Faiseurs de peines et faiseurs de joies
Part 9
Les écoles mixtes sont encore l’objet de préjugés sérieux, dont M. Marcel Prévost, dans ses _Lettres à Françoise_, relève fort bien l’absurdité et l’illogisme. Comment, l’on estime parfaitement convenable que les premières rencontres aient lieu au bal, alors qu’à moitié déshabillées les jeunes filles sont jetées dans les bras des jeunes hommes qui les font tourner, serrées contre leurs poitrines, au son d’une musique suggestive, et l’on trouve d’une inconvenance suprême que ces mêmes jeunes gens, lorsqu’ils sont enfants, écrivent leurs thèmes dans une salle d’école commune, sans autre agent provocateur que la voix du maître de latin, d’histoire ou de géométrie.
L’application large de l’éducation mixte, qui doit finir par s’imposer, aura d’immenses avantages; elle donnera à la personnalité féminine, intellectuelle et morale, une importance qu’elle n’a jamais eue aux yeux des hommes. L’habitude, prise dès l’enfance, de considérer la femme comme un être pensant, avec lequel on a fait l’apprentissage de la vie, pourra exercer une influence considérable sur l’orientation future des rapports entre les deux sexes.
L’homme a réellement besoin d’apprendre à connaître sa compagne--en dehors des idées de bonheur et de plaisir qu’elle éveille en lui. Et son ignorance est grande à ce point de vue. Tandis qu’il disserte sur ce sujet, les lèvres féminines sourient, tellement sa psychologie est rudimentaire. Quelques hommes--ce type devient de plus en plus rare--se sont fait une spécialité de l’étude de la femme, mais leur perspicacité ne s’exerce que sur les choses de l’amour et les tendances qui s’y rapportent, et, sur ce sujet spécial, ils possèdent une certaine compétence, bien que presque toujours les causes leur échappent. Ils ne savent discerner que les effets. En tout cas, la psychologie masculine ne dépasse pas les limites personnelles. Elle n’analyse que la créature d’amour; toute la vie intime et personnelle de la femme lui reste inconnue.
Quant à la généralité des hommes,--exception faite des esprits religieux qui, voyant dans tout être humain une âme immortelle, attribuent autant d’importance à celle de la femme qu’à la leur propre,--ils ne se donnent la peine d’étudier leur compagne d’aucun côté. Ils la prennent telle qu’elle se montre, se défiant toujours d’elle, et accordant pourtant une confiance aveugle aux bouches menteuses qui veulent bien les tromper.
Quelle différence avec la perspicacité de l’autre sexe! Une femme, pour peu qu’elle soit intelligente et équitable, sait parfaitement juger la valeur réelle des autres femmes; elle distingue nettement les clartés et les ombres, tandis que l’homme les perçoit de façon confuse, en myope qui ne peut discerner les zones de lumière des zones obscures. Les choses feintes ont plus d’influence sur lui que les choses vraies. Le fait peut s’observer surtout en ce qui concerne la franchise; une nature réellement droite ne le frappera pas, mais ils sera persuadé de la loyauté de la femme menteuse qui a toujours le mot de sincérité à la bouche!
Un homme d’une grande valeur disait récemment, à propos d’une femme de sa connaissance: «Jamais elle ne veut parler d’elle-même, c’est un oubli complet de sa personnalité!» Ses interlocuteurs l’écoutaient confondus, car cette femme, non seulement se mettait constamment en avant, mais dévoilait à des étrangers, sans nécessité, les secrets les plus intimes de sa vie. Comment expliquer pareille illusion chez un esprit supérieur? Simplement par dédain de la Psyché féminine: la femme avait affirmé devant lui son impersonnalité, et, sans se donner la peine d’observer, l’homme s’était formé une conviction.
Que l’orgueil masculin ne se cabre pas! Il y a des hommes perspicaces qui, analysant tout, savent percer aussi les secrets de l’âme féminine; mais, en général, la majorité se laisse tromper avec une facilité singulière sur les tendances et les qualités morales des filles d’Ève, justement parce qu’elle leur accorde peu d’importance. Le jour où on leur en donnera davantage, on les étudiera mieux.
