Part 6
L'invention des arts étant un droit d'aînesse, Nous devons l'apologue à l'ancienne Grèce. Mais ce champ ne se peut tellement moissonner, Que les derniers venus n'y trouvent à glaner. La feinte est un pays plein de terres désertes, Tous les jours nos auteurs y font des découvertes. Je t'en veux dire un trait assez bien inventé; Autrefois à Racan Malherbe l'a conté. Ces deux rivaux d'Horace, héritiers de sa lyre, Disciples d'Apollon, nos maîtres, pour mieux dire, Se rencontrant un jour tout seuls et sans témoins (Comme ils se confioient leurs pensers et leurs soins), Racan commence ainsi: Dites-moi, je vous prie, Vous qui devez savoir les choses de la vie, Qui par tous ses degrés avez déjà passé, Et que rien ne doit fuir en cet âge avancé; A quoi me résoudrai-je? Il est temps que j'y pense. Vous connoissez mon bien, mon talent, ma naissance: Dois-je dans la province établir mon séjour, Prendre emploi dans l'armée, ou bien charge à la cour? Tout au monde est mêlé d'amertume et de charmes: La guerre a ses douceurs, l'hymen a ses alarmes. Si je suivois mon goût, je saurois où buter; Mais j'ai les miens, la cour, le peuple à contenter. Malherbe là-dessus: Contenter tout le monde! Écoutez ce récit avant que je réponde.
J'ai lu dans quelque endroit qu'un meunier et son fils, L'un vieillard, l'autre enfant, non pas des plus petits, Mais garçon de quinze ans, si j'ai bonne mémoire, Alloient vendre leur âne, un certain jour de foire. Afin qu'il fût plus frais et de meilleur débit, On lui lia les pieds, on vous le suspendit; Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre. Pauvres gens! idiots! couple ignorant et rustre! Le premier qui les vit de rire s'éclata. Quelle farce, dit-il, vont jouer ces gens-là? Le plus âne des trois n'est pas celui qu'on pense. Le meunier, à ces mots, connoît son ignorance; Il met sur pieds sa bête, et la fait détaler. L'âne, qui goûtoit fort l'autre façon d'aller, Se plaint en son patois. Le meunier n'en a cure; Il fait monter son fils, il suit: et d'aventure Passent trois bons marchands. Cet objet leur déplut. Le plus vieux au garçon s'écria tant qu'il put: Oh là! oh! descendez, que l'on ne vous le dise, Jeune homme, qui menez laquais à barbe grise! C'étoit à vous de suivre, au vieillard de monter.-- Messieurs, dit le meunier, il vous faut contenter. L'enfant met pied à terre, et puis le vieillard monte; Quand, trois filles passant, l'une dit: C'est grand'honte Qu'il faille voir ainsi clocher ce jeune fils, Tandis que ce nigaud, comme un évêque assis, Fait le veau sur son âne, et pense être bien sage.-- Il n'est, dit le meunier, plus de veaux à mon âge. Passez votre chemin, la fille, et m'en croyez. Après maints quolibets, coup sur coup renvoyés, L'homme crut avoir tort, et mit son fils en croupe. Au bout de trente pas, une troisième troupe Trouve encore à gloser. L'un dit: Ces gens sont fous! Le baudet n'en peut plus, il mourra sous leurs coups. Eh quoi! charger ainsi cette pauvre bourrique! N'ont-ils point de pitié de leur vieux domestique? Sans doute qu'à la foire ils vont vendre sa peau.-- Parbleu! dit le meunier, est bien fou du cerveau Qui prétend contenter tout le monde et son père. Essayons toutefois si par quelque manière Nous en viendrons à bout. Ils descendent tous deux. L'âne, se prélassant, marche seul devant eux. Un quidam les rencontre, et dit: Est-ce la mode Que baudet aille à l'aise, et meunier s'incommode? Qui de l'âne ou du maître est fait pour se lasser? Je conseille à ces gens de le faire enchâsser. Ils usent leurs souliers, et conservent leur âne! Nicolas au rebours: car, quand il va voir Jeanne, Il monte sur sa bête; et la chanson le dit. Beau trio de baudets! Le meunier repartit: Je suis âne, il est vrai, j'en conviens, je l'avoue; Mais que dorénavant on me blâme, on me loue, Qu'on dise quelque chose ou qu'on ne dise rien, J'en veux faire à ma tête. Il le fit, et fit bien.
