Chapter 4
J'envoie le fureteur grec s'enquérir d'Anaktar-Chiraz et la prier de venir ici, causer un moment avec moi. Je crois bien que, cette fois, il la trouvera; je m'inquiète seulement de savoir si elle consentira à venir, si elle n'aura pas peur, et je demande un narguilé pour attendre. La soirée est de plus en plus tiède, jouant les calmes soirées d'été; le soleil, qui descend, dore l'antique mosquée d'en face et la vigne effeuillée sous laquelle je suis assis. Sur la place, personne ne passe; à peine une rumeur confuse monte jusqu'à moi, de la Corne-d'Or et des navires; il se fait un grand silence alentour. Des minutes et des minutes d'attente se passent. L'immense ville voisine n'est plus indiquée par rien; j'ai maintenant tout à fait l'impression de l'été, d'un soir d'été finissant, dans quelque village oriental, et du calme profond redescend en moi.
Enfin il revient, le Grec, suivi d'une vieille femme vêtue de noir, basanée, aux traits durs, que je reconnais tout de suite. Je l'avais vue une seule fois dans ma vie, mais c'est bien elle. Son air est effaré, hagard; elle a vieilli terriblement. Pourvu qu'elle se souvienne!
Évidemment elle a peur de ces personnages inconnus, de cet interrogatoire qu'on veut lui faire subir dans un lieu écarté. Avec une cérémonieuse révérence, elle s'assied devant moi, sur le bord d'un tabouret, et me regarde. Je suis à contre-jour et elle doit me voir en ombre sur un fond de soleil.
Oh! oui, c'est bien elle; je viens de reconnaître surtout ce demi-sourire, très bon, très honnête, qui a éclairé un instant son visage parcheminé et durci. Une natte de ses cheveux, restés noirs comme de l'ébène, entoure le foulard de soie, également noir, dont sa tête est enveloppée comme d'une bandelette. Sa robe usée, mais propre, est taillée à l'européenne, d'une forme démodée, avec des biais de velours noir. Chez nous, dans des villages du Midi ou de l'Auvergne, des vieilles femmes ont cette tenue et cet aspect. Elle se tient roide, sur son tabouret, et elle attend.
Je commence à la questionner doucement, timidement, en langue turque, ayant peur de ses réponses.
--«Achmet? Achmet?» répète-t-elle, les yeux toujours hagards. Non, elle ne se rappelle pas. Il y a si longtemps de l'histoire que je lui conte,--et elle en a tant soigné, tant vu mourir dans sa vie, des jeunes hommes et des vieux,--et il y en a tant des _Achmet_, à Constantinople! «Et puis, dit-elle pour s'excuser, j'ai perdu coup sur coup mon mari et mes fils. Depuis ce temps-là, ma tête s'est dérangée, ma mémoire est partie.»
Mon Dieu, comment percer la nuit qui s'est faite dans cette intelligence, comment m'y prendre... Et puis elle a peur surtout; peur d'être interrogée pour quelque affaire de justice, peur de je ne sais quoi.
--Ne crains rien de nous, bonne dame, lui dis-je. Cet Achmet, je le recherche parce que je l'aimais tendrement, rien que pour cela. Tâche de te rappeler. Je voudrais le revoir. Aide-moi. À présent, je te supplie, tu vois bien. Allons, cherche: Achmet, Mihran-Achmet? Je te reconnais, moi, pourtant; je suis sûr d'être venu avec lui te parler ici, il y a dix ans, quand tu demeurais dans ce quartier. Et je lui ai même écrit chez toi, durant les trois premières années qui ont suivi mon départ. Tu l'as soigné, ne t'en souviens-tu pas, quand il était blessé et si malade...
Une lueur paraît traverser sa tête. Elle se penche en avant pour me regarder de plus près, ses yeux s'ouvrent, se dilatent; plongent tout au fond des miens: «Comment t'appelles-tu donc?» dit-elle d'une voix brusque.
--Loti!
--Loti!... Ah! Loti!... Ah! Achmet!... Ah! Mihran-Achmet! Si je m'en souviens, de Mihran-Achmet!!
