Part 13
Un mourant, qui comptoit plus de cent ans de vie, Se plaignoit à la Mort que précipitamment Elle le contraignoit de partir tout à l'heure, Sans qu'il eût fait son testament, Sans l'avertir au moins. Est-il juste qu'on meure Au pied levé? dit-il: attendez quelque peu; Ma femme ne veut pas que je parte sans elle; Il me reste à pourvoir un arrière-neveu; Souffrez qu'à mon logis j'ajoute encore une aile. Que vous êtes pressante, ô déesse cruelle! Vieillard, lui dit la Mort, je ne t'ai point surpris; Tu te plains sans raison de mon impatience: Eh! n'as-tu pas cent ans? Trouve-moi dans Paris Deux mortels aussi vieux; trouve-m'en dix en France. Je devois, ce dis-tu, te donner quelque avis Qui te disposât à la chose: J'aurois trouvé ton testament tout fait, Ton petit-fils pourvu, ton bâtiment parfait. Ne te donna-t-on pas des avis, quand la cause Du marcher et du mouvement, Quand les esprits, le sentiment, Quand tout faillit en toi? Plus de goût, plus d'ouïe; Toute chose pour toi semble être évanouie; Pour toi l'astre du jour prend des soins superflus: Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus. Je t'ai fait voir tes camarades, Ou morts, ou mourants, ou malades: Qu'est-ce que tout cela, qu'un avertissement? Allons, vieillard, et sans réplique. Il n'importe à la république Que tu fasses ton testament.
La Mort avoit raison: je voudrois qu'à cet âge On sortît de la vie ainsi que d'un banquet, Remerciant son hôte, et qu'on fît son paquet: Car de combien peut-on retarder le voyage? Tu murmures, vieillard; vois ces jeunes mourir; Vois-les marcher, vois-les courir A des morts, il est vrai, glorieuses et belles, Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles. J'ai beau te le crier; mon zèle est indiscret: Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.
II
LE SAVETIER ET LE FINANCIER.
Un savetier chantoit du matin jusqu'au soir; C'étoit merveille de le voir, Merveille de l'ouïr; il faisoit des passages, Plus content qu'aucun des sept sages. Son voisin, au contraire, étant tout cousu d'or, Chantoit peu, dormoit moins encor; C'étoit un homme de finance. Si sur le point du jour parfois il sommeilloit, Le savetier alors en chantant l'éveilloit; Et le financier se plaignoit Que les soins de la Providence N'eussent pas au marché fait vendre le dormir, Comme le manger et le boire. En son hôtel il fait venir Le chanteur, et lui dit: Or çà, sire Grégoire, Que gagnez-vous par an?--Par an! ma foi, Monsieur, Dit avec un ton de rieur Le gaillard savetier, ce n'est point ma manière De compter de la sorte; et je n'entasse guère Un jour sur l'autre: il suffit qu'à la fin J'attrape le bout de l'année; Chaque jour amène son pain.-- Eh bien! que gagnez-vous, dites-moi, par journée?-- Tantôt plus, tantôt moins; le mal est que toujours (Et sans cela nos gains seroient assez honnêtes), Le mal est que dans l'an s'entremêlent des jours Qu'il faut chômer; on nous ruine en fêtes: L'une fait tort à l'autre; et monsieur le curé De quelque nouveau saint charge toujours son prône. Le financier, riant de sa naïveté, Lui dit: Je veux vous mettre aujourd'hui sur le trône. Prenez ces cent écus; gardez-les avec soin, Pour vous en servir au besoin. Le savetier crut voir tout l'argent que la terre Avoit, depuis plus de cent ans, Produit pour l'usage des gens. Il retourne chez lui: dans sa cave il enserre L'argent, et sa joie à la fois. Plus de chant: il perdit la voix Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines. Le sommeil quitta son logis; Il eut pour hôtes les soucis, Les soupçons, les alarmes vaines. Tout le jour il avoit l'œil au guet; et la nuit, Si quelque chat faisoit du bruit, Le chat prenoit l'argent. A la fin le pauvre homme S'en courut chez celui qu'il ne réveilloit plus: Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme, Et reprenez vos cent écus.
