Fables de La Fontaine

Part 5

Chapter 53,536 wordsPublic domain

Une lice étant sur son terme, Et ne sachant où mettre un fardeau si pressant, Fait si bien qu'à la fin sa compagne consent De lui prêter sa hutte, où la lice s'enferme. Au bout de quelque temps sa compagne revient. La lice lui demande encore une quinzaine; Ses petits ne marchoient, disoit-elle, qu'à peine: Pour faire court, elle l'obtient. Ce second terme échu, l'autre lui redemande Sa maison, sa chambre, son lit. La lice cette fois montre les dents, et dit: Je suis prête à sortir avec toute ma bande, Si vous pouvez nous mettre hors. Ses enfants étoient déjà forts.

Ce qu'on donne aux méchants, toujours on le regrette: Pour tirer d'eux ce qu'on leur prête Il faut que l'on en vienne aux coups; Il faut plaider, il faut combattre. Laissez-leur prendre un pied chez vous, Ils en auront bientôt pris quatre.

VIII

L'AIGLE ET L'ESCARBOT.

L'aigle donnoit la chasse à maître Jean lapin, Qui droit à son terrier s'enfuyoit au plus vite. Le trou de l'escarbot se rencontre en chemin. Je laisse à penser si ce gîte Etoit sûr: mais où mieux? Jean lapin s'y blottit. L'aigle fondant sur lui nonobstant cet asile, L'escarbot intercède, et dit: Princesse des oiseaux, il vous est fort facile D'enlever malgré moi ce pauvre malheureux: Mais ne me faites pas cet affront, je vous prie, Et puisque Jean lapin vous demande la vie, Donnez-la-lui, de grâce, ou l'ôtez à tous deux: C'est mon voisin, c'est mon compère. L'oiseau de Jupiter, sans répondre un seul mot, Choque de l'aile l'escarbot, L'étourdit, l'oblige à se taire, Enlève Jean lapin. L'escarbot indigné Vole au nid de l'oiseau, fracasse, en son absence, Ses œufs, ses tendres œufs, sa plus douce espérance: Pas un seul ne fut épargné. L'aigle étant de retour, et voyant ce ménage, Remplit le ciel de cris; et, pour comble de rage, Ne sait sur qui venger le tort qu'elle a souffert. Elle gémit en vain; sa plainte au vent se perd. Il fallut pour cet an vivre en mère affligée. L'an suivant, elle mit son nid en lieu plus haut. L'escarbot prend son temps, fait faire aux œufs le saut: La mort de Jean lapin derechef est vengée. Ce second deuil fut tel que l'écho de ces bois N'en dormit de plus de six mois. L'oiseau qui porte Ganymède Du monarque des dieux enfin implore l'aide, Dépose en son giron ses œufs, et croit qu'en paix Ils seront dans ce lieu; que, pour ses intérêts, Jupiter se verra contraint de les défendre: Hardi qui les iroit là prendre. Aussi ne les y prit-on pas. Leur ennemi changea de note, Sur la robe du dieu fit tomber une crotte: Le dieu, la secouant, jeta les œufs à bas. Quand l'aigle sut l'inadvertance, Elle menaça Jupiter D'abandonner sa cour, d'aller vivre au désert; Avec mainte autre extravagance. Le pauvre Jupiter se tut: Devant son tribunal l'escarbot comparut, Fit sa plainte et conta l'affaire. On fit entendre à l'aigle, enfin, qu'elle avoit tort. Mais les deux ennemis ne voulant point d'accord, Le monarque des dieux s'avisa, pour bien faire, De transporter le temps où l'aigle fait l'amour En une autre saison, quand la race escarbote Est en quartier d'hiver, et, comme la marmotte, Se cache et ne voit point le jour.

IX

LE LION ET LE MOUCHERON.

