Part 4
Un envoyé du grand-seigneur Préféroit, dit l'histoire, un jour chez l'empereur, Les forces de son maître à celles de l'empire. Un Allemand se mit à dire: Notre prince a des dépendants Qui, de leur chef, sont si puissants Que chacun d'eux pourroit soudoyer une armée. Le chiaoux, homme de sens, Lui dit: Je sais par renommée Ce que chaque électeur peut de monde fournir; Et cela me fait souvenir D'une aventure étrange, et qui pourtant est vraie. J'étois dans un lieu sûr, lorsque je vis passer Les cent têtes d'une hydre au travers d'une haie. Mon sang commence à se glacer; Et je crois qu'à moins on s'effraie. Je n'en eus toutefois que la peur sans le mal: Jamais le corps de l'animal Ne put venir vers moi, ni trouver d'ouverture. Je rêvois à cette aventure Quand un autre dragon, qui n'avoit qu'un seul chef, Et bien plus d'une queue, à passer se présente. Me voilà saisi derechef D'étonnement et d'épouvante. Ce chef passe, et le corps, et chaque queue aussi: Rien ne les empêcha; l'un fit chemin à l'autre. Je soutiens qu'il en est ainsi De votre empereur et du nôtre.
XIII
LES VOLEURS ET L'ANE.
Pour un âne enlevé deux voleurs se battoient: L'un vouloit le garder, l'autre le vouloit vendre. Tandis que coups de poings trottoient, Et que nos champions songeoient à se défendre, Arrive un troisième larron Qui saisit maître Aliboron[6]. L'âne, c'est quelquefois une pauvre province: Les voleurs sont tel et tel prince, Comme le Transylvain, le Turc et le Hongrois. Au lieu de deux, j'en ai rencontré trois: Il est assez de cette marchandise. De nul d'eux n'est souvent la province conquise: Un quart[7] voleur survient, qui les accorde net En se saisissant du baudet.
[6] _Maître Aliboron_, expression usitée autrefois pour désigner un âne, ou un ignorant. Rabelais, liv. III, chap. XX, appelle un avocat _maître Aliborum._
[7] Pour _un quatrième voleur._
XIV
SIMONIDE PRÉSERVÉ PAR LES DIEUX.
On ne peut trop louer trois sortes de personnes: Les dieux, sa maîtresse et son roi. Malherbe le disoit: j'y souscris, quant à moi; Ce sont maximes toujours bonnes. La louange chatouille et gagne les esprits: Les faveurs d'une belle en sont souvent le prix. Voyons comment les dieux l'ont quelquefois payée.
Simonide avoit entrepris L'éloge d'un athlète; et, la chose essayée, Il trouva son sujet plein de récits tout nus. Les parents de l'athlète étoient gens inconnus, Son père, un bon bourgeois; lui, sans autre mérite: Matière infertile et petite. Le poëte d'abord parla de son héros. Après en avoir dit ce qu'il en pouvoit dire, Il se jette à côté, se met sur le propos De Castor et Pollux; ne manque pas d'écrire Que leur exemple étoit aux lutteurs glorieux; Élève leurs combats, spécifiant les lieux Où ces frères s'étoient signalés davantage: Enfin l'éloge de ces dieux Faisoit les deux tiers de l'ouvrage. L'athlète avoit promis d'en payer un talent: Mais, quand il le vit, le galant N'en donna que le tiers, et dit fort franchement Que Castor et Pollux acquittassent le reste. Faites-vous contenter par ce couple céleste. Je vous veux traiter cependant: Venez souper chez moi; nous ferons bonne vie. Les conviés sont gens choisis, Mes parents, mes meilleurs amis; Soyez donc de la compagnie. Simonide promit. Peut-être qu'il eut peur De perdre, outre son dû, le gré de sa louange. Il vient: l'on festine, l'on mange. Chacun étant en belle humeur, Un domestique accourt, l'avertit qu'à la porte Deux hommes demandoient à le voir promptement. Il sort de table; et la cohorte N'en perd pas un seul coup de dent. Ces deux hommes étoient les gémeaux de l'éloge. Tous deux lui rendent grâce; et, pour prix de ses vers, Ils l'avertissent qu'il déloge, Et que cette maison va tomber à l'envers. La prédiction en fut vraie. Un pilier manque; et le plafonds, Ne trouvant plus rien qui l'étaie, Tombe sur le festin, brise plats et flacons, N'en fait pas moins aux échansons. Ce ne fut pas le pis: car, pour rendre complète La vengeance due au poëte, Une poutre cassa les jambes à l'athlète, Et renvoya les conviés Pour la plupart estropiés. La renommée eut soin de publier l'affaire. Chacun cria: Miracle! On doubla le salaire Que méritoient les vers d'un homme aimé des dieux. Il n'étoit fils de bonne mère Qui, les payant à qui mieux mieux, Pour ses ancêtres n'en fît faire.
