Faiseurs de peines et faiseurs de joies

Part 11

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Les gens capricieux pratiquent fréquemment une autre façon d’empoisonner les jouissances de leurs semblables. On combine une partie de théâtre, une promenade, une course, un voyage; à la dernière minute, un des membres de la famille ou du groupe déclare qu’il n’ira pas, sans qu’aucune raison valable justifie ce changement d’intention. Il a simplement changé d’idée, et gâte, sans scrupule, le plaisir des autres, oubliant que lui-même avait imposé ses goûts dans l’organisation du projet et que tout avait été combiné pour le satisfaire. Choses sans importance, dira-t-on. Mais non, une joie enlevée aux pauvres créatures humaines, destinées à tant souffrir, est une sorte de vol, en tous cas une cruauté inutile, sans compter que ces procédés désobligeants provoquent dans les cœurs un inévitable sentiment d’irritation.

Mais ne pas causer de peines inutiles, respecter scrupuleusement les quelques joies que la Providence accorde aux hommes, ne suffit pas. Pour accomplir le devoir de fraternité que la foi en un père commun impose aux uns, et que certaines doctrines humanitaires imposent aux autres, une action plus directe est nécessaire: il faut que nous intervenions efficacement dans la vie du prochain et apprenions à devenir pour lui un faiseur de joies.

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Avez-vous connu des faiseurs de joies? Pour mon compte j’en ai rencontré quelques-uns, et je crois fermement que la continuation du genre humain leur est due. Sans les sourires qu’ils provoquent, les chants qu’ils font éclore sur les lèvres, les rayonnements qu’ils amènent sur les visages, le soleil, depuis longtemps, aurait cessé de luire sur un monde continuellement maussade et triste, la terre se serait refroidie et le dernier homme aurait expiré en grelottant. Eux seuls nous ont sauvés et nous sauvent encore. Heureusement ils sont plus nombreux que les justes dont l’Éternel exigeait l’existence dans Sodome et Gomorrhe, pour épargner à ces deux villes iniques la pluie de feu qu’il leur réservait.

Parmi les faiseurs de joies, il y en a d’instinctifs et de volontaires. Lorsque les deux forces de l’instinct et de la volonté se combinent dans une même personne, le résultat est glorieux et bienfaisant. Ceux qui appartiennent à la première catégorie sont les gens les plus agréables et les plus sympathiques du monde, ils exercent une attraction presque universelle, on se groupe autour d’eux, on se sent moins malheureux en leur présence, ils redonnent l’espoir, en tous cas ils provoquent une sensation de bien-être et de plaisir qui réconforte le cœur et le délivre momentanément de ses fardeaux les plus lourds.

Mais les joies que procurent les simples instinctifs ne sont pas toujours bien choisies; ils satisfont parfois des désirs dangereux, des aspirations dont le résultat final est souvent le trouble et l’angoisse. Pour donner le bonheur, ils mettent de côté les scrupules gênants. Aimer à rendre heureux représente parfois, pour ceux que ce désir étreint, une tentation suprême et redoutable. Ce point particulier pourrait être développé largement, mais ce serait entrer sur un terrain qui n’est pas celui de ce livre. Je ne fais pas uniquement allusion, ici, aux faiblesses passionnelles que le désir de voir nos semblables contents nous pousse peut-être à considérer avec trop d’indulgence, mais à toute la série des concessions et des compromis qu’on est tenté de faire, pour assurer les joies de ceux qu’on aime.

Les purs instinctifs sont donc à craindre, même dans la catégorie bénie des faiseurs de joies. Cependant, on ne peut s’empêcher de croire qu’il leur sera beaucoup pardonné, même s’ils ont beaucoup erré, car, sous leurs faiblesses et leurs fautes se cache un chaleureux élan de fraternité, un ardent désir d’essuyer les larmes qui mouillent les visages humains et de ramener le sourire sur les lèvres qui l’avaient désappris.

