Fables de La Fontaine

Part 21

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Que sert-il qu'on se contrefasse? Prétendre ainsi changer est une illusion: L'on reprend sa première trace A la première occasion.

De votre esprit, que nul autre n'égale, Prince, ma muse tient tout entier ce projet: Vous m'avez donné le sujet, Le dialogue et la morale.

X

L'ÉCREVISSE ET SA FILLE.

Les sages quelquefois, ainsi que l'écrevisse, Marchent à reculons, tournent le dos au port. C'est l'art des matelots: c'est aussi l'artifice De ceux qui, pour couvrir quelque puissant effort, Envisagent un point directement contraire, Et font vers ce lieu-là courir leur adversaire. Mon sujet est petit, cet accessoire est grand: Je pourrois l'appliquer à certain conquérant Qui tout seul déconcerte une ligue à cent têtes. Ce qu'il n'entreprend pas, et ce qu'il entreprend, N'est d'abord qu'un secret, puis devient des conquêtes. En vain l'on a les yeux sur ce qu'il veut cacher, Ce sont arrêts du Sort qu'on ne peut empêcher: Le torrent à la fin devient insurmontable. Cent dieux sont impuissants contre un seul Jupiter. Louis et le Destin me semblent de concert Entraîner l'univers. Venons à notre fable.

Mère écrevisse un jour à sa fille disoit: Comme tu vas, bon Dieu! ne peux-tu marcher droit? --Et comme vous allez vous-même! dit la fille: Puis-je autrement marcher que ne fait ma famille? Veut-on que j'aille droit quand on y va tortu?

Elle avoit raison: la vertu De tout exemple domestique Est universelle, et s'applique En bien, en mal, en tout; fait des sages, des sots; Beaucoup plus de ceux-ci. Quant à tourner le dos A son but, j'y reviens; la méthode en est bonne, Surtout au métier de Bellone: Mais il faut le faire à propos.

XI

L'AIGLE ET LA PIE.

L'aigle, reine des airs, avec Margot la pie, Différentes d'humeur, de langage, et d'esprit, Et d'habit, Traversoient un bout de prairie. Le hasard les assemble en un coin détourné. L'agace eut peur; mais l'aigle, ayant fort bien dîné, La rassure, et lui dit: Allons de compagnie; Si le maître des dieux assez souvent s'ennuie, Lui qui gouverne l'univers, J'en puis bien faire autant, moi qu'on sait qui le sers. Entretenez-moi donc, et sans cérémonie. Caquet-bon-bec alors de jaser au plus dru, Sur ceci, sur cela, sur tout. L'homme d'Horace, Disant le bien, le mal, à travers champs, n'eût su Ce qu'en fait de babil y savoit notre agace. Elle offre d'avertir de tout ce qui se passe, Sautant, allant de place en place, Bon espion, Dieu sait. Son offre ayant déplu, L'aigle lui dit tout en colère: Ne quittez point votre séjour, Caquet-bon-bec, ma mie: adieu; je n'ai que faire D'une babillarde à ma cour: C'est un fort méchant caractère. Margot ne demandait pas mieux.

Ce n'est pas ce qu'on croit que d'entrer chez les dieux: Cet honneur a souvent de mortelles angoisses. Rediseurs, espions, gens à l'air gracieux, Au cœur tout différent, s'y rendent odieux: Quoique ainsi que la pie il faille dans ces lieux Porter habit de deux paroisses.

XII

LE MILAN, LE ROI ET LE CHASSEUR.

A S. A. S. MONSEIGNEUR LE PRINCE DE CONTI.