Je reviens à mon texte: et dis premièrement, Qu'on ne sauroit manquer de louer largement Les dieux et leurs pareils; de plus, que Melpomène Souvent, sans déroger, trafique de sa peine; Enfin, qu'on doit tenir notre art en quelque prix. Les grands se font honneur dès lors qu'ils nous font grâce: Jadis l'Olympe et le Parnasse Étoient frères et bons amis.
XV
LA MORT ET LE MALHEUREUX.
Un malheureux appeloit tous les jours La Mort à son secours. O Mort! lui disoit-il, que tu me sembles belle! Viens vite, viens finir ma fortune cruelle! La Mort crut, en venant, l'obliger en effet. Elle frappe à sa porte, elle entre, elle se montre. Que vois-je! cria-t-il: ôtez-moi cet objet! Qu'il est hideux! que sa rencontre Me cause d'horreur et d'effroi! N'approche pas, ô Mort! ô Mort, retire-toi!
Mécénas fut un galant homme; Il a dit quelque part: Qu'on me rende impotent, Cul-de-jatte, goutteux, manchot, pourvu qu'en somme Je vive, c'est assez, je suis plus que content. Ne viens jamais, ô Mort! on t'en dit tout autant.
Ce sujet a été traité d'une autre façon par Ésope, comme la fable suivante le fera voir. Je composai celle-ci pour une raison qui me contraignoit de rendre la chose ainsi générale. Mais quelqu'un me fit connoître que j'eusse beaucoup mieux fait de suivre mon original, et que je laissois passer un des plus beaux traits qui fût dans Ésope. Cela m'obligea d'y avoir recours. Nous ne saurions aller plus avant que les anciens: ils ne nous ont laissé pour notre part que la gloire de les bien suivre. Je joins toutefois ma fable à celle d'Ésope, non que la mienne le mérite, mais à cause du mot de Mécénas, que j'y fais entrer, et qui est si beau et si à propos, que je n'ai pas cru le devoir omettre.
XVI
LA MORT ET LE BUCHERON.
Un pauvre bûcheron, tout couvert de ramée, Sous le faix du fagot aussi bien que des ans Gémissant et courbé, marchoit à pas pesants, Et tâchoit de gagner sa chaumine enfumée. Enfin, n'en pouvant plus d'efforts et de douleur, Il met bas son fagot, il songe à son malheur. Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde? En est-il un plus pauvre en la machine ronde? Point de pain quelquefois, et jamais de repos: Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts, Le créancier et la corvée, Lui font d'un malheureux la peinture achevée. Il appelle la Mort. Elle vient sans tarder, Lui demande ce qu'il faut faire. C'est, dit-il, afin de m'aider A recharger ce bois; tu ne tarderas guère.
Le trépas vient tout guérir, Mais ne bougeons d'où nous sommes: Plutôt souffrir que mourir, C'est la devise des hommes.
XVII
L'HOMME ENTRE DEUX AGES ET SES DEUX MAITRESSES.
