Part 20
Je ne puis employer, pour mes fables, de protection qui me soit plus glorieuse que la vôtre. Ce goût exquis et ce jugement si solide que vous faites paroître dans toutes choses au delà d'un âge où à peine les autres princes sont-ils touchés de ce qui les environne avec le plus d'éclat: tout cela, joint au devoir de vous obéir et à la passion de vous plaire, m'a obligé de vous présenter un ouvrage dont l'original a été l'admiration de tous les siècles, aussi bien que celle de tous les sages. Vous m'avez même ordonné de continuer; et, si vous me permettez de le dire, il y a des sujets dont je vous suis redevable, et où vous avez jeté des grâces qui ont été admirées de tout le monde. Nous n'avons plus besoin de consulter ni Apollon, ni les Muses, ni aucune des divinités du Parnasse: elles se rencontrent toutes dans les présents que vous a faits la nature, et dans cette science de bien juger les ouvrages de l'esprit, à quoi vous joignez déjà celle de connoître toutes les règles qui y conviennent. Les fables d'Ésope sont une ample matière pour ces talents, elles embrassent toutes sortes d'événements et de caractères. Ces mensonges sont proprement une manière d'histoire où on ne flatte personne. Ce ne sont pas choses de peu d'importance que ces sujets: les animaux sont les précepteurs des hommes dans mon ouvrage. Je ne m'étendrai pas davantage là-dessus: vous voyez mieux que moi le profit qu'on en peut tirer. Si vous vous connoissez maintenant en orateurs et en poëtes, vous vous connoîtrez encore mieux quelque jour en bons politiques et en bons généraux d'armée; et vous vous tromperez aussi peu au choix des personnes qu'au mérite des actions. Je ne suis pas d'un âge à espérer d'en être témoin. Il faut que je me contente de travailler sous vos ordres. L'envie de vous plaire me tiendra lieu d'une imagination que les ans ont affoiblie: quand vous souhaiterez quelque fable, je la trouverai dans ce fonds-là. Je voudrois bien que vous y pussiez trouver des louanges dignes du monarque qui fait maintenant le destin de tant de peuples et de nations, et qui rend toutes les parties du monde attentives à ses conquêtes, à ses victoires, et à la paix qui semble se rapprocher, et dont il impose les conditions avec toute la modération que peuvent souhaiter nos ennemis. Je me le figure comme un conquérant qui veut mettre des bornes à sa gloire et à sa puissance, et de qui on pourroit dire, à meilleur titre qu'on ne l'a dit d'Alexandre, qu'il va tenir les états de l'univers, en obligeant les ministres de tant de princes de s'assembler pour terminer une guerre qui ne peut être que ruineuse à leurs maîtres. Ce sont des sujets au-dessus de nos paroles: je les laisse à de meilleures plumes que la mienne, et suis avec le plus profond respect,
MONSEIGNEUR,
Votre très-humble, très-obéissant et très fidèle serviteur,
DE LA FONTAINE.
I
LES COMPAGNONS D'ULYSSE.
A MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE.
PRINCE, l'unique objet du soin des immortels, Souffrez que mon encens parfume vos autels. Je vous offre un peu tard ces présents de ma muse: Les ans et les travaux me serviront d'excuse. Mon esprit diminue, au lieu qu'à chaque instant On aperçoit le vôtre aller en augmentant: Il ne va pas, il court, il semble avoir des ailes. Le héros dont il tient des qualités si belles Dans le métier de Mars brûle d'en faire autant: Il ne tient pas à lui que, forçant la victoire, Il ne marche à pas de géant Dans la carrière de la gloire. Quelque dieu le retient: c'est notre souverain, Lui qu'un mois a rendu maître et vainqueur du Rhin. Cette rapidité fut alors nécessaire, Peut-être elle seroit aujourd'hui téméraire. Je m'en tais; aussi bien les Ris et les Amours Ne sont pas soupçonnés d'aimer les longs discours. De ces sortes de dieux votre cour se compose: Ils ne vous quittent point. Ce n'est pas qu'après tout D'autres divinités n'y tiennent le haut bout: Le sens et la raison y règlent toute chose. Consultez ces derniers sur un fait où les Grecs, Imprudents et peu circonspects, S'abandonnèrent à des charmes Qui métamorphosoient en bêtes les humains.
