Fantôme d'Orient

Chapter 2

Chapter 23,963 wordsPublic domain

Puis, brusquement, tout change, dès que je suis rentré dans le logis turc rouge sombre où luisent les armes; tout s'oublie, dans l'impatience inquiète de Stamboul, à cause simplement d'une amulette que je suis allé prendre au fond d'un coffre et que j'ai rattachée à mon cou.

Depuis longtemps, je ne l'avais plus vue, cette amulette d'Orient; elle se compose de je ne sais quels minuscules objets mystérieux enfermés dans un sachet; le sachet, cousu assez gauchement par une petite main inhabile qui pourtant s'était appliquée beaucoup, est fait d'un morceau de drap d'or sur lequel une fleur rose est brochée; et ce bout d'étoffe a été choisi, puis coupé, dans ce qui restait de plus frais de certaine petite veste qu'une enfant circassienne avait portée pendant deux étés de sa vie pour aller à l'école par des sentiers de hautes herbes, le long du Bosphore, au village de Kanlidja. Je pense qu'il est vieux comme le monde, cet enfantillage attristé qui consiste à échanger entre soi, si l'on s'aime, de pauvres petites choses datant des premières années de l'existence et à s'en faire comme des amulettes contre le mutuel oubli: j'ai connu cela bien des fois, chez des êtres de races très différentes. Et cette uniformité des sentiments humains est, hélas! pour me faire douter davantage de l'individualité propre des âmes: quand on y songe, on est tenté, tellement elles semblent pareilles, de ne les regarder que comme des émanations éphémères de ce même tout impersonnel qui est l'_espèce_ indéfiniment renouvelée.

Donc, c'est ainsi chez nous tous: quand l'amour grandit et s'élève jusqu'à des aspirations vers d'éternelles durées, ou quand l'amitié devient assez profonde pour donner l'inquiétude de la fin, on en arrive à jeter les yeux en arrière, sur l'enfance de ceux qu'on aime. Le présent paraît insuffisant et court; alors comme on sait que l'avenir _ne sera peut-être jamais_, on essaie de reprendre le passé, qui, lui au moins, _a été_. «À qui ressemblais-tu quand tu étais toute petite fille? Dis-moi comment était ton visage, ton costume? À quoi rêvais-tu quand tu étais tout petit garçon? Comment étaient tes allures et tes jeux? Et moi aussi, je tiens à te conter mes premières joies d'enfant et mes premiers chagrins; même je veux te faire cadeau de telle petite chose qui vient de ce temps-là, et qui m'était très précieuse.» À Eyoub, dans le mystère plein de dangers de notre logis turc, enfermés tous deux et inquiets des moindres bruits qui traversaient le lourd silence du dehors, nous passions souvent nos soirées d'hiver à des causeries de ce genre. Et tant de fois dans ma vie--avant de l'avoir connue et après l'avoir presque oubliée--tant de fois j'ai fait de même, hélas! avec d'autres, sous l'influence douce des amitiés ou sous le charme mortel des amours... Oh! leurre pitoyable encore que tout cela!

Et cependant, mon Dieu, il a peut-être eu la plus belle part d'ivresse qu'un homme puisse attendre de la vie, et il devrait peut-être se contenter de mourir après, celui à qui une petite fille délicieuse a éprouvé le besoin de donner une amulette contre l'oubli, et l'a composée avec tant d'amour, en déchirant la plus sacrée de ses reliques d'enfance.