Un homme de moyen âge, Et tirant sur le grison, Jugea qu'il étoit saison De songer au mariage. Il avoit du comptant, Et partant De quoi choisir; toutes vouloient lui plaire: En quoi notre amoureux ne se pressoit pas tant: Bien adresser n'est pas petite affaire. Deux veuves sur son cœur eurent le plus de part: L'une encore verte; et l'autre un peu bien mûre, Mais qui réparoit par son art Ce qu'avoit détruit la nature. Ces deux veuves, en badinant, En riant, en lui faisant fête, L'alloient quelquefois têtonnant, C'est-à-dire ajustant sa tête. La vieille, à tous moments, de sa part emportoit Un peu du poil noir qui restoit, Afin que son amant en fût plus à sa guise. La jeune saccageoit les poils blancs à son tour. Toutes deux firent tant, que notre tête grise Demeura sans cheveux, et se douta du tour. Je vous rends, leur dit-il, mille grâces, les belles, Qui m'avez si bien tondu. J'ai plus gagné que perdu. Car d'hymen point de nouvelles. Celle que je prendrois voudroit qu'à sa façon Je vécusse, et non à la mienne. Il n'est tête chauve qui tienne: Je vous suis obligé, belles, de la leçon.
XVIII
LE RENARD ET LA CIGOGNE.
Compère le renard se mit un jour en frais, Et retint à dîner commère la cigogne. Le régal fut petit, et sans beaucoup d'apprêts: Le galant, pour toute besogne, Avoit un brouet clair: il vivoit chichement. Ce brouet fut par lui servi sur une assiette: La cigogne au long bec n'en put attraper miette, Et le drôle eut lapé le tout en un moment. Pour se venger de cette tromperie, A quelque temps de là, la cigogne le prie. Volontiers, lui dit-il; car avec mes amis Je ne fais point cérémonie. A l'heure dite, il courut au logis De la cigogne son hôtesse; Loua très-fort sa politesse, Trouva le dîner cuit à point: Bon appétit surtout; renards n'en manquent point. Il se réjouissoit à l'odeur de la viande Mise en menus morceaux, et qu'il croyoit friande. On servit, pour l'embarrasser, En un vase à long col et d'étroite embouchure. Le bec de la cigogne y pouvoit bien passer; Mais le museau du sire étoit d'autre mesure. Il lui fallut à jeun retourner au logis Honteux comme un renard qu'une poule auroit pris, Serrant la queue et portant bas l'oreille.
Trompeurs, c'est pour vous que j'écris: Attendez-vous à la pareille.
XIX
L'ENFANT ET LE MAITRE D'ÉCOLE.
Dans ce récit je prétends faire voir D'un certain sot la remontrance vaine.
Un jeune enfant dans l'eau se laissa choir, En badinant sur les bords de la Seine. Le Ciel permit qu'un saule se trouva, Dont le branchage, après Dieu, le sauva. S'étant pris, dis-je, aux branches de ce saule, Par cet endroit passe un maître d'école; L'enfant lui crie: Au secours! je péris. Le magister, se tournant à ses cris, D'un ton fort grave à contre-temps s'avise De le tancer: Ah! le petit babouin! Voyez, dit-il, où l'a mis sa sottise! Et puis prenez de tels fripons le soin! Que les parents sont malheureux qu'il faille Toujours veiller à semblable canaille! Qu'ils ont de maux! et que je plains leur sort! Ayant tout dit, il mit l'enfant à bord.
Je blâme ici plus de gens qu'on ne pense. Tout babillard, tout censeur, tout pédant, Se peut connoître au discours que j'avance. Chacun des trois fait un peuple fort grand: Le Créateur en a béni l'engeance. En toute affaire, ils ne font que songer Au moyen d'exercer leur langue. Eh! mon ami, tire-moi de danger; Tu feras après ta harangue.
XX
LE COQ ET LA PERLE.
Un jour un coq détourna Une perle, qu'il donna Au beau premier lapidaire. Je la crois fine, dit-il; Mais le moindre grain de mil Seroit bien mieux mon affaire.