Les compagnons d'Ulysse, après dix ans d'alarmes, Erroient au gré du vent, de leur sort incertains. Ils abordèrent un rivage Où la fille du dieu du jour, Circé, tenoit alors sa cour. Elle leur fit prendre un breuvage Délicieux, mais plein d'un funeste poison. D'abord ils perdent la raison; Quelques moments après, leur corps et leur visage Prennent l'air et les traits d'animaux différents: Les voilà devenus ours, lions, éléphants; Les uns sous une masse énorme, Les autres sous une autre forme. Il s'en vit de petits; EXEMPLUM, UT TALPA. Le seul Ulysse en échappa; Il sut se défier de la liqueur traîtresse. Comme il joignoit à la sagesse La mine d'un héros et le doux entretien, Il fit tant que l'enchanteresse Prit un autre poison peu différent du sien. Une déesse dit tout ce qu'elle a dans l'âme: Celle-ci déclara sa flamme. Ulysse étoit trop fin pour ne pas profiter D'une pareille conjoncture: Il obtint qu'on rendroit à ses Grecs leur figure. Mais la voudront-ils bien, dit la nymphe, accepter? Allez le proposer de ce pas à la troupe. Ulysse y court, et dit: L'empoisonneuse coupe A son remède encore; et je viens vous l'offrir: Chers amis, voulez-vous hommes redevenir? On vous rend déjà la parole. Le lion dit, pensant rugir: Je n'ai pas la tête si folle; Moi renoncer aux dons que je viens d'acquérir! J'ai griffe et dents, et mets en pièces qui m'attaque. Je suis roi: deviendrai-je un citadin d'Ithaque! Tu me rendras peut-être encor simple soldat: Je ne veux point changer d'état. Ulysse du lion court à l'ours: Eh! mon frère, Comme te voilà fait! je t'ai vu si joli! Ah! vraiment nous y voici, Reprit l'ours à sa manière: Comme me voilà fait! comme doit être un ours. Qui t'a dit qu'une forme est plus belle qu'une autre? Est-ce à la tienne à juger de la nôtre? Je m'en rapporte aux yeux d'une ourse mes amours. Te déplais-je? va-t'en; suis ta route, et me laisse. Je vis libre, content, sans nul soin qui me presse; Et te dis tout net et tout plat: Je ne veux point changer d'état. Le prince grec au loup va proposer l'affaire; Il lui dit, au hasard d'un semblable refus: Camarade, je suis confus Qu'une jeune et belle bergère Conte aux échos les appétits gloutons Qui t'ont fait manger ses moutons. Autrefois on t'eût vu sauver sa bergerie; Tu menois une honnête vie. Quitte ces bois et redevien, Au lieu de loup, homme de bien. En est-il? dit le loup: pour moi, je n'en vois guère. Tu t'en viens me traiter de bête carnassière; Toi qui parles, qu'es-tu? N'auriez-vous pas sans moi, Mangé ces animaux que plaint tout le village? Si j'étois homme, par ta foi, Aimerois-je moins le carnage? Pour un mot quelquefois vous vous étranglez tous: Ne vous êtes-vous pas l'un à l'autre des loups? Tout bien considéré, je te soutiens en somme Que, scélérat pour scélérat, Il vaut mieux être un loup qu'un homme: Je ne veux point changer d'état. Ulysse fit à tous une même semonce; Chacun d'eux fit même réponce, Autant le grand que le petit. La liberté, les bois, suivre leur appétit, C'étoit leurs délices suprêmes: Tous renonçoient au los des belles actions. Ils croyoient s'affranchir suivants leurs passions. Ils étoient esclaves d'eux-mêmes.
