Part 14
Pour venir à notre affaire, Mes contes, à son avis, Sont obscurs: les beaux esprits N'entendent pas toute chose. Faisons donc quelques récits Qu'elle déchiffre sans glose: Amenons des bergers, et puis nous rimerons Ce que disent entre eux les loups et les moutons. Tircis disoit un jour à la jeune Amarante: Ah! si vous connoissiez comme moi certain mal Qui nous plaît et qui nous enchante, Il n'est bien sous le ciel qui vous parût égal! Souffrez qu'on vous le communique; Croyez-moi, n'ayez point de peur: Voudrois-je vous tromper, vous, pour qui je me pique Des plus doux sentiments que puisse avoir un cœur? Amarante aussitôt réplique: Comment l'appelez-vous, ce mal? quel est son nom?-- L'amour.--Ce mot est beau: dites-moi quelques marques A quoi je le pourrai connoître: que sent-on?-- Des peines près de qui le plaisir des monarques Est ennuyeux et fade: on s'oublie, on se plaît Toute seule en une forêt. Se mire-t-on près d'un rivage, Ce n'est pas soi qu'on voit; on ne voit qu'une image Qui sans cesse revient, et qui suit en tous lieux: Pour tout le reste on est sans yeux. Il est un berger du village Dont l'abord, dont la voix, dont le nom fait rougir: On soupire à son souvenir; On ne sait pas pourquoi, cependant on soupire; On a peur de le voir, encor qu'on le désire. Amarante dit à l'instant: Oh! oh! c'est là ce mal que vous me prêchez tant! Il ne m'est pas nouveau; je pense le connoître. Tircis à son but croyoit être, Quand la belle ajouta: Voilà tout justement Ce que je sens pour Clidamant. L'autre pensa mourir de dépit et de honte.
Il est force gens comme lui, Qui prétendent n'agir que pour leur propre compte, Et qui font le marché d'autrui.
XIV
LES OBSÈQUES DE LA LIONNE.
La femme du lion mourut; Aussitôt chacun accourut Pour s'acquitter envers le prince De certains compliments de consolation, Qui sont surcroît d'affliction. Il fit avertir sa province Que les obsèques se feroient Un tel jour, en tel lieu; ses prévôts y seroient Pour régler la cérémonie, Et pour placer la compagnie. Jugez si chacun s'y trouva. Le prince aux cris s'abandonna, Et tout son antre en résonna: Les lions n'ont point d'autre temple. On entendit, à son exemple, Rugir en leur patois messieurs les courtisans. Je définis la cour un pays où les gens, Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents, Sont ce qu'il plaît au prince, ou, s'ils ne peuvent l'être, Tâchent au moins de le paroître. Peuple caméléon, peuple singe du maître; On diroit qu'un esprit anime mille corps: C'est bien là que les gens sont de simples ressorts.
Pour revenir à notre affaire, Le cerf ne pleura point. Comment eût-il pu faire? Cette mort le vengeoit: la reine avoit jadis Étranglé sa femme et son fils. Bref, il ne pleura point. Un flatteur l'alla dire, Et soutint qu'il l'avoit vu rire. La colère du roi, comme dit Salomon, Est terrible, surtout celle du roi lion; Mais ce cerf n'avoit pas accoutumé de lire. Le monarque lui dit: Chétif hôte des bois, Tu ris! tu ne suis pas ces gémissantes voix! Nous n'appliquerons point sur tes membres profanes Nos sacrés ongles! Venez, loups, Vengez la reine, immolez tous Ce traître à ses augustes mânes. Le cerf reprit alors: Sire, le temps des pleurs Est passé; la douleur est ici superflue. Votre digne moitié, couchée entre des fleurs, Tout près d'ici m'est apparue, Et je l'ai d'abord reconnue. Ami, m'a-t-elle dit, garde que ce convoi, Quand je vais chez les dieux, ne t'oblige à des larmes. Aux champs élysiens j'ai goûté mille charmes, Conversant avec ceux qui sont saints comme moi. Laisse agir quelque temps le désespoir du roi: J'y prends plaisir. A peine on eut ouï la chose, Qu'on se mit à crier: Miracle! Apothéose! Le cerf eut un présent, bien loin d'être puni.