Un ignorant hérita D'un manuscrit, qu'il porta Chez son voisin le libraire. Je crois, dit-il, qu'il est bon; Mais le moindre ducaton Seroit bien mieux mon affaire.
XXI
LES FRELONS ET LES MOUCHES A MIEL.
A l'œuvre on connoît l'artisan.
Quelques rayons de miel sans maître se trouvèrent: Des frelons les réclamèrent; Des abeilles s'opposant, Devant certaine guêpe on traduisit la cause. Il étoit malaisé de décider la chose: Les témoins déposoient qu'autour de ces rayons Des animaux ailés, bourdonnants, un peu longs, De couleur fort tannée, et tels que les abeilles, Avoient longtemps paru. Mais quoi! dans les frelons Ces enseignes étoient pareilles. La guêpe, ne sachant que dire à ces raisons, Fit enquête nouvelle, et, pour plus de lumière, Entendit une fourmilière. Le point n'en put être éclairci. De grâce, à quoi bon tout ceci? Dit une abeille fort prudente. Depuis tantôt six mois que la cause est pendante, Nous voici comme aux premiers jours. Pendant cela le miel se gâte. Il est temps désormais que le juge se hâte: N'a-t-il point assez léché l'ours? Sans tant de contredits et d'interlocutoires, Et de fatras et de grimoires, Travaillons, les frelons et nous: On verra qui sait faire, avec un suc si doux, Des cellules si bien bâties. Le refus des frelons fit voir Que cet art passoit leur savoir; Et la guêpe adjugea le miel à leurs parties.
Plût à Dieu qu'on réglât ainsi tous les procès! Que des Turcs en cela l'on suivît la méthode! Le simple sens commun nous tiendroit lieu de code: Il ne faudroit point tant de frais, Au lieu qu'on nous mange, on nous gruge; On nous mine par des longueurs; On fait tant, à la fin, que l'huître est pour le juge, Les écailles pour les plaideurs[8].
[8] Voyez ci-après, livre IX, fable IX.
XXII
LE CHÊNE ET LE ROSEAU.
Le chêne un jour dit au roseau: Vous avez bien sujet d'accuser la nature; Un roitelet pour vous est un pesant fardeau; Le moindre vent qui d'aventure Fait rider la face de l'eau Vous oblige à baisser la tête, Cependant que mon front, au Caucase pareil, Non content d'arrêter les rayons du soleil, Brave l'effort de la tempête. Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr. Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage Dont je couvre le voisinage, Vous n'auriez pas tant à souffrir: Je vous défendrois de l'orage; Mais vous naissez le plus souvent Sur les humides bords des royaumes du vent. La nature envers vous me semble bien injuste.-- Votre compassion, lui répondit l'arbuste, Part d'un bon naturel; mais quittez ce souci; Les vents me sont moins qu'à vous redoutables: Je plie et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici Contre leurs coups épouvantables Résisté sans courber le dos; Mais attendons la fin. Comme il disoit ces mots, Du bout de l'horizon accourt avec furie Le plus terrible des enfants Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs. L'arbre tient bon, le roseau plie. Le vent redouble ses efforts, Et fait si bien qu'il déracine Celui de qui la tête au ciel étoit voisine, Et dont les pieds touchoient à l'empire des morts.
FIN DU LIVRE PREMIER.
I
CONTRE CEUX QUI ONT LE GOUT DIFFICILE.
