Fables de La Fontaine

Part 8

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La Renommée ayant dit en cent lieux Qu'un fils de Jupiter, un certain Alexandre, Ne voulant rien laisser de libre sous les cieux, Commandoit que, sans plus attendre, Tout peuple à ses pieds s'allât rendre, Quadrupèdes, humains, éléphants, vermisseaux, Les républiques des oiseaux; La déesse aux cent bouches, dis-je, Ayant mis partout la terreur En publiant l'édit du nouvel empereur, Les animaux, et toute espèce lige[29] De son seul appétit, crurent que cette fois Il falloit subir d'autres lois. On s'assemble au désert. Tous quittent leur tanière. Après divers avis, on résout, on conclut D'envoyer hommage et tribut. Pour l'hommage et pour la manière, Le singe en fut chargé: l'on lui mit par écrit Ce que l'on vouloit qui fût dit. Le seul tribut les tint en peine: Car que donner? il falloit de l'argent. On en prit d'un prince obligeant, Qui, possédant dans son domaine Des mines d'or, fournit ce qu'on voulut. Comme il fut question de porter ce tribut, Le mulet et l'âne s'offrirent, Assistés du cheval ainsi que du chameau. Tous quatre en chemin ils se mirent Avec le singe, ambassadeur nouveau. La caravane enfin rencontre en un passage Monseigneur le lion: cela ne leur plut point. Nous nous rencontrons tout à point, Dit-il; et nous voici compagnons de voyage. J'allois offrir mon fait à part; Mais, bien qu'il soit léger, tout fardeau m'embarrasse. Obligez-moi de me faire la grâce Que d'en porter chacun un quart: Ce ne vous sera pas une charge trop grande, Et j'en serai plus libre et bien plus en état En cas que les voleurs attaquent notre bande, Et que l'on en vienne au combat. Éconduire un lion rarement se pratique. Le voilà donc admis, soulagé, bien reçu, Et, malgré le héros de Jupiter issu, Faisant chère et vivant sur la bourse publique. Ils arrivèrent dans un pré Tout bordé de ruisseaux, de fleurs tout diapré, Où maint mouton cherchoit sa vie; Séjour du frais, véritable patrie Des zéphyrs. Le lion n'y fut pas, qu'à ces gens Il se plaignit d'être malade. Continuez votre ambassade, Dit-il; je sens un feu qui me brûle au dedans, Et veux chercher ici quelque herbe salutaire. Pour vous, ne perdez point de temps. Rendez-moi mon argent; j'en puis avoir affaire. On déballe; et d'abord le lion s'écria, D'un ton qui témoignoit sa joie: Que de filles, ô dieux, mes pièces de monnoie Ont produites! Voyez: la plupart sont déjà Aussi grandes que leurs mères. Le croît[30] m'en appartient. Il prit tout là-dessus: Ou bien, s'il ne prit tout, il n'en demeura guères. Le singe et les sommiers[31] confus, Sans oser répliquer, en chemin se remirent. Au fils de Jupiter on dit qu'ils se plaignirent, Et n'en eurent point de raison.

Qu'eût-il fait? C'eût été lion contre lion; Et le proverbe dit: Corsaires à corsaires, L'un l'autre s'attaquant, ne font pas leurs affaires.

[29] Esclave.

[30] L'accroissement.

[31] Les bêtes de somme.

XIII

LE CHEVAL S'ÉTANT VOULU VENGER DU CERF.

De tout temps les chevaux ne sont nés pour les hommes. Lorsque le genre humain des glands se contentoit, Ane, cheval, et mule, aux forêts habitoit; Et l'on ne voyoit point, comme au siècle où nous sommes, Tant de selles et tant de bâts, Tant de harnois pour les combats, Tant de chaises, tant de carrosses; Comme aussi ne voyoit-on pas Tant de festins et tant de noces. Or un cheval eut alors différend Avec un cerf plein de vitesse; Et, ne pouvant l'attraper en courant, Il eut recours à l'homme, implora son adresse. L'homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos, Ne lui donna point de repos Que le cerf ne fût pris, et n'y laissât la vie. Et, cela fait, le cheval remercie L'homme son bienfaiteur, disant: Je suis à vous; Adieu; je m'en retourne en mon séjour sauvage.-- Non pas cela, dit l'homme; il fait meilleur chez nous; Je vois trop quel est votre usage. Demeurez donc; vous serez bien traité, Et jusqu'au ventre en la litière.