Un silence de quelques secondes, pendant lequel sa figure s'assombrit tout à fait. Puis elle reprend durement:
--_Eulû! Eulû! Yedi seneh dan, tchok dan euldi!_ (Mort! Mort!! Il y a sept années, il y a beau temps qu'il est mort!)
Comme c'est étrange! Le début de cette réponse, le ton cruel, la répétition irritée de ce premier mot aux consonances sinistres, j'avais imaginé jadis, pour Aziyadé, quelque chose d'absolument semblable... _Eulû! Eulû!_ je m'étais figuré que, pour m'annoncer sa mort à elle, on me poursuivrait, avec acharnement, de ce mot-là.
Et j'ai écouté, à peu près impassible, la phrase funèbre, oubliant presque Achmet pour me dire seulement que le fil conducteur devient de plus en plus difficile à ressaisir, qu'il ne me reste d'espérance qu'en sa soeur Ériknaz et qu'il me faut, ce soir même, à tout prix, la retrouver.
Elle continue, la vieille femme:«--Sa dernière nuit, tout le temps, il t'a appelé: Loti! Loti! Loti!... Donc, c'est à cause de toi qu'il est mort, à cause de toi!»
Cela encore, je m'y attendais. Je sais bien que non, qu'il a dû mourir de sa blessure, le pauvre petit; mais je ne m'étonne pas, puisqu'il m'a appelé à l'heure d'angoisse, d'être soupçonné de quelque maléfice mortel. Je suis seulement surpris de me sentir à peine ému, comme si j'avais en ce moment le coeur fermé, ou rempli d'autre chose que de lui.
--Tu sais où est sa tombe? dis-je simplement. Alors, tu m'y conduiras demain... Mais il y a Ériknaz, sa soeur, de qui j'ai besoin dès ce soir; dis-moi où elle habite, mène-moi tout de suite chez elle, veux-tu?
--Ériknaz?... De qui donc est-ce que je parle là! Six mois après son frère, on l'a mise dans un cercueil, elle aussi. Quant à sa fille Alemshah, elle est mariée et s'en est allée demeurer très loin d'ici, sur la côte d'Asie, du côté d'Ismir...
Et Anaktar-Chiraz fait un geste de la main, le geste de chasser de la poussière, comme pour mieux affirmer que c'est fini de tout ce monde-là; table rase, il n'en reste rien.
Allons, il est brisé, le fil conducteur sur lequel j'avais compté; il est brisé et enfoui sous terre depuis des années avec Ériknaz. Quant à cette femme qui me parle, inutile de l'interroger sur Aziyadé, elle n'a même pas connu son existence. «C'est une bonne et sainte femme, disait Achmet, mais il ne faut pas lui confier nos secrets, elle ne saurait pas les tenir.» Et tout mon plan s'écroule, et la journée s'achève et je ne sais plus que faire...
Maintenant elle m'accable de questions, Anaktar-Chiraz, très radoucie cependant, parce qu'elle comprend que je souffre. Pourquoi ai-je disparu pendant dix années, sans même répondre aux lettres d'Achmet mourant? Qu'est-ce qui me ramène aujourd'hui? Qu'est-ce que je veux savoir d'Ériknaz, et, sous tout cela, quel mystère y a-t-il?
Je ne réponds plus, moi, accablé et songeant... Mais tout à coup je me rappelle une autre soeur d'Achmet. Comment donc était-elle sortie de ma mémoire, celle-là. Il est vrai, une sorte d'invisibilité entourait cette créature très bizarre. Je ne l'avais aperçue qu'une fois, à peine et dans l'obscurité. Eux-mêmes, Ériknaz et lui, ne la voyaient presque jamais, et baissaient la voix pour parler d'elle; c'était une soeur très aînée, déjà une vieille femme pour laquelle ils avaient une vénération et une crainte, l'appelant tout bas «notre mère». Mais elle savait l'existence d'Aziyadé, et sa demeure, et connaissait bien aussi Kadidja, la négresse. Vraiment, je ne comprends plus comment je n'y ai pas songé plus tôt...
Et j'interroge, en tremblant:
--Te rappelles-tu qu'il avait une vieille soeur... qui demeurait toute seule, par là-bas, vers les Eaux-Douces?