Prince, j'aurois voulu vous choisir un sujet Où je pusse mêler le plaisant à l'utile: C'étoit sans doute un beau projet. Si ce choix eût été facile. Les compagnons d'Ulysse enfin se sont offerts: Ils ont force pareils en ce bas univers, Gens à qui j'impose pour peine Votre censure et votre haine.
II
LE CHAT ET LES DEUX MOINEAUX.
A MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE.
Un chat, contemporain d'un fort jeune moineau, Fut logé près de lui dès l'âge du berceau: La cage et le panier avoient mêmes pénates. Le chat étoit souvent agacé par l'oiseau; L'un s'escrimoit du bec, l'autre jouoit des pattes. Ce dernier toutefois épargnoit son ami, Ne le corrigeant qu'à demi: Il se fût fait un grand scrupule D'armer de pointes sa férule. Le passereau, moins circonspec, Lui donnoit force coups de bec. En sage et discrète personne, Maître chat excusoit ses jeux; Entre amis il ne faut jamais qu'on s'abandonne Aux traits d'un courroux sérieux. Comme ils se connoissoient tous deux dès leur bas âge, Une longue habitude en paix les maintenoit; Jamais en vrai combat le jeu ne se tournoit: Quand un moineau du voisinage S'en vint les visiter, et se fit compagnon Du pétulant Pierrot et du sage Raton. Entre les deux oiseaux il arriva querelle; Et Raton de prendre parti. Cet inconnu, dit-il, nous la vient donner belle, D'insulter ainsi notre ami! Le moineau du voisin viendra manger le nôtre! Non, de par tous les chats! Entrant lors au combat, Il croque l'étranger. Vraiment, dit maître chat, Les moineaux ont un goût exquis et délicat! Cette réflexion fit aussi croquer l'autre.
Quelle morale puis-je inférer de ce fait? Sans cela, toute fable est un œuvre imparfait. J'en crois voir quelques traits; mais leur ombre m'abuse. Prince, vous les aurez incontinent trouvés. Ce sont des jeux pour vous, et non point pour ma muse. Elle et ses sœurs n'ont pas l'esprit que vous avez.
III
LE THÉSAURISEUR ET LE SINGE.
Un homme accumuloit. On sait que cette erreur Va souvent jusqu'à la fureur. Celui-ci ne songeoit que ducats et pistoles. Quand ces biens sont oisifs, je tiens qu'ils sont frivoles. Pour sûreté de son trésor, Notre avare habitoit un lieu dont Amphitrite Défendoit aux voleurs de toutes parts l'abord. Là, d'une volupté selon moi fort petite, Et selon lui fort grande, il entassoit toujours: Il passoit les nuits et les jours A compter, calculer, supputer sans relâche; Calculant, supputant, comptant comme à la tâche, Car il trouvoit toujours du mécompte à son fait. Un gros singe, plus sage, à mon sens, que son maître, Jetoit quelque doublon toujours par la fenêtre, Et rendoit le compte imparfait: La chambre, bien cadenassée, Permettoit de laisser l'argent sur le comptoir. Un beau jour dom Bertrand se mit dans la pensée D'en faire un sacrifice au liquide manoir. Quant à moi, lorsque je compare Les plaisirs de ce singe à ceux de cet avare, Je ne sais bonnement auxquels donner le prix: Dom Bertrand gagneroit près de certains esprits, Les raisons en seroient trop longues à déduire. Un jour donc l'animal, qui ne songeoit qu'à nuire, Détachoit du monceau tantôt quelque doublon, Un jacobus, un ducaton, Et puis quelque noble à la rose; Éprouvoit son adresse et sa force à jeter Ces morceaux de métal, qui se font souhaiter Par les humains sur toute chose. S'il n'avoit entendu son compteur à la fin Mettre la clef dans la serrure, Les ducats auroient tous pris le même chemin, Et couru la même aventure; Il les auroit fait tous voler jusqu'au dernier Dans le gouffre enrichi par maint et maint naufrage.