Ce talisman de drap d'or a d'ailleurs, ce soir, produit son effet magique, car voici qu'il a complété étrangement l'évocation commencée par la lecture du livre. Tout à coup, celle qui me l'avait donné est comme présente: je la vois, attachant l'amulette à mon cou, puis levant vers moi un regard où transparaissait toute sa petite âme simple et grave: son visage est sorti de la nuit avec son expression des derniers jours et l'interrogation suprême de ses yeux... Alors, ce qu'il y avait peut-être d'un peu factice tout à l'heure, d'un peu hésitant dans mon sentiment pour elle, s'en est allé en nuage, avec ce que je m'étais dit à moi-même de raisonnable et de froid, d'égoïste et d'atroce sur les probabilités de sa mort. Oh! non, au lieu de cette tombe, que plutôt je la retrouve, elle, n'importe comment et n'importe à quel prix; quand je devrais recommencer à souffrir après, j'aimerais mieux la revoir; je ne l'espère pas, mais je sens que je le voudrais, au risque de tout. Oh! la retrouver, même vieillie, même près de mourir, ombre encore un peu pensante qui seulement comprenne que je suis revenu et qui m'entende demander pardon: ombre qui ait encore ses yeux, son expression d'yeux, et que je puisse aimer un instant avec le meilleur de mon âme et le plus tendre de ma pitié. Ou même, s'il le faut, que je la retrouve m'ayant oublié, jeune, belle toujours, et jouissant en paix de l'été de sa vie, des quelques années de soleil qui étaient son lot, à elle aussi bien qu'à toutes les autres créatures, et que je n'avais pas le droit de lui prendre.

Ces barrières dont je parlais, ces différences profondes des races et des religions, est-ce que cela existe, je ne sais plus? Au-dessus de tout, passe l'amour, le charme d'un regard qui va du fond d'une âme au fond d'une autre âme. Et, en ce moment, si elle était près d'ici, j'irais la chercher par la main, et, sans hésitation, avec un sourire. Je l'amènerais au milieu de tout ce que j'ai de plus cher et de plus respecté.

Toutes mes impressions changeantes de cette soirée se fondent à présent dans ce désir attendri de la revoir, dans cet élan--d'ailleurs presque sans espérance--vers elle.

II

Bucarest, octobre 188...

Environ quinze jours après, à l'autre bout de l'Europe, dans un grand palais de souverain où je suis arrivé la nuit et où je suis seul.

Ayant traversé très vite l'Allemagne et l'Autriche, j'ai fait halte d'une semaine chez l'exquise reine de ce pays-ci, dans son château d'été, au milieu des Karpathes.

Je l'ai quittée hier, et ici, à Bucarest, où je devais passer la nuit, l'hospitalité m'était préparée au palais royal, inhabité en ce moment.

Rien de désolé et de tristement solennel comme un palais vide. Sitôt que je suis seul dans mon appartement, une sorte de silence spécial m'enveloppe. De très loin, ce bruit de voitures, qui est encore plus incessant à Bucarest qu'à Paris, me vient comme un roulement assourdi d'orage; je suis séparé de la rue vivante par de grandes places sans passants, où veillent des factionnaires, et, dans le palais même, rien ne bouge.

Au château de la reine, je m'étais laissé malgré moi distraire et charmer par mille choses. Mais ici, c'est ma dernière étape avant Stamboul, qui n'est plus qu'à vingt-quatre heures de moi, et, jusqu'au matin, j'entends sonner contre les pavés, de plus en plus distinctement, comme en crescendo, le pas régulier des sentinelles qui gardent les portes.

Mardi 5 octobre.

À quatre heures du matin, avant jour, je quitte le palais royal. Il fait très froid dans les rues de Bucarest. Un landau me mène bride abattue à la gare, au milieu d'un flot de voitures, qui roulent dans l'obscurité. Le ciel a des teintes glacées d'hiver. Le long de ces rues droites et nouvelles, qui ressemblent à celles d'une capitale quelconque d'Europe, je ne sais plus trop où je suis, ni où ces chevaux m'emportent si vite; en tout cas, je ne me figure plus très nettement que je suis en route pour Stamboul et que j'y arriverai demain.

À cinq heures du matin, en chemin de fer, dans les lourds wagons à couchettes de l'Express-Orient.

Puis, vers huit heures, ce train s'arrête au bord du Danube, qu'il faut franchir en bateau. Très froid toujours, avec une brume légère aux horizons d'une plaine plate, infinie. Mais ici, il y a déjà des costumes d'Orient, nos bateliers sont coiffés du fez et, sur le fleuve, des barques, immobiles le long des berges, portent le pavillon turc, rouge à croissant blanc. Alors le sentiment me revient, plus poignant tout à coup, du but vers lequel je m'achemine, dans cette matinée fraîche d'octobre, à travers ces eaux et ces prairies.

Sur l'autre rive, nous montons dans un mauvais petit chemin de fer qui doit, dans sa journée, nous faire franchir la Bulgarie.