Après les instinctifs, viennent les faiseurs de joies par bonne volonté. Ce ne sont pas les plus charmants, mais ce sont les plus admirables. Souvent, ils ont à lutter contre leur propre nature, qui est violente, impatiente, irritable, et qu’il faut vaincre constamment pour l’amener à la douceur, à l’enjouement, à l’indulgence. Parfois on sent l’effort sous leurs bonnes paroles, sous leur sourire encourageant, sous les services qu’ils rendent. Mais ils ont, plus que les instinctifs, le sens de la mesure, l’art de distinguer les fausses joies des vraies, et ils ne tombent pas dans les complaisances dangereuses.

La troisième catégorie, celle des êtres privilégiés qui, étant créés pour donner le bonheur aux autres, ajoutent à l’instinct la bonne volonté raisonnée, constitue ce que l’humanité offre de plus parfait et de meilleur. Quand on les rencontre, une lumière et une chaleur pénètrent les cœurs. Souvent, ces faiseurs de joies se bornent à frôler nos âmes; ils ne peuvent ni changer, ni déterminer notre destinée, mais ils nous aident à la supporter. Un regard, un sourire, une main pressée au moment opportun suffisent parfois à relever les courages. La sympathie de la pensée est aussi une arme puissante, elle enveloppe et réchauffe; silencieuse, on la sent davantage, car les mots gâtent presque tout.

Lorsque ces échanges subtils ont lieu entre personnes dont les vies sont unies par les liens de la famille, de l’amitié, de l’amour, leur influence est plus considérable encore sur le bonheur, car alors les conditions même de l’existence peuvent être transformées. Avoir près de soi quelqu’un qui se préoccupe de vous donner de la joie, qui vous accueille toujours avec un sourire heureux, qui est prêt à sympathiser à vos ennuis et à vos douleurs, à se réjouir de vos succès, à réveiller vos espérances, dont les façons sont enjouées et les pensées vaillantes, c’est déjà le bonheur. Que de fois, au contraire, on tremble en pensant à la manière dont sera reçue, par les siens, la nouvelle d’un insuccès personnel, car on sait qu’au lieu d’en alléger le poids, ils le feront peser plus lourdement sur nos épaules.

Il est difficile de rencontrer chez un seul être, l’ensemble de force, de douceur et d’optimisme dont je viens de parler, mais combien pourraient, du moins, sur quelques points, répandre un peu de joie autour d’eux, redonner du courage à ceux qui en manquent, rendre la foi en eux-mêmes à ceux qui l’ont perdue, dire le mot qui relève les cœurs abattus et fait passer sur eux une lueur, même passagère, de contentement. Telle phrase élogieuse et douce produit l’effet d’une rosée bienfaisante. Je n’entends point, par là, préconiser le système de la flatterie habile; basé sur le mensonge, il déprave les âmes qui le pratiquent et celles sur lesquelles il s’exerce. Mais, pour dire des choses agréables, il n’est pas toujours nécessaire de mentir, car presque chaque créature humaine a quelques qualités physiques, morales ou intellectuelles qu’on peut relever sans fausseté; il s’agit de savoir les découvrir, et de joindre à l’esprit d’observation un peu de bienveillance et de pitié. C’est là un sujet sur lequel je reviendrai[19].

[19] Voir le chapitre: «Les consolatrices».

Dans l’ordre matériel également, les faiseurs de joie ont un large champ sur lequel ils peuvent s’exercer. Si l’on tendait plus fréquemment la main au prochain, lui offrant l’aide fraternelle qui peut remettre un homme à flot, sans qu’on ait à faire d’autre sacrifice que ceux d’un effort persévérant et d’une bonne volonté inlassable, il y aurait moins de larmes en ce monde et moins de cœurs aigris où l’image de Dieu s’est effacée.