Hélas! que sert la bonne chère Quand on n'a pas la liberté? Le cheval s'aperçut qu'il avoit fait folie; Mais il n'étoit plus temps: déjà son écurie Étoit prête et toute bâtie. Il y mourut en traînant son lien: Sage s'il eût remis une légère offense. Quel que soit le plaisir que cause la vengeance, C'est l'acheter trop cher que l'acheter d'un bien Sans qui les autres ne sont rien.

XIV

LE RENARD ET LE BUSTE.

Les grands, pour la plupart, sont masques de théâtre; Leur apparence impose au vulgaire idolâtre. L'âne n'en sait juger que par ce qu'il en voit: Le renard, au contraire, à fond les examine, Les tourne de tout sens; et, quand il s'aperçoit Que leur fait n'est que bonne mine, Il leur applique un mot qu'un buste de héros Lui fit dire fort à propos. C'étoit un buste creux et plus grand que nature. Le renard, en louant l'effort de la sculpture: «Belle tête, dit-il, mais de cervelle point.»

Combien de grands seigneurs sont bustes en ce point!

XV

LE LOUP, LA CHÈVRE ET LE CHEVREAU.

La bique, allant remplir sa traînante mamelle, Et paître l'herbe nouvelle, Ferma sa porte au loquet, Non sans dire à son biquet: Gardez-vous, sur votre vie, D'ouvrir que l'on ne vous die, Pour enseigne et mot du guet: Foin du loup et de sa race! Comme elle disoit ces mots, Le loup, de fortune, passe, Il les recueille à propos, Et les garde en sa mémoire. La bique, comme on peut croire, N'avoit pas vu le glouton. Dès qu'il la voit partie, il contrefait son ton, Et, d'une voix papelarde, Il demande qu'on ouvre, en disant: Foin du loup! Et croyant entrer tout d'un coup. Le biquet soupçonneux par la fente regarde; Montrez-moi patte blanche, ou je n'ouvrirai point, S'écria-t-il d'abord. Patte blanche est un point Chez les loups, comme on sait, rarement en usage. Celui-ci, fort surpris d'entendre ce langage, Comme il étoit venu s'en retourna chez soi. Où seroit le biquet, s'il eût ajouté foi Au mot du guet que, de fortune, Notre loup avoit entendu?

Deux sûretés valent mieux qu'une; Et le trop en cela ne fut jamais perdu.

XVI

LE LOUP, LA MÈRE ET L'ENFANT.

Ce loup me remet en mémoire Un de ses compagnons, qui fut encor mieux pris: Il y périt. Voici l'histoire.

Un villageois avoit à l'écart son logis. Messer loup attendoit chape-chute à la porte: Il avoit vu sortir gibier de toute sorte, Veaux de lait, agneaux et brebis, Régiments de dindons, enfin bonne provende. Le larron commençoit pourtant à s'ennuyer, Il entend un enfant crier; La mère aussitôt le gourmande, Le menace, s'il ne se tait, De le donner au loup. L'animal se tient prêt, Remerciant les dieux d'une telle aventure. Quand la mère, apaisant sa chère géniture, Lui dit: Ne criez point; s'il vient, nous le tuerons.-- Qu'est ceci? s'écria le mangeur de moutons. Dire d'un, puis d'un autre! Est-ce ainsi que l'on traite Les gens faits comme moi? me prend-on pour un sot? Que, quelque jour, ce beau marmot Vienne au bois cueillir la noisette... Comme il disoit ces mots, on sort de la maison: Un chien de cour l'arrête; épieux et fourches-fières L'ajustent de toutes manières. Que veniez-vous chercher en ce lieu? lui dit-on. Aussitôt il conta l'affaire. Merci de moi! lui dit la mère; Tu mangeras mon fils! L'ai-je fait à dessein Qu'il assouvisse un jour ta faim? On assomma la pauvre bête. Un manant lui coupa le pied droit et la tête: Le seigneur du village à sa porte les mit; Et ce dicton picard à l'entour fut écrit:

«Biaux chires leups, n'écoutez mie «Mère tenchent chen fieux qui crie[32].»