Elle est bien sombre et sauvage, par ce jour d'automne, cette Bulgarie en révolution, en guerre.

Un long arrêt, vers midi, à je ne sais quel village, au milieu d'une plaine déserte. Il y a là un campement de cavalerie. Les cavaliers sont en tenue de campagne, l'air déterminé et superbe, prêts à se battre demain. Leur musique s'aligne en rond pour nous jouer un air étrange, d'une rare tristesse orientale, quelque chose comme une marche guerrière, lente et obstinée, vers un but qui serait la mort... Et, en écoutant, je me sens près de pleurer... De plus en plus, cette approche de Stamboul donne pour moi une importance exagérée aux choses quelconques de la route, change leur aspect, me les fait voir comme à travers du crêpe.

À mesure que nous avançons vers la mer Noire, l'air se fait moins froid. Les stations--de pauvres villages, de loin en loin, perdus au milieu de régions désolées--commencent à avoir des noms tartares que je puis comprendre, traduire, et qui alors me charment comme si je rentrais dans une patrie: _Le petit marché_, _Le petit diable_, etc... Des costumes turcs, turbans, vestes de bure soutachées de noir, commencent à se montrer aux barrières,--et je prête l'oreille attentivement, pour écouter ces gens-là parler la langue aimée, dans cet âpre pays triste.

Enfin Varna paraît, et je salue les premiers minarets, les premières mosquées.

Il fait calme sur la mer Noire, quand nous montons dans la barque qui nous emmène au paquebot de Constantinople. L'air est devenu tiède, léger, et Varna, qui s'éloigne derrière nous, a ses minarets baignés dans la lumière d'or du couchant.

Une bruyante table d'hôte, sur ce paquebot encombré de touristes,--et alors, comme conséquence pour moi, l'oubli momentané, dans le brouhaha des voix, dans la banalité des choses qui se disent.

Mais après, quand je me promène seul, à travers la nuit grise, sur le pont de ce paquebot qui file vers le sud, qui file très vite, sans secousse, sans bruit, comme en glissant,--je me rappelle que je suis tout près du but et que j'y arriverai demain. Sur ce navire, je m'étonne, par habitude de métier, de n'avoir pas de quart à faire, d'être au milieu de matelots qui ne m'obéiraient point et à qui je suis inconnu; rien ne me regarde, ni la manoeuvre ni la route,--et cela me semble un peu invraisemblable; cela suffit, dans cette nuit vague, à jeter je ne sais quelle incertitude de rêve sur la réalité de ma présence à bord. Personne ne sait ici mon nom, encore moins ce que je vais faire là-bas et combien cette approche me trouble. Ce retour à Stamboul prend, à cette heure, je ne sais quel air clandestin, et funèbre aussi, dans le silence de plus en plus absolu du navire, qui s'endort tout en fuyant.

Instinctivement, mes yeux regardent et suivent deux ou trois petits feux très lointains, à peine perceptibles, qui semblent piqués au hasard sur l'immensité neutre,--dans le ciel ou dans la mer, on ne sait trop,--et qui sont des phares de la côte turque. La mer devient de plus en plus inerte, et notre allure, toujours plus glissante, dans la nuit confuse où l'horizon n'a pas de contours.

En songe, mes retours imaginaires se passaient ainsi; très vite, je glissais dans l'obscurité vers Stamboul, et, ce soir, je finis par avoir presque l'impression de n'être plus qu'un fantôme de moi-même, en route nocturne vers le pays que j'ai aimé...

III

Jeudi 6 octobre

Au petit jour, un employé à voix étrangère vient avertir les passagers, dans leurs cabines, que l'entrée du Bosphore est proche. Je venais à peine de m'endormir, ayant passé la nuit à songer, et je me réveille en sursaut, avec une commotion au coeur, rien qu'à ce nom de Bosphore.

Sur le pont où il fait froid, un à un les passagers apparaissent, indifférents, eux, et simplement déçus de ce qu'on leur montre. En effet, l'entrée du Bosphore est plutôt maussade, là-bas, entre ces montagnes d'aspect quelconque, qui s'esquissent, encore confusément, en teintes sombres. C'est un lever de jour d'automne, gris et brumeux, sous un immobile ciel bas. On ne verra presque rien, avec ces bancs de brouillard qui traînent comme des voiles.