Les petites attentions sont également des sources de joies auxquelles on ne pense pas assez. La trame de la vie est au fond faite de petites choses, et le charme d’une pensée amicale ou gracieuse, se révélant dans les menus faits de l’existence quotidienne, s’exerce puissant et doux. Les femmes modernes, trop affairées, ont désappris cet art. J’en connais cependant une dernière représentante. Est-ce durant les rêves ou les insomnies de la nuit que le désir d’être agréable aux autres se transforme dans son cerveau en idées ingénieuses? Mais chaque jour elle invente pour l’un ou l’autre de ses amis quelque attention aimable. Elle étudie leurs goûts et s’efforce de les satisfaire matériellement et moralement. Elle connaît leurs déboires secrets et s’essaye à redonner l’espérance à leurs cœurs. Ses pensées nobles et tendres, ses façons fines et caressantes ont mis un coin d’idéal dans plus d’une vie qui en manquait. Mince et frêle jusqu’à l’invraisemblance, avec des cheveux de neige, nul ne songe à demander son âge, tellement on sent qu’une éternelle jeunesse vit dans son cœur. D’autres ont accompli peut-être des actes héroïques, elle a donné des joies.

L’influence d’une parole de bonté tombant de certaines lèvres ne peut être mesurée. Je me souviens d’un homme modeste, timide, un peu singulier d’aspect et de manières qui, chaque dimanche, avait l’habitude de se rendre dans une maison où le chef de famille,--homme supérieur et de haute situation--lui disait bonsoir avec bienveillance, en s’informant de sa santé. Ces simples paroles, toujours les mêmes, avaient un tel prix pour cet être solitaire que, lorsque celui qui les prononçait fut mort, le malheureux ne put supporter de vivre dans la ville où il l’avait connu, et, quittant l’emploi qui le faisait vivre, alla, à son tour, mourir de chagrin dans un coin ignoré.

On pourrait multiplier ces exemples de l’influence involontaire que les hommes possèdent les uns sur les autres. J’en parlerai dans un prochain chapitre; en tous cas, il suffit de réfléchir pour se convaincre que, soit dans l’ordre matériel, soit dans l’ordre moral, on néglige trop souvent les occasions de rendre les gens heureux.

Lorsque l’Écriture dit qu’il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des cieux, ces paroles semblent injustes, exagérées et dures. La richesse serait-elle donc une malédiction? Elle représente, au contraire, un immense privilège, puisqu’elle offre l’occasion de donner tant de joies aux autres. Ne pas les donner, voilà le crime. Elle permet, non seulement de faire l’aumône, de vêtir le nu et de secourir l’affamé, mais d’embellir et de faciliter la vie de ceux pour lesquels les moindres douceurs de l’existence ne s’obtiennent qu’au prix d’un effort souvent rude et pénible.

Il n’est pas du reste besoin d’être riche pour essayer de développer, en soi et chez les autres, les éléments de la joie. L’une de ses sources les plus profondes est un sentiment que notre époque néglige, dans sa hâte de vivre, et qui renferme pourtant des puissances bien grandes de plaisir et de consolation. Je veux parler de l’amitié.

CHAPITRE X

L’AMITIÉ

Sans vertu, l’amitié ne peut exister, et, sauf la vertu, rien n’est supérieur à l’amitié.

CICÉRON.

Le plus beau présent qui ait été fait aux hommes après la sagesse, c’est l’amitié.

LA ROCHEFOUCAULD.

Jamais on n’a autant abusé du mot et jamais, peut-être, on n’a été aussi loin de la chose! Entendez parler les hommes et les femmes d’aujourd’hui, ils se servent du mot amitié avec une facilité extrême. Tous ceux qui ont, avec eux, des relations mondaines fréquentes ou des rapports d’affaires, sont désignés sous ce nom.

L’habitude est si généralisée que, tout en reconnaissant son absurdité, chacun participe à l’abus de cette appellation. Or, elle devrait être réservée au nombre restreint des êtres auxquels nous lient ces affinités secrètes qui, tout en n’étant pas l’amour, exercent sur la vie intérieure une si décisive influence.

