Fables de La Fontaine

Part 9

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III

LE PETIT POISSON ET LE PÊCHEUR.

Petit poisson deviendra grand, Pourvu que Dieu lui prête vie; Mais le lâcher en attendant, Je tiens pour moi que c'est folie: Car de le rattraper il n'est pas trop certain.

Un carpeau, qui n'étoit encore que fretin, Fut pris par un pêcheur au bord d'une rivière. Tout fait nombre, dit l'homme en voyant son butin; Voilà commencement de chère et de festin; Mettons-le en notre gibecière. Le pauvre carpillon lui dit en sa manière: Que ferez-vous de moi? je ne saurois fournir Au plus qu'une demi-bouchée. Laissez-moi carpe devenir; Je serai par vous repêchée; Quelque gros partisan m'achètera bien cher: Au lieu qu'il vous en faut chercher Peut-être encor cent de ma taille Pour faire un plat: quel plat! croyez-moi, rien qui vaille.-- Rien qui vaille! eh bien! soit, repartit le pêcheur: Poisson, mon bel ami, qui faites le prêcheur, Vous irez dans la poêle; et vous avez beau dire, Dès ce soir on vous fera frire.

Un Tiens vaut, ce dit-on, mieux que deux Tu l'auras: L'un est sûr, l'autre ne l'est pas.

IV

LES OREILLES DU LIÈVRE.

Un animal cornu blessa de quelques coups Le lion, qui, plein de courroux, Pour ne plus tomber en la peine, Bannit des lieux de son domaine Toute bête portant des cornes à son front. Chèvres, béliers, taureaux, aussitôt délogèrent; Daims et cerfs de climat changèrent: Chacun à s'en aller fut prompt. Un lièvre, apercevant l'ombre de ses oreilles, Craignit que quelque inquisiteur N'allât interpréter à cornes leur longueur, Ne les soutînt en tout à des cornes pareilles. Adieu, voisin grillon, dit-il; je pars d'ici: Mes oreilles enfin seroient cornes aussi; Et quand je les aurois plus courtes qu'une autruche Je craindrois même encor. Le grillon repartit: Cornes cela! vous me prenez pour cruche! Ce sont oreilles que Dieu fit. On les fera passer pour cornes, Dit l'animal craintif, et cornes de licornes. J'aurai beau protester; mon dire et mes raisons Iront aux Petites-Maisons.

V

LE RENARD AYANT LA QUEUE COUPÉE.

Un vieux renard, mais des plus fins, Grand croqueur de poulets, grand preneur de lapins, Sentant son renard d'une lieue, Fut enfin au piége attrapé. Par grand hasard en étant échappé, Non pas franc, car pour gage il y laissa sa queue; S'étant, dis-je, sauvé sans queue et tout honteux, Pour avoir des pareils (comme il étoit habile), Un jour que les renards tenoient conseil entre eux: Que faisons-nous, dit-il, de ce poids inutile, Et qui va balayant tous les sentiers fangeux? Que nous sert cette queue? Il faut qu'on se la coupe: Si l'on me croit, chacun s'y résoudra.-- Votre avis est fort bon, dit quelqu'un de la troupe; Mais tournez-vous, de grâce, et l'on vous répondra. A ces mots il se fit une telle huée, Que le pauvre écourté ne put être entendu. Prétendre ôter la queue eût été temps perdu: La mode en fut continuée.

VI

LA VIEILLE ET LES DEUX SERVANTES.