Dieu veuille préserver maint et maint financier Qui n'en fait pas meilleur usage!
IV
LES DEUX CHÈVRES.
Dès que les chèvres ont brouté, Certain esprit de liberté Leur fait chercher fortune: elles vont en voyage Vers les endroits de pâturage Les moins fréquentés des humains: Là, s'il est quelque lieu sans route et sans chemins, Un rocher, quelque mont pendant en précipices, C'est où ces dames vont promener leurs caprices. Rien ne peut arrêter cet animal grimpant. Deux chèvres donc s'émancipant, Toutes deux ayant patte blanche, Quittèrent les bas prés, chacune de sa part: L'une vers l'autre alloit pour quelque bon hasard. Un ruisseau se rencontre, et pour pont une planche. Deux belettes à peine auroient passé de front Sur ce pont: D'ailleurs, l'onde rapide et le ruisseau profond Devoient faire trembler de peur ces amazones. Malgré tant de dangers, l'une de ces personnes Pose un pied sur la planche, et l'autre en fait autant. Je m'imagine voir, avec Louis le Grand, Philippe Quatre qui s'avance Dans l'île de la Conférence. Ainsi s'avançoient pas à pas, Nez à nez, nos aventurières, Qui toutes deux étant fort fières, Vers le milieu du pont ne se voulurent pas L'une à l'autre céder. Elles avoient la gloire De compter dans leur race, à ce que dit l'histoire, L'une, certaine chèvre, au mérite sans pair, Dont Polyphème fit présent à Galathée; Et l'autre, la chèvre Amalthée, Par qui fut nourri Jupiter. Faute de reculer, leur chute fut commune: Toutes deux tombèrent dans l'eau.
Cet accident n'est pas nouveau Dans le chemin de la fortune.
A
MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE
QUI AVOIT DEMANDÉ A M. DE LA FONTAINE UNE FABLE QUI FUT NOMMÉE
LE CHAT ET LA SOURIS.
Pour plaire au jeune prince à qui la Renommée Destine un temple en mes écrits, Comment composerai-je une fable nommée Le chat et la souris?
Dois-je représenter dans ces vers une belle Qui, douce en apparence, et toutefois cruelle, Va se jouant des cœurs que ses charmes ont pris Comme le chat de la souris?
Prendrai-je pour sujet les jeux de la Fortune? Rien ne lui convient mieux: et c'est chose commune Que de lui voir traiter ceux qu'on croit ses amis Comme le chat fait la souris.
Introduirai-je un roi qu'entre ses favoris Elle respecte seul, roi qui fixe sa roue, Qui n'est point empêché d'un monde d'ennemis, Et qui des plus puissants, quand il lui plaît, se joue Comme le chat de la souris?
Mais insensiblement, dans le tour que j'ai pris, Mon dessein se rencontre; et, si je ne m'abuse, Je pourrois tout gâter par de plus longs récits: Le jeune prince alors se joueroit de ma muse Comme le chat de la souris.
V
LE VIEUX CHAT ET LA JEUNE SOURIS.
Une jeune souris, de peu d'expérience, Crut fléchir un vieux chat, implorant sa clémence, Et payant de raisons le Rominagrobis: Laissez-moi vivre: une souris De ma taille et de ma dépense Est-elle à charge en ce logis? Affamerois-je, à votre avis, L'hôte et l'hôtesse, et tout leur monde? D'un grain de blé je me nourris: Une noix me rend toute ronde. A présent je suis maigre; attendez quelque temps; Réservez ce repas à messieurs vos enfants. Ainsi parloit au chat la souris attrapée. L'autre lui dit: Tu t'es trompée: Est-ce à moi que l'on tient de semblables discours? Tu gagnerois autant de parler à des sourds. Chat, et vieux, pardonner! cela n'arrive guères. Selon ces lois, descends là-bas; Meurs, et va-t'en, tout de ce pas, Haranguer les sœurs filandières: Mes enfants trouveront assez d'autres repas. Il tint parole.