Dieu merci, elle se rappelle, et elle croit que cette vieille soeur existe toujours, là-bas, dans sa même maison. Mais c'est une personne singulière, qui a eu de grands malheurs et qui vit dans la retraite. Depuis sept années, depuis l'enterrement, elle ne l'a pas revue.
--Oh! vite, dis-je, je t'en prie, tu vas m'y conduire!
Elle objecte qu'il est bien tard, que le soleil baisse; que sa malade l'attend. Pourquoi pas demain, plutôt? C'est si loin! Et puis, nous recevra-t-elle seulement; ça n'est pas sûr.
Je le lui demande avec prière, je la supplie, car je n'ose lui offrir de l'argent bien qu'elle paraisse pauvre. Je la supplie, et je vois peu à peu ses yeux s'attendrir. Eh bien, oui, alors, elle me conduira ce soir. Le temps d'aller avertir la malade qu'elle soigne, et elle revient, et nous partons ensemble.
Je congédie le Grec, qui a pris un air trop attentif, trop inquisiteur, et je reste seul, suivant des yeux la robe noire de la vieille femme qui s'éloigne.
Quelques minutes de calme et de silence, en attendant son retour. Au-dessus de ma tête, la vigne effeuillée prend de plus en plus des teintes d'or rouge, et une nuance d'or se répand aussi sur la mosquée d'en face, sur le branchage des grands cyprès, sur toutes choses; le soir, le calme soir descend sur ce petit quartier perdu où la mort d'Achmet vient de m'être confirmée. Plus j'y songe, plus je suis convaincu qu'elle aussi, Aziyadé, est couchée comme lui dans la terre turque. Et, au lieu du déchirement affreux que j'aurais senti autrefois, je n'éprouve plus qu'une mélancolie douce en pensant à ces disparus, une mélancolie douce avec peut-être un apaisement de les savoir là, et un désir de bientôt les rejoindre dans la paix où ils sont. À ces immobilités d'Islam, que je sens autour de moi, s'ajoute, pour me bercer, le charme tranquille de cette journée finissante. En ce moment, ma souffrance est endormie dans une résignation absolue à l'universelle mort.
* * * * *
Oh! pourtant, si ces deux pauvres petits, qui m'ont tant aimé et que je confonds presque maintenant dans une même tendresse n'ayant plus rien de terrestre, m'étaient rendus pour un instant, avec quelle indicible joie, avec quelle émotion profonde et sans nom je les serrerais dans mes bras.
* * * * *
Elle revient, la vieille bonne femme, prête à me suivre chez la soeur d'Achmet, et nous cheminons de nouveau vers la mer, pour retrouver mon caïque et mon batelier, qui nous ramèneront au fond de la Corne-d'Or, à Pri-Pacha, près des Eaux-Douces.
Il nous faut traverser, pour descendre, les mêmes quartiers musulmans que tout à l'heure, illuminés en rose maintenant par les derniers rayons du soleil, et animés de la vie orientale du soir, tout pleins de costumes aux éclatantes couleurs.
À l'Échelle de Kassim-Pacha, notre batelier nous attendait, confiant, couché dans son caïque. Et, au baisser du jour, nous recommençons à glisser sur les eaux de la Corne-d'Or, en sens inverse de notre première course. Sur la rive sud, la lumière meurt peu à peu derrière Stamboul,--et c'est la grande féerie finale du jour.
Le soleil est éteint quand nous mettons pied à terre, au delà de Pri-Pacha, dans l'extrême banlieue confinant aux immenses cimetières. Et nous voici, l'Arménienne et moi, marchant ensemble très vite, au crépuscule, dans un quartier que je ne connaissais pas, dans un sombre petit quartier arménien aux rues étroites et tortueuses, aux maisons de bois, peintes en brun ou en rouge, et grillées comme des cachots.
Anaktar-Chiraz s'arrête devant une de ces demeures d'aspect mystérieux et frappe avec le maillet de fer. Les coups résonnent sinistrement dans toutes les boiseries du vieux voisinage mort.