[32] Beaux sires loups, n'écoutez pas mère tançant son fils qui crie.

XVII

PAROLE DE SOCRATE.

Socrate un jour faisant bâtir, Chacun censuroit son ouvrage: L'un trouvoit les dedans, pour ne lui point mentir, Indignes d'un tel personnage; L'autre blâmoit la face, et tous étoient d'avis Que les appartements en étoient trop petits. Quelle maison pour lui! l'on y tournoit à peine. «Plût au Ciel que de vrais amis, «Telle qu'elle est, dit-il, elle pût être pleine!» Le bon Socrate avoit raison De trouver pour ceux-là trop grande sa maison. Chacun se dit ami; mais fou qui s'y repose: Rien n'est plus commun que ce nom, Rien n'est plus rare que la chose.

XVIII

LE VIEILLARD ET SES ENFANTS.

Toute puissance est foible, à moins que d'être unie: Écoutez là-dessus l'esclave de Phrygie. Si j'ajoute du mien à son invention, C'est pour peindre nos mœurs, et non point par envie; Je suis trop au-dessous de cette ambition. Phèdre enchérit souvent par un motif de gloire; Pour moi, de tels pensers me seroient malséants. Mais venons à la fable, ou plutôt à l'histoire De celui qui tâcha d'unir tous ses enfants. Un vieillard près d'aller où la mort l'appeloit: Mes chers enfants, dit-il (à ses fils il parloit), Voyez si vous romprez ces dards liés ensemble; Je vous expliquerai le nœud qui les assemble. L'aîné, les ayant pris, et fait tous ses efforts, Les rendit, en disant: Je le donne aux plus forts. Un second lui succède, et se met en posture, Mais en vain. Un cadet tente aussi l'aventure. Tous perdirent leur temps; le faisceau résista: De ces dards joints ensemble un seul ne s'éclata. Foibles gens, dit le père, il faut que je vous montre Ce que ma force peut en semblable rencontre. On crut qu'il se moquoit; on sourit, mais à tort: Il sépare les dards, et les rompt sans effort. Vous voyez, reprit-il, l'effet de la concorde: Soyez joints, mes enfants; que l'amour vous accorde. Tant que dura son mal, il n'eut autre discours. Enfin, se sentant près de terminer ses jours: Mes chers enfants, dit-il, je vais où sont nos pères; Adieu: promettez-moi de vivre comme frères; Que j'obtienne de vous cette grâce en mourant. Chacun de ses trois fils l'en assure en pleurant. Il prend à tous les mains; il meurt. Et les trois frères Trouvent un bien fort grand, mais fort mêlé d'affaires. Un créancier saisit, un voisin fait procès; D'abord notre trio s'en tire avec succès. Leur amitié fut courte autant qu'elle étoit rare. Le sang les avoit joints, l'intérêt les sépare: L'ambition, l'envie, avec les consultants, Dans la succession entrent en même temps. On en vient au partage, on conteste, on chicane: Le juge sur cent points tour à tour les condamne. Créanciers et voisins reviennent aussitôt, Ceux-là sur une erreur, ceux-ci sur un défaut. Les frères désunis sont tous d'avis contraire: L'un veut s'accommoder, l'autre n'en veut rien faire. Tous perdirent leur bien, et voulurent trop tard Profiter de ces dards unis et pris à part.

XIX

L'ORACLE ET L'IMPIE.