Amusez les rois par des songes, Flattez-les, payez-les d'agréables mensonges: Quelque indignation dont leur cœur soit rempli, Ils goberont l'appât; vous serez leur ami.
XV
LE RAT ET L'ÉLÉPHANT.
Se croire un personnage est fort commun en France: On y fait l'homme d'importance, Et l'on n'est souvent qu'un bourgeois. C'est proprement le mal françois. La sotte vanité nous est particulière. Les Espagnols sont vains, mais d'une autre manière: Leur orgueil me semble, en un mot, Beaucoup plus fou, mais pas si sot. Donnons quelque image du nôtre, Qui sans doute en vaut bien un autre. Un rat des plus petits voyoit un éléphant Des plus gros, et railloit le marcher un peu lent De la bête de haut parage, Qui marchoit à gros équipage. Sur l'animal à triple étage, Une sultane de renom, Son chien, son chat et sa guenon, Son perroquet, sa vieille, et toute sa maison, S'en alloit en pèlerinage. Le rat s'étonnoit que les gens Fussent touchés de voir cette pesante masse: Comme si d'occuper ou plus ou moins de place Nous rendoit, disoit-il, plus ou moins importants. Mais qu'admirez-vous tant en lui, vous autres hommes? Seroit-ce ce grand corps qui fait peur aux enfants? Nous ne nous prisons pas, tout petits que nous sommes, D'un grain moins que les éléphants. Il en auroit dit davantage; Mais le chat sortant de sa cage, Lui fit voir en moins d'un instant Qu'un rat n'est pas un éléphant.
XVI
L'HOROSCOPE.
On rencontre sa destinée Souvent par des chemins qu'on prend pour l'éviter.
Un père eut pour toute lignée Un fils qu'il aima trop, jusques à consulter Sur le sort de sa géniture Les diseurs de bonne aventure. Un de ces gens lui dit que des lions surtout Il éloignât l'enfant jusques à certain âge; Jusqu'à vingt ans, point davantage. Le père, pour venir à bout D'une précaution sur qui rouloit la vie De celui qu'il aimoit, défendit que jamais On lui laissât passer le seuil de son palais; Il pouvoit, sans sortir, contenter son envie, Avec ses compagnons tout le jour badiner, Sauter, courir, se promener. Quand il fut dans l'âge où la chasse Plaît le plus aux jeunes esprits, Cet exercice avec mépris Lui fut dépeint; mais, quoi qu'on fasse, Propos, conseil, enseignement, Rien ne change un tempérament. Le jeune homme, inquiet, ardent, plein de courage, A peine se sentit des bouillons d'un tel âge, Qu'il soupira pour ce plaisir. Plus l'obstacle étoit grand, plus fort fut le désir. Il savoit le sujet des fatales défenses; Et, comme ce logis, plein de magnificences, Abondoit partout en tableaux, Et que la laine et les pinceaux Traçoient de tous côtés chasses et paysages, En cet endroit des animaux, En cet autre des personnages, Le jeune homme s'émeut, voyant peint un lion: Ah! monstre! cria-t-il; c'est toi qui me fais vivre Dans l'ombre et dans les fers! A ces mots il se livre Aux transports violents de l'indignation, Porte le poing sur l'innocente bête. Sous la tapisserie un clou se rencontra: Ce clou le blesse, il pénétra Jusqu'aux ressorts de l'âme; et cette chère tête, Pour qui l'art d'Esculape en vain fit ce qu'il put, Dut sa perte à ces soins qu'on prit pour son salut. Même précaution nuisit au poëte Eschyle. Quelque devin le menaça, dit-on, De la chute d'une maison. Aussitôt il quitta la ville, Mit son lit en plein champ, loin des toits, sous les cieux. Un aigle, qui portoit en l'air une tortue, Passa par là, vit l'homme, et sur sa tête nue, Qui parut un morceau de rocher à ses yeux, Étant de cheveux dépourvue, Laissa tomber sa proie, afin de la casser. Le pauvre Eschyle ainsi sut ses jours avancer.