Va-t'en, chétif insecte, excrément de la terre! C'est en ces mots que le lion Parloit un jour au moucheron. L'autre lui déclara la guerre: Penses-tu, lui dit-il, que ton titre de roi Me fasse peur ni me soucie? Un bœuf est plus puissant que toi; Je le mène à ma fantaisie. A peine il achevoit ces mots Que lui-même il sonna la charge, Fut le trompette et le héros. Dans l'abord il se met au large; Puis prend son temps, fond sur le cou Du lion qu'il rend presque fou. Le quadrupède écume, et son œil étincelle; Il rugit. On se cache, on tremble à l'environ, Et cette alarme universelle Est l'ouvrage d'un moucheron. Un avorton de mouche en cent lieux le harcèle, Tantôt pique l'échine et tantôt le museau, Tantôt entre au fond du naseau. La rage alors se trouve à son faîte montée. L'invisible ennemi triomphe, et rit de voir Qu'il n'est griffe ni dent en la bête irritée Qui de la mettre en sang ne fasse son devoir. Le malheureux lion se déchire lui-même, Fait résonner sa queue à l'entour de ses flancs, Bat l'air, qui n'en peut mais; et sa fureur extrême Le fatigue, l'abat: le voilà sur les dents. L'insecte du combat se retire avec gloire: Comme il sonna la charge, il sonne la victoire, Va partout l'annoncer, et rencontre en chemin L'embuscade d'une araignée; Il y rencontre aussi sa fin.

Quelle chose par là nous peut être enseignée? J'en vois deux, dont l'une est qu'entre nos ennemis Les plus à craindre sont souvent les plus petits; L'autre, qu'aux grands périls tel a pu se soustraire, Qui périt pour la moindre affaire.

X

L'ANE CHARGÉ D'ÉPONGES ET L'ANE CHARGÉ DE SEL.

Un ânier, son sceptre à la main, Menoit, en empereur romain, Deux coursiers à longues oreilles. L'un, d'éponges chargé, marchoit comme un courrier; Et l'autre, se faisant prier, Portoit, comme on dit, les bouteilles[10]: Sa charge étoit de sel. Nos gaillards pèlerins, Par monts, par vaux et par chemins, Au gué d'une rivière à la fin arrivèrent, Et fort empêchés se trouvèrent. L'ânier, qui tous les jours traversoit ce gué-là, Sur l'âne à l'éponge monta, Chassant devant lui l'autre bête, Qui, voulant en faire à sa tête, Dans un trou se précipita, Revint sur l'eau, puis échappa: Car, au bout de quelques nagées, Tout son sel se fondit si bien Que le baudet ne sentit rien Sur ses épaules soulagées. Camarade épongier prit exemple sur lui, Comme un mouton qui va dessus la foi d'autrui. Voilà mon âne à l'eau; jusqu'au col il se plonge, Lui, le conducteur et l'éponge. Tous trois burent d'autant: l'ânier et le grison Firent à l'éponge raison. Celle-ci devint si pesante, Et de tant d'eau s'emplit d'abord, Que l'âne succombant ne put gagner le bord. L'ânier l'embrassoit, dans l'attente D'une prompte et certaine mort. Quelqu'un vint au secours: qui ce fut, il n'importe; C'est assez qu'on ait vu par là qu'il ne faut point Agir chacun de même sorte. J'en voulois venir à ce point.

[10] Pour dire _marchoit lentement_.

XI

LE LION ET LE RAT.

Il faut, autant qu'on peut, obliger tout le monde: On a souvent besoin d'un plus petit que soi. De cette vérité deux fables feront foi, Tant la chose en preuves abonde.

Entre les pattes d'un lion Un rat sortit de terre assez à l'étourdie. Le roi des animaux, en cette occasion, Montra ce qu'il étoit, et lui donna la vie. Ce bienfait ne fut pas perdu. Quelqu'un auroit-il jamais cru Qu'un lion d'un rat eût affaire? Cependant il avint qu'au sortir des forêts Ce lion fut pris dans des rets, Dont ses rugissements ne le purent défaire. Sire rat accourut, et fit tant par ses dents Qu'une maille rongée emporta tout l'ouvrage.