Comme les dieux sont bons, ils veulent que les rois Le soient aussi: c'est l'indulgence Qui fait le plus beau de leurs droits, Non les douceurs de la vengeance: Prince, c'est votre avis. On sait que le courroux S'éteint en votre cœur sitôt qu'on l'y voit naître. Achille, qui du sien ne put se rendre maître, Fut par là moins héros que vous. Ce titre n'appartient qu'à ceux d'entre les hommes Qui, comme en l'âge d'or, font cent biens ici-bas. Peu de grands sont nés tels en cet âge où nous sommes: L'univers leur sait gré du mal qu'ils ne font pas. Loin que vous suiviez ces exemples, Mille actes généreux vous promettent des temples. Apollon, citoyen de ces augustes lieux, Prétend y célébrer votre nom sur sa lyre. Je sais qu'on vous attend dans le palais des dieux: Un siècle de séjour doit ici vous suffire. Hymen veut séjourner tout un siècle chez vous. Puissent ses plaisirs les plus doux Vous composer des destinées Par ce temps à peine bornées! Et la princesse et vous n'en méritez pas moins. J'en prends ses charmes pour témoins; Pour témoins j'en prends les merveilles Par qui le Ciel, pour vous prodigue en ses présents, Des qualités qui n'ont qu'en vous seul leurs pareilles Voulut orner vos jeunes ans. Bourbon de son esprit ses grâces assaisonne: Le Ciel joignit en sa personne Ce qui sait se faire estimer A ce qui sait se faire aimer: Il ne m'appartient pas d'étaler votre joie; Je me tais donc, et vais rimer Ce que fit un oiseau de proie.

Un milan, de son nid antique possesseur, Étant pris vif par un chasseur, D'en faire au prince un don cet homme se propose. La rareté du fait donnoit prix à la chose. L'oiseau, par le chasseur humblement présenté, Si ce conte n'est apocryphe, Va tout droit imprimer sa griffe Sur le nez de sa majesté.-- Quoi! sur le nez du roi?--Du roi même en personne.-- Il n'avoit donc alors ni sceptre ni couronne?-- Quand il en auroit eu, ç'auroit été tout un: Le nez royal fut pris comme un nez du commun. Dire des courtisans les clameurs et la peine Seroit se consumer en efforts impuissants. Le roi n'éclata point: les cris sont indécents A la majesté souveraine. L'oiseau garda son poste: on ne put seulement Hâter son départ d'un moment. Son maître le rappelle, et crie, et se tourmente, Lui présente le leurre et le poing, mais en vain. On crut que jusqu'au lendemain Le maudit animal à la serre insolente Nicheroit là malgré le bruit, Et sur le nez sacré voudroit passer la nuit. Tâcher de l'en tirer irritoit son caprice. Il quitte enfin le roi, qui dit: Laissez aller Ce milan, et celui qui m'a cru régaler. Ils se sont acquittés tous deux de leur office, L'un en milan, et l'autre en citoyen des bois: Pour moi, qui sais comment doivent agir les rois, Je les affranchis du supplice. Et la cour d'admirer. Les courtisans ravis Élèvent de tels faits, par eux si mal suivis: Bien peu, même des rois, prendront un tel modèle, Et le veneur l'échappa belle; Coupable seulement, tant lui que l'animal, D'ignorer le danger d'approcher trop du maître: Ils n'avoient appris à connoître Que les hôtes des bois; étoit-ce un si grand mal? Pilpay fait près du Gange arriver l'aventure. Là, nulle humaine créature Ne touche aux animaux pour leur sang épancher: Le roi même feroit scrupule d'y toucher. Savons-nous, disent-ils, si cet oiseau de proie N'étoit point au siége de Troie? Peut-être y tint-il lieu d'un prince ou d'un héros Des plus huppés et des plus hauts: Ce qu'il fut autrefois il pourra l'être encore. Nous croyons, après Pythagore, Qu'avec les animaux de forme nous changeons; Tantôt milans, tantôt pigeons, Tantôt humains, puis volatilles[76] Ayant dans les airs leurs familles.

Comme l'on conte en deux façons L'accident du chasseur, voici l'autre manière.