Cette ignorance est la cause du peu de bonheur que les deux parties de l’humanité se donnent l’une à l’autre, sauf en de fugitifs moments d’émotion. En se connaissant mieux, les heureux seraient plus heureux encore, et ceux qui ne le sont pas, apprendraient peut-être à le devenir; en tous cas il y aurait moins de désagréables surprises.
Comme l’a dit Spinoza, il ne peut y avoir de bonheur en dehors de la recherche du perfectionnement. Ceux qui en éveillent le désir et y poussent par leur influence sont les véritables faiseurs de joies. Certes la femme doit tendre à son amélioration propre, pour elle-même et pour Dieu; mais lorsqu’elle verra que d’être loyale, généreuse, juste, augmente son prestige aux yeux de son compagnon de destinée, elle marchera plus joyeuse sur la route qui conduit aux cimes.
L’homme a vis-à-vis de la femme une sérieuse mission à remplir, mission dont il n’est pas conscient. Le jour où il sentira réellement son bonheur en péril, il se rendra compte qu’en démoralisant la femme, en se servant de son influence pour développer uniquement la vanité et les vices de sa compagne, il travaille à son propre malheur et, faiseur de peines pour les autres, risque de le devenir pour lui-même.
CHAPITRE VIII
CE QUE PENSENT LES FEMMES DES HOMMES
Il existe, dans l’esprit de la femme, un manque visible de la plus abstraite des émotions, qui est ce sentiment de justice qui règle la conduite, indépendamment des affections, des sympathies et des antipathies qu’inspirent les individus.
H. SPENCER.
S’il est absolument certain que les hommes se trompent en général dans leurs opinions sur les femmes,--eux-mêmes d’ailleurs les déclarent incompréhensibles, à l’exception de certains savants qui ramènent toutes les manifestations psychiques de la femme à des phénomènes physiologiques,--on peut également affirmer que les femmes, elles aussi, dans leur façon de juger les hommes, commettent de graves erreurs d’appréciation.
Elles les considèrent subjectivement, c’est-à-dire par leur pire côté, car c’est dans ses rapports avec la femme que l’homme se montre le plus à son désavantage. Il s’est fait, à l’usage de sa compagne, un code de morale spécial: souvent droit et loyal avec son prochain du même sexe, il croit, vis-à-vis d’elle, pouvoir user impunément du mensonge et de la tromperie. Manquer de parole à un autre homme équivaut au déshonneur, manquer de parole à une femme représente un aimable jeu auquel le public masculin applaudit et contre lequel--chose plus singulière--les victimes elles-mêmes ne se révoltent pas. Chacune s’indigne pour son compte particulier, mais, s’il s’agit des autres, elle trouve le procédé naturel, sa pensée étant héréditairement habituée à voir les hommes trahir les femmes, sans scrupules. Celles-ci en usent parfois de même à leur égard, mais la plus rusée en a toujours quelque remords ou quelque scrupule.
Grâce à cette façon subjective de juger, il y a dans l’esprit de la femme, malgré le prestige énorme que l’homme exerce encore sur elle, un fond de mépris à son endroit. Il est moins fort chez les très honnêtes femmes, dont l’ignorance conserve les illusions, mais celles qui ont une plus large expérience de la vie, de l’amour et des hommes sont souvent implacables dans leurs jugements. Plus une femme est dégradée, plus l’homme lui apparaît méprisable, et s’il l’écrase de son dédain féroce, elle le lui rend au centuple, en secret. Et cela, parce qu’elle aussi le voit uniquement au point de vue de sa conduite vis-à-vis d’elle.
Les femmes qui jugent les hommes dans leur ensemble, sans sottes illusions et sans parti pris étroits et unilatéraux, sont fort rares. Celles qui savent discerner leurs faiblesses et en même temps comprendre les côtés nobles de leur vie, représentent une si faible minorité qu’elle est presque introuvable. Or, par respect pour la vérité et la justice, cette minorité devrait devenir majorité. Le bonheur y gagnerait, car cette vue plus synthétique et plus équitable de la personnalité masculine servirait à établir entre les deux sexes des rapports moins tendus et moins hostiles, lorsqu’ils ont commencé souvent par être trop exaltés et trop tendres.