Le camarade, le compagnon, le confrère, le collègue sont devenus des amis, justement peut-être parce que l’ami vrai commence à manquer un peu partout. Le snobisme a eu une large part dans cette application exagérée du mot amitié, car il est agréable à beaucoup de gens de désigner sous le nom d’amis, de simples connaissances dont la situation flatte leur vanité. Ils laissent tomber négligemment dans le cours d’une conversation: M. X., mon ami! Mme Z., une bonne amie à moi. Et si les X. et les Z. les entendaient, ils seraient fort surpris, sans doute, d’appartenir à l’intimité de gens qu’ils connaissent souvent très peu. Mais, la plupart du temps, ils n’en sont pas avertis, et l’effet est produit.

Il en a du reste été de même à toutes les époques: la célébrité et la puissance ont exercé, à travers les siècles, un attrait singulier sur les âmes. On met dans la bouche du pape Pie II (Enea Piccolomini) le quatrain suivant:

Quando mi chiamavo Enea Nessun mi conoscea; Ora che sono Pio, Tutti mi voglion zio!

«Rien de nouveau sous le soleil», disait l’Ecclésiaste, fils de Salomon. C’est vrai, mais il y a, suivant les périodes, des tendances qui s’accentuent ou diminuent, des façons différentes de concevoir la vie et de sentir les choses. La nôtre est celle de la vulgarisation générale; tous les penseurs modernes l’ont constaté. Dans l’industrie, même artistique, les productions belles et rares sont immédiatement imitées de façon laide et ordinaire. Le dessin d’une étoffe à quarante francs le mètre sert également pour les étoffes à vingt sous. Les tableaux eux-mêmes ne sont pas respectés: l’oléographie a réussi à rendre odieux ceux qu’elle reproduit. Les boîtes à musique et le phonographe rendent le même service à la musique et au chant.

Heureusement la création échappe à cet abâtardissement général de toutes choses; si elle était livrée aux mains de l’homme, qu’en ferait-il? Partout où il peut la défigurer ou la souiller, il n’y manque pas, comme si le disgracieux et le médiocre étaient son idéal. Au point de vue utilitaire, il en tire ce qu’il peut, et nous devons à ses efforts en ce sens les commodités de la vie moderne. Mais quant au beau, au noble, au grand, il n’en a souci. Ce beau, ce noble, ce grand, s’il le rencontre sur sa route, il s’empresse de le réduire en fractions, pour que son emploi se généralise. A la base de cette vulgarisation et de ce morcellement, on trouve l’utopie égalitaire[20].

[20] Voir le chapitre: «Égalité».

Ce qui se passe dans le monde matériel se reflète dans l’ordre des sentiments. Le nombre des connaissances banales que chacun possède s’est élargi de façon prodigieuse par l’extériorisation de l’existence et par les voyages. Si l’on pouvait établir un travail de statistique sur le nombre des relations qu’un homme possédait il y a cent et même cinquante ans et celles qu’il a aujourd’hui, la différence serait énorme. Et chacun tend encore à élargir son cercle: les ambitieux avec discernement, les imbéciles à l’aveuglette, sans que la sympathie ou l’intérêt les guide. J’entendais une femme dire avec orgueil: «J’ai deux mille visites à faire dans l’hiver.» Et elle en tirait vanité devant ses amies plus modestes qui n’avaient qu’un millier de noms inscrits sur leur carnet.

Peut-on rien voir de plus sot au monde que cette soif d’augmenter sans cesse les coups de chapeau qu’on donne? Que de lest inutile, dans ces interminables listes qui ne laissent plus place à une heure d’intimité intelligente ou affectueuse! A force de passer perpétuellement de salon en salon, certaines personnes ont une conversation aussi plate qu’une pierre qui aurait trop roulé. Pas de saillie, pas d’angle, pas de forme même! Des gens pareils n’ont que faire de l’amitié; ils se contentent de camarades indifférents et sans cesse renouvelables.

Aux mondains à outrance--ces forçats du plaisir--il faut des compagnons de chaîne avec lesquels ils puissent danser partout la grande farandole internationale. Tout ce qui demande un peu de réflexion, de patience et de soins leur paraît ennuyeux, agaçant... Avoir à s’occuper d’un ami, rentre dans la catégorie des corvées.