Quand j'aurois en naissant reçu de Calliope Les dons qu'à ses amants cette muse a promis, Je les consacrerois aux mensonges d'Ésope: Le mensonge et les vers de tout temps sont amis. Mais je ne me crois pas si chéri du Parnasse Que de savoir orner toutes ces fictions. On peut donner du lustre à leurs inventions: On le peut, je l'essaie; un plus savant le fasse. Cependant jusqu'ici d'un langage nouveau J'ai fait parler le loup et répondre l'agneau: J'ai passé plus avant: les arbres et les plantes Sont devenus chez moi créatures parlantes. Qui ne prendroit ceci pour un enchantement? Vraiment, me diront nos critiques, Vous parlez magnifiquement De cinq ou six contes d'enfant. Censeurs, en voulez-vous qui soient plus authentiques, Et d'un style plus haut? En voici. Les Troyens, Après dix ans de guerre autour de leurs murailles, Avoient lassé les Grecs, qui par mille moyens, Par mille assauts, par cent batailles, N'avoient pu mettre à bout cette fière cité; Quand un cheval de bois par Minerve inventé, D'un rare et nouvel artifice, Dans ses énormes flancs reçut le sage Ulysse, Le vaillant Diomède, Ajax l'impétueux, Que ce colosse monstrueux Avec leurs escadrons devoit porter dans Troie, Livrant à leur fureur ses dieux mêmes en proie: Stratagème inouï, qui des fabricateurs Paya la constance et la peine...-- C'est assez, me dira quelqu'un de nos auteurs: La période est longue, il faut reprendre haleine; Et puis votre cheval de bois, Vos héros avec leurs phalanges, Ce sont des contes plus étranges Qu'un renard qui cajole un corbeau sur sa voix: De plus, il vous sied mal d'écrire en si haut style. Eh bien! baissons d'un ton. La jalouse Amarylle Songeoit à son Alcippe, et croyoit de ses soins N'avoir que ses moutons et son chien pour témoins. Tircis, qui l'aperçut, se glisse entre les saules; Il entend la bergère adressant ces paroles Au doux zéphyr, et le priant De les porter à son amant... Je vous arrête à cette rime, Dira mon censeur à l'instant; Je ne la tiens pas légitime, Ni d'une assez grande vertu: Remettez, pour le mieux, ces deux vers à la fonte... Maudit censeur, te tairas-tu? Ne saurois-je achever mon conte? C'est un dessein très-dangereux Que d'entreprendre de te plaire.
Les délicats sont malheureux: Rien ne sauroit les satisfaire.
II
CONSEIL TENU PAR LES RATS.
Un chat nommé Rodilardus[9] Faisoit de rats telle déconfiture, Que l'on n'en voyoit presque plus, Tant il en avoit mis dedans la sépulture. Le peu qu'il en restoit, n'osant quitter son trou, Ne trouvoit à manger que le quart de son soûl; Et Rodilard passoit, chez la gent misérable, Non pour un chat, mais pour un diable. Or, un jour qu'au haut et au loin Le galant alla chercher femme, Pendant tout le sabbat qu'il fit avec sa dame, Le demeurant des rats tint chapitre en un coin Sur la nécessité présente. Dès l'abord leur doyen, personne fort prudente, Opina qu'il falloit, et plus tôt que plus tard, Attacher un grelot au cou de Rodilard; Qu'ainsi, quand il iroit en guerre, De sa marche avertis, ils s'enfuiroient sous terre; Qu'il n'y savoit que ce moyen. Chacun fut de l'avis de monsieur le doyen: Chose ne leur parut à tous plus salutaire. La difficulté fut d'attacher le grelot. L'un dit: Je n'y vas point, je ne suis pas si sot; L'autre: Je ne saurois. Si bien que sans rien faire On se quitta. J'ai maints chapitres vus, Qui pour néant se sont ainsi tenus; Chapitres, non de rats, mais chapitres de moines, Voire chapitres de chanoines.
Ne faut-il que délibérer? La cour en conseillers foisonne: Est-il besoin d'exécuter? L'on ne rencontre plus personne.
[9] Dans Rabelais, _Rodilard_ ou rongeur de lard.
III
LE LOUP PLAIDANT CONTRE LE RENARD PAR-DEVANT LE SINGE.