III
LE LION, LE LOUP ET LE RENARD.
Un lion décrépit, goutteux, n'en pouvant plus, Vouloit que l'on trouvât remède à la vieillesse. Alléguer l'impossible aux rois, c'est un abus. Celui-ci parmi chaque espèce Mande des médecins: il en est de tous arts. Médecins au lion viennent de toutes parts; De tous côtés lui vient des donneurs de recettes, Dans les visites qui sont faites, Le renard se dispense et se tient clos et coi. Le loup en fait sa cour, daube, au coucher du roi, Son camarade absent. Le prince tout à l'heure Veut qu'on aille enfumer renard dans sa demeure, Qu'on le fasse venir. Il vient, est présenté; Et sachant que le loup lui faisoit cette affaire: Je crains, sire, dit-il, qu'un rapport peu sincère Ne m'ait à mépris imputé D'avoir différé cet hommage; Mais j'étois en pèlerinage, Et m'acquittois d'un vœu fait pour votre santé. Même j'ai vu dans mon voyage Gens experts et savants; leur ai dit la langueur Dont votre majesté craint à bon droit la suite. Vous ne manquez que de chaleur; Le long âge en vous l'a détruite: D'un loup écorché vif appliquez-vous la peau Toute chaude et toute fumante: Le secret sans doute en est beau Pour la nature défaillante. Messire loup vous servira, S'il vous plaît, de robe de chambre. Le roi goûte cet avis-là. On écorche, on taille, on démembre Messire loup. Le monarque en soupa, Et de sa peau s'enveloppa. Messieurs les courtisans, cessez de vous détruire; Faites, si vous pouvez, votre cour sans vous nuire: Le mal se rend chez vous au quadruple du bien. Les daubeurs ont leur tour d'une ou d'autre manière: Vous êtes dans une carrière Où l'on ne se pardonne rien.
IV
LE POUVOIR DES FABLES.
A M. DE BARILLON[58]
La qualité d'ambassadeur Peut-elle s'abaisser à des contes vulgaires? Vous puis-je offrir mes vers et leurs grâces légères? S'ils osent quelquefois prendre un air de grandeur, Seront-ils point traités par vous de téméraires? Vous avez bien d'autres affaires A démêler que les débats Du lapin et de la belette. Lisez-les, ne les lisez pas: Mais empêchez qu'on ne nous mette Toute l'Europe sur les bras. Que de mille endroits de la terre Il nous vienne des ennemis, J'y consens: mais que l'Angleterre Veuille que nos deux rois se lassent d'être amis, J'ai peine à digérer la chose. N'est-il point encor temps que Louis se repose? Quel autre Hercule enfin ne se trouveroit las De combattre cette hydre? et faut-il qu'elle oppose Une nouvelle tête aux efforts de son bras? Si votre esprit plein de souplesse, Par éloquence et par adresse, Peut adoucir les cœurs et détourner ce coup, Je vous sacrifierai cent moutons: c'est beaucoup Pour un habitant du Parnasse. Cependant faites-moi la grâce De prendre en don ce peu d'encens: Prenez en gré mes vœux ardents, Et le récit en vers qu'ici je vous dédie. Son sujet vous convient; je n'en dirai pas plus; Sur les éloges que l'envie Doit avouer qui vous sont dus Vous ne voulez pas qu'on appuie.