Quant à vous, suivez Mars, ou l'Amour, ou le prince; Allez, venez, courez; demeurez en province; Prenez femme, abbaye, emploi, gouvernement: Les gens en parleront, n'en doutez nullement.
[16] A Monsieur de Maucroix.
II
LES MEMBRES ET L'ESTOMAC.
Je devois par la royauté Avoir commencé mon ouvrage: A la voir d'un certain côté, Messer Gaster[17] en est l'image; S'il a quelque besoin, tout le corps s'en ressent.
De travailler pour lui les membres se lassant, Chacun d'eux résolut de vivre en gentilhomme, Sans rien faire, alléguant l'exemple de Gaster. Il faudroit, disoient-ils, sans nous qu'il vécût d'air. Nous suons, nous peinons comme bêtes de somme; Et pour qui? Pour lui seul: nous n'en profitons pas; Notre soin n'aboutit qu'à fournir ses repas. Chômons, c'est un métier qu'il veut nous faire apprendre. Ainsi dit, ainsi fait. Les mains cessent de prendre, Les bras d'agir, les jambes de marcher. Tous dirent à Gaster qu'il en allât chercher. Ce leur fut une erreur dont ils se repentirent. Bientôt les pauvres gens tombèrent en langueur; Il ne se forma plus de nouveau sang au cœur; Chaque membre en souffrit; les forces se perdirent. Par ce moyen, les mutins virent Que celui qu'ils croyoient oisif et paresseux A l'intérêt commun contribuoit plus qu'eux. Ceci peut s'appliquer à la grandeur royale. Elle reçoit et donne, et la chose est égale. Tout travaille pour elle, et réciproquement Tout tire d'elle l'aliment. Elle fait subsister l'artisan de ses peines, Enrichit le marchand, gage le magistrat, Maintient le laboureur, donne paie au soldat, Distribue en cent lieux ses grâces souveraines, Entretient seule tout l'État. Ménénius le sut bien dire. La commune s'alloit séparer du sénat: Les mécontents disoient qu'il avoit tout l'empire, Le pouvoir, les trésors, l'honneur, la dignité; Au lieu que tout le mal étoit de leur côté, Les tributs, les impôts, les fatigues de guerre. Le peuple hors des murs étoit déjà posté, La plupart s'en alloient chercher une autre terre, Quand Ménénius leur fit voir Qu'ils étoient aux membres semblables, Et par cet apologue, insigne entre les fables, Les ramena dans leur devoir.
[17] L'estomac. (_Note de La Fontaine._)
III
LE LOUP DEVENU BERGER.
Un loup, qui commençoit d'avoir petite part Aux brebis de son voisinage, Crut qu'il falloit s'aider de la peau du renard, Et faire un nouveau personnage. Il s'habille en berger, endosse un hoqueton, Fait sa houlette d'un bâton, Sans oublier la cornemuse. Pour pousser jusqu'au bout la ruse, Il auroit volontiers écrit sur son chapeau: «C'est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau.» Sa personne étant ainsi faite, Et ses pieds de devant posés sur sa houlette, Guillot le sycophante approche doucement. Guillot, le vrai Guillot, étendu sur l'herbette, Dormoit alors profondément; Son chien dormoit aussi, comme aussi sa musette; La plupart des brebis dormoient pareillement. L'hypocrite les laissa faire; Et, pour pouvoir mener vers son fort les brebis, Il voulut ajouter la parole aux habits, Chose qu'il croyoit nécessaire. Mais cela gâta son affaire: Il ne put du pasteur contrefaire la voix. Le ton dont il parla fit retentir les bois, Et découvrit tout le mystère. Chacun se réveille à ce son, Les brebis, le chien, le garçon. Le pauvre loup, dans cet esclandre, Empêché par son hoqueton, Ne put ni fuir ni se défendre.
Toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre. Quiconque est loup agisse en loup; C'est le plus certain de beaucoup.
IV
LES GRENOUILLES QUI DEMANDENT UN ROI.
Les grenouilles, se lassant De l'état démocratique, Par leurs clameurs firent tant Que Jupin les soumit au pouvoir monarchique. Il leur tomba du ciel un roi tout pacifique: Ce roi fit toutefois un tel bruit en tombant, Que la gent marécageuse, Gent fort sotte et fort peureuse, S'alla cacher sous les eaux, Dans les joncs, dans les roseaux, Dans les trous du marécage, Sans oser de longtemps regarder au visage Celui qu'elles croyoient être un géant nouveau. Or c'étoit un soliveau, De qui la gravité fit peur à la première Qui, de le voir s'aventurant, Osa bien quitter sa tanière. Elle approcha, mais en tremblant. Une autre la suivit, une autre en fit autant: Il en vint une fourmilière; Et leur troupe à la fin se rendit familière Jusqu'à sauter sur l'épaule du roi. Le bon sire le souffre et se tient toujours coi. Jupin en a bientôt la cervelle rompue: Donnez-nous, dit ce peuple, un roi qui se remue! Le monarque des dieux leur envoie une grue, Qui les croque, qui les tue, Qui les gobe à son plaisir; Et grenouilles de se plaindre, Et Jupin de leur dire: Eh quoi! votre désir A ses lois croit-il nous astreindre? Vous avez dû premièrement Garder votre gouvernement; Mais, ne l'ayant pas fait, il vous devoit suffire Que votre premier roi fût débonnaire et doux: De celui-ci contentez-vous, De peur d'en rencontrer un pire.
V
LE RENARD ET LE BOUC.
Capitaine renard alloit de compagnie Avec son ami bouc des plus haut encornés: Celui-ci ne voyoit pas plus loin que son nez; L'autre étoit passé maître en fait de tromperie. La soif les obligea de descendre en un puits: Là, chacun d'eux se désaltère. Après qu'abondamment tous deux en eurent pris, Le renard dit au bouc: Que ferons-nous, compère? Ce n'est pas tout de boire, il faut sortir d'ici. Lève tes pieds en haut, et tes cornes aussi; Mets-les contre le mur: le long de ton échine Je grimperai premièrement, Puis, sur tes cornes m'élevant, A l'aide de cette machine, De ce lieu-ci je sortirai, Après quoi je t'en tirerai.-- Par ma barbe, dit l'autre, il est bon; et je loue Les gens bien sensés comme toi. Je n'aurois jamais, quant à moi, Trouvé ce secret, je l'avoue. Le renard sort du puits, laisse son compagnon, Et vous lui fait un beau sermon Pour l'exhorter à patience. Si le ciel t'eût, dit-il, donné par excellence Autant de jugement que de barbe au menton, Tu n'aurois pas, à la légère, Descendu dans ce puits. Or, adieu; j'en suis hors. Tâche de t'en tirer, et fais tous tes efforts; Car, pour moi, j'ai certaine affaire Qui ne me permet pas d'arrêter en chemin.
En toute chose il faut considérer la fin.
VI
L'AIGLE, LA LAIE ET LA CHATTE.