Un certain fauconnier ayant pris, ce dit-on, A la chasse un milan (ce qui n'arrive guère), En voulut au roi faire un don, Comme de chose singulière: Ce cas n'arrive pas quelquefois en cent ans; C'est le _non plus ultra_ de la fauconnerie. Ce chasseur perce donc un gros de courtisans, Plein de zèle, échauffé, s'il le fut de sa vie. Par ce parangon des présents Il croyoit sa fortune faite: Quand l'animal porte-sonnette, Sauvage encore et tout grossier, Avec ses ongles tout d'acier, Prend le nez du chasseur, happe le pauvre sire. Lui de crier; chacun de rire, Monarque et courtisans. Qui n'eût ri? Quant à moi, Je n'en eusse quitté ma part pour un empire. Qu'un pape rie, en bonne foi, Je ne l'ose assurer; mais je tiendrois un roi Bien malheureux s'il n'osoit rire: C'est le plaisir des dieux. Malgré son noir souci, Jupiter et le peuple immortel rit aussi. Il en fit des éclats, à ce que dit l'histoire, Quand Vulcain, clopinant, lui vint donner à boire. Que le peuple immortel se montrât sage ou non, J'ai changé mon sujet avec juste raison; Car, puisqu'il s'agit de morale, Que nous eût du chasseur l'aventure fatale Enseigné de nouveau? L'on a vu de tout temps Plus de sots fauconniers que de rois indulgents.

[76] C'est évidemment pour la rime que La Fontaine a modifié ainsi le mot _volatile_.

XIII

LE RENARD, LES MOUCHES ET LE HÉRISSON.

Aux traces de son sang un vieux hôte des bois, Renard fin, subtil et matois, Blessé par des chasseurs, et tombé dans la fange, Autrefois attira ce parasite ailé Que nous avons mouche appelé. Il accusoit les dieux, et trouvoit fort étrange Que le Sort à tel point le voulût affliger, Et le fît aux mouches manger. Quoi! se jeter sur moi, sur moi le plus habile De tous les hôtes des forêts! Depuis quand les renards sont-ils un si bon mets? Et que me sert ma queue? est-ce un poids inutile? Va, le Ciel te confonde, animal importun! Que ne vis-tu sur le commun! Un hérisson du voisinage, Dans mes vers nouveau personnage, Voulut le délivrer de l'importunité Du peuple plein d'avidité: Je les vais de mes dards enfiler par centaines, Voisin renard, dit-il, et terminer tes peines. Garde-t'en bien, dit l'autre; ami, ne le fais pas: Laisse-les, je te prie, achever leur repas. Ces animaux sont soûls; une troupe nouvelle Viendroit fondre sur moi, plus âpre et plus cruelle.

Nous ne trouvons que trop de mangeurs ici-bas: Ceux-ci sont courtisans, ceux-là sont magistrats. Aristote appliquoit cet apologue aux hommes. Les exemples en sont communs, Surtout au pays où nous sommes. Plus telles gens sont pleins, moins ils sont importuns.

XIV

L'AMOUR ET LA FOLIE.

Tout est mystère dans l'amour, Ses flèches, son carquois, son flambeau, son enfance: Ce n'est pas l'ouvrage d'un jour Que d'épuiser cette science. Je ne prétends donc point tout expliquer ici: Mon but est seulement de dire, à ma manière, Comment l'aveugle que voici (C'est un dieu), comment, dis-je, il perdit la lumière, Quelle suite eut ce mal, qui peut-être est un bien; J'en fais juge un amant, et ne décide rien.

La Folie et l'Amour jouoient un jour ensemble: Celui-ci n'étoit pas encor privé des yeux. Une dispute vint: l'Amour veut qu'on assemble Là-dessus le conseil des dieux; L'autre n'eut pas la patience; Elle lui donne un coup si furieux, Qu'il en perd la clarté des cieux. Vénus en demande vengeance. Femme et mère, il suffit pour juger de ses cris: Les dieux en furent étourdis, Et Jupiter, et Némésis, Et les juges d'Enfer, enfin toute la bande. Elle représenta l'énormité du cas: Son fils sans un bâton ne pouvoit faire un pas: Nulle peine n'étoit pour ce crime assez grande: Le dommage devoit être aussi réparé. Quand on eut bien considéré L'intérêt du public, celui de la partie, Le résultat enfin de la suprême cour Fut de condamner la Folie A servir de guide à l'Amour.