Patience et longueur de temps Font plus que force ni que rage.

XII

LA COLOMBE ET LA FOURMI.

L'autre exemple est tiré d'animaux plus petits.

Le long d'un clair ruisseau buvoit une colombe, Quand sur l'eau se penchant une fourmis y tombe; Et dans cet océan on eût vu la fourmis S'efforcer, mais en vain, de regagner la rive. La colombe aussitôt usa de charité: Un brin d'herbe dans l'eau par elle étant jeté, Ce fut un promontoire où la fourmis arrive. Elle se sauve. Et là-dessus Passe un certain croquant qui marchoit les pieds nus: Ce croquant, par hasard, avoit une arbalète. Dès qu'il voit l'oiseau de Vénus, Il le croit en son pot, et déjà lui fait fête. Tandis qu'à le tuer mon villageois s'apprête, La fourmi le pique au talon. Le vilain retourne la tête: La colombe l'entend, part, et tire de long. Le souper du croquant avec elle s'envole: Point de pigeon pour une obole.

XIII

L'ASTROLOGUE QUI SE LAISSE TOMBER DANS UN PUITS.

Un astrologue un jour se laissa choir Au fond d'un puits. On lui dit: Pauvre bête, Tandis qu'à peine à tes pieds tu peux voir, Penses-tu lire au-dessus de ta tête?

Cette aventure en soi, sans aller plus avant, Peut servir de leçon à la plupart des hommes. Parmi ce que de gens sur la terre nous sommes, Il en est peu qui fort souvent Ne se plaisent d'entendre dire Qu'au livre du Destin les mortels peuvent lire. Mais ce livre qu'Homère et les siens ont chanté, Qu'est-ce, que le Hasard parmi l'antiquité, Et parmi nous la Providence? Or du hasard il n'est point de science; S'il en étoit, on auroit tort De l'appeler hasard, ni fortune, ni sort: Toutes choses très-incertaines. Quant aux volontés souveraines De Celui qui fait tout et rien qu'avec dessein, Qui le sait, que lui seul? Comment lire en son sein? Auroit-il imprimé sur le front des étoiles Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles? A quelle utilité? Pour exercer l'esprit De ceux qui de la sphère et du globe ont écrit? Pour nous faire éviter des maux inévitables? Nous rendre, dans les biens, de plaisirs incapables? Et, causant du dégoût pour ces biens prévenus, Les convertir en maux devant qu'ils soient venus? C'est erreur, ou plutôt c'est crime de le croire. Le firmament se meut, les astres font leur cours, Le soleil nous luit tous les jours, Tous les jours sa clarté succède à l'ombre noire, Sans que nous en puissions autre chose inférer Que la nécessité de luire et d'éclairer, D'amener les saisons, de mûrir les semences, De verser sur les corps certaines influences. Du reste, en quoi répond au sort toujours divers Ce train toujours égal dont marche l'univers? Charlatans, faiseurs d'horoscope, Quittez les cours des princes de l'Europe, Emmenez avec vous les souffleurs[11] tout d'un temps; Vous ne méritez pas plus de foi que ces gens.

Je m'emporte un peu trop: revenons à l'histoire De ce spéculateur qui fut contraint de boire. Outre la vanité de son art mensonger, C'est l'image de ceux qui bâillent aux chimères, Cependant qu'ils sont en danger, Soit pour eux, soit pour leurs affaires.

[11] Les alchimistes.

XIV

LE LIÈVRE ET LES GRENOUILLES.