L'aigle avoit ses petits au haut d'un arbre creux, La laie au pied, la chatte entre les deux; Et sans s'incommoder, moyennant ce partage, Mères et nourrissons faisoient leur tripotage. La chatte détruisit par sa fourbe l'accord; Elle grimpa chez l'aigle, et lui dit: Notre mort (Au moins de nos enfants, car c'est tout un aux mères) Ne tardera possible guères. Voyez-vous à nos pieds fouir incessamment Cette maudite laie, et creuser une mine? C'est pour déraciner le chêne assurément, Et de nos nourrissons attirer la ruine: L'arbre tombant, ils seront dévorés; Qu'ils s'en tiennent pour assurés. S'il m'en restoit un seul, j'adoucirois ma plainte. Au partir de ce lieu, qu'elle remplit de crainte, La perfide descend tout droit A l'endroit Où la laie étoit en gésine[18]. Ma bonne amie et ma voisine, Lui dit-elle tout bas, je vous donne un avis: L'aigle, si vous sortez, fondra sur vos petits. Obligez-moi de n'en rien dire; Son courroux tomberoit sur moi. Dans cette autre famille ayant semé l'effroi, La chatte en son trou se retire. L'aigle n'ose sortir, ni pourvoir aux besoins De ses petits; la laie encore moins: Sottes de ne pas voir que le plus grand des soins Ce doit être celui d'éviter la famine. A demeurer chez soi l'une et l'autre s'obstine, Pour secourir les siens dedans l'occasion: L'oiseau royal, en cas de mine; La laie, en cas d'irruption. La faim détruisit tout; il ne resta personne De la gent marcassine et de la gent aiglonne Qui n'allât de vie à trépas: Grand renfort pour messieurs les chats.
Que ne sait point ourdir une langue traîtresse Par sa pernicieuse adresse! Des malheurs qui sont sortis De la boîte de Pandore, Celui qu'à meilleur droit tout l'univers abhorre, C'est la fourbe, à mon avis.
[18] EN COUCHE.
VII
L'IVROGNE ET SA FEMME.
Chacun a son défaut, où toujours il revient: Honte ni peur n'y remédie.
Sur ce propos d'un conte il me souvient: Je ne dis rien que je n'appuie De quelque exemple. Un suppôt de Bacchus Altéroit sa santé, son esprit et sa bourse: Telles gens n'ont pas fait la moitié de leur course, Qu'ils sont au bout de leurs écus. Un jour que celui-ci, plein du jus de la treille, Avoit laissé ses sens au fond d'une bouteille, Sa femme l'enferma dans un certain tombeau. Là, les vapeurs du vin nouveau Cuvèrent à loisir. A son réveil il treuve L'attirail de la mort à l'entour de son corps, Un luminaire, un drap des morts. Oh! dit-il, qu'est ceci? Ma femme est-elle veuve? Là-dessus son épouse, en habit d'Alecton, Masquée, et de sa voix contrefaisant le ton, Vient au prétendu mort, approche de sa bière, Lui présente un chaudeau propre pour Lucifer. L'époux alors ne doute en aucune manière Qu'il ne soit citoyen d'enfer. Quelle personne es-tu? dit-il à ce fantôme.-- La cellerière du royaume De Satan, reprit-elle, et je porte à manger A ceux qu'enclôt la tombe noire. Le mari repart, sans songer: Tu ne leur portes point à boire?
VIII
LA GOUTTE ET L'ARAIGNÉE.
Quand l'enfer eut produit la goutte et l'araignée, Mes filles, leur dit-il, vous pouvez vous vanter D'être pour l'humaine lignée Également à redouter. Or avisons aux lieux qu'il vous faut habiter. Voyez-vous ces cases étraites[19], Et ces palais si grands, si beaux, si bien dorés? Je me suis proposé d'en faire vos retraites. Tenez donc, voici deux bûchettes; Accommodez-vous, ou tirez.-- Il n'est rien, dit l'aragne[20], aux cases qui me plaise. L'autre, tout au rebours, voyant les palais pleins De ces gens nommés médecins, Ne crut pas y pouvoir demeurer à son aise. Elle prend l'autre lot, y plante le piquet, S'étend à son plaisir sur l'orteil d'un pauvre homme, Disant: Je ne crois pas qu'en ce poste je chôme, Ni que d'en déloger et faire mon paquet Jamais Hippocrate me somme. L'aragne cependant se campe en un lambris, Comme si de ces lieux elle eût fait bail à vie; Travaille à demeurer: voilà sa toile ourdie, Voilà des moucherons de pris. Une servante vient balayer tout l'ouvrage. Autre toile tissue, autre coup de balai. Le pauvre bestion tous les jours déménage. Enfin, après un long essai, Il va trouver la goutte. Elle étoit en campagne, Plus malheureuse mille fois Que la plus malheureuse aragne. Son hôte la menoit tantôt fendre du bois, Tantôt fouir, houer: goutte bien tracassée Est, dit-on, à demi pansée. Oh! je ne saurois plus, dit-elle, y résister. Changeons, ma sœur l'aragne. Et l'autre d'écouter: Elle la prend au mot, se glisse en la cabane: Point de coup de balai qui l'oblige à changer. La goutte, d'autre part, va tout droit se loger Chez un prélat qu'elle condamne A jamais du lit ne bouger. Cataplasmes, Dieu sait! les gens n'ont point de honte De faire aller le mal toujours de pis en pis. L'une et l'autre trouva de la sorte son compte, Et fit très-sagement de changer de logis.