De ces exemples il résulte Que cet art, s'il est vrai, fait tomber dans les maux Que craint celui qui le consulte; Mais je l'en justifie, et maintiens qu'il est faux. Je ne crois point que la Nature Se soit lié les mains, et nous les lie encor Jusqu'au point de marquer dans les cieux notre sort. Il dépend d'une conjoncture De lieux, de personnes, de temps, Non des conjonctions de tous ces charlatans. Ce berger et ce roi sont sous même planète: L'un d'eux porte le sceptre, et l'autre la houlette. Jupiter le vouloit ainsi. Qu'est-ce que Jupiter? Un corps sans connoissance. D'où vient donc que son influence Agit différemment sur ces deux hommes-ci? Puis comment pénétrer jusques à notre monde? Comment percer des airs la campagne profonde? Percer Mars, le Soleil, et des vides sans fin? Un atome la peut détourner en chemin: Où l'iront retrouver les faiseurs d'horoscope? L'état où nous voyons l'Europe Mérite que du moins quelqu'un d'eux l'ait prévu: Que ne l'a-t-il donc dit? Mais nul d'eux ne l'a su. L'immense éloignement, le point, et sa vitesse, Celle aussi de nos passions, Permettent-ils à leur foiblesse De suivre pas à pas toutes nos actions? Notre sort en dépend; sa course entre-suivie Ne va, non plus que nous, jamais d'un même pas: Et ces gens veulent au compas Tracer le cours de notre vie!
Il ne se faut point arrêter Aux deux faits ambigus que je viens de conter. Ce fils par trop chéri, ni le bonhomme Eschyle, N'y font rien: tout aveugle et menteur qu'est cet art, Il peut frapper au but une fois entre mille; Ce sont des effets du hasard.
XVII
L'ANE ET LE CHIEN.
Il se faut entr'aider: c'est la loi de nature. L'âne un jour pourtant s'en moqua: Et ne sais comme il y manqua, Car il est bonne créature. Il alloit par pays, accompagné du chien, Gravement, sans songer à rien; Tous deux suivis d'un commun maître. Ce maître s'endormit. L'âne se mit à paître: Il étoit alors dans un pré Dont l'herbe étoit fort à son gré. Point de chardons pourtant; il s'en passa pour l'heure: Il ne faut pas toujours être si délicat; Et, faute de servir ce plat, Rarement un festin demeure. Notre baudet s'en sut enfin Passer pour cette fois. Le chien, mourant de faim, Lui dit: Cher compagnon, baisse-toi, je te prie: Je prendrai mon dîné dans le panier au pain. Point de réponse; mot: le roussin d'Arcadie Craignit qu'en perdant un moment Il ne perdît un coup de dent. Il fit longtemps la sourde oreille; Enfin il répondit: Ami, je te conseille D'attendre que ton maître ait fini son sommeil; Car il te donnera sans faute, à son réveil, Ta portion accoutumée: Il ne sauroit tarder beaucoup. Sur ces entrefaites un loup Sort du bois, et s'en vient: autre bête affamée. L'âne appelle aussitôt le chien à son secours. Le chien ne bouge et dit: Ami, je te conseille De fuir, en attendant que ton maître s'éveille; Il ne sauroit tarder: détale vite, et cours. Que si ce loup t'atteint, casse-lui la mâchoire: On t'a ferré de neuf; et, si tu veux me croire, Tu l'étendras tout plat. Pendant ce beau discours, Seigneur loup étrangla le baudet, sans remède.
Je conclus qu'il faut qu'on s'entr'aide.
XVIII
LE BASSA ET LE MARCHAND.