XV

LE CORBEAU, LA GAZELLE, LA TORTUE ET LE RAT.

A MADAME DE LA SABLIÈRE.

Je vous gardois un temple dans mes vers: Il n'eût fini qu'avecque l'univers. Déjà ma main en fondoit la durée Sur ce bel art qu'ont les dieux inventé, Et sur le nom de la divinité Que dans ce temple on auroit adorée. Sur le portail j'aurois ces mots écrits: PALAIS SACRÉ DE LA DÉESSE IRIS; Non celle-là qu'a Junon à ses gages; Car Junon même et le maître des dieux Serviroient l'autre, et seroient glorieux Du seul honneur de porter ses messages. L'apothéose à la voûte eût paru: Là, tout l'Olympe en pompe eût été vu Plaçant Iris sous un dais de lumière. Les murs auroient amplement contenu Toute sa vie: agréable matière, Mais peu féconde en ces événements Qui des États font les renversements. Au fond du temple eût été son image, Avec ses traits, son souris, ses appas, Son art de plaire et de n'y penser pas, Ses agréments, à qui tout rend hommage. J'aurois fait voir à ses pieds des mortels Et des héros, des demi-dieux encore, Même des dieux: ce que le monde adore Vient quelquefois parfumer ses autels. J'eusse en ses yeux fait briller de son âme Tous les trésors, quoique imparfaitement: Car ce cœur vif et tendre infiniment Pour ses amis et non point autrement; Car cet esprit, qui, né du firmament, A beauté d'homme avec grâce de femme, Ne se peut pas comme on veut exprimer. O vous, Iris, qui savez tout charmer, Qui savez plaire en un degré suprême, Vous que l'on aime à l'égal de soi-même (Ceci soit dit sans nul soupçon d'amour, Car c'est un mot banni de votre cour, Laissons-le donc), agréez que ma muse Achève un jour cette ébauche confuse. J'en ai placé l'idée et le projet, Pour plus de grâce, au-devant d'un sujet Où l'amitié donne de telles marques, Et d'un tel prix, que leur simple récit Peut quelque temps amuser votre esprit. Non que ceci se passe entre monarques: Ce que chez vous nous voyons estimer N'est pas un roi qui ne sait point aimer; C'est un mortel qui sait mettre sa vie Pour son ami. J'en vois peu de si bons. Quatre animaux, vivant de compagnie, Vont aux humains en donner des leçons.