Bien fâcheux pour ces touristes: l'effet d'arrivée sera manqué. Quant à moi, qui n'aurai que deux jours et demi, rien que deux jours et demi pour ce pèlerinage, je fais cette réflexion que si le temps se met déjà à l'hiver, s'il pleut, comme c'est probable, tout sera plus triste, plus compliqué, et mes recherches plus difficiles...

Je n'avais pas vu hier au soir les passagers de troisième classe qui encombrent le pont: ce sont bien de vrais Turcs, ceux-ci, les hommes en cafetan, les femmes voilées. Et puis tout à coup, comme nous approchons de la terre, il nous arrive une senteur pénétrante, spéciale, exquise à mes sens,--une senteur jadis si bien connue et depuis longtemps oubliée, la senteur de la terre turque, quelque chose qui vient des plantes ou des hommes, je ne sais, mais qui n'a pas changé et qui, en un instant, me ramène tout un monde d'impressions d'autrefois. Alors, brusquement, il se fait dans mon existence comme un trou de dix années, un effondrement de tout ce qui s'est passé depuis ce jour d'angoisse où j'ai quitté Stamboul, et je me retrouve complètement en Turquie avant même d'y avoir remis les pieds, comme si une certaine âme mienne, qui n'en serait jamais partie, venait de reprendre possession de mon corps irresponsable et errant...

Nous commençons à descendre le Bosphore, et la grande féerie des deux rives, lentement, se déroule. Je reconnais tout, les palais, les moindres villages, les moindres bouquets d'arbres; mais je me sens si calme à présent que cela m'étonne, et que je ne me comprends plus; on dirait que j'ai quitté depuis hier à peine le pays turc. Un peu anxieux seulement quand nous passons devant ces cimetières où il y a, tout au bord de l'eau, des tombes de femmes, sous les hauts cyprès géants aux troncs roses aux feuillages noirs. Je les regarde beaucoup ces tombes; pierres debout, toujours, surmontées d'une sorte de couronnement symétrique qui représente des fleurs. Il m'arrive même de me retourner tout à coup, avec une inquiétude vague, pour suivre des yeux, à mesure qu'elle s'éloigne, quelqu'une de celles qui sont bleues ou vertes avec inscriptions d'or; je me suis toujours représenté que sa tombe à elle devait être ainsi. Qui sait pourtant quelles figures, sans doute très inconnues, se sont endormies là-dessous!

Déjà voici les kiosques impériaux et les grands harems; puis la série des palais tout blancs aux quais de marbre. Et enfin, là-bas et là-haut, sortant tout à coup d'une brume qui se déchire, la silhouette incomparable de Stamboul.

Oh! Stamboul est là! bien réel, très vite rapproché maintenant, sous un éclairage net et banal, ramené à son apparence la plus ordinaire, que dix ans de rêve m'avaient un peu changée, mais presque aussi beau pourtant que dans mon souvenir. Et je m'étonne d'être de plus en plus tranquille d'âme, causant même avec les compagnons de route que le hasard m'a donnés, et leur nommant comme un guide les palais et les mosquées.

Le mouillage est bruyant, au milieu du fouillis des paquebots, des voiliers, portant tous les pavillons d'Europe. Et aussitôt commence l'invasion furieuse des bateliers, des douaniers et des portefaix; cent caïques nous prennent à l'assaut, et tous ces gens, qui montent à bord comme une marée, parlent et crient dans toutes les langues du Levant. Oh! je connais si bien cela, ce brouhaha des arrivées, ces voix, ces intonations, ces visages; et cet amas de navires autour de nous, et ces fumées noires--au-dessus desquelles montent, là-bas dans le ciel clair, les dômes des saintes mosquées! Je me mêle moi-même à tout ce bruit; d'ailleurs, les mots turcs, même les plus oubliés, me reviennent tous ensemble. Avec des bateliers pour mon passage, avec des portefaix pour mes malles, je discute des questions qui me sont absolument indifférentes, par besoin de m'agiter et de parler aussi. Jusque dans la barque, où je suis enfin installé avec mes valises, je continue je ne sais quel étonnant marchandage,--et ainsi presque sans émotion,--à part un tremblement peut-être quand mon pied s'y pose--je me trouve à terre, sur le quai de Constantinople.

