Part 10
Borée et le Soleil virent un voyageur Qui s'étoit muni par bonheur Contre le mauvais temps. On entroit dans l'automne, Quand la précaution aux voyageurs est bonne: Il pleut, le soleil luit; et l'écharpe d'Iris Rend ceux qui sortent avertis Qu'en ces mois le manteau leur est fort nécessaire. Les Latins les nommoient douteux, pour cette affaire. Notre homme s'étoit donc à la pluie attendu: Bon manteau bien doublé, bonne étoffe bien forte. Celui-ci, dit le Vent, prétend avoir pourvu A tous les accidents; mais il n'a pas prévu Que je saurai souffler de sorte Qu'il n'est bouton qui tienne: il faudra, si je veux, Que le manteau s'en aille au diable.-- L'ébattement pourroit nous en être agréable: Vous plaît-il de l'avoir? Eh bien! gageons nous deux, Dit Phébus, sans tant de paroles, A qui plus tôt aura dégarni les épaules Du cavalier que nous voyons. Commencez: je vous laisse obscurcir mes rayons. Il n'en fallut pas plus. Notre souffleur à gage Se gorge de vapeurs, s'enfle comme un ballon, Fait un vacarme de démon, Siffle, souffle, tempête, et brise en son passage Maint toit qui n'en peut mais, fait périr maint bateau: Le tout au sujet d'un manteau. Le cavalier eut soin d'empêcher que l'orage Ne se pût engouffrer dedans. Cela le préserva. Le Vent perdit son temps; Plus il se tourmentoit, plus l'autre tenoit ferme: Il eut beau faire agir le collet et les plis. Sitôt qu'il fut au bout du terme Qu'à la gageure on avoit mis, Le Soleil dissipe la nue, Récrée et puis pénètre enfin le cavalier, Sous son balandras[43] fait qu'il sue, Le contraint de s'en dépouiller: Encor n'usa-t-il pas de toute sa puissance.
Plus fait douceur que violence.
[43] Ou _balandran_, sorte de manteau.
IV
JUPITER ET LE MÉTAYER.
Jupiter eut jadis une ferme à donner. Mercure en fit l'annonce, et gens se présentèrent, Firent des offres, écoutèrent: Ce ne fut pas sans bien tourner; L'un alléguoit que l'héritage Étoit frayant[44] et rude, et l'autre un autre si. Pendant qu'ils marchandoient ainsi, Un d'eux, le plus hardi, mais non pas le plus sage, Promit d'en rendre tant, pourvu que Jupiter Le laissât disposer de l'air, Lui donnât saison à sa guise, Qu'il eût du chaud, du froid, du beau temps, de la bise, Enfin du sec et du mouillé, Aussitôt qu'il auroit bâillé. Jupiter y consent. Contrat passé, notre homme Tranche du roi des airs, pleut, vente, et fait en somme Un climat pour lui seul: ses plus proches voisins Ne s'en sentoient non plus que les Américains. Ce fut leur avantage: ils eurent bonne année, Pleine moisson, pleine vinée. Monsieur le receveur fut très-mal partagé. L'an suivant, voilà tout changé: Il ajuste d'une autre sorte La température des cieux. Son champ ne s'en trouve pas mieux; Celui de ses voisins fructifie et rapporte. Que fait-il? Il recourt au monarque des dieux, Il confesse son imprudence. Jupiter en usa comme un maître fort doux.
Concluons que la Providence Sait ce qu'il nous faut mieux que nous.
[44] Qui cause des frais.
V
LE COCHET, LE CHAT ET LE SOURICEAU.
Un souriceau tout jeune, et qui n'avoit rien vu, Fut presque pris au dépourvu. Voici comme il conta l'aventure à sa mère:
J'avois franchi les monts qui bornent cet État, Et trottois comme un jeune rat Qui cherche à se donner carrière, Lorsque deux animaux m'ont arrêté les yeux; L'un doux, bénin et gracieux, Et l'autre turbulent et plein d'inquiétude; Il a la voix perçante et rude, Sur la tête un morceau de chair, Une sorte de bras dont il s'élève en l'air Comme pour prendre sa volée, La queue en panache étalée. Or c'étoit un cochet dont notre souriceau Fit à sa mère le tableau Comme d'un animal venu de l'Amérique. Il se battoit, dit-il, les flancs avec ses bras, Faisant tel bruit et tel fracas, Que moi, qui, grâce aux dieux, de courage me pique, En ai pris la fuite de peur, Le maudissant de très-bon cœur. Sans lui j'aurois fait connoissance Avec cet animal qui m'a semblé si doux: Il est velouté comme nous, Marqueté, longue queue, une humble contenance, Un modeste regard, et pourtant l'œil luisant. Je le crois fort sympathisant Avec messieurs les rats; car il a des oreilles En figure aux nôtres pareilles. Je l'allois aborder, quand d'un son plein d'éclat L'autre m'a fait prendre la fuite.-- Mon fils, dit la souris, ce doucet est un chat, Qui, sous son minois hypocrite, Contre toute ta parenté D'un malin vouloir est porté. L'autre animal tout au contraire, Bien éloigné de nous mal faire, Servira quelque jour peut-être à nos repas. Quant au chat, c'est sur nous qu'il fonde sa cuisine.