Dans Athène autrefois, peuple vain et léger, Un orateur[59], voyant sa patrie en danger, Courut à la tribune; et, d'un air tyrannique, Voulant forcer les cœurs dans une république, Il parla fortement sur le commun salut. On ne l'écoutoit pas. L'orateur recourut A ces figures violentes Qui savent exciter les âmes les plus lentes: Il fit parler les morts, tonna, dit ce qu'il put; Le vent emporta tout; personne ne s'émut. L'animal aux têtes frivoles, Étant fait à ces traits, ne daignoit l'écouter; Tous regardoient ailleurs: il en vit s'arrêter A des combats d'enfants, et point à ses paroles. Que fit le harangueur? Il prit un autre tour. Cérès, commença-t-il, faisoit voyage un jour Avec l'anguille et l'hirondelle: Un fleuve les arrête; et l'anguille en nageant, Comme l'hirondelle en volant, Le traversa bientôt. L'assemblée à l'instant Cria tout d'une voix: Et Cérès, que fit-elle? Ce qu'elle fit! un prompt courroux L'anima d'abord contre vous. Quoi! de contes d'enfants son peuple s'embarrasse; Et du péril qui le menace Lui seul entre les Grecs il néglige l'effet! Que ne demandez-vous ce que Philippe fait! A ce reproche l'assemblée, Par l'apologue réveillée, Se donne entière à l'orateur. Un trait de fable en eut l'honneur.
Nous sommes tous d'Athène en ce point; et moi-même, Au moment que je fais cette moralité, Si Peau-d'âne m'étoit conté, J'y prendrois un plaisir extrême. Le monde est vieux, dit-on: je le crois; cependant Il le faut amuser encor comme un enfant.
[58] Ambassadeur en Angleterre.
[59] Démades.
V
L'HOMME ET LA PUCE.
Par des vœux importuns nous fatiguons les dieux, Souvent pour des sujets même indignes des hommes: Il semble que le Ciel sur tous tant que nous sommes Soit obligé d'avoir incessamment les yeux, Et que le plus petit de la race mortelle, A chaque pas qu'il fait, à chaque bagatelle, Doive intriguer l'Olympe et tous ses citoyens, Comme s'il s'agissoit des Grecs et des Troyens.
Un sot par une puce eut l'épaule mordue. Dans les plis de ses draps elle alla se loger. Hercule, ce dit-il, tu devois bien purger La terre de cette hydre au printemps revenue! Que fais-tu, Jupiter, que du haut de la nue Tu n'en perdes la race, afin de me venger!
Pour tuer une puce, il vouloit obliger Ces dieux à lui prêter leur foudre et leur massue.
VI
LES FEMMES ET LE SECRET.
Rien ne pèse tant qu'un secret: Le porter loin est difficile aux dames; Et je sais même sur ce fait Bon nombre d'hommes qui sont femmes. Pour éprouver la sienne un mari s'écria, La nuit étant près d'elle: O dieux! qu'est-ce cela? Je n'en puis plus! on me déchire! Quoi! j'accouche d'un œuf!--D'un œuf?--Oui, le voilà! Frais et nouveau pondu: gardez bien de le dire; On m'appelleroit poule. Enfin, n'en parlez pas. La femme, neuve sur ce cas, Ainsi que sur mainte autre affaire, Crut la chose, et promit ses grands dieux de se taire; Mais ce serment s'évanouit Avec les ombres de la nuit. L'épouse, indiscrète et peu fine, Sort du lit quand le jour fut à peine levé; Et de courir chez sa voisine: Ma commère, dit-elle, un cas est arrivé; N'en dites rien surtout, car vous me feriez battre: Mon mari vient de pondre un œuf gros comme quatre. Au nom de Dieu, gardez-vous bien D'aller publier ce mystère.-- Vous moquez-vous? dit l'autre: ah! vous ne savez guère Quelle je suis. Allez, ne craignez rien. La femme du pondeur s'en retourne chez elle. L'autre grille déjà d'en conter la nouvelle: Elle va la répandre en plus de dix endroits: Au lieu d'un œuf elle en dit trois. Ce n'est pas encor tout; car une autre commère En dit quatre, et raconte à l'oreille le fait: Précaution peu nécessaire; Car ce n'étoit plus un secret. Comme le nombre d'œufs, grâce à la renommée, De bouche en bouche alloit croissant, Avant la fin de la journée Ils se montoient à plus d'un cent.
VII
LE CHIEN QUI PORTE A SON COU LE DÎNÉ DE SON MAÎTRE.