Il étoit une vieille ayant deux chambrières: Elles filoient si bien que les sœurs filandières[37] Ne faisoient que brouiller au prix de celles-ci. La vieille n'avoit point de plus pressant souci Que de distribuer aux servantes leur tâche. Dès que Téthys chassoit Phébus aux crins dorés, Tourets entroient en jeu, fuseaux étoient tirés; Deçà, delà, vous en aurez. Point de cesse, point de relâche. Dès que l'Aurore, dis-je, en son char remontoit, Un misérable coq à point nommé chantoit; Aussitôt notre vieille, encor plus misérable, S'affubloit d'un jupon crasseux et détestable, Allumoit une lampe, et couroit droit au lit Où, de tout leur pouvoir, de tout leur appétit, Dormoient les deux pauvres servantes. L'une entr'ouvroit un œil, l'autre étendoit un bras, Et toutes deux, très-mal contentes, Disoient entre leurs dents: Maudit coq, tu mourras! Comme elles l'avoient dit, la bête fut grippée: Le réveille-matin eut la gorge coupée. Ce meurtre n'amenda nullement leur marché: Notre couple, au contraire, à peine étoit couché, Que la vieille, craignant de laisser passer l'heure, Couroit comme un lutin par toute sa demeure.

C'est ainsi que, le plus souvent, Quand on pense sortir d'une mauvaise affaire, On s'enfonce encor plus avant; Témoin ce couple et son salaire. La vieille, au lieu du coq, les fit tomber par là De Charybde en Scylla.

[37] Les trois Parques.

VII

LE SATYRE ET LE PASSANT.

Au fond d'un antre sauvage Un satyre et ses enfants Alloient manger leur potage, Et prendre l'écuelle aux dents.

On les eût vus sur la mousse, Lui, sa femme et maint petit: Ils n'avoient tapis ni housse, Mais tous fort bon appétit.

Pour se sauver de la pluie, Entre un passant morfondu. Au brouet on le convie: Il n'étoit pas attendu.

Son hôte n'eut pas la peine De le semondre deux fois. D'abord avec son haleine Il se réchauffe les doigts;

Puis sur le mets qu'on lui donne, Délicat, il souffle aussi. Le satyre s'en étonne: Notre hôte, à quoi bon ceci?--

L'un refroidit mon potage, L'autre réchauffe ma main.-- Vous pouvez, dit le sauvage, Reprendre votre chemin.

Ne plaise aux dieux que je couche Avec vous sous même toit! Arrière ceux dont la bouche Souffle le chaud et le froid!

VIII

LE CHEVAL ET LE LOUP.

Un certain loup, dans la saison Que les tièdes zéphyrs ont l'herbe rajeunie, Et que les animaux quittent tous la maison Pour s'en aller chercher leur vie; Un loup, dis-je, au sortir des rigueurs de l'hiver, Aperçut un cheval qu'on avoit mis au vert. Je laisse à penser quelle joie. Bonne chasse, dit-il, qui l'auroit à son croc! Eh! que n'es-tu mouton! car tu me serois hoc[38]; Au lieu qu'il faut ruser pour avoir cette proie. Rusons donc. Ainsi dit, il vient à pas comptés; Se dit écolier d'Hippocrate; Qu'il connoît les vertus et les propriétés De tous les simples de ces prés; Qu'il sait guérir, sans qu'il se flatte, Toutes sortes de maux. Si dom coursier vouloit Ne point celer sa maladie, Lui loup, gratis, le guériroit; Car le voir en cette prairie Paître ainsi, sans être lié, Témoignoit quelque mal, selon la médecine. J'ai, dit la bête chevaline, Un apostume sous le pied. Mon fils, dit le docteur, il n'est point de partie Susceptible de tant de maux. J'ai l'honneur de servir nosseigneurs les chevaux, Et fais aussi la chirurgie. Mon galant ne songeoit qu'à bien prendre son temps, Afin de happer son malade. L'autre, qui s'en doutoit, lui lâche une ruade Qui vous lui met en marmelade Les mandibules et les dents. C'est bien fait, dit le loup en soi-même, fort triste; Chacun à son métier doit toujours s'attacher. Tu veux faire ici l'arboriste[39], Et ne fus jamais que boucher.

[38] Tu me serois assuré. Cette expression vient du jeu de cartes appelé _hoc_.

[39] On disait alors _arboriste_ comme _herboriste_.

IX

LE LABOUREUR ET SES ENFANTS.