Un marchand grec en certaine contrée Faisoit trafic. Un bassa l'appuyoit; De quoi le Grec en bassa le payoit, Non en marchand: tant c'est chère denrée Qu'un protecteur! Celui-ci coûtoit tant, Que notre Grec s'alloit partout plaignant. Trois autres Turcs d'un rang moindre en puissance, Lui vont offrir leur support en commun. Eux trois vouloient moins de reconnoissance Qu'à ce marchand il n'en coûtoit pour un. Le Grec écoute; avec eux il s'engage; Et le bassa du tout est averti; Même on lui dit qu'il jouera, s'il est sage, A ces gens-là quelque méchant parti, Les prévenant, les chargeant d'un message Pour Mahomet, droit en son paradis, Et sans tarder; sinon ces gens unis Le préviendront, bien certains qu'à la ronde Il a des gens tout prêts pour le venger: Quelque poison l'enverra protéger Les trafiquants qui sont en l'autre monde. Sur cet avis le Turc se comporta Comme Alexandre, et, plein de confiance, Chez le marchand tout droit il s'en alla, Se mit à table. On vit tant d'assurance En ses discours et dans tout son maintien, Qu'on ne crut point qu'il se doutât de rien. Ami, dit-il, je sais que tu me quittes; Même l'on veut que j'en craigne les suites; Mais je te crois un trop homme de bien: Tu n'as point l'air d'un donneur de breuvage. Je n'en dis pas là-dessus davantage. Quant à ces gens qui pensent t'appuyer, Écoute-moi; sans tant de dialogue Et de raisons qui pourroient t'ennuyer, Je ne te veux conter qu'un apologue.
Il étoit un berger, son chien et son troupeau. Quelqu'un lui demanda ce qu'il prétendoit faire D'un dogue de qui l'ordinaire Étoit un pain entier. Il falloit bien et beau Donner cet animal au seigneur du village. Lui, berger, pour plus de ménage, Auroit deux ou trois mâtinaux, Qui, lui dépensant moins, veilleroient aux troupeaux Bien mieux que cette bête seule. Il mangeoit plus que trois; mais on ne disoit pas Qu'il avoit aussi triple gueule Quand les loups livroient des combats. Le berger s'en défait; il prend trois chiens de taille A lui dépenser moins, mais à fuir la bataille. Le troupeau s'en sentit; et tu te sentiras Du choix de semblable canaille. Si tu fais bien, tu reviendras à moi. Le Grec le crut.
Ceci montre aux provinces Que, tout compté, mieux vaut en bonne foi S'abandonner à quelque puissant roi Que s'appuyer sur plusieurs petits princes.
XIX
L'AVANTAGE DE LA SCIENCE.
Entre deux bourgeois d'une ville S'émut jadis un différend: L'un étoit pauvre, mais habile; L'autre riche, mais ignorant. Celui-ci sur son concurrent Vouloit emporter l'avantage; Prétendoit que tout homme sage Etoit tenu de l'honorer. C'étoit tout homme sot: car pourquoi révérer Des biens dépourvus de mérite? La raison m'en semble petite. Mon ami, disoit-il souvent Au savant, Vous vous croyez considérable; Mais dites-moi, tenez-vous table? Que sert à vos pareils de lire incessamment? Ils sont toujours logés à la troisième chambre, Vêtus au mois de juin comme au mois de décembre, Ayant pour tout laquais leur ombre seulement. La république a bien affaire De gens qui ne dépensent rien! Je ne sais d'homme nécessaire Que celui dont le luxe épand beaucoup de bien. Nous en usons, Dieu sait! notre plaisir occupe L'artisan, le vendeur, celui qui fait la jupe Et celle qui la porte, et vous, qui dédiez A messieurs les gens de finance De méchants livres bien payés. Ces mots remplis d'impertinence Eurent le sort qu'ils méritoient. L'homme lettré se tut; il avoit trop à dire. La guerre le vengea bien mieux qu'une satire. Mars détruisit le lieu que nos gens habitoient: L'un et l'autre quitta sa ville. L'ignorant resta sans asile; Il reçut partout des mépris: L'autre reçut partout quelque faveur nouvelle. Cela décida leur querelle.