[19] _Étraites_ pour _étroites_.
[20] Ancien mot, pour _araignée_.
IX
LE LOUP ET LA CIGOGNE.
Les loups mangent gloutonnement. Un loup étant donc de frairie Se pressa, dit-on, tellement, Qu'il en pensa perdre la vie: Un os lui demeura bien avant au gosier. De bonheur pour ce loup, qui ne pouvoit crier, Près de là passe une cigogne. Il lui fait signe, elle accourt. Voilà l'opératrice aussitôt en besogne. Elle retira l'os; puis, pour un si bon tour, Elle demanda son salaire. Votre salaire! dit le loup: Vous riez, ma bonne commère! Quoi! ce n'est pas encor beaucoup D'avoir de mon gosier retiré votre cou? Allez, vous êtes une ingrate: Ne tombez jamais sous ma patte.
X
LE LION ABATTU PAR L'HOMME.
On exposoit une peinture Où l'artisan avoit tracé Un lion d'immense stature Par un seul homme terrassé. Les regardants en tiroient gloire. Un lion en passant rabattit leur caquet. Je vois bien, dit-il, qu'en effet On vous donne ici la victoire: Mais l'ouvrier vous a déçus; Il avoit liberté de feindre. Avec plus de raison nous aurions le dessus, Si mes confrères savoient peindre.
XI
LE RENARD ET LES RAISINS.
Certain renard gascon, d'autres disent normand, Mourant presque de faim, vit au haut d'une treille Des raisins, mûrs apparemment, Et couverts d'une peau vermeille. Le galant en eût fait volontiers un repas; Mais comme il n'y pouvoit atteindre: Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats.
Fit-il pas mieux que de se plaindre?
XII
LE CYGNE ET LE CUISINIER.
Dans une ménagerie De volatiles remplie Vivoient le cygne et l'oison: Celui-là destiné pour les regards du maître; Celui-ci pour son goût: l'un qui se piquoit d'être Commensal du jardin; l'autre, de la maison. Des fossés du château faisant leurs galeries, Tantôt on les eût vus côte à côte nager, Tantôt courir sur l'onde, et tantôt se plonger, Sans pouvoir satisfaire à leurs vaines envies. Un jour, le cuisinier, ayant trop bu d'un coup, Prit pour oison le cygne; et, le tenant au cou, Il alloit l'égorger, puis le mettre en potage. L'oiseau, près de mourir, se plaint en son ramage. Le cuisinier fut fort surpris, Et vit bien qu'il s'étoit mépris. Quoi! je mettrois, dit-il, un tel chanteur en soupe! Non, non, ne plaise aux dieux que jamais ma main coupe La gorge à qui s'en sert si bien.
Ainsi dans les dangers qui nous suivent en croupe Le doux parler ne nuit de rien.
XIII
LES LOUPS ET LES BREBIS.