Vouloir tromper le Ciel, c'est folie à la terre. Le dédale des cœurs en ses détours n'enserre Rien qui ne soit d'abord éclairé par les dieux: Tout ce que l'homme fait, il le fait à leurs yeux, Même les actions que dans l'ombre il croit faire. Un païen qui sentoit quelque peu le fagot, Et qui croyoit en Dieu, pour user de ce mot, Par bénéfice d'inventaire, Alla consulter Apollon. Dès qu'il fut en son sanctuaire: Ce que je tiens, dit-il, est-il en vie ou non? Il tenoit un moineau, dit-on, Prêt d'étouffer la pauvre bête, Ou de la lâcher aussitôt, Pour mettre Apollon en défaut. Apollon reconnut ce qu'il avoit en tête: Mort ou vif, lui dit-il, montre-nous ton moineau, Et ne me tends plus de panneau: Tu te trouverois mal d'un pareil stratagème. Je vois de loin; j'atteins de même.

XX

L'AVARE QUI A PERDU SON TRÉSOR.

L'usage seulement fait la possession. Je demande à ces gens de qui la passion Est d'entasser toujours, mettre somme sur somme, Quel avantage ils ont que n'ait pas un autre homme. Diogène là-bas est aussi riche qu'eux, Et l'avare ici-haut comme lui vit en gueux. L'homme au trésor caché, qu'Ésope nous propose, Servira d'exemple à la chose.

Ce malheureux attendoit Pour jouir de son bien une seconde vie; Ne possédoit pas l'or, mais l'or le possédoit. Il avoit dans la terre une somme enfouie, Son cœur avec, n'ayant autre déduit Que d'y ruminer jour et nuit, Et rendre sa chevance à lui-même sacrée. Qu'il allât ou qu'il vînt, qu'il bût ou qu'il mangeât, On l'eût pris de bien court à moins qu'il ne songeât A l'endroit où gisoit cette somme enterrée. Il y fit tant de tours qu'un fossoyeur le vit, Se douta du dépôt, l'enleva sans rien dire. Notre avare un beau jour ne trouva que le nid. Voilà mon homme aux pleurs: il gémit, il soupire; Il se tourmente, il se déchire. Un passant lui demande à quel sujet ses cris.-- C'est mon trésor que l'on m'a pris.-- Votre trésor! où pris?--Tout joignant cette pierre.-- Eh! sommes-nous en temps de guerre, Pour l'apporter si loin? N'eussiez-vous pas mieux fait De le laisser chez vous en votre cabinet Que de le changer de demeure? Vous auriez pu sans peine y puiser à toute heure.-- A toute heure, bons dieux, ne tient-il qu'à cela? L'argent vient-il comme il s'en va? Je n'y touchois jamais.--Dites-moi donc, de grâce, Reprit l'autre, pourquoi vous vous affligez tant? Puisque vous ne touchiez jamais à cet argent, Mettez une pierre à la place; Elle vous vaudra tout autant.

XXI

L'ŒIL DU MAITRE.

Un cerf, s'étant sauvé dans une étable à bœufs, Fut d'abord averti par eux Qu'il cherchât un meilleur asile. Mes frères, leur dit-il, ne me décelez pas; Je vous enseignerai les pâtis les plus gras; Ce service vous peut quelque jour être utile, Et vous n'en aurez point regret. Les bœufs, à toutes fins, promirent le secret. Il se cache en un coin, respire et prend courage. Sur le soir on apporte herbe fraîche et fourrage, Comme l'on faisoit tous les jours: L'on va, l'on vient, les valets font cent tours, L'intendant même; et pas un d'aventure N'aperçut ni cor, ni ramure, Ni cerf enfin. L'habitant des forêts Rend déjà grâce aux bœufs, attend dans cette étable Que, chacun retournant au travail de Cérès, Il trouve pour sortir un moment favorable. L'un des bœufs ruminant lui dit: Cela va bien; Mais quoi! l'homme aux cent yeux n'a pas fait sa revue: Je crains fort pour toi sa venue; Jusque-là, pauvre cerf, ne te vante de rien. Là-dessus le maître entre, et vient faire sa ronde. Qu'est ceci? dit-il à son monde; Je trouve bien peu d'herbe en tous ces râteliers. Cette litière est vieille, allez vite aux greniers. Je veux voir désormais vos bêtes mieux soignées. Que coûte-t-il d'ôter toutes ces araignées? Ne sauroit-on ranger ces jougs et ces colliers? En regardant à tout, il voit une autre tête Que celles qu'il voyoit d'ordinaire en ce lieu. Le cerf est reconnu: chacun prend un épieu; Chacun donne un coup à la bête. Ses larmes ne sauroient la sauver du trépas. On l'emporte, on la sale, on en fait maint repas. Dont maint voisin s'éjouit d'être.