Et pour ma fable, Voici le sens moral qui peut y convenir: La jeunesse se flatte, et croit tout obtenir; La vieillesse est impitoyable.
VI
LE CERF MALADE.
En pays plein de cerfs, un cerf tomba malade. Incontinent maint camarade Accourt à son grabat le voir, le secourir, Le consoler du moins: multitude importune. Eh! messieurs, laissez-moi mourir: Permettez qu'en forme commune La Parque m'expédie; et finissez vos pleurs. Point du tout: les consolateurs De ce triste devoir tout au long s'acquittèrent, Quand il plut à Dieu s'en allèrent: Ce ne fut pas sans boire un coup, C'est-à-dire sans prendre un droit de pâturage. Tout se mit à brouter les bois du voisinage. La pitance du cerf en déchut de beaucoup. Il ne trouva plus rien à frire: D'un mal il tomba dans un pire, Et se vit réduit à la fin A jeûner et mourir de faim.
Il en coûte à qui vous réclame, Médecins du corps et de l'âme! O temps! ô mœurs! j'ai beau crier, Tout le monde se fait payer.
VII
LA CHAUVE-SOURIS, LE BUISSON ET LE CANARD.
Le buisson, le canard et la chauve-souris, Voyant tous trois qu'en leur pays Ils faisoient petite fortune, Vont trafiquer au loin, et font bourse commune. Ils avoient des comptoirs, des facteurs, des agents Non moins soigneux qu'intelligents, Des registres exacts de mise et de recette. Tout alloit bien, quand leur emplette, En passant par certains endroits Remplis d'écueils et fort étroits, Et de trajet très-difficile, Alla tout emballée au fond des magasins Qui du Tartare sont voisins. Notre trio poussa maint regret inutile; Ou plutôt il n'en poussa point: Le plus petit marchand est savant sur ce point: Pour sauver son crédit, il faut cacher sa perte. Celle que, par malheur, nos gens avoient soufferte Ne put se réparer: le cas fut découvert. Les voilà sans crédit, sans argent, sans ressource, Prêts à porter le bonnet vert. Aucun ne leur ouvrit sa bourse. Et le sort principal, et les gros intérêts, Et les sergents, et les procès, Et le créancier à la porte Dès devant la pointe du jour, N'occupoient le trio qu'à chercher maint détour Pour contenter cette cohorte. Le buisson accrochoit les passants à tous coups. Messieurs, leur disoit-il, de grâce, apprenez-nous En quel lieu sont les marchandises Que certains gouffres nous ont prises. Le plongeon sous les eaux s'en alloit les chercher. L'oiseau chauve-souris n'osoit plus approcher Pendant le jour nulle demeure: Suivi de sergents à toute heure, En des trous il s'alloit cacher.
Je connois maint detteur, qui n'est ni souris-chauve, Ni buisson, ni canard, ni dans tel cas tombé, Mais simple grand seigneur, qui tous les jours se sauve Par un escalier dérobé.
VIII
LA QUERELLE DES CHIENS ET DES CHATS, ET CELLE DES CHATS ET DES SOURIS.
La Discorde a toujours régné dans l'univers; Notre monde en fournit mille exemples divers: Chez nous cette déesse a plus d'un tributaire. Commençons par les éléments: Vous serez étonnés de voir qu'à tous moments Ils seront appointés contraire. Outre ces quatre potentats, Combien d'êtres de tous états Se font une guerre éternelle! Autrefois un logis plein de chiens et de chats, Par cent arrêts rendus en forme solennelle, Vit terminer tous leurs débats. Le maître ayant réglé leurs emplois, leurs repas, Et menacé du fouet quiconque auroit querelle, Ces animaux vivoient entre eux comme cousins. Cette union si douce, et presque fraternelle, Édifioit tous les voisins. Enfin elle cessa. Quelque plat de potage, Quelque os, par préférence, à quelqu'un d'eux donné, Fit que l'autre parti s'en vint tout forcené Représenter un tel outrage. J'ai vu des chroniqueurs attribuer le cas Aux passe-droits qu'avoit une chienne en gésine. Quoi qu'il en soit, cet altercas Mit en combustion la salle et la cuisine: Chacun se déclara pour son chat, pour son chien. On fit un règlement dont les chats se plaignirent, Et tout le quartier étourdirent. Leur avocat disoit qu'il falloit bel et bien Recourir aux arrêts. En vain ils les cherchèrent Dans un coin où d'abord leurs agents les cachèrent: Des souris enfin les mangèrent. Autre procès nouveau. Le peuple souriquois En pâtit: maint vieux chat, fin, subtil et narquois, Et d'ailleurs en voulant à toute cette race, Les guetta, les prit, fit main basse. Le maître du logis ne s'en trouva que mieux.