La gazelle, le rat, le corbeau, la tortue, Vivoient ensemble unis: douce société! Le choix d'une demeure aux humains inconnue Assuroit leur félicité. Mais quoi! l'homme découvre enfin toutes retraites. Soyez au milieu des déserts; Au fond des eaux, au haut des airs, Vous n'éviterez point ses embûches secrètes. La gazelle s'alloit ébattre innocemment, Quand un chien, maudit instrument Du plaisir barbare des hommes, Vint sur l'herbe éventer les traces de ses pas. Elle fuit. Et le rat, à l'heure du repas, Dit aux amis restants: D'où vient que nous ne sommes Aujourd'hui que trois conviés? La gazelle déjà nous a-t-elle oubliés? A ces paroles, la tortue S'écrie, et dit: Ah! si j'étois Comme un corbeau d'ailes pourvue, Tout de ce pas je m'en irois Apprendre au moins quelle contrée, Quel accident tient arrêtée Notre compagne au pied léger; Car, à l'égard du cœur, il en faut mieux juger. Le corbeau part à tire-d'aile: Il aperçoit de loin l'imprudente gazelle Prise au piége et se tourmentant. Il retourne avertir les autres à l'instant; Car, de lui demander quand, pourquoi, ni comment Ce malheur est tombé sur elle, Et perdre en vains discours cet utile moment, Comme eût fait un maître d'école, Il avoit trop de jugement. Le corbeau donc vole et revole. Sur son rapport, les trois amis Tiennent conseil. Deux sont d'avis De se transporter sans remise Aux lieux où la gazelle est prise. L'autre, dit le corbeau, gardera le logis: Avec son marcher lent, quand arriveroit-elle? Après la mort de la gazelle. Ces mots à peine dits, ils s'en vont secourir Leur chère et fidèle compagne, Pauvre chevrette de montagne. La tortue y voulut courir: La voilà comme eux en campagne, Maudissant ses pieds courts avec juste raison, Et la nécessité de porter sa maison. Rongemaille (le rat eut à bon droit ce nom) Coupe les nœuds du lacs: on peut penser la joie. Le chasseur vient, et dit: Qui m'a ravi ma proie? Rongemaille, à ces mots, se retire en un trou, Le corbeau sur un arbre, en un bois la gazelle: Et le chasseur, à demi fou De n'en avoir nulle nouvelle, Aperçoit la tortue, et retient son courroux. D'où vient, dit-il, que je m'effraye? Je veux qu'à mon souper celle-ci me défraye. Il la mit dans son sac. Elle eût payé pour tous, Si le corbeau n'en eût averti la chevrette. Celle-ci, quittant sa retraite, Contrefait la boiteuse, et vient se présenter. L'homme de suivre, et de jeter Tout ce qui lui pesoit: si bien que Rongemaille Autour des nœuds du sac tant opère et travaille, Qu'il délivre encore l'autre sœur, Sur qui s'étoit fondé le souper du chasseur.

Pilpay conte qu'ainsi la chose s'est passée. Pour peu que je voulusse invoquer Apollon, J'en ferois, pour vous plaire, un ouvrage aussi long Que l'Iliade ou l'Odyssée. Rongemaille feroit le principal héros, Quoiqu'à vrai dire ici chacun soit nécessaire. Porte-maison l'infante y tient de tels propos, Que monsieur du corbeau va faire Office d'espion, et puis de messager. La gazelle a d'ailleurs l'adresse d'engager Le chasseur à donner du temps à Rongemaille. Ainsi chacun dans son endroit S'entremet, agit et travaille. A qui donner le prix? Au cœur, si l'on m'en croit. Que n'ose et que ne peut l'amitié violente! Cet autre sentiment que l'on appelle amour Mérite moins d'honneur; cependant chaque jour Je le célèbre et je le chante. Hélas! il n'en rend pas mon âme plus contente! Vous protégez sa sœur, il suffit; et mes vers Vont s'engager pour elle à des tons tout divers. Mon maître étoit l'amour: j'en vais servir un autre, Et porter par tout l'univers Sa gloire aussi bien que la vôtre.

XVI

LA FORÊT ET LE BUCHERON.

Un bûcheron venoit de rompre ou d'égarer Le bois dont il avoit emmanché sa cognée. Cette perte ne put sitôt se réparer Que la forêt n'en fût quelque temps épargnée. L'homme enfin la prie humblement De lui laisser tout doucement Emporter une unique branche, Afin de faire un autre manche: Il iroit employer ailleurs son gagne-pain; Il laisseroit debout maint chêne et maint sapin Dont chacun respectoit la vieillesse et les charmes. L'innocente forêt lui fournit d'autres armes. Elle en eut du regret. Il emmanche son fer: Le misérable ne s'en sert Qu'à dépouiller sa bienfaitrice De ses principaux ornements. Elle gémit à tous moments: Son propre don fait son supplice.

Voilà le train du monde et de ses sectateurs; On s'y sert du bienfait contre les bienfaiteurs. Je suis las d'en parler. Mais que de doux ombrages Soient exposés à ces outrages, Qui ne se plaindroit là-dessus? Hélas! j'ai beau crier et me rendre incommode, L'ingratitude et les abus N'en seront pas moins à la mode.

