople? est-ce que j'ai oublié?... Si près de ma visite à sa tombe, j'ai pu passer par un tel moment de trouble et d'inquiétante insouciance! Oh! la phrase funèbre: «On l'a emportée le soir...» comment ai-je pu la perdre de vue, même pour un instant? comment suis-je assez le jouet de mes sensations pour m'occuper d'autre chose?... En rentrant, je baisse la tête; il me semble que j'ai insulté à la chère petite mémoire tout le temps de cette étrange promenade de nuit, que j'ai éloigné de moi le fantôme aimé qui peu à peu se rapprochait.
Et quand je suis enfin seul, dans le noir de cette chambre d'hôtel, le sommeil ne me vient pas, mais les larmes, les larmes qui lavent et que je bénis.
IV
Vendredi, 7 octobre 188...
Je m'éveille, après des rêves confus; je m'habille, la tête inquiète, pour aller à ce cimetière.
Dans mes malles, j'ai rapporté ici un de ces costumes turcs très brodés que les hommes du peuple mettent les jours de fête, pauvre relique un peu fanée de notre temps d'Eyoub; je le portais dans notre logis, dans notre quartier, le soir. Aziyadé m'avait fait jurer aussi que je reviendrais avec ce costume-là, qu'elle le reverrait, et, depuis des années, je m'étais dit que je le reprendrais, même pour aller visiter sa tombe au cimetière.
Puis, quand je suis ainsi vêtu, une hésitation me vient. Cette veste d'Orient, qui m'était familière jadis, me fait aujourd'hui un effet de déguisement et de triste mascarade. Pourtant je voudrais la garder: comment faire? D'abord je la dissimule sous un banal pardessus de couleur neutre,--que je remplace ensuite par un manteau de voyage encore plus long, m'enveloppant jusqu'aux guêtres dorées... Bien puérils tous ces détails d'accoutrement, quand il s'agit d'un pèlerinage funèbre dont l'appréhension vous trouble jusqu'au fond de l'âme!
En bas, il y a un grand landau attelé, que j'ai commandé la veille pour que les vieilles femmes puissent y prendre place à côté de moi, et je me mets en route, par un beau soleil pur, qui a un air de joie.
Il faut faire un long détour et passer par des rues en pente dangereuse, pour aller en voiture à cette place d'Hadji-Ali où elles m'ont donné rendez-vous, Kassim-Pacha étant un faubourg en contrebas, séparé de Péra par les fondrières des «Champs-des-Morts».
Cependant nous arrivons, car voici l'antique petite mosquée blanche et ses cyprès noirs.
Sur la place d'Hadji-Ali, j'aperçois deux femmes qui m'attendent, rien que deux, Anaktar-Chiraz et la soeur d'Achmet. La troisième, Kadidja, la plus désirée et l'essentielle, pourquoi donc n'y est-elle pas?
Les deux autres, en me voyant paraître, font un geste de consternation. Qu'y a-t-il encore, mon Dieu? A-t-elle refusé de me voir? Ou bien est-elle morte? Et alors ce serait fini; j'échouerais au port et pour jamais, personne au monde ne saurait plus me conduire... J'ai le temps de me dire tout cela, en quelques secondes d'anxiété haletante, tandis que je saute à terre et que je cours à elles pour les interroger.
Non, répondent-elles, ce n'est rien de si grave. Mais la pauvre vieille est infirme, depuis l'hiver dernier, clouée sur un grabat, incapable de faire un pas. Et aucune voiture ne pourrait arriver dans le quartier qu'elle habite, tant les chemins y sont roides et étroits.
D'ailleurs, à quoi bon serait-elle venue de ce côté-ci de la Corne-d'Or, puisque c'est, a-t-elle dit, sur l'autre rive qu'est la tombe; du côté de Stamboul, mais très loin, en dehors des murs, dans la campagne...
En dehors des murs de Stamboul, c'est là qu'on l'a mise!... Oh! combien cette idée me serre le coeur davantage!...
Et je me représente tout à coup cette région désolée, faite de landes et de bois de cyprès, qui s'étend au pied des vieux remparts immenses, depuis le Phanar jusqu'aux Sept-Tours; tout ce funèbre désert, d'une dizaine de kilomètres de longueur, où l'on enterre au hasard les morts obscurs. C'est là qu'on l'a mise! J'en avais eu quelquefois la frayeur, sans vouloir pourtant y arrêter ma pensée; non, plutôt je cherchais à me la figurer dormant dans quelqu'un de ces cimetières délicieux, de Scutari ou des bords du Bosphore. Et comment découvrir là-dedans sa chère petite tombe, si cette Kadidja,--qui est seule à la connaître et qui sans doute n'a plus longtemps à vivre,--ne peut venir aujourd'hui même, à n'importe quel prix, me la faire voir.
Une fois de plus, j'ai l'angoisse de sentir le fil conducteur s'échapper de ma main; l'angoisse de chercher un expédient quelconque, toujours avec cette même hâte enfiévrée, et de n'en trouver aucun...