Dans la plupart des rapports sociaux, il suffit amplement d’échanger quelques bavardages, ou de se livrer ensemble à des sports de genres divers; toute liaison plus intime, en dehors des relations passionnelles, semble à beaucoup de gens de l’exagération sentimentale, à peine pardonnable chez des pensionnaires qui, en attendant le mariage, déversent le trop plein de leur cœur sur quelques compagnes d’études, ou chez des lycéens ignorants de la vie qui ont pris Cicéron au sérieux. Plus tard, devenus des hommes et des femmes, ceux-ci apprendront à ne donner du poids qu’à leurs plaisirs et à leurs intérêts, et riront de leur naïveté d’antan.

Ce dédain de l’amitié se retrouve chez de très honnêtes personnes qui ont l’esprit pratique. Elles admettent qu’il est utile d’avoir des relations. Quant aux sentiments d’affection pour des personnes auxquelles ne les lie aucun intérêt commun, c’est vraiment du superflu à leurs yeux. Pour occuper leur cœur, leurs enfants et leurs maris, sans compter les autres membres de la famille, suffisent amplement. Pour se distraire, un cercle nombreux de connaissances est plus utile et plus varié.

Tout le monde ne s’exprime pas avec la même sincérité un peu brutale, mais cette façon de penser est commune à beaucoup de gens. C’est souvent égoïsme et médiocrité; c’est aussi, chez certaines natures généreuses, besoin de se répandre, d’être _tout à tous_, comme le recommande saint Paul, et peur de se concentrer dans les sentiments exclusifs. Il me semble que la conciliation est possible, qu’il y a place dans la vie pour quelques amitiés intimes et profondes, sans que la sympathie envers les déshérités qui ont besoin de nous en soit diminuée.

Ceux qui ne comprennent pas l’amitié, ne la ressentent pas, ne l’inspirent pas, sont des pauvres dans l’ordre moral. Ils pourront obtenir toutes les satisfactions de l’amour-propre, toutes les joies de l’amour; quelque chose manquera à leur richesse, puisque le seul sentiment désintéressé que l’homme puisse ressentir est étranger à leur cœur et qu’ils ignorent les joies rares dont il est la source.

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L’antiquité a compris et pratiqué l’amitié mieux que ne l’a fait le christianisme; depuis l’avènement de celui-ci c’est l’amour qui a pris sa place. La femme ayant été relevée moralement par l’Évangile, l’homme a pu sentir pour elle une affection élevée et en faire la confidente de ses pensées. En Grèce, où elle n’était considérée que comme un instrument de volupté, toutes les forces du cœur des héros et des philosophes étaient nécessairement tournées vers l’amitié. La légende grecque, en effet, n’est qu’un hymne à ce sentiment, auquel on dressait des autels à Athènes et à Rome.

Les Grecs représentaient l’amitié sous la figure d’une jeune fille, la tête nue, une main posée sur son cœur, l’autre appuyée sur un ormeau frappé par la foudre, autour duquel s’enlaçait une vigne chargée de grappes. Sa robe était soigneusement agrafée et son attitude chaste. La conception des Romains était plus compliquée et plus moderne. La gorge à moitié nue, la tête couronnée de myrthe et de fleurs de grenadiers, la jeune fille tenait dans sa main deux cœurs enchaînés, et la frange de sa tunique portait ces mots: _la mort et la vie_. Sur son front on lisait: _hiver et été_, et, de la main droite, elle montrait son côté gauche, ouvert jusqu’au cœur, sur lequel était écrit: _De près et de loin_.

Tout le monde connaît les grands exemples d’amitié fournis par l’antiquité; il est inutile de les énumérer ici, tellement ils sont passés dans le langage courant. Le traité de Cicéron donne la mesure de ce que les anciens entendaient par cette affection sacrée, qui demande des âmes fortes, calmes et surtout indépendantes. Les snobs et les neurasthéniques d’aujourd’hui sont évidemment incapables de la ressentir. Ce sentiment, que Pythagore a appelé _l’égalité de l’harmonie_, n’a plus d’autels, tellement nos contemporains ont peur, en se donnant, d’être dupes l’un de l’autre. Au XVIe siècle, il était plus en honneur, et Montaigne disait, en parlant de La Boëtie, ces paroles touchantes: «Si l’on me presse d’expliquer pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne peut s’exprimer qu’en répondant: parce que c’était lui, parce que c’était moi!» Voltaire lui-même appelait l’amitié un mariage de l’âme entre deux hommes vertueux.