XVII

LE RENARD, LE LOUP ET LE CHEVAL.

Un renard, jeune encor, quoique des plus madrés, Vit le premier cheval qu'il eût vu de sa vie. Il dit à certain loup, franc novice: Accourez, Un animal paît dans nos prés, Beau, grand; j'en ai la vue encor toute ravie. Est-il plus fort que nous? dit le loup en riant. Fais-moi son portrait, je te prie. Si j'étois quelque peintre ou quelque étudiant, Repartit le renard, j'avancerois la joie Que vous aurez en le voyant Mais venez. Que sait-on? peut-être est-ce une proie Que la fortune nous envoie. Ils vont; et le cheval, qu'à l'herbe on avoit mis, Assez peu curieux de semblables amis, Fut presque sur le point d'enfiler la venelle[77]. Seigneur, dit le renard, vos humbles serviteurs Apprendroient volontiers comment on vous appelle. Le cheval, qui n'étoit dépourvu de cervelle Leur dit: Lisez mon nom, vous le pouvez, Messieurs, Mon cordonnier l'a mis autour de ma semelle. Le renard s'excusa sur son peu de savoir. Mes parents, reprit-il, ne m'ont point fait instruire; Ils sont pauvres, et n'ont qu'un trou pour tout avoir; Ceux du loup, gros messieurs, l'ont fait apprendre à lire. Le loup, par ce discours flatté S'approcha. Mais sa vanité Lui coûta quatre dents: le cheval lui desserre Un coup; et haut le pied. Voilà mon loup par terre; Mal en point, sanglant et gâté. Frère, dit le renard, ceci nous justifie Ce que m'ont dit des gens d'esprit: Cet animal vous a sur la mâchoire écrit Que de tout inconnu le sage se méfie.

[77] _Venelle_ signifie sentier; et _enfiler la venelle_, signifie proverbialement _s'enfuir_.

XVIII

LE RENARD ET LES POULETS D'INDE.

Contre les assauts d'un renard Un arbre à des dindons servoit de citadelle. Le perfide, ayant fait tout le tour du rempart, Et vu chacun en sentinelle, S'écria: Quoi! ces gens se moqueront de moi! Eux seuls seront exempts de la commune loi! Non, par tous les dieux! non. Il accomplit son dire. La lune, alors luisant, sembloit, contre le sire, Vouloir favoriser la dindonnière gent. Lui, qui n'étoit novice au métier d'assiégeant, Eut recours à son sac de ruses scélérates, Feignit vouloir gravir, se guinda sur ses pattes, Puis contrefit le mort, puis le ressuscité. Arlequin n'eût exécuté Tant de différents personnages. Il élevoit sa queue, il la faisoit briller, Et cent mille autres badinages; Pendant quoi nul dindon n'eût osé sommeiller. L'ennemi les lassoit en leur tenant la vue Sur même objet toujours tendue. Les pauvres gens étant à la longue éblouis, Toujours il en tomboit quelqu'un: autant de pris, Autant de mis à part: près de moitié succombe. Le compagnon les porte en son garde-manger.

Le trop d'attention qu'on a pour le danger Fait le plus souvent qu'on y tombe.

XIX

LE SINGE.

Il est un singe dans Paris A qui l'on avoit donné femme; Singe en effet d'aucuns maris, Il la battoit. La pauvre dame En a tant soupiré, qu'enfin elle n'est plus. Leur fils se plaint d'étrange sorte, Il éclate en cris superflus: Le père en rit, sa femme est morte; Il a déjà d'autres amours, Que l'on croit qu'il battra toujours; Il hante la taverne, et souvent il s'enivre.

N'attendez rien de bon du peuple imitateur, Qu'il soit singe ou qu'il fasse un livre: La pire espèce, c'est l'auteur.

XX

LE PHILOSOPHE SCYTHE.