Après mille ans et plus de guerre déclarée, Les loups firent la paix avecque les brebis. C'étoit apparemment le bien des deux partis; Car si les loups mangeoient mainte bête égarée, Les bergers de leurs peaux se faisoient maints habits. Jamais de liberté, ni pour les pâturages, Ni d'autre part pour les carnages; Ils ne pouvoient jouir qu'en tremblant de leurs biens. La paix se conclut donc; on donne des otages: Les loups, leurs louveteaux; et les brebis, leurs chiens. L'échange en étant fait aux formes ordinaires, Et réglé par des commissaires, Au bout de quelque temps que messieurs les louvats Se virent loups parfaits, et friands de tuerie, Ils vous prennent le temps que dans la bergerie Messieurs les bergers n'étoient pas, Étranglent la moitié des agneaux les plus gras, Les emportent aux dents, dans les bois se retirent: Ils avoient averti leurs gens secrètement. Les chiens, qui sur leur foi reposoient sûrement, Furent étranglés en dormant: Cela fut sitôt fait qu'à peine ils le sentirent. Tout fut mis en morceaux, un seul n'en échappa.
Nous pouvons conclure de là Qu'il faut faire aux méchants guerre continuelle. La paix est fort bonne de soi, J'en conviens; mais de quoi sert-elle Avec des ennemis sans foi?
XIV
LE LION DEVENU VIEUX.
Le lion, terreur des forêts, Chargé d'ans et pleurant son antique prouesse, Fut enfin attaqué par ses propres sujets, Devenus forts par sa foiblesse. Le cheval s'approchant lui donne un coup de pied, Le loup un coup de dent, le bœuf un coup de corne. Le malheureux lion, languissant, triste et morne, Peut à peine rugir, par l'âge estropié. Il attend son destin sans faire aucunes plaintes; Quand, voyant l'âne même à son antre accourir: Ah! c'est trop, lui dit-il: je voulois bien mourir; Mais c'est mourir deux fois que souffrir tes atteintes.
XV
PHILOMÈLE ET PROGNÉ.
Autrefois Progné l'hirondelle De sa demeure s'écarta, Et loin des villes s'emporta Dans un bois où chantoit la pauvre Philomèle. Ma sœur, lui dit Progné, comment vous portez-vous? Voici tantôt mille ans que l'on ne vous a vue: Je ne me souviens point que vous soyez venue, Depuis le temps de Thrace, habiter parmi nous. Dites-moi, que pensez-vous faire? Ne quitterez-vous point ce séjour solitaire?-- Ah! reprit Philomèle, en est-il de plus doux? Progné lui repartit: Eh quoi! cette musique Pour ne chanter qu'aux animaux, Tout au plus à quelque rustique! Le désert est-il fait pour des talents si beaux? Venez faire aux cités éclater leurs merveilles: Aussi bien, en voyant les bois, Sans cesse il vous souvient que Térée autrefois, Parmi des demeures pareilles, Exerça sa fureur sur vos divins appas.-- Et c'est le souvenir d'un si cruel outrage Qui fait, reprit sa sœur, que je ne vous suis pas: En voyant les hommes, hélas! Il m'en souvient bien davantage.
XVI
LA FEMME NOYÉE.
Je ne suis pas de ceux qui disent: Ce n'est rien, C'est une femme qui se noie. Je dis que c'est beaucoup; et ce sexe vaut bien Que nous le regrettions, puisqu'il fait notre joie. Ce que j'avance ici n'est point hors de propos, Puisqu'il s'agit, en cette fable, D'une femme qui dans les flots Avoit fini ses jours par un sort déplorable. Son époux en cherchoit le corps, Pour lui rendre, en cette aventure, Les honneurs de la sépulture. Il arriva que sur les bords Du fleuve auteur de sa disgrâce Des gens se promenoient, ignorant l'accident. Ce mari donc leur demandant S'ils n'avoient de sa femme aperçu nulle trace: Nulle, reprit l'un d'eux; mais cherchez-la plus bas, Suivez le fil de la rivière. Un autre repartit: Non, ne le suivez pas, Rebroussez plutôt en arrière: Quelle que soit la pente et l'inclination Dont l'eau par sa course l'emporte, L'esprit de contradiction L'aura fait flotter d'autre sorte.
Cet homme se railloit assez hors de saison. Quant à l'humeur contredisante, Je ne sais s'il avoit raison; Mais que cette humeur soit ou non Le défaut du sexe et sa pente, Quiconque avec elle naîtra Sans faute avec elle mourra, Et jusqu'au bout contredira, Et, s'il peut, encor par delà.