Un grand but poursuivi, des sacrifices accomplis en commun sont un terrain favorable à l’éclosion de ce sentiment: ainsi les martyrs du Risorgimento italien, poursuivis, persécutés, n’échappant à la prison et à la mort que par l’exil, connurent les fortes amitiés. Il y eut celle de Gœthe et d’Eckermann, et, de nos jours, la publication de la correspondance de Renan avec Berthelot, de Gambetta avec Spuller, prouve que la seconde moitié du XIXe siècle en a encore produit quelques-unes. Ce sentiment équivaut à des lettres de noblesse intellectuelle et morale, car un bon cœur ne suffit pas, il faut y joindre la supériorité de l’esprit. Mais, sans l’aide de la sensibilité, les rapports restent arides et durs et se brisent au premier choc, comme du bois trop sec. Quand je rencontre deux personnes éprouvant réciproquement l’une de ces amitiés qui ont su braver le temps et l’absence, et chez lesquelles le besoin de la confiance et des communications intimes de l’esprit est demeuré vivant et impérieux, je m’incline, comprenant que je me trouve en présence d’êtres auxquels les dieux ont accordé des privilèges rares.

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Sainte-Beuve a dit que les amitiés humaines étaient bien petites, si Dieu ne s’y mêlait. En effet, sans la croyance au divin sous une forme quelconque, il est difficile qu’elles naissent et subsistent.

L’amour ardent de la patrie, l’attachement à une idée généreuse, le culte de la vertu tel que le comprenaient les anciens, peuvent remplacer la foi en Dieu comme lien entre deux âmes; mais, ces formes de l’idéal, que sont-elles, sinon une religion sans dogmes derrière laquelle Dieu se cache? La première condition pour connaître les amitiés fortes est donc la foi dans le divin et le respect de l’âme humaine.

Les cœurs bas et médiocres ne peuvent ressentir ces affections sérieuses et désintéressées, car comment consentiraient-ils à aimer chez autrui les vulgarités qui remplissent leur propre âme? Les natures supérieures savent discerner les lacunes et les ombres des caractères, sans perdre pour cela leur foi dans la nature humaine, et, sous les cendres, ils cherchent l’étincelle qui brûle encore. Mais les gens médiocres ne distinguent pas. Ce qu’il peut y avoir de noble et de généreux dans les autres cœurs leur échappe, et si un éclair le leur montre, vite ils se couvrent les yeux, car cette vue prolongée leur donnerait la perception désagréable de leur infériorité.

Pour aspirer, non au simulacre de l’amitié, mais à sa réalité élevée et profonde, une certaine distinction mentale et morale est donc indispensable. Cependant, beaucoup de personnes intelligentes et honorables sont incapables de la ressentir. Les unes par scepticisme ou pauvreté de nature; d’autres par égoïsme; plusieurs par cette timidité qui scelle les lèvres et rend impossible toute expansion. Hamilton a écrit: «J’ai renoncé à l’amitié de deux hommes; l’un parce qu’il ne m’a jamais parlé de lui; l’autre parce qu’il ne m’a jamais parlé de moi.» Deux mauvais symptômes, en effet! Lorsqu’un seul des amis s’épanche, l’amitié est trop unilatérale et porte en elle-même un germe de destruction. D’où vient ce silence d’une des deux parties? D’un manque de confiance ou de ce qu’elle doute de l’intérêt de l’autre pour ce qui la concerne? Une réserve absolue est l’indice d’une lacune dans l’amitié qui, à l’inverse de l’amour, a besoin, pour subsister, d’un certain équilibre.