Travaillez, prenez de la peine; C'est le fonds qui manque le moins.

Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine, Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins. Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l'héritage Que nous ont laissé nos parents: Un trésor est caché dedans. Je ne sais pas l'endroit; mais un peu de courage Vous le fera trouver: vous en viendrez à bout. Remuez votre champ dès qu'on aura fait l'oût: Creusez, fouillez, bêchez; ne laissez nulle place Où la main ne passe et repasse. Le père mort, les fils vous retournent le champ, Deçà, delà, partout; si bien qu'au bout de l'an Il en rapporta davantage. D'argent, point de caché. Mais le père fut sage De leur montrer, avant sa mort, Que le travail est un trésor.

X

LA MONTAGNE QUI ACCOUCHE.

Une montagne en mal d'enfant Jetoit une clameur si haute Que chacun, au bruit accourant, Crut qu'elle accoucheroit sans faute D'une cité plus grosse que Paris: Elle accoucha d'une souris.

Quand je songe à cette fable, Dont le récit est menteur Et le sens est véritable, Je me figure un auteur Qui dit: Je chanterai la guerre Que firent les Titans au maître du tonnerre. C'est promettre beaucoup: mais qu'en sort-il souvent? Du vent.

XI

LA FORTUNE ET LE JEUNE ENFANT.

Sur le bord d'un puits très-profond Dormoit, étendu de son long, Un enfant alors dans ses classes. Tout est aux écoliers couchette et matelas. Un honnête homme, en pareil cas, Auroit fait un saut de vingt brasses. Près de là tout heureusement La Fortune passa, l'éveilla doucement, Lui disant: Mon mignon, je vous sauve la vie; Soyez une autre fois plus sage, je vous prie. Si vous fussiez tombé, l'on s'en fût pris à moi; Cependant c'étoit votre faute. Je vous demande, en bonne foi, Si cette imprudence si haute Provient de mon caprice. Elle part à ces mots.

Pour moi, j'approuve son propos. Il n'arrive rien dans le monde Qu'il ne faille qu'elle en réponde: Nous la faisons de tous écots; Elle est prise à garant de toutes aventures. Est-on sot, étourdi, prend-on mal ses mesures, On pense en être quitte en accusant son sort: Bref, la Fortune a toujours tort.

XII

LES MÉDECINS.

Le médecin Tant-pis alloit voir un malade Que visitoit aussi son confrère Tant-mieux. Ce dernier espéroit, quoique son camarade Soutînt que le gisant iroit voir ses aïeux. Tous deux s'étant trouvés différents pour la cure, Leur malade paya le tribut à nature, Après qu'en ses conseils Tant-pis eut été cru. Ils triomphoient encor sur cette maladie. L'un disoit: Il est mort, je l'avois bien prévu.-- S'il m'eût cru, disoit l'autre, il seroit plein de vie.

XIII

LA POULE AUX ŒUFS D'OR.

L'avarice perd tout en voulant tout gagner. Je ne veux, pour le témoigner, Que celui dont la poule, à ce que dit la fable, Pondoit tous les jours un œuf d'or. Il crut que dans son corps elle avoit un trésor; Il la tua, l'ouvrit, et la trouva semblable A celles dont les œufs ne lui rapportoient rien, S'étant lui-même ôté le plus beau de son bien. Belle leçon pour les gens chiches! Pendant ces derniers temps, combien en a-t-on vus Qui du soir au matin sont pauvres devenus, Pour vouloir trop tôt être riches!

XIV

L'ANE PORTANT DES RELIQUES.

Un baudet chargé de reliques S'imagina qu'on l'adoroit: Dans ce penser il se carroit, Recevant comme siens l'encens et les cantiques. Quelqu'un vit l'erreur, et lui dit: Maître baudet, ôtez-vous de l'esprit Une vanité si folle; Ce n'est pas vous, c'est l'idole A qui cet honneur se rend, Et que la gloire en est due. D'un magistrat ignorant C'est la robe qu'on salue.