Peu après, la porte s'entre-bâille d'une façon méfiante, et, dans la fente d'ombre, m'apparaît la figure spectrale, qui me fait frémir: une figure de cinquante ans, triste, fanée, amaigrie, mais ressemblant au pauvre petit Achmet, d'une de ces ressemblances qui sont frappantes jusqu'à l'épouvante. Sa soeur, évidemment, mais si pareille à lui, avec les mêmes traits, la même expression, les mêmes yeux, que c'est comme si je l'avais revu lui-même, vieilli de trente années, et me jetant un regard de reproche par delà le temps et la mort.
Elle est étonnée, hésitante, prête à refermer sa porte à peine ouverte.
--Loti! se hâte de lui dire la vieille Anaktar, prononçant ce nom tout bas, comme on annoncerait un fantôme: Regarde-le, c'est Loti!... Loti qui est revenu!
--Loti?... Loti?... répète l'autre avec un tremblement dans la voix. Ah! Loti!... dit-elle ensuite, après un silence, d'un accent douloureux et amer qui me va plus au coeur que le plus poignant de tous les reproches...
Elles se parlent l'une à l'autre en turc, bas et très vite, disant des choses dont le sens m'échappe. Puis elles me prient de monter et je les suis par un petit escalier noir.
Au premier étage, dans une chambre meublée à l'orientale, mais d'un aspect sombre et pauvre, elles me font asseoir sur un divan misérable; puis, cette soeur d'Achmet s'empresse à me préparer du café--ce qui est ici une obligation de l'hospitalité--et, tandis qu'elle va et vient autour de son petit fourneau, essuyant pour moi ses tasses grossières de pauvresse, je vois des larmes silencieuses, de grosses larmes qui descendent le long de ses joues.
Oh! mon Dieu, qu'il fait triste, ici, au crépuscule, dans cette chambre nue où cette femme pleure, et comme mon coeur se serre, et comme les mots que je voudrais dire s'arrêtent et s'éteignent...
Elles voient bien, toutes les deux, que je suis venu pour dire ou pour demander quelque chose de grave. Mais quoi? Je ne parle pas. Elles attendent. Et le silence se fait de plus en plus lourd, dans la nuit qui tombe...
* * * * *
En tremblant je me décide à dire:
--Tu te souviens bien de _madame Aziyadé_, la petite dame turque que ton frère aimait beaucoup, lui aussi? Tu t'en souviens?
Alors elle pose ses tasses et sa serviette, comme pour être plus libre, comprenant que le grave interrogatoire commence. Et elle fait «oui» de la tête, avec un geste des mains qui signifie: «Oh! si je m'en souviens! Comment aurais-je pu oublier tout cela!»
* * * * *
Encore un silence, pendant lequel j'entends une suite de petits coups frappés régulièrement à mes tempes--le bruit pressé des artères qui battent. Et enfin, d'une voix brusque, qui s'étrangle un peu, je pose la question suprême:
--Elle est morte, n'est-ce pas?
* * * * *
Lente à parler, elle me regarde, et ses yeux tristes, tout creusés, prennent un air de surprise presque injurieuse... Alors, en quelques secondes d'attente, peu à peu je comprends que c'est _oui_...
J'ai même irrévocablement compris, quand elle se décide à dire, d'un ton d'interrogation amère: «Vraiment!... est-ce que tu ne le sais pas?» Et je réponds à demi-voix ce mensonge: «Si, je sais, je sais...» Puis j'ajoute encore plus bas et comme un enfant qui balbutie; «Ce n'est pas cela... que je te demandais... Je voulais... Je voulais te prier de me dire où on l'a mise...»
Et le silence se fait de nouveau, plus mort que tout à l'heure. J'ai dit ce mensonge, parce que j'avais honte, devant elle, de ne pas savoir, et d'avoir pu vivre des années ainsi. Mais je vois bien qu'elle ne m'a pas cru et que son regard continue de me fixer avec une curiosité mêlée de répulsion et de blâme... Il y a aussi mon attitude qu'elle ne s'explique pas: nos sangs-froids et nos tranquillités de souffrance sont incompréhensibles aux orientaux qui, eux, jettent des cris...
Ce silence devient de plus en plus glacial; on dirait que, entre nous, des couches d'air se figent. Et, dans la maison grillée, dans la chambre pauvre et étrange, le crépuscule s'assombrit; à travers l'épais quadrillage de bois qui masque les fenêtres, n'entre plus qu'une vague lumière incolore; la nuit me semble tomber très vite, et par secousses, comme si au-dessus de nous, on jetait un à un, en se hâtant, des voiles de crêpe...