Phèdre sur ce sujet dit fort élégamment: Il n'est, pour voir, que l'œil du maître. Quant à moi, j'y mettrois encor l'œil de l'amant.

XXII

L'ALOUETTE ET SES PETITS, AVEC LE MAITRE D'UN CHAMP.

Ne t'attends qu'à toi seul; c'est un commun proverbe. Voici comme Ésope le mit En crédit.

Les alouettes font leur nid Dans les blés quand ils sont en herbe, C'est-à-dire environ le temps Que tout aime et que tout pullule dans le monde, Monstres marins au fond de l'onde, Tigres dans les forêts, alouettes aux champs. Une pourtant de ces dernières Avoit laissé passer la moitié d'un printemps Sans goûter le plaisir des amours printanières. A toute force enfin elle se résolut D'imiter la nature, et d'être mère encore. Elle bâtit un nid, pond, couve, et fait éclore A la hâte: le tout alla du mieux qu'il put. Les blés d'alentour mûrs avant que la nitée[33] Se trouvât assez forte encor Pour voler et prendre l'essor, De mille soins divers l'alouette agitée S'en va chercher pâture, avertit ses enfants D'être toujours au guet et faire sentinelle. Si le possesseur de ces champs Vient avecque son fils, comme il viendra, dit-elle, Écoutez bien: selon ce qu'il dira, Chacun de vous décampera. Sitôt que l'alouette eut quitté sa famille, Le possesseur du champ vient avecque son fils. Ces blés sont mûrs, dit-il: allez chez nos amis Les prier que chacun, apportant sa faucille, Nous vienne aider demain dès la pointe du jour. Notre alouette de retour Trouve en alarme sa couvée. L'un commence: Il a dit que, l'aurore levée, L'on fît venir demain ses amis pour l'aider.-- S'il n'a dit que cela, repartit l'alouette, Rien ne nous presse encor de changer de retraite; Mais c'est demain qu'il faut tout de bon écouter. Cependant, soyez gais; voilà de quoi manger. Eux repus, tout s'endort, les petits et la mère. L'aube du jour arrive, et d'amis point du tout. L'alouette à l'essor, le maître s'en vient faire Sa ronde, ainsi qu'à l'ordinaire. Ces blés ne devroient pas, dit-il, être debout. Nos amis ont grand tort, et tort qui se repose Sur de tels paresseux, à servir ainsi lents. Mon fils, allez chez nos parents Les prier de la même chose. L'épouvante est au nid plus forte que jamais.-- Il a dit ses parents, mère! c'est à cette heure...-- Non, mes enfants, dormez en paix: Ne bougeons de notre demeure. L'alouette eut raison; car personne ne vint. Pour la troisième fois, le maître se souvint De visiter ses blés. Notre erreur est extrême, Dit-il, de nous attendre à d'autres gens que nous. Il n'est meilleur ami ni parent que soi-même. Retenez bien cela, mon fils. Et savez-vous Ce qu'il faut faire? Il faut qu'avec notre famille Nous prenions dès demain chacun une faucille: C'est là notre plus court; et nous achèverons Notre moisson quand nous pourrons. Dès lors que ce dessein fut su de l'alouette: C'est ce coup qu'il est bon de partir, mes enfants! Et les petits, en même temps, Voletants, se culebutants, Délogèrent tous sans trompette.

[33] Nichée.

FIN DU LIVRE QUATRIÈME.

I

LE BUCHERON ET MERCURE.