Nous n'avons pas les yeux à l'épreuve des belles, Ni les mains à celle de l'or; Peu de gens gardent un trésor Avec des soins assez fidèles.
Certain chien, qui portoit la pitance au logis, S'étoit fait un collier du dîné de son maître. Il étoit tempérant, plus qu'il n'eût voulu l'être Quand il voyoit un mets exquis; Mais enfin il l'étoit: et, tous tant que nous sommes, Nous nous laissons tenter à l'approche des biens. Chose étrange! on apprend la tempérance aux chiens, Et l'on ne peut l'apprendre aux hommes! Ce chien-ci donc étant de la sorte atourné, Un mâtin passe, et veut lui prendre le dîné. Il n'en eut pas toute la joie Qu'il espéroit d'abord: le chien mit bas la proie Pour la défendre mieux, n'en étant plus chargé. Grand combat. D'autres chiens arrivent: Ils étoient de ceux-là qui vivent Sur le public, et craignent peu les coups. Notre chien, se voyant trop foible contre eux tous, Et que la chair couroit un danger manifeste, Voulut avoir sa part; et, lui sage, il leur dit: Point de courroux, messieurs; mon lopin me suffit: Faites votre profit du reste. A ces mots, le premier il vous happe un morceau; Et chacun de tirer, le mâtin, la canaille, A qui mieux mieux: ils firent tous ripaille; Chacun d'eux eut part au gâteau.
Je crois voir en ceci l'image d'une ville Où l'on met les deniers à la merci des gens. Échevins, prévôt des marchands, Tout fait sa main: le plus habile Donne aux autres l'exemple, et c'est un passe-temps De leur voir nettoyer un monceau de pistoles. Si quelque scrupuleux, par des raisons frivoles, Veut défendre l'argent et dit le moindre mot, On lui fait voir qu'il est un sot. Il n'a pas de peine à se rendre: C'est bientôt le premier à prendre.
VIII
LE RIEUR ET LES POISSONS.
On cherche les rieurs; et moi je les évite. Cet art veut, sur tout autre, un suprême mérite: Dieu ne créa que pour les sots Les méchants diseurs de bons mots. J'en vais peut-être en une fable Introduire un; peut-être aussi Que quelqu'un trouvera que j'aurai réussi.
Un rieur étoit à la table D'un financier, et n'avoit en son coin Que de petits poissons: tous les gros étoient loin. Il prend donc les menus, puis leur parle à l'oreille; Et puis il feint, à la pareille, D'écouter leur réponse. On demeura surpris, Cela suspendit les esprits. Le rieur alors, d'un ton sage, Dit qu'il craignoit qu'un sien ami, Pour les grandes Indes parti, N'eût depuis un an fait naufrage. Il s'en informoit donc à ce menu fretin: Mais tous lui répondoient qu'ils n'étoient pas d'un âge A savoir au vrai son destin; Les gros en sauroient davantage. N'en puis-je donc, messieurs, un gros interroger? De dire si la compagnie Prit goût à sa plaisanterie, J'en doute; mais enfin, il les sut engager A lui servir d'un monstre assez vieux pour lui dire Tous les noms des chercheurs de mondes inconnus Qui n'en étoient pas revenus, Et que depuis cent ans sous l'abîme avoient vus Les anciens du vaste empire.
IX
LE RAT ET L'HUÎTRE.