Ainsi, c'est dans ce gîte triste et à cette heure désolée qu'il me fallait venir, pour entendre l'arrêt final...
Je ne sais combien de secondes, ou combien de minutes, je reste là sans parler, assis entre ces deux femmes, dont l'une pleure.
La soeur d'Achmet, pour suivre la loi hospitalière, m'a remis une petite tasse de café, et je bois lentement, toujours avec cette apparente tranquillité. En dedans de moi-même, dans les régions profondes de la pensée et du souvenir, il y a un trouble et une sorte d'indécise fantasmagorie, comme en songe: j'ai l'impression d'assister à des éboulements dans des abîmes; des choses, qui tenaient debout, tombent l'une après l'autre, s'effondrent, s'anéantissent; de grands bruits imaginaires accompagnent ces chutes, puis s'éteignent, se taisent quand tout est tombé, et le silence se fait, quand rien ne reste plus, le silence au dedans aussi morne qu'au dehors...
Elle ne sait pas, la soeur d'Achmet, où on a mis le corps d'Aziyadé. À ma question renouvelée, elle répond cela, froidement. Mais, dit-elle, Kadidja la négresse, qui existe toujours, le sait sans aucun doute; _si j'y tiens_, elle ira demain le lui demander, ou même la prier de m'y conduire.
--«Demain!--Oh! non, ce soir, tout de suite!»--Après ce moment de calme funèbre, la vie me reprend, en même temps que l'inquiétude des heures.
D'abord, elle refuse: chez la négresse, dans le Vieux-Stamboul, avec moi, à la nuit qui tombe!... Non, dit-elle, ce n'est pas possible, elle n'osera pas.
J'avais tout à l'heure supplié l'autre, je supplie celle-ci maintenant. Et, à son tour, je la vois s'attendrir. Eh bien, oui, elle ira; mais seule, elle préfère; elle ira chez Kadidja, l'avertir et prendre rendez-vous; puis, dès demain matin, elle retournera la chercher avec un caïque et me l'amènera où je voudrai...
Et voici enfin notre plan décidé pour cette journée de demain: à huit heures, nous nous retrouverons tous, de ce côté-ci de la Corne-d'Or, à Kassim-Pacha, sur la petite place d'Hadji-Ali; j'y viendrai, moi, avec une voiture où je ferai monter l'Arménienne et la négresse, qui me guideront chacune vers un des tombeaux, tandis que la soeur d'Achmet, toujours effacée, rentrera dans son logis solitaire. C'est convenu, promis, juré, et maintenant nous allons descendre tous les trois.
Pendant que la soeur d'Achmet se prépare pour sortir, j'essaie de la questionner. Mais elle ne sait presque rien; vivant toujours dans la retraite, elle n'a jamais eu de détails précis sur la mort d'Aziyadé: «Demain, Kadidja me dira tout cela, demain!» Pour ce qui est de l'époque, elle ouvre un vieux cahier où des dates sont écrites en turc et s'approche des grillages d'une fenêtre, bien près, où il fait encore un peu clair: «Voyons, c'était à la fin du printemps qui a précédé la mort d'Achmet, l'an 1397 de l'hégire. Donc, il doit y avoir quelques mois de plus que sept années.» Elle sait qu'on a emporté le corps le soir, presque clandestinement; mais que le vieil Abeddin, son maître--qui du reste est mort lui aussi l'an dernier--a cependant fait faire une tombe de marbre. Et c'est tout. «Demain, Kadidja me dira le reste, demain!»
Elle est prête, maintenant; elle a mis sur sa pauvre robe un vieux châle noir, et nous descendons ensemble, elle, verrouillant avec soin les portes après que nous sommes passés.
Par la petite rue, encore plus assombrie, nous nous dirigeons vers la mer, où nous devons nous séparer.