XV

LE CERF ET LA VIGNE.

Un cerf, à la faveur d'une vigne fort haute, Et telle qu'on en voit en de certains climats, S'étant mis à couvert et sauvé du trépas, Les veneurs, pour ce coup, croyoient leurs chiens en faute; Ils les rappellent donc. Le cerf, hors de danger, Broute sa bienfaitrice: ingratitude extrême! On l'entend, on retourne, on le fait déloger: Il vient mourir en ce lieu même.

J'ai mérité, dit-il, ce juste châtiment. Profitez-en, ingrats. Il tombe en ce moment. La meute en fait curée: il lui fut inutile De pleurer aux veneurs à sa mort arrivés.

Vraie image de ceux qui profanent l'asile Qui les a conservés.

XVI

LE SERPENT ET LA LIME.

On conte qu'un serpent, voisin d'un horloger (C'étoit pour l'horloger un mauvais voisinage), Entra dans sa boutique, et, cherchant à manger, N'y rencontra pour tout potage Qu'une lime d'acier, qu'il se mit à ronger. Cette lime lui dit, sans se mettre en colère: Pauvre ignorant! eh! que prétends-tu faire? Tu te prends à plus dur que toi, Petit serpent à tête folle: Plutôt que d'emporter de moi Seulement le quart d'une obole, Tu te romprois toutes les dents. Je ne crains que celles du Temps.

Ceci s'adresse à vous, esprits du dernier ordre, Qui, n'étant bons à rien, cherchez surtout à mordre. Vous vous tourmentez vainement. Croyez-vous que vos dents impriment leurs outrages Sur tant de beaux ouvrages? Ils sont pour vous d'airain, d'acier, de diamant.

XVII

LE LIÈVRE ET LA PERDRIX.

Il ne se faut jamais moquer des misérables: Car qui peut s'assurer d'être toujours heureux? Le sage Ésope dans ses fables Nous en donne un exemple ou deux. Celui qu'en ces vers je propose, Et les siens, ce sont même chose.

Le lièvre et la perdrix, concitoyens d'un champ, Vivoient dans un état, ce semble, assez tranquille, Quand une meute s'approchant Oblige le premier à chercher un asile: Il s'enfuit dans son fort, met les chiens en défaut, Sans même en excepter Brifaut. Enfin il se trahit lui-même Par les esprits sortants de son corps échauffé. Miraut, sur leur odeur ayant philosophé, Conclut que c'est son lièvre, et d'une ardeur extrême Il le pousse; et Rustaut, qui n'a jamais menti, Dit que le lièvre est reparti. Le pauvre malheureux vient mourir à son gîte. La perdrix le raille, et lui dit: Tu te vantois d'être si vite! Qu'as-tu fait de tes pieds? Au moment qu'elle rit, Son tour vient, on la trouve. Elle croit que ses ailes La sauront garantir à toute extrémité; Mais la pauvrette avoit compté Sans l'autour aux serres cruelles.

XVIII

L'AIGLE ET LE HIBOU.