J'en reviens à mon dire. On ne voit sous les cieux, Nul animal, nul être, aucune créature, Qui n'ait son opposé: c'est la loi de nature. D'en chercher la raison, ce sont soins superflus. Dieu fit bien ce qu'il fit, et je n'en sais pas plus. Ce que je sais, c'est qu'aux grosses paroles On en vient, sur un rien, plus des trois quarts du temps. Humains, il vous faudroit encore à soixante ans Renvoyer chez les barbacoles[75].
[75] Qui porte une longue barbe. Mot emprunté des Italiens.
IX
LE LOUP ET LE RENARD.
D'où vient que personne en la vie N'est satisfait de son état? Tel voudroit bien être soldat A qui le soldat porte envie.
Certain renard voulut, dit-on, Se faire loup. Eh! qui peut dire Que pour le métier de mouton Jamais aucun loup ne soupire?
Ce qui m'étonne est qu'à huit ans Un prince en fable ait mis la chose, Pendant que, sous mes cheveux blancs, Je fabrique à force de temps Des vers moins sensés que sa prose.
Les traits dans sa fable semés Ne sont en l'œuvre du poëte Ni tous ni si bien exprimés: Sa louange en est plus complète.
De la chanter sur la musette, C'est mon talent; mais je m'attends Que mon héros, dans peu de temps, Me fera prendre la trompette.
Je ne suis pas un grand prophète; Cependant je lis dans les cieux Que bientôt ses faits glorieux Demanderont plusieurs Homères: Et ce temps-ci n'en produit guères. Laissant à part tous ces mystères, Essayons de conter la fable avec succès.
Le renard dit au loup: Notre cher, pour tout mets J'ai souvent un vieux coq, ou de maigres poulets: C'est une viande qui me lasse. Tu fais meilleure chère avec moins de hasard: J'approche des maisons; tu te tiens à l'écart. Apprends-moi ton métier, camarade, de grâce, Rends-moi le premier de ma race Qui fournisse son croc de quelque mouton gras: Tu ne me mettras point au nombre des ingrats.-- Je le veux, dit le loup: il m'est mort un mien frère, Allons prendre sa peau, tu t'en revêtiras. Il vint; et le loup dit: Voici comme il faut faire, Si tu veux écarter les mâtins du troupeau. Le renard, ayant mis la peau, Répétoit les leçons que lui donnoit son maître. D'abord il s'y prit mal, puis un peu mieux, puis bien; Puis enfin il n'y manqua rien. A peine il fut instruit autant qu'il pouvoit l'être, Qu'un troupeau s'approcha. Le nouveau loup y court, Et répand la terreur dans les lieux d'alentour. Tel, vêtu des armes d'Achille, Patrocle mit l'alarme au camp et dans la ville: Mères, brus et vieillards, au temple couroient tous. L'ost du peuple bêlant crut voir cinquante loups: Chien, berger et troupeau, tout fuit vers le village, Et laisse seulement une brebis pour gage. Le larron s'en saisit. A quelques pas de là Il entendit chanter un coq du voisinage. Le disciple aussitôt droit au coq s'en alla, Jetant bas sa robe de classe, Oubliant les brebis, les leçons, le régent, Et courant d'un pas diligent.