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Pour les fausses interprétations des femmes, comme pour celles des hommes à leur égard, un seul remède est efficace: celui de se mieux connaître, et cette connaissance plus complète ne deviendra possible, je l’ai déjà dit, qu’avec l’éducation mixte. Lorsque l’homme aura cessé de dédaigner la femme, intellectuellement, qu’il saura que, si elle le veut, elle est capable de partager ses études, et par conséquent d’apprendre à raisonner avec autant de logique que lui, sa façon de comprendre l’honneur vis-à-vis d’elle se modifiera forcément. De même, quand la femme, cessant de voir uniquement dans l’homme, le séducteur, l’adorateur, le fiancé ou le mari possible, apprendra à connaître ses défauts et ses qualités dans les différentes branches de l’activité humaine ou dans la manifestation de ses sentiments, elle deviendra plus équitable dans le jugement qu’elle portera sur son compagnon de route.
Si les hommes et les femmes voulaient bien apprendre à se considérer comme des êtres condamnés par un impénétrable mystère à la même destinée tragique, qui est d’ignorer, sauf par les yeux de la foi, d’où ils viennent et où ils vont, ils cesseraient, par pitié les uns pour les autres, de se mesurer comme des adversaires. Si l’image de l’amour possible ne hantait pas sans cesse leur imagination, si celui-ci arrivait de façon imprévue et n’était pas créé artificiellement par l’obsession des pensées sentimentales ou sensuelles, il serait plus sincère, plus vif, plus frais... Rien de ce qu’il y a de bon ou d’agréable dans les rapports des deux sexes ne serait perdu ou diminué; seuls les désagréments inutiles disparaîtraient.
L’idée de l’instruction intégrale mise à la portée de la femme a pénétré presque tous les esprits. Nous sommes loin du temps où Pie IX réprimandait sévèrement Mgr Darboy, archevêque de Paris, pour ses idées trop avancées sur l’éducation des jeunes filles. Aujourd’hui, celles qui veulent participer aux études masculines ont la route ouverte devant elles. Leur nombre est encore restreint, et il le restera peut-être. Beaucoup de cerveaux féminins sont rebelles aux abstractions et aux labeurs acharnés de l’intelligence, mais il suffira qu’une élite s’achemine sur cette voie pour établir un équilibre qui sera aussi utile à un sexe qu’à l’autre.
Quelques personnes sont encore contraires au développement intellectuel de la femme. Elles s’imaginent qu’il pourrait avoir pour résultat la diminution du charme féminin, l’abandon du foyer, la désagrégation de la famille. Si une femme est belle, séduisante, tendre, passionnée, savoir lire _l’Énéide_ dans l’original ne lui enlèvera aucun de ses attraits; Aspasie prétendait que la géométrie lui avait appris à mieux dominer le cœur des hommes. Si la femme est laide, froide, revêche, l’ignorance ne l’embellira point et ne la rendra pas plus désirable.
Quant à l’abandon du foyer, les quelques femmes appartenant aux classes dirigeantes qui le chérissent encore, sont justement les studieuses, les méditatives, celles que l’art ou l’étude retiennent chez elles. Les autres, celles qui ne lisent pas, qui n’apprennent pas, qui ne travaillent pas, sont hors de la maison toute la journée. Elles courent de visite en visite, de magasin en magasin, on les voit partout, sauf au logis!
Pour ce qui concerne la désagrégation de la famille, quelqu’un croit-il encore sérieusement que l’ignorance de l’épouse et de la mère suffise à l’empêcher? On peut plaider victorieusement le contraire. Si quelque chose est capable de redonner aux rapports familiaux leur force perdue, c’est le complet développement de la femme et l’influence qu’elle parviendra ainsi à acquérir directement sur ses enfants et, de façon réflexe, sur son mari et sur les hommes de son entourage.