Un rat, hôte d'un champ, rat de peu de cervelle, Des lares paternels un jour se trouva soûl. Il laisse là le champ, le grain, et la javelle, Va courir le pays, abandonne son trou. Sitôt qu'il fut hors de la case: Que le monde, dit-il, est grand et spacieux! Voilà les Apennins, et voici le Caucase! La moindre taupinée étoit mont à ses yeux. Au bout de quelques jours, le voyageur arrive En un certain canton où Téthys sur la rive Avoit laissé mainte huître; et notre rat d'abord Crut voir, en les voyant, des vaisseaux de haut bord. Certes, dit-il, mon père étoit un pauvre sire! Il n'osoit voyager, craintif au dernier point. Pour moi, j'ai déjà vu le maritime empire: J'ai passé les déserts, mais nous n'y bûmes point. D'un certain magister le rat tenoit ces choses, Et les disoit à travers champs; N'étant pas de ces rats qui, les livres rongeants, Se font savants jusques aux dents. Parmi tant d'huîtres toutes closes Une s'étoit ouverte, et, bâillant au soleil, Par un doux zéphyr réjouie, Humoit l'air, respiroit, étoit épanouie, Blanche, grasse, et d'un goût, à la voir, nonpareil. D'aussi loin que le rat voit cette huître qui bâille: Qu'aperçois-je? dit-il; c'est quelque victuaille! Et, si je ne me trompe à la couleur du mets, Je dois faire aujourd'hui bonne chère, ou jamais. Là-dessus, maître rat, plein de belle espérance, Approche de l'écaille, allonge un peu le cou, Se sent pris comme aux lacs; car l'huître tout d'un coup Se referme. Et voilà ce que fait l'ignorance.
Cette fable contient plus d'un enseignement: Nous y voyons premièrement Que ceux qui n'ont du monde aucune expérience Sont, aux moindres objets, frappés d'étonnement; Et puis nous y pouvons apprendre Que tel est pris qui croyoit prendre.
X
L'OURS ET L'AMATEUR DES JARDINS.
Certain ours montagnard, ours à demi léché, Confiné par le Sort dans un bois solitaire, Nouveau Bellérophon, vivoit seul et caché. Il fût devenu fou: la raison d'ordinaire N'habite pas longtemps chez les gens séquestrés. Il est bon de parler, et meilleur de se taire; Mais tous deux sont mauvais alors qu'ils sont outrés. Nul animal n'avoit affaire Dans les lieux que l'ours habitoit; Si bien que, tout ours qu'il étoit, Il vint à s'ennuyer de cette triste vie. Pendant qu'il se livroit à la mélancolie, Non loin de là certain vieillard S'ennuyoit aussi de sa part. Il aimoit les jardins, étoit prêtre de Flore; Il l'étoit de Pomone encore. Ces deux emplois sont beaux; mais je voudrois parmi Quelque doux et discret ami. Les jardins parlent peu, si ce n'est dans mon livre; De façon que, lassé de vivre Avec des gens muets, notre homme, un beau matin, Va chercher compagnie, et se met en campagne. L'ours, porté d'un même dessein, Venoit de quitter sa montagne. Tous deux, par un cas surprenant, Se rencontrent en un tournant. L'homme eut peur; mais comment esquiver? et que faire? Se tirer en Gascon d'une semblable affaire Est le mieux: il sut donc dissimuler sa peur. L'ours, très-mauvais complimenteur Lui dit: Viens-t'en me voir. L'autre reprit: Seigneur, Vous voyez mon logis: si vous me vouliez faire Tant d'honneur que d'y prendre un champêtre repas, J'ai des fruits, j'ai du lait: ce n'est peut-être pas De nosseigneurs les ours le manger ordinaire; Mais j'offre ce que j'ai. L'ours accepte; et d'aller. Les voilà bons amis avant que d'arriver: Arrivés, les voilà se trouvant bien ensemble; Et bien qu'on soit, à ce qu'il semble; Beaucoup mieux seul qu'avec des sots, Comme l'ours en un jour ne disoit pas deux mots, L'homme pouvoit sans bruit vaquer à son ouvrage. L'ours alloit à la chasse, apportoit du gibier; Faisoit son principal métier D'être bon émoucheur; écartoit du visage De son ami dormant ce parasite ailé Que nous avons mouche appelé. Un jour que le vieillard dormoit d'un profond somme, Sur le bout de son nez une allant se placer Mit l'ours au désespoir; il eut beau la chasser. Je l'attraperai bien, dit-il; et voici comme. Aussitôt fait que dit: le fidèle émoucheur Vous empoigne un pavé, le lance avec roideur, Casse la tête à l'homme en écrasant la mouche; Et, non moins bon archer que mauvais raisonneur, Roide mort étendu sur la place il le couche.