Après plus d'une heure perdue en formalités de douane, de passeport, de je ne sais quoi, sur ces quais, dans ce quartier bas de Galata rempli toujours du même grouillement étrange et de la même clameur, me voici cependant monté à Péra, installé à l'hôtel comme il faut du lieu, que les touristes encombrent. Bientôt dix heures, quel gaspillage de temps, quand mes moindres minutes devraient être comptées!

Et puis il faut déjeuner, ouvrir ses malles, faire sa toilette... Et le temps continue de fuir.

La chambre où je m'habille est quelconque, haut perchée, dominant de ses fenêtres un ensemble de maisons européennes très banales; mais, au-dessus de ces toits, il y a deux ou trois petites échappées merveilleuses, sur Stamboul ou sur Scutari d'Asie: des dômes, des minarets, des cyprès, qui apparaissent comme suspendus dans l'air. Et ces choses, à peine entrevues, suffisent à me donner, avec un trouble délicieux et un besoin de hâte un peu fébrile, la conscience de ce voisinage. Mon Dieu, qui sait ce que j'aurai appris ce soir! Peut-être rien, hélas! En deux jours, rechercher dans le grand Stamboul mystérieux la trace, égarée depuis sept ou huit ans, d'une femme de harem, quel insensé je suis! Je ne réussirai jamais, je ne trouverai pas.

Mon plan longuement réfléchi, est de rechercher d'abord cette vieille femme arménienne du faubourg de Kassim-Pacha, indiquée par Achmet comme ressource suprême et dont j'ai retrouvé l'adresse compliquée, la nuit de mon départ. Si elle est vivante, peut-être me donnera-t-elle la clef de tout: ce serait le moyen le plus simple et le plus rapide.

Maintenant j'attends un interprète, qu'on m'a promis de m'amener,--car j'aurai besoin pour mon enquête de quelqu'un sachant bien lire le turc, que je sais parler seulement. Il va venir, il va venir, me dit-on avec un calme exaspérant. Et le temps passe toujours, et il n'arrive pas.

Alors je me décide à redescendre à Galata en chercher un autre qu'on m'a indiqué.

Il n'est pas chez lui, celui-là...

Je reviens à l'hôtel en courant. Déjà plus de midi et demi! Mon Dieu, que de temps perdu, quand je n'ai que deux jours! c'est comme dans mes rêves: tout m'arrête!...

Enfin voici un interprète qu'on m'amène. Un horrible vieux Grec, rusé, fureteur, qui s'offre de me suivre tout aujourd'hui et tout demain. Comme épreuve, je lui présente cette adresse de vieille femme, qu'il lit couramment; il sait très bien où est cette place de Hadji-Ali qu'elle habite, et va m'y conduire en hâte puisque l'heure me presse.

Nous irons plus vite à pied, dit-il, nous gagnerons du temps, par des raccourcis qu'il connaît, par des rues où ni voitures ni chevaux ne sauraient passer. Et enfin nous voici dehors, en route. Les nuages de ce matin ont disparu du ciel. Dieu merci, il fera presque une journée d'été, lumineuse et chaude; tout sera moins sinistre. Je tiens à la main l'adresse de la vieille Anaktar-Chiraz, le précieux petit grimoire conducteur sur lequel tout mon plan repose, et qui revoit, après dix années, son soleil d'Orient. Je marche d'un pas rapide, avec la fièvre d'arriver, avec l'impression physique d'être devenu léger, léger, de glisser pour ainsi dire sans toucher le sol; cela contraste avec ces inerties de sommeil, qui, pendant tant d'années, me retardaient si lourdement en rêve; dans ma tête il me semble entendre bruire le sang, qui circulerait plus vite que de coutume; je voudrais courir, sans ce vieux qui me suit et que je traîne comme une entrave.

Où me fait-il passer? Pourvu qu'il ait compris. Voici des quartiers neufs où je ne reconnais rien. Tout est changé: on a bâti effroyablement par ici depuis mon départ,--et ces transformations si grandes des lieux sont pour me donner, plus pénible, le sentiment que mon histoire d'amour et de jeunesse est bien enfouie dans le passé, dans la poussière, que j'en chercherai en vain la trace ensevelie...