Quand, dans les rues des grandes villes et dans tous les endroits de rendez-vous mondain, on voit des cohortes de femmes oisives errer de lieu en lieu, la tête vide certainement de toute préoccupation intellectuelle, on se demande de quel mal leur ignorance et leur frivolité peuvent les garder et quels avantages ces lacunes de leur intelligence assurent à la vie domestique?
Jadis, les conditions de la vie étaient différentes: les soins matériels de la maison absorbaient tellement la mère de famille, surtout si sa position de fortune était modeste, que le temps lui manquait pour les préoccupations d’un autre ordre. Mais tout cela a changé maintenant: on ne file plus à la maison la toile des chemises et des draps; la vie matérielle s’est facilitée au point que, si le goût du luxe ne créait pas des besoins difficiles à satisfaire dans les milieux médiocres, on n’en sentirait presque plus le poids. En tous cas, elle laisse des heures de loisir... Bref, si le foyer est délaissé, je ne crois pas qu’il faille en accuser le développement cérébral des femmes, mais bien plutôt ce besoin de toilette, de mouvement et de plaisir qui semble les affoler toutes; c’est lui qui les détourne des études sérieuses, empêche la méditation et les pousse à déserter leur chez soi, où les maris, les fils et les frères ne sont sûrs de les trouver qu’aux heures des repas, où d’ailleurs elles arrivent bien souvent en retard!
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Presque toujours, quand un esprit impartial entend, dans l’intimité, les femmes parler des hommes, il éprouve une sensation de surprise[14], tellement leur jugement semble peu formé et établi sur des bases incertaines. Il est subjectif au point d’être révélateur, et il donne aisément la clef de la vie sentimentale de celle qui le prononce. Si elle-même n’entre pas en jeu, c’est le sort d’une sœur ou d’une amie intime qui lui fournit ses arguments, bien rarement une vue d’ensemble de la question.
[14] Les jugements des hommes sont tout aussi singuliers parfois. Voir le chapitre: «Ce que pensent les hommes des femmes».
Cependant, dans ce cercle restreint où sa pensée se meut, la femme, tout en manquant de justice, fait preuve d’une perspicacité étonnante sur certains points et d’une finesse d’intuition singulière. Son instinct la trompe rarement. Pour découvrir certaines culpabilités, aucun juge d’instruction ne la vaut! Mais elle «sentencie» en bloc, attribuant volontiers à tous les hommes les fautes d’un seul et refusant d’admettre chez le coupable aucune qualité qui le réhabilite. S’il l’a blessée dans ses sentiments ou ses préjugés, tout s’efface de ce qu’il a pu accomplir de généreux ou de noble dans d’autres ordres d’idées.
Rapporter tout à elles-mêmes est une habitude mentale propre aux femmes. Elles ne fondent pas d’ordinaire leurs amitiés sur les mérites ou le caractère, mais sur l’amabilité qu’on déploie à leur égard. Cette tendance de l’esprit féminin se manifeste dans tous les rapports sociaux, mais surtout dans les relations avec les hommes. Le plus grand pécheur, s’il leur montre de l’admiration ou de la déférence, réussit facilement à se faire pardonner, bien entendu s’il n’a péché que vis-à-vis des autres femmes. Aussi entend-on de fort vertueuses personnes rompre des lances en faveur d’individus que leurs principes les forceraient à exécrer. Mais elles ferment obstinément les yeux à tout mérite et à toute gloire, lorsque leurs sentiments ou leur vanité ont reçu la plus petite blessure. Parce qu’on commet une faute, faut-il les commettre toutes? Tel homme léger, tel mari infidèle est parfois un excellent père et un citoyen dévoué. L’envelopper dans un mépris général n’est pas équitable, pas plus qu’il ne serait équitable d’appliquer ce jugement unilatéral aux erreurs des femmes.