Un loup disoit que l'on l'avoit volé: Un renard, son voisin, d'assez mauvaise vie, Pour ce prétendu vol par lui fut appelé. Devant le singe il fut plaidé, Non point par avocats, mais par chaque partie. Thémis n'avoit point travaillé, De mémoire de singe, à fait plus embrouillé. Le magistrat suoit en son lit de justice. Après qu'on eut bien contesté, Répliqué, crié, tempêté, Le juge instruit de leur malice, Leur dit: Je vous connois de longtemps, mes amis; Et tous deux vous paîrez l'amende: Car toi, loup, tu te plains, quoiqu'on ne t'ait rien pris; Et toi, renard, as pris ce que l'on te demande.
Le juge prétendoit qu'à tort et à travers On ne sauroit manquer, condamnant un pervers.
Quelques personnes de bon sens ont cru que l'impossibilité et la contradiction qui est dans le jugement de ce singe étoient une chose à censurer: mais je ne m'en suis servi qu'après Phèdre, et c'est en cela que consiste le bon mot, selon mon avis.
IV
LES DEUX TAUREAUX ET UNE GRENOUILLE.
Deux taureaux combattoient à qui posséderoit Une génisse avec l'empire. Une grenouille en soupiroit. Qu'avez-vous? se mit à lui dire Quelqu'un du peuple coassant.-- Eh! ne voyez-vous pas, dit-elle, Que la fin de cette querelle Sera l'exil de l'un; que l'autre, le chassant, Le fera renoncer aux campagnes fleuries? Il ne régnera plus sur l'herbe des prairies, Viendra dans nos marais régner sur les roseaux; Et, nous foulant aux pieds jusques au fond des eaux, Tantôt l'une, et puis l'autre, il faudra qu'on pâtisse Du combat qu'a causé madame la génisse. Cette crainte étoit de bon sens. L'un des taureaux en leur demeure S'alla cacher à leurs dépens: Il en écrasoit vingt par heure.
Hélas! on voit que de tout temps Les petits ont pâti des sottises des grands.
V
LA CHAUVE-SOURIS ET LES DEUX BELETTES.
Une chauve-souris donna tête baissée Dans un nid de belette, et, sitôt qu'elle y fut, L'autre, envers les souris de longtemps courroucée, Pour la dévorer accourut. Quoi! vous osez, dit-elle, à mes yeux vous produire, Après que votre race a tâché de me nuire! N'êtes-vous pas souris? parlez sans fiction. Oui, vous l'êtes; ou bien je ne suis pas belette.-- Pardonnez-moi, dit la pauvrette, Ce n'est pas ma profession. Moi, souris! des méchants vous ont dit ces nouvelles. Grâce à l'auteur de l'univers, Je suis oiseau, voyez mes ailes: Vive la gent qui fend les airs! Sa raison plut et sembla bonne. Elle fait si bien, qu'on lui donne Liberté de se retirer. Deux jours après, notre étourdie Aveuglément se va fourrer Chez une autre belette aux oiseaux ennemie. La voilà derechef en danger de sa vie. La dame du logis, avec son long museau, S'en alloit la croquer en qualité d'oiseau, Quand elle protesta qu'on lui faisoit outrage. Moi, pour telle passer! Vous n'y regardez pas. Qui fait l'oiseau? C'est le plumage. Je suis souris, vivent les rats! Jupiter confonde les chats! Par cette adroite repartie Elle sauva deux fois sa vie.
Plusieurs se sont trouvés qui, d'écharpe changeants, Aux dangers, ainsi qu'elle, ont souvent fait la figue. Le sage dit, selon les gens: Vive le roi! vive la ligue!
VI
L'OISEAU BLESSÉ D'UNE FLÈCHE.
Mortellement atteint d'une flèche empennée, Un oiseau déploroit sa triste destinée, Et disoit, en souffrant un surcroît de douleur: Faut-il contribuer à son propre malheur! Cruels humains! vous tirez de nos ailes De quoi faire voler ces machines mortelles! Mais ne vous moquez point, engeance sans pitié: Souvent il vous arrive un sort comme le nôtre. Des enfants de Japet toujours une moitié Fournira des armes à l'autre.
VII
LA LICE ET SA COMPAGNE.