Ah! de vieux quartiers turcs maintenant,--des petites ruelles tortueuses, où je commence à me retrouver un peu chez moi... Nous venons de descendre dans un bas-fond qui m'était même assez familier jadis... et, derrière ce tournant, là-bas, il doit y avoir un antique couvent de derviches hurleurs, lugubre avec les catafalques qu'on apercevait à travers ses fenêtres grillées, effrayant quand on passait le soir... Oui, il est là encore; sans ralentir mon pas, je jette un coup d'oeil entre les barreaux de fer des fenêtres: toujours les mêmes vieux cercueils, couverts des mêmes vieux châles et coiffés des mêmes vieux turbans, le tout à peine plus mangé qu'autrefois par la moisissure et les vers. C'est étrange que ces choses de la mort, parce qu'elles sont demeurées telles quelles, ravivent en moi précisément des souvenirs de printemps et d'amour.

De plus en plus je me reconnais. Nous devons même approcher beaucoup, être tout près maintenant du quartier d'Anaktar-Chiraz--car je revois certaine petite mosquée dont le dôme, déjeté de vieillesse, monte tout blanc de chaux, entre des cyprès noirs--et même je revois le café, le café aux treilles centenaires où Achmet m'avait présenté un soir à cette vieille femme. Je touche donc à la première étape de mon pèlerinage, et un peu de confiance me revient, un peu d'espérance d'arriver au but.

Comme je sais les méfiances qu'un étranger inspire, je vais m'asseoir à l'écart, dans le jardinet triste de ce petit café, là, sous les treilles jaunies, contre le mur antique, à la même place qu'autrefois; je demanderai un narguilé, comme quelqu'un du pays, et lui, le vieux Grec, ira de droite et de gauche aux informations.

Il revient découragé: j'ai dû faire quelque erreur, me dit-il, ou mon papier est faux; dans le voisinage, personne ne connaît ça...

Mais je suis bien sûr, moi, pourtant, que c'était ici tout près! Puisqu'elle sortait de chez elle, cette femme, quand un soir Achmet l'avait appelée, pour me faire faire sa connaissance et la prier de recevoir pour lui les lettres que j'écrirais de mon «pays franc»... Si elle est morte, il est impossible que quelqu'un au moins ne s'en souvienne pas. Allons, qu'il retourne interroger les anciens du quartier; qu'il insiste, malgré les mines sombres et fermées, et je doublerai la récompense promise.

Un quart d'heure d'impatiente attente. Il reparaît, agitant d'un air de triomphe un bout de papier crayonné. Un vieux juif, qui la connaît très bien, a écrit là-dessus, pour de l'argent, sa nouvelle adresse. Elle n'est pas morte, mais elle a déménagé depuis trois ans, pour aller habiter très loin d'ici, à Pri-Pacha, dans l'extrême banlieue, près des grands cimetières israélites.

Que de temps il faudra, hélas, pour s'y rendre! Et, cependant, j'ai une trace, une piste à peu près sûre, à laquelle j'aime mieux m'attacher que d'essayer autre chose de plus dangereux, de plus incertain. Vite, qu'on aille n'importe où chercher deux chevaux sellés, et partons.

Oh! ce trajet à cheval, jusqu'à Pri-Pacha, où trouver des mots pour en exprimer la mélancolie, par cette tranquille journée lumineuse d'automne, sous ce soleil encore chaud, qui a déjà pris son éclat mourant des fins d'été...

Nous cheminons parallèlement au golfe de la Corne-d'Or, mais sur la rive opposée à Stamboul, et un peu loin de la mer, dans la morne campagne, contournant les faubourgs bâtis au bord de l'eau.

Comme par fait exprès, il nous faut repasser par tous ces lieux jadis si familiers que je traversais, les matins d'hiver, du temps où j'habitais Eyoub--les matins sombres et glacés de février ou de mars--pour m'en retourner à bord de mon navire après les nuits délicieuses. Ce sont les lieux aussi que j'ai le plus souvent revus, depuis dix ans, dans mes visions des nuits; dans le rêve de ce jour, ils sont plus éclairés, mais ils ne me semblent pas beaucoup plus réels.