On rencontre cependant quelques exceptions à cette règle: en ce cas, il n’y a pas de jugement auquel on doive donner plus de poids qu’à celui d’une femme intelligente, perspicace, expérimentée et équitable. Elle sait saisir les moindres détails d’un caractère, l’analyser jusque dans ses replis intimes, en discerner toutes les lumières et toutes les ombres. L’homme ne sait juger qu’avec son intelligence et sa raison; la femme y ajoute l’intuition, puis elle fait passer son jugement par le crible de son cœur, ce qui en atténue l’âpreté. Mais, pour juger ainsi, il faut être impersonnelle, or l’impersonnalité est rarement féminine, ce qui ne veut pas dire que l’homme la pratique souvent, quoique l’habitude de s’occuper des intérêts généraux lui en donne plus facilement l’apparence.
Même dans l’âge mûr, alors que les passions de l’amour-propre se sont amorties, la femme reste subjective dans ses vues. Il lui faut un grand cœur, ou une forte intelligence, unie à une profonde compréhension de la vie humaine, pour qu’elle soit juste et objective dans ses appréciations.
En général, elle ne parvient pas à voir dans l’homme un être destiné avant toutes choses à accomplir son évolution et à vivre sa destinée propre, mais une créature mise au monde pour l’adorer, la protéger et la servir. Le plus grand benêt de la terre, qui est l’esclave dévoué d’une femme, leur paraît l’homme modèle par excellence, et elles le citent volontiers comme exemple à leurs maris et à leur fils, quittes cependant à se moquer de lui à l’occasion. Il est question, bien entendu, ici, des femmes appartenant aux classes supérieures. Pour la femme du peuple, l’homme est un maître brutal, dont souvent elle est l’esclave, de gré ou de force. Le meilleur d’entre eux ne se prête pas à satisfaire les caprices des femmes.
L’influence des Américaines a beaucoup contribué à développer, dans certains cerveaux féminins d’Europe, l’idée que le but de la vie des maris et des pères devrait être de mettre en relief la personnalité féminine, en lui fournissant toutes les armes de victoire possibles. N’est-il pas juste que l’homme travaille pour parer la femme et la mettre en valeur, en lui permettant de développer ses instincts de coquetterie et d’élégance? En se sacrifiant pour elle, il joue son rôle; elle le sien, en acceptant. Par conséquent, elle ne lui doit de ce chef ni gratitude ni déférence.
Il y a là une déformation, à ce qu’il me semble, dans l’idée primitive du couple. En Europe, et dans les pays latins surtout, la mentalité féminine ne l’a pas subie à ce degré, bien que la femme se figure être le rayon de soleil de la vie de l’homme. Elle le croit trop, pour son malheur. Un spirituel critique italien écrivait récemment: «C’est un rayon de soleil dont nous nous passerions volontiers à certains moments.» La boutade, quoique un peu brutale, renferme un léger fond de vérité. Moralement et intellectuellement, l’homme moderne ne recherche pas la femme autant que celle-ci se l’imagine, justement parce que, en général, il ne tient en estime ni son caractère ni son esprit[15] et qu’il se passe très bien d’elle dans les rapports sociaux.
[15] Voir: «Ce que pensent les hommes des femmes».
La femme doit reconquérir son ancien prestige ou en acquérir un nouveau, mais elle n’y parviendra point en se berçant de fausses illusions sur l’importance de la place qu’elle occupe dans la psychologie de l’homme du XXe siècle. Il vaut mieux pour elle ouvrir les yeux et comprendre qu’il ne lui suffit plus d’être mère pour influencer ses enfants, ni d’être épouse pour inspirer l’amour. La nécessité de mériter la place qu’elle veut occuper, doit peu à peu pénétrer son esprit. Elle se croyait souveraine par droit divin, or ces couronnes-là sont si ébranlées que les plus solides se voient forcées, aujourd’hui, de renoncer aux anciens systèmes et de chercher, contre le flot destructeur envahissant, de nouveaux points d’appui.