L'aigle et le chat-huant leurs querelles cessèrent, Et firent tant qu'ils s'embrassèrent. L'un jura foi de roi, l'autre foi de hibou, Qu'ils ne se goberoient leurs petits peu ni prou. Connoissez-vous les miens? dit l'oiseau de Minerve. Non, dit l'aigle. Tant pis, reprit le triste oiseau: Je crains en ce cas pour leur peau; C'est hasard si je les conserve. Comme vous êtes roi, vous ne considérez Qui ni quoi: rois et dieux mettent, quoi qu'on leur die, Tout en même catégorie. Adieu mes nourrissons, si vous les rencontrez. Peignez-les-moi, dit l'aigle, ou bien me les montrez; Je n'y toucherai de ma vie. Le hibou repartit: Mes petits sont mignons, Beaux, bien faits et jolis sur tous leurs compagnons: Vous les reconnoîtrez sans peine à cette marque. N'allez pas l'oublier; retenez-la si bien Que chez moi la maudite Parque N'entre point par votre moyen. Il avint qu'au hibou Dieu donna géniture; De façon qu'un beau soir qu'il étoit en pâture, Notre aigle aperçut, d'aventure, Dans les coins d'une roche dure, Ou dans le trou d'une masure (Je ne sais pas lequel des deux), De petits monstres fort hideux, Rechignés, un air triste, une voix de Mégère. Ces enfants ne sont pas, dit l'aigle, à notre ami; Croquons-les. Le galant n'en fit pas à demi; Ses repas ne sont point repas à la légère. Le hibou, de retour, ne trouve que les pieds De ses chers nourrissons, hélas! pour toute chose. Il se plaint; et les dieux sont par lui suppliés De punir le brigand qui de son deuil est cause. Quelqu'un lui dit alors: N'en accuse que toi, Ou plutôt la commune loi Qui veut qu'on trouve son semblable Beau, bien fait et sur tous aimable. Tu fis de tes enfants à l'aigle ce portrait: En avoient-ils le moindre trait?

XIX

LE LION S'EN ALLANT EN GUERRE.

Le lion dans sa tête avoit une entreprise. Il tint conseil de guerre, envoya ses prévôts, Fit avertir les animaux. Tous furent du dessein, chacun selon sa guise, L'éléphant devoit sur son dos Porter l'attirail nécessaire, Et combattre à son ordinaire; L'ours, s'apprêter pour les assauts; Le renard, ménager de secrètes pratiques; Et le singe, amuser l'ennemi par ses tours. Renvoyez, dit quelqu'un, les ânes, qui sont lourds, Et les lièvres, sujets à des terreurs paniques. Point du tout, dit le roi; je les veux employer: Notre troupe sans eux ne seroit pas complète. L'âne effraiera les gens, nous servant de trompette; Et le lièvre pourra nous servir de courrier.

Le monarque prudent et sage De ses moindres sujets sait tirer quelque usage, Et connoît les divers talents. Il n'est rien d'inutile aux personnes de sens.

XX

L'OURS ET LES DEUX COMPAGNONS.

Deux compagnons, pressés d'argent, A leur voisin fourreur vendirent La peau d'un ours encor vivant, Mais qu'ils tueroient bientôt, du moins à ce qu'ils dirent. C'étoit le roi des ours, au compte de ces gens. Le marchand à sa peau devoit faire fortune; Elle garantiroit des froids les plus cuisants; On en pourroit fourrer plutôt deux robes qu'une. Dindenaut[40] prisoit moins ses moutons qu'eux leur ours: Leur, à leur compte, et non à celui de la bête. S'offrant de la livrer au plus tard dans deux jours, Ils conviennent de prix, et se mettent en quête; Trouvent l'ours qui s'avance, et vient vers eux au trot. Voilà mes gens frappés comme d'un coup de foudre. Le marché ne tint pas; il fallut le résoudre: D'intérêts contre l'ours, on n'en dit pas un mot. L'un des deux compagnons grimpe au faîte d'un arbre; L'autre, plus froid que n'est un marbre, Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent, Ayant quelque part ouï dire Que l'ours s'acharne peu souvent Sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire. Seigneur ours, comme un sot, donna dans ce panneau; Il voit ce corps gisant, le croit privé de vie: Et, de peur de supercherie, Le tourne, le retourne, approche son museau, Flaire aux passages de l'haleine. C'est, dit-il, un cadavre; ôtons-nous, car il sent. A ces mots, l'ours s'en va dans la forêt prochaine. L'un de nos deux marchands de son arbre descend, Court à son compagnon, lui dit que c'est merveille Qu'il n'ait eu seulement que la peur pour tout mal. Eh bien! ajouta-t-il, la peau de l'animal? Mais que t'a-t-il dit à l'oreille? Car il t'approchoit de bien près, Te retournant avec sa serre.-- Il m'a dit qu'il ne faut jamais Vendre la peau de l'ours qu'on ne l'ait mis par terre.