Laissez dire les sots: le savoir a son prix.
XX
JUPITER ET LES TONNERRES.
Jupiter, voyant nos fautes, Dit un jour, du haut des airs: Remplissons de nouveaux hôtes Les cantons de l'univers Habités par cette race Qui m'importune et me lasse. Va-t-en, Mercure, aux enfers; Amène-moi la Furie La plus cruelle des trois. Race que j'ai trop chérie, Tu périras cette fois! Jupiter ne tarda guère A modérer son transport.
O vous, rois, qu'il voulut faire Arbitres de notre sort, Laissez, entre la colère Et l'orage qui la suit, L'intervalle d'une nuit.
Le dieu dont l'aile est légère, Et la langue a des douceurs, Alla voir les noires sœurs, A Tisiphone et Mégère Il préféra, ce dit-on, L'impitoyable Alecton. Ce choix la rendit si fière; Qu'elle jura par Pluton Que toute l'engeance humaine Seroit bientôt du domaine Des déités de là-bas. Jupiter n'approuva pas Le serment de l'Euménide. Il la renvoie; et pourtant Il lance un foudre à l'instant Sur certain peuple perfide. Le tonnerre, ayant pour guide Le père même de ceux Qu'il menaçoit de ses feux, Se contenta de leur crainte; Il n'embrasa que l'enceinte D'un désert inhabité: Tout père frappe à côté. Qu'arriva-t-il? Notre engeance Prit pied sur cette indulgence. Tout l'Olympe s'en plaignit; Et l'assembleur de nuages Jura le Styx, et promit De former d'autres orages: Ils seroient sûrs. On sourit; On lui dit qu'il étoit père, Et qu'il laissât, pour le mieux, A quelqu'un des autres dieux D'autres tonnerres à faire. Vulcain entreprit l'affaire. Ce dieu remplit ses fourneaux De deux sortes de carreaux: L'un jamais ne se fourvoie; Et c'est celui que toujours L'Olympe en corps nous envoie: L'autre s'écarte en son cours; Ce n'est qu'aux monts qu'il en coûte; Bien souvent même il se perd; Et ce dernier en sa route Nous vient du seul Jupiter.
XXI
LE FAUCON ET LE CHAPON.
Une traîtresse voix bien souvent nous appelle; Ne vous pressez donc nullement: Ce n'étoit pas un sot, non, non, et croyez-m'en, Que le chien de Jean de Nivelle.
Un citoyen du Mans, chapon de son métier, Étoit sommé de comparoître Par-devant les lares du maître, Au pied d'un tribunal que nous nommons foyer. Tous les gens lui crioient, pour déguiser la chose: Petit, petit, petit! mais, loin de s'y fier, Le Normand et demi laissoit les gens crier. Serviteur, disoit-il; votre appât est grossier. On ne m'y tient pas, et pour cause. Cependant un faucon sur sa perche voyoit Notre Manceau qui s'enfuyoit. Les chapons ont en nous fort peu de confiance, Soit instinct, soit expérience. Celui-ci, qui ne fut qu'avec peine attrapé, Devoit, le lendemain, être d'un grand soupé, Fort à l'aise en un plat, honneur dont la volaille Se seroit passée aisément. L'oiseau chasseur lui dit: Ton peu d'entendement Me rend tout étonné. Vous n'êtes que racaille, Gens grossiers, sans esprit, à qui l'on n'apprend rien. Pour moi, je sais chasser et revenir au maître. Le vois-tu pas à la fenêtre? Il t'attend: es-tu sourd? Je n'entends que trop bien, Repartit le chapon; mais que me veut-il dire? Et ce beau cuisinier armé d'un grand couteau? Reviendrois-tu pour cet appeau? Laisse-moi fuir; cesse de rire De l'indocilité qui me fait envoler Lorsque d'un ton si doux on s'en vient m'appeler. Si tu voyois mettre à la broche Tous les jours autant de faucons Que j'y vois mettre de chapons, Tu ne me ferois pas un semblable reproche.