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Si les femmes ne trouvent guère d’encouragement chez les hommes, lorsqu’il s’agit du développement de leurs qualités nobles, l’homme, lui aussi, rencontre rarement chez sa compagne une inspiratrice qui le pousse à faire grand. La femme appartient d’instinct à l’école empirique: en toutes choses, elle voit les résultats apparents et pratiques: l’argent, la situation, les honneurs... Tout cela, elle l’apprécie, et elle honore, par conséquent, celui qui sait se les procurer et en faire jouir sa famille. Il est rare qu’elle voie au delà. L’intégralité des caractères l’intéresse peu, en général. Il y a des femmes évidemment qui seraient prêtes à tous les sacrifices, plutôt que de voir leurs maris, leurs fils, leurs frères s’abaisser à un compromis quelconque, mais nous savons tous combien ces consciences délicates sont rares. D’ordinaire les femmes, même honnêtes, préfèrent ne pas regarder de trop près et jouir des bienfaits que le sort leur concède, sans se demander quelle en est la provenance. Cet aveuglement volontaire et intéressé est souvent à la base des catastrophes où sombrent tant de familles.
Tout cela revient à dire que les femmes et les hommes ne donnent que peu de valeur aux âmes les uns des autres. Ils commettront des crimes passionnels,--les homicides et les suicides par amour vont croissant de façon effrayante,--mais ils ne s’intéressent que fort peu à leur existence morale et se méprisent au fond réciproquement.
Quelques femmes, il est vrai, conservent encore d’énormes illusions sur les hommes, et elles vont trop loin dans leur crédulité. Non seulement elles subissent leur influence en tout[16]; elles estiment leur façon de voir supérieure, elles donnent à leur opinion un poids extraordinaire, mais elles refusent de reconnaître leurs faiblesses et leurs vices. Le nombre de ces femmes, crédules jusqu’à la sottise, va décroissant. Cependant, il en existe encore, et leur système les rendrait heureuses, si le bonheur pouvait se trouver hors du réel et être le fruit d’un mirage.
[16] Voir le chapitre: «Ce que pensent les hommes des femmes».
Je ne le crois pas; il me semble qu’en toutes choses la vérité est l’unique remède. La plupart des malentendus qui attristent ou aigrissent les rapports des deux sexes ont leur source, comme je l’ai dit à plusieurs reprises, dans l’incomplète connaissance qu’ils ont l’un de l’autre. S’ils apprenaient à se considérer avant tout comme des êtres sociaux, devant vivre leur propre vie et accomplir leur évolution en dehors des relations sentimentales qui peuvent les unir d’une façon durable ou passagère, ils deviendraient l’un pour l’autre des faiseurs de joies et seraient beaucoup moins souvent qu’aujourd’hui des faiseurs de peines.
Il y a des gens qui vivent comme des brutes, se contentant uniquement des satisfactions matérielles et n’attribuant leur malheur qu’à la privation de ces satisfactions,--_non ragioniam di loro, ma guarda e passa_,--mais ceux qui pensent et sentent, ceux qui ont rêvé au bonheur, savent presque tous, s’ils descendent dans leur cœur et leur conscience, qu’une désillusion d’amour est à la base de ce qu’il y a eu d’incomplet et d’amer dans leur vie. Lorsque cette déception a lieu dans le mariage, les effets en sont plus graves et plus durables, mais toujours, dans n’importe quelle condition, ils sont des artisans de souffrance. Pour la joie ou le malheur, l’influence d’un sexe sur l’autre est immense. Pour le bien et le mal également.
Si l’on enseignait à l’homme, dès l’enfance, à honorer dans la femme certaines qualités intellectuelles et morales, il contribuerait efficacement à leur développement, comme je l’ai dit dans le chapitre précédent, et resterait tout de même libre de porter son amour à celles qui ne les possèdent point. Du reste, pourquoi ces qualités enlaidiraient-elles les jolis visages? Et peut-être, réflexion faite, les hommes seraient-ils satisfaits de les rencontrer dans la mère de leurs enfants. Puisqu’elles contribuent au bien-être domestique, à la dignité de la maison et à cette honorabilité extérieure qui est encore la meilleure politique pour réussir dans le monde.