[40] Marchand de moutons, dans Rabelais. _Pantagruel_, liv. IV, ch. VIII.

XXI

L'ANE VÊTU DE LA PEAU DU LION.

De la peau du lion l'âne s'étant vêtu, Étoit craint partout à la ronde; Et, bien qu'animal sans vertu[41], Il faisoit trembler tout le monde. Un petit bout d'oreille échappé par malheur Découvrit la fourbe et l'erreur: Martin fit alors son office.

Ceux qui ne savoient pas la ruse et la malice S'étonnoient de voir que Martin Chassât les lions au moulin. Force gens font du bruit en France Par qui cet apologue est rendu familier. Un équipage cavalier Fait les trois quarts de leur vaillance.

[41] _Virtus_, courage.

FIN DU LIVRE CINQUIÈME.

I

LE PATRE ET LE LION.

Les fables ne sont pas ce qu'elles semblent être; Le plus simple animal nous y tient lieu de maître. Une morale nue apporte de l'ennui: Le conte fait passer le précepte avec lui. En ces sortes de feinte il faut instruire et plaire; Et conter pour conter me semble peu d'affaire. C'est par cette raison qu'égayant leur esprit, Nombre de gens fameux en ce genre ont écrit. Tous ont fui l'ornement et le trop d'étendue; On ne voit point chez eux la parole perdue. Phèdre étoit si succinct, qu'aucuns l'en ont blâmé; Ésope en moins de mots s'est encore exprimé. Mais sur tous certain Grec[42] renchérit, et se pique D'une élégance laconique; Il renferme toujours son conte en quatre vers: Bien ou mal, je le laisse à juger aux experts. Voyons-le avec Ésope en un sujet semblable. L'un amène un chasseur, l'autre un pâtre, en sa fable. J'ai suivi leur projet quant à l'événement, Y cousant en chemin quelque trait seulement. Voici comme, à peu près, Ésope le raconte. Un pâtre, à ses brebis trouvant quelque mécompte, Voulut à toute force attraper le larron. Il s'en va près d'un antre, et tend à l'environ Des lacs à prendre loups, soupçonnant cette engeance. Avant que partir de ces lieux, Si tu fais, disoit-il, ô monarque des dieux, Que le drôle à ces lacs se prenne en ma présence, Et que je goûte ce plaisir, Parmi vingt veaux je veux choisir Le plus gras, et t'en faire offrande! A ces mots, sort de l'antre un lion grand et fort: Le pâtre se tapit, et dit, à demi mort: Que l'homme ne sait guère, hélas! ce qu'il demande! Pour trouver le larron qui détruit mon troupeau, Et le voir en ces lacs pris avant que je parte, O monarque des dieux, je t'ai promis un veau, Je te promets un bœuf si tu fais qu'il s'écarte!

C'est ainsi que l'a dit le principal auteur: Passons à son imitateur.

[42] Gabrias (_Note de La Fontaine._)

II

LE LION ET LE CHASSEUR.

Un fanfaron, amateur de la chasse, Venant de perdre un chien de bonne race, Qu'il soupçonnoit dans le corps d'un lion, Vit un berger: Enseigne-moi, de grâce, De mon voleur, lui dit-il, la maison, Que de ce pas je me fasse raison. Le berger dit: C'est vers cette montagne. En lui payant de tribut un mouton Par chaque mois, j'erre dans la campagne Comme il me plaît; et je suis en repos. Dans le moment qu'ils tenoient ces propos, Le lion sort, et vient d'un pas agile. Le fanfaron aussitôt d'esquiver: O Jupiter, montre-moi quelque asile, S'écria-t-il, qui me puisse sauver!

La vraie épreuve du courage N'est que dans le danger que l'on touche du doigt; Tel le cherchoit, dit-il, qui, changeant de langage, S'enfuit aussitôt qu'il le voit.

III

PHÉBUS ET BORÉE.