Un lièvre en son gîte songeoit (Car que faire en un gîte à moins que l'on ne songe?); Dans un profond ennui ce lièvre se plongeoit: Cet animal est triste, et la crainte le ronge. Les gens d'un naturel peureux Sont, disoit-il, bien malheureux! Ils ne sauroient manger morceau qui leur profite; Jamais un plaisir pur, toujours assauts divers. Voilà comme je vis: cette crainte maudite M'empêche de dormir sinon les yeux ouverts. Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle. Eh! la peur se corrige-t-elle? Je crois même qu'en bonne foi Les hommes ont peur comme moi. Ainsi raisonnoit notre lièvre, Et cependant faisoit le guet. Il étoit douteux, inquiet: Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnoit la fièvre. Le mélancolique animal, En rêvant à cette matière, Entend un léger bruit: ce lui fut un signal Pour s'enfuir devers sa tanière. Il s'en alla passer sur le bord d'un étang. Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes; Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes. Oh! dit-il, j'en fais faire autant Qu'on m'en fait faire! Ma présence Effraye aussi les gens! je mets l'alarme au camp! Et d'où me vient cette vaillance? Comment! des animaux qui tremblent devant moi! Je suis donc un foudre de guerre! Il n'est, je le vois bien, si poltron sur la terre Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi.

XV

LE COQ ET LE RENARD.

Sur la branche d'un arbre étoit en sentinelle Un vieux coq adroit et matois. Frère, dit un renard, adoucissant sa voix, Nous ne sommes plus en querelle: Paix générale cette fois. Je viens te l'annoncer; descends, que je t'embrasse: Ne me retarde point, de grâce; Je dois faire aujourd'hui vingt postes sans manquer. Les tiens et toi pouvez vaquer Sans nulle crainte à vos affaires; Nous vous y servirons en frères. Faites-en les feux[12] dès ce soir, Et cependant viens recevoir Le baiser d'amour fraternelle.-- Ami, reprit le coq, je ne pouvois jamais Apprendre une plus douce et meilleure nouvelle Que celle De cette paix; Et ce m'est une double joie De la tenir de toi. Je vois deux lévriers, Qui, je m'assure, sont courriers Que pour ce sujet on envoie: Ils vont vite, et seront dans un moment à nous. Je descends: nous pourrons nous entre-baiser tous.-- Adieu, dit le renard; ma traite est longue à faire: Nous nous réjouirons du succès de l'affaire Une autre fois. Le galant aussitôt Tire ses grègues[13], gagne au haut, Mal content de son stratagème. Et notre vieux coq en soi-même Se mit à rire de sa peur; Car c'est double plaisir de tromper le trompeur.

[12] Les feux de joie.

[13] Ses chausses.

XVI

LE CORBEAU VOULANT IMITER L'AIGLE.

L'oiseau de Jupiter enlevant un mouton, Un corbeau, témoin de l'affaire, Et plus foible de reins, mais non pas moins glouton, En voulut sur l'heure autant faire. Il tourne à l'entour du troupeau, Marque entre cent moutons le plus gras, le plus beau, Un vrai mouton de sacrifice: On l'avoit réservé pour la bouche des dieux. Gaillard corbeau disoit, en le couvant des yeux: Je ne sais qui fut ta nourrice; Mais ton corps me paroît en merveilleux état: Tu me serviras de pâture. Sur l'animal bêlant à ces mots il s'abat. La moutonnière créature Pesoit plus qu'un fromage; outre que sa toison Étoit d'une épaisseur extrême, Et mêlée à peu près de la même façon Que la barbe de Polyphême. Elle empêtra si bien les serres du corbeau, Que le pauvre animal ne put faire retraite: Le berger vient, le prend, l'encage bien et beau, Le donne à ses enfants pour servir d'amusette. Il faut se mesurer; la conséquence est nette: Mal prend aux volereaux de faire les voleurs. L'exemple est un dangereux leurre: Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands seigneurs; Où la guêpe a passé, le moucheron demeure.

XVII

LE PAON SE PLAIGNANT A JUNON.