XXII
LE CHAT ET LE RAT.
Quatre animaux divers, le chat grippe-fromage, Triste oiseau le hibou, ronge-maille le rat, Dame belette au long corsage, Toutes gens d'esprit scélérat, Hantoient le tronc pourri d'un pin vieux et sauvage. Tant y furent, qu'un soir à l'entour de ce pin L'homme tendit ses rets. Le chat, de grand matin, Sort pour aller chercher sa proie. Les derniers traits de l'ombre empêchent qu'il ne voie Le filet: il y tombe en danger de mourir; Et mon chat de crier, et le rat d'accourir: L'un plein de désespoir, et l'autre plein de joie; Il voyoit dans les lacs son mortel ennemi. Le pauvre chat dit: Cher ami, Les marques de ta bienveillance Sont communes en mon endroit. Viens m'aider à sortir du piége où l'ignorance M'a fait tomber. C'est à bon droit Que seul entre les tiens, par amour singulière, Je t'ai toujours choyé, t'aimant comme mes yeux. Je n'en ai point regret, et j'en rends grâce aux dieux. J'allois leur faire ma prière, Comme tout dévot chat en use les matins; Ce réseau me retient: ma vie est en tes mains; Viens dissoudre ces nœuds. Et quelle récompense En aurai-je? reprit le rat. Je jure éternelle alliance Avec toi, repartit le chat. Dispose de ma griffe, et sois en assurance: Envers et contre tous je te protégerai, Et la belette mangerai Avec l'époux de la chouette: Ils t'en veulent tous deux. Le rat dit: Idiot! Moi ton libérateur! je ne suis pas si sot. Puis il s'en va vers sa retraite. La belette étoit près du trou. Le rat grimpe plus haut; il y voit le hibou. Dangers de toutes parts, le plus pressant l'emporte. Ronge-maille retourne au chat, et fait en sorte Qu'il détache un chaînon, puis un autre, et puis tant Qu'il dégage enfin l'hypocrite. L'homme paroît en cet instant; Les nouveaux alliés prennent tous deux la fuite. A quelque temps de là, notre chat vit de loin Son rat, qui se tenoit alerte et sur ses gardes: Ah! mon frère, dit-il, viens m'embrasser: ton soin Me fait injure; tu regardes Comme ennemi ton allié. Penses-tu que j'aie oublié Qu'après Dieu je te dois la vie? Et moi, reprit le rat, penses-tu que j'oublie Ton naturel? Aucun traité Peut-il forcer un chat à la reconnoissance? S'assure-t-on sur l'alliance Qu'a faite la nécessité?
XXIII
LE TORRENT ET LA RIVIÈRE.
Avec grand bruit et grand fracas Un torrent tomboit des montagnes; Tout fuyoit devant lui: l'horreur suivoit ses pas, Il faisoit trembler les campagnes. Nul voyageur n'osoit passer Une barrière si puissante; Un seul vit les voleurs; et, se sentant presser, Il mit entre eux et lui cette onde menaçante. Ce n'étoit que menace et bruit sans profondeur; Notre homme enfin n'eut que la peur. Ce succès lui donnant courage, Et les mêmes voleurs le poursuivant toujours, Il rencontra sur son passage Une rivière dont le cours, Image d'un sommeil doux, paisible et tranquille, Lui fit croire d'abord ce trajet fort facile: Point de bords escarpés, un sable pur et net. Il entre; et son cheval le met A couvert des voleurs, mais non de l'onde noire: Tous deux au Styx allèrent boire; Tous deux, à nager malheureux, Allèrent traverser, au séjour ténébreux, Bien d'autres fleuves que les nôtres.
Les gens sans bruit sont dangereux; Il n'en est pas ainsi des autres.
XXIV
L'ÉDUCATION.