Rien n'est si dangereux qu'un ignorant ami; Mieux vaudroit un sage ennemi.
XI
LES DEUX AMIS.
Deux vrais amis vivoient au Monomotapa; L'un ne possédoit rien qui n'appartînt à l'autre. Les amis de ce pays-là Valent bien, dit-on, ceux du nôtre.
Une nuit que chacun s'occupoit au sommeil, Et mettoit à profit l'absence du soleil, Un de nos deux amis sort du lit en alarme; Il court chez son intime, éveille les valets: Morphée avoit touché le seuil de ce palais. L'ami couché s'étonne; il prend sa bourse, il s'arme, Vient trouver l'autre, et dit: Il vous arrive peu De courir quand on dort; vous me paroissiez homme A mieux user du temps destiné pour le somme: N'auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu? En voici. S'il vous est venu quelque querelle, J'ai mon épée; allons. Vous ennuyez-vous point De coucher toujours seul? Une esclave assez belle Étoit à mes côtés; voulez-vous qu'on l'appelle? Non, dit l'ami; ce n'est ni l'un ni l'autre point: Je vous rends grâce de ce zèle. Vous m'êtes, en dormant, un peu triste apparu: J'ai craint qu'il ne fût vrai; je suis vite accouru. Ce maudit songe en est la cause.
Qui d'eux aimoit le mieux? Que t'en semble, lecteur? Cette difficulté vaut bien qu'on la propose. Qu'un ami véritable est une douce chose! Il cherche vos besoins au fond de votre cœur; Il vous épargne la pudeur De les lui découvrir vous-même: Un songe, un rien, tout lui fait peur, Quand il s'agit de ce qu'il aime.
XII
LE COCHON, LA CHÈVRE ET LE MOUTON.
Une chèvre, un mouton, avec un cochon gras, Montés sur même char, s'en alloient à la foire. Leur divertissement ne les y portoit pas; On s'en alloit les vendre, à ce que dit l'histoire: Le charton n'avoit pas dessein De les mener voir Tabarin. Dom pourceau crioit en chemin Comme s'il avoit eu cent bouchers à ses trousses: C'étoit une clameur à rendre les gens sourds. Les autres animaux, créatures plus douces, Bonnes gens, s'étonnoient qu'il criât au secours; Ils ne voyoient nul mal à craindre. Le charton dit au porc: Qu'as-tu tant à te plaindre? Tu nous étourdis tous: que ne te tiens-tu coi? Ces deux personnes-ci, plus honnêtes que toi, Devroient t'apprendre à vivre, ou du moins à te taire: Regarde ce mouton; a-t-il dit un seul mot? Il est sage.--Il est un sot, Repartit le cochon; s'il savoit son affaire, Il crieroit, comme moi, du haut de son gosier, Et cette autre personne honnête Crieroit tout du haut de sa tête. Ils pensent qu'on les veut seulement décharger, La chèvre de son lait, le mouton de sa laine: Je ne sais pas s'ils ont raison; Mais quant à moi, qui ne suis bon Qu'à manger, ma mort est certaine. Adieu mon toit et ma maison.
Dom pourceau raisonnoit en subtil personnage; Mais que lui servoit-il? Quand le mal est certain, La plainte ni la peur ne changent le destin, Et le moins prévoyant est toujours le plus sage.
XIII
TIRCIS ET AMARANTE.
POUR MADEMOISELLE DE SILLERY.
J'avois Ésope quitté, Pour être tout à Boccace; Mais une divinité Veut revoir sur le Parnasse Des fables de ma façon. Or, d'aller lui dire: Non, Sans quelque valable excuse, Ce n'est pas comme on en use Avec des divinités, Surtout quand ce sont de celles Que la qualité de belles Fait reines des volontés. Car, afin que l'on le sache, C'est Sillery qui s'attache A vouloir que de nouveau Sire loup, sire corbeau, Chez moi se parlent en rime. Qui dit Sillery dit tout: Peu de gens en leur estime Lui refusent le haut bout: Comment le pourroit-on faire?