Le paon se plaignoit à Junon. Déesse, disoit-il, ce n'est pas sans raison Que je me plains, que je murmure: Le chant dont vous m'avez fait don Déplaît à toute la nature; Au lieu qu'un rossignol, chétive créature, Forme des sons aussi doux qu'éclatants, Est lui seul l'honneur du printemps. Junon répondit en colère: Oiseau jaloux, et qui devrois te taire, Est-ce à toi d'envier la voix du rossignol, Toi que l'on voit porter à l'entour de ton col Un arc-en-ciel nué de cent sortes de soies; Qui te panades, qui déploies Une si riche queue et qui semble à nos yeux La boutique d'un lapidaire? Est-il quelque oiseau sous les cieux Plus que toi capable de plaire? Tout animal n'a pas toutes propriétés. Nous vous avons donné diverses qualités: Les uns ont la grandeur et la force en partage; Le faucon est léger, l'aigle plein de courage; Le corbeau sert pour le présage; La corneille avertit des malheurs à venir; Tous sont contents de leur ramage. Cesse donc de te plaindre; ou bien, pour te punir, Je t'ôterai ton plumage.

XVIII

LA CHATTE MÉTAMORPHOSÉE EN FEMME.

Un homme chérissoit éperdument sa chatte; Il la trouvoit mignonne, et belle, et délicate, Qui miauloit d'un ton fort doux: Il étoit plus fou que les fous. Cet homme donc, par prières, par larmes, Par sortiléges et par charmes, Fait tant qu'il obtient du destin Que sa chatte, en un beau matin, Devient femme; et, le matin même, Maître sot en fait sa moitié. Le voilà fou d'amour extrême, De fou qu'il étoit d'amitié. Jamais la dame la plus belle Ne charma tant son favori Que fait cette épouse nouvelle Son hypocondre de mari. Il l'amadoue; elle le flatte: Il n'y trouve plus rien de chatte; Et, poussant l'erreur jusqu'au bout, La croit femme en tout et partout; Lorsque quelques souris qui rongeoient de la natte Troublèrent le plaisir des nouveaux mariés. Aussitôt la femme est sur pieds: Elle manqua son aventure. Souris de revenir, femme d'être en posture: Pour cette fois elle accourut à point; Car, ayant changé de figure, Les souris ne la craignoient point. Ce lui fut toujours une amorce: Tant le naturel a de force! Il se moque de tout: certain âge accompli, Le vase est imbibé, l'étoffe a pris son pli. En vain de son train ordinaire On le veut désaccoutumer: Quelque chose qu'on puisse faire, On ne sauroit le réformer. Coups de fourche ni d'étrivières Ne lui font changer de manières; Et, fussiez-vous embâtonnés[14], Jamais vous n'en serez les maîtres. Qu'on lui ferme la porte au nez, Il reviendra par les fenêtres.

[14] Armés de bâtons.

XIX

LE LION ET L'ANE CHASSANT.

Le roi des animaux se mit un jour en tête De giboyer: il célébroit sa fête. Le gibier du lion, ce ne sont pas moineaux, Mais beaux et bons sangliers, daims et cerfs bons et beaux. Pour réussir dans cette affaire, Il se servit du ministère De l'âne à la voix de Stentor. L'âne à messer lion fit office de cor. Le lion le posta, le couvrit de ramée, Lui commanda de braire, assuré qu'à ce son Les moins intimidés fuiroient de leur maison. Leur troupe n'étoit pas encore accoutumée A la tempête de sa voix; L'air en retentissoit d'un bruit épouvantable: La frayeur saisissoit les hôtes de ces bois; Tous fuyoient, tous tomboient au piége inévitable Où les attendoit le lion. N'ai-je pas bien servi dans cette occasion? Dit l'âne en se donnant tout l'honneur de la chasse.-- Oui, reprit le lion, c'est bravement crié: Si je ne connaissois ta personne et ta race, J'en serois moi-même effrayé. L'âne, s'il eût osé, se fût mis en colère, Encor qu'on le raillât avec juste raison; Car qui pourroit souffrir un âne fanfaron? Ce n'est pas là leur caractère.