La soeur d'Achmet loue un caïque pour se rendre à Stamboul; la vieille Arménienne monte dans le mien, qui m'attendait là, et s'assied à côté de moi; je la déposerai à Kassim-Pacha, en passant, et continuerai ma route, seul, sur la Corne-d'Or, pour m'en retourner à Péra, à présent que ma lugubre journée est finie. À la réflexion, j'aime mieux que mon entrevue avec Kadidja ait été remise à demain et puisse être préparée d'avance, car j'ai peur d'affronter cette vieille femme, peur de sa rancune et de son mépris... Je rappelle même la soeur d'Achmet, qui déjà s'éloignait en glissant sur l'eau grise, et je retiens d'une main son caïque léger, pour lui faire mille recommandations: «Tu lui diras bien, à Kadidja, que ce sont des voyages militaires qui m'ont empêché de revenir, des expéditions, des guerres lointaines; ce n'est pas ma faute, va; si je ne l'avais pas aimée, _madame Aziyadé_, est-ce que je serais ici, ce soir, revenu de si loin, après dix ans, à cause d'elle! Tu lui diras, n'est-ce pas?...» Puis, je m'arrête, parce que je sens que ma voix change--et qu'il faut que je me raidisse--parce que je vais pleurer.--«Je le dirai, Loti, je le dirai», répond-elle, et il me semble voir une expression tout à fait douce maintenant sur son visage désolé,--puis nos barques se séparent, dans le crépuscule plus confus...
Finie, ma lugubre journée! Finies, les agitations, les inquiétudes, les anxiétés, les prières. Fini, tout. Fini, le drame dont le dénouement était resté comme en suspens durant dix années...
Nous glissons rapidement sur l'eau; l'Arménienne, silencieuse à mon côté, et droite dans sa robe noire. Une tranquillité de tombeau commence à se faire en moi; il me semble à présent que ce pays, cette ville si longtemps rêvée, viennent de se dépouiller tout à coup de leur charme indicible, en même temps que de leur mystère immense; que Stamboul est vide, et mon coeur vide aussi, et mon âme vide; je sens comme un affaissement de toutes choses et un désir de quitter cette Turquie au plus tôt, pour n'y revenir jamais.
Nous continuons d'aller à grands coups d'aviron, comme des gens qui ont hâte d'arriver quelque part. Pourquoi si vite? Je ne sais pas. Rien ne nous presse à présent, puisque tout est fini. Et où donc allons-nous? Je ne sais même plus. J'ai peur que cette vieille femme, assise à mon côté, ne me parle, ne rompe ce silence dont j'ai besoin; j'ai peur qu'elle ne m'interroge sur Aziyadé, sur tout ce qui vient de lui être révélé d'inattendu pour elle et d'étonnant; je détourne la tête pour ne pas rencontrer ses yeux, et je regarde, sans voir, le merveilleux décor crépusculaire: Stamboul qui se reflète renversé dans l'eau calme, les milliers de caïques qui s'entrecroisent, promenant sans bruit la féerie atténuée des costumes et des couleurs. Tout cela, qui avait disparu pour moi pendant des années, et qui est revenu là comme dans un rêve enchanté, ne me dit plus rien; non plus que le temps délicieux qu'il fait, le temps encore radouci, tiède, amollissant comme en été...
À l'échelle de Kassim-Pacha, nous nous arrêtons enfin pour déposer la vieille femme en robe noire, dont la présence, même muette, m'était devenue une telle gêne: «Adieu, dit Anaktar-Chiraz en s'en allant, que Dieu t'accompagne, et, demain matin, sois au rendez-vous pour les tombes».
Je repars seul, comme soulagé d'un poids funèbre, mais la suivant des yeux cependant, la regrettant presque, parce qu'elle était un trait d'union avec le cher passé.
Mon batelier, d'un air câlin d'enfant fatigué, me montre ses bras nus, qui commencent, dit-il, à lui faire mal: «Faut-il toujours aller aussi vite?»--Ah! non, à quoi bon maintenant; j'oubliais de le lui dire... Je n'ai plus de but, et personne ne m'attend nulle part, dans cette grande ville où je ne suis plus connu que des morts. Peu importe où nous irons maintenant. Plus rien à faire qu'à errer, libre et seul, en recherchant çà et là des traces, des souvenirs d'autrefois. Alors je lui réponds: «Va très doucement au contraire, va où tu voudras; laisse dormir le caïque au fil de l'eau, rentre tes rames et repose-toi; croise tes bras si tu veux et chante...»