A M. LE C. D. B.[34]

Votre goût a servi de règle à mon ouvrage: J'ai tenté les moyens d'acquérir son suffrage. Vous voulez qu'on évite un soin trop curieux, Et des vains ornements l'effort ambitieux; Je le veux comme vous: cet effort ne peut plaire. Un auteur gâte tout quand il veut trop bien faire. Non qu'il faille bannir certains traits délicats: Vous les aimez, ces traits, et je ne les hais pas. Quant au principal but qu'Ésope se propose, J'y tombe au moins mal que je puis. Enfin, si dans ces vers je ne plais et n'instruis, Il ne tient pas à moi; c'est toujours quelque chose. Comme la force est un point Dont je ne me pique point, Je tâche d'y tourner le vice en ridicule, Ne pouvant l'attaquer avec des bras d'Hercule. C'est là tout mon talent; je ne sais s'il suffit. Tantôt je peins en un récit La sotte vanité jointe avecque l'envie, Deux pivots sur qui roule aujourd'hui notre vie. Tel est ce chétif animal Qui voulut en grosseur au bœuf se rendre égal. J'oppose quelquefois, par une double image, Le vice à la vertu, la sottise au bon sens, Les agneaux aux loups ravissants, La mouche à la fourmi; faisant de cet ouvrage Une ample comédie à cent actes divers, Et dont la scène est l'univers. Hommes, dieux, animaux, tout y fait quelque rôle: Jupiter comme un autre. Introduisons celui Qui porte de sa part aux belles la parole: Ce n'est pas de cela qu'il s'agit aujourd'hui. Un bûcheron perdit son gagne-pain, C'est sa cognée; et la cherchant en vain, Ce fut pitié là-dessus de l'entendre. Il n'avoit pas des outils à revendre: Sur celui-ci rouloit tout son avoir. Ne sachant donc où mettre son espoir, Sa face étoit de pleurs toute baignée: O ma cognée! ô ma pauvre cognée! S'écrioit-il: Jupiter, rends-la-moi; Je tiendrai l'être encore un coup de toi. Sa plainte fut de l'Olympe entendue. Mercure vient. Elle n'est pas perdue, Lui dit ce dieu; la connoîtrois-tu bien? Je crois l'avoir près d'ici rencontrée. Lors une d'or à l'homme étant montrée, Il répondit: Je n'y demande rien. Une d'argent succède à la première; Il la refuse. Enfin une de bois. Voilà, dit-il, la mienne cette fois: Je suis content si j'ai cette dernière.-- Tu les auras, dit le dieu, toutes trois: Ta bonne foi sera récompensée.-- En ce cas-là, je les prendrai, dit-il. L'histoire en est aussitôt dispersée; Et boquillons[35] de perdre leur outil, Et de crier pour se le faire rendre. Le roi des dieux ne sait auquel entendre. Son fils Mercure aux criards vient encor; A chacun d'eux il en montre une d'or. Chacun eût cru passer pour une bête De ne pas dire aussitôt: La voilà! Mercure, au lieu de donner celle-là, Leur en décharge un grand coup sur la tête.

Ne point mentir, être content du sien, C'est le plus sûr: cependant on s'occupe A dire faux pour attraper du bien. Que sert cela? Jupiter n'est pas dupe.

[34] A M. le chevalier de Bouillon.

[35] _Boquillon_ ou _bosquillon_, qui travaille aux bosquets ou bois, bûcheron.

II

LE POT DE TERRE ET LE POT DE FER.

Le pot de fer proposa Au pot de terre un voyage. Celui-ci s'en excusa, Disant qu'il feroit que sage De garder le coin du feu: Car il lui falloit si peu, Si peu, que la moindre chose De son débris seroit cause: Il n'en reviendroit morceau. Pour vous, dit-il, dont la peau Est plus dure que la mienne, Je ne vois rien qui vous tienne. Nous vous mettrons à couvert, Repartit le pot de fer: Si quelque matière dure Vous menace d'aventure, Entre deux je passerai, Et du coup vous sauverai. Cette offre le persuade. Pot de fer son camarade Se met droit à ses côtés. Mes gens s'en vont à trois pieds, Clopin clopant, comme ils peuvent, L'un contre l'autre jetés Au moindre hoquet[36] qu'ils treuvent. Le pot de terre en souffre; il n'eut pas fait cent pas Que par son compagnon il fut mis en éclats, Sans qu'il eût lieu de se plaindre.

Ne nous associons qu'avecque nos égaux; Ou bien il nous faudra craindre Le destin d'un de ces pots.

[36] A la moindre secousse.