XX

TESTAMENT EXPLIQUÉ PAR ÉSOPE.

Si ce qu'on dit d'Ésope est vrai, C'étoit l'oracle de la Grèce Lui seul avoit plus de sagesse Que tout l'aréopage. En voici pour essai Une histoire des plus gentilles, Et qui pourra plaire au lecteur.

Un certain homme avoit trois filles, Toutes trois de contraire humeur: Une buveuse, une coquette, La troisième, avare parfaite. Cet homme par son testament, Selon les lois municipales, Leur laissa tout son bien par portions égales, En donnant à leur mère tant, Payable quand chacune d'elles Ne posséderoit plus sa contingente part. Le père mort, les trois femelles Courent au testament, sans attendre plus tard. On le lit, on tâche d'entendre La volonté du testateur; Mais en vain: car comment comprendre Qu'aussitôt que chacune sœur Ne possédera plus sa part héréditaire, Il lui faudra payer sa mère? Ce n'est pas un fort bon moyen Pour payer que d'être sans bien. Que vouloit donc dire le père? L'affaire est consultée; et tous les avocats, Après avoir tourné le cas En cent et cent mille manières, Y jettent leur bonnet, se confessent vaincus, Et conseillent aux héritières De partager le bien sans songer au surplus. Quant à la somme de la veuve, Voici, leur dirent-ils, ce que le conseil treuve[15]: Il faut que chaque sœur se charge par traité Du tiers payable à volonté; Si mieux n'aime la mère en créer une rente, Dès le décès du mort courante. La chose ainsi réglée, on composa trois lots: En l'un, les maisons de bouteille, Les buffets dressés sous la treille, La vaisselle d'argent, les cuvettes, les brocs, Les magasins de malvoisie, Les esclaves de bouche, et pour dire en deux mots, L'attirail de la goinfrerie; Dans un autre, celui de la coquetterie, La maison de la ville et les meubles exquis, Les eunuques et les coiffeuses, Et les brodeuses, Les joyaux, les robes de prix; Dans le troisième lot, les fermes, le ménage, Les troupeaux et le pâturage, Valets et bêtes de labeur. Ces lots faits, on jugea que le sort pourroit faire Que peut-être pas une sœur N'auroit ce qui lui pourroit plaire. Ainsi chacune prit son inclination, Le tout à l'estimation. Ce fut dans la ville d'Athènes Que cette rencontre arriva. Petits et grands, tout approuva Le partage et le choix; Ésope seul trouva Qu'après bien du temps et des peines Les gens avoient pris justement Le contre-pied du testament. Si le défunt vivoit, disoit-il, que l'Attique Auroit de reproches de lui! Comment! ce peuple qui se pique D'être le plus subtil des peuples d'aujourd'hui, A si mal entendu la volonté suprême D'un testateur! Ayant ainsi parlé, Il fait le partage lui-même, Et donne à chaque sœur un lot contre son gré; Rien qui pût être convenable, Partant rien aux sœurs d'agréable. A la coquette, l'attirail Qui suit les personnes buveuses, La biberonne eut le bétail; La ménagère eut les coiffeuses. Tel fut l'avis du Phrygien, Alléguant qu'il n'étoit moyen Plus sûr pour obliger ces filles A se défaire de leur bien; Qu'elles se marîroient dans les bonnes familles Quand on leur verroit de l'argent; Paîroient leur mère tout comptant; Ne posséderoient plus les effets de leur père, Ce que disoit le testament. Le peuple s'étonna comme il se pouvoit faire Qu'un homme seul eût plus de sens Qu'une multitude de gens.

[15] _Treuve_ pour _trouve_ étoit avant La Fontaine très-généralement employé. On le rencontre dans le _Misanthrope_.

FIN DU LIVRE DEUXIÈME.

I

LE MEUNIER, SON FILS ET L'ANE.

A M. D. M.[16]