Garde-toi, tant que tu vivras, De juger les gens sur la mine.
VI
LE RENARD, LE SINGE ET LES ANIMAUX.
Les animaux, au décès d'un lion, En son vivant prince de la contrée, Pour faire un roi s'assemblèrent, dit-on. De son étui la couronne est tirée: Dans une chartre un dragon la gardoit. Il se trouva que, sur tous essayée, A pas un d'eux elle ne convenoit: Plusieurs avoient la tête trop menue, Aucuns trop grosse, aucuns même cornue. Le singe aussi fit l'épreuve en riant; Et, par plaisir la tiare essayant, Il fit autour force grimaceries, Tours de souplesse et mille singeries, Passa dedans ainsi qu'en un cerceau. Aux animaux cela sembla si beau, Qu'il fut élu: chacun lui fit hommage. Le renard seul regretta son suffrage, Sans toutefois montrer son sentiment. Quand il eut fait son petit compliment, Il dit au roi: Je sais, sire, une cache, Et ne crois pas qu'autre que moi la sache. Or tout trésor, par droit de royauté, Appartient, sire, à votre majesté. Le nouveau roi bâille après la finance; Lui-même y court pour n'être pas trompé. C'étoit un piége: il y fut attrapé. Le renard dit, au nom de l'assistance: Prétendrois-tu nous gouverner encor, Ne sachant pas te conduire toi-même? Il fut démis; et l'on tomba d'accord Qu'à peu de gens convient le diadème.
VII
LE MULET SE VANTANT DE SA GÉNÉALOGIE.
Le mulet d'un prélat se piquoit de noblesse, Et ne parloit incessamment Que de sa mère la jument, Dont il contoit mainte prouesse. Elle avoit fait ceci, puis avoit été là. Son fils prétendoit pour cela Qu'on le dût mettre dans l'histoire. Il eût cru s'abaisser servant un médecin. Étant devenu vieux, on le mit au moulin; Son père l'âne alors lui revint en mémoire. Quand le malheur ne seroit bon Qu'à mettre un sot à la raison, Toujours seroit-ce à juste cause Qu'on le dit bon à quelque chose.
VIII
LE VIEILLARD ET L'ANE.
Un vieillard sur son âne aperçut en passant Un pré plein d'herbe et fleurissant: Il y lâche sa bête, et le grison se rue Au travers de l'herbe menue, Se vautrant, grattant et frottant, Gambadant, chantant et broutant, Et faisant mainte place nette. L'ennemi vient sur l'entrefaite. Fuyons, dit alors le vieillard.-- Pourquoi? répondit le paillard[45]; Me fera-t-on porter double bât, double charge?-- Non pas, dit le vieillard, qui prit d'abord le large. Et que m'importe donc, dit l'âne, à qui je sois? Sauvez-vous, et me laissez paître. Notre ennemi, c'est notre maître: Je vous le dis en bon françois.
[45] Qui couche sur la paille.
IX
LE CERF SE VOYANT DANS L'EAU.
Dans le cristal d'une fontaine Un cerf se mirant autrefois, Louoit la beauté de son bois, Et ne pouvoit qu'avecque peine Souffrir ses jambes de fuseaux, Dont il voyoit l'objet se perdre dans les eaux. Quelle proportion de mes pieds à ma tête! Disoit-il en voyant leur ombre avec douleur: Des taillis les plus hauts mon front atteint le faîte; Mes pieds ne me font point d'honneur. Tout en parlant de la sorte, Un limier le fait partir. Il tâche à se garantir; Dans les forêts il s'emporte: Son bois, dommageable ornement, L'arrêtant à chaque moment, Nuit à l'office que lui rendent Ses pieds, de qui ses jours dépendent. Il se dédit alors, et maudit les présents Que le ciel lui fait tous les ans.
Nous faisons cas du beau, nous méprisons l'utile: Et le beau souvent nous détruit. Ce cerf blâme ses pieds qui le rendent agile; Il estime un bois qui lui nuit.
X
LE LIÈVRE ET LA TORTUE.
Rien ne sert de courir; il faut partir à point: Le lièvre et la tortue en sont un témoignage. Gageons, dit celle-ci, que vous n'atteindrez point Sitôt que moi ce but.--Sitôt! êtes-vous sage? Repartit l'animal léger: Ma commère, il vous faut purger Avec quatre grains d'ellébore.-- Sage ou non, je parie encore. Ainsi fut fait; et de tous deux On mit près du but les enjeux. Savoir quoi, ce n'est pas l'affaire, Ni de quel juge l'on convint. Notre lièvre n'avoit que quatre pas à faire; J'entends de ceux qu'il fait lorsque, près d'être atteint, Il s'éloigne des chiens, les renvoie aux calendes, Et leur fait arpenter les landes. Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter, Pour dormir et pour écouter D'où vient le vent, il laisse la tortue Aller son train de sénateur. Elle part, elle s'évertue; Elle se hâte avec lenteur. Lui cependant méprise une telle victoire, Tient la gageure à peu de gloire, Croit qu'il y va de son honneur De partir tard. Il broute, il se repose, Il s'amuse à tout autre chose Qu'à la gageure. A la fin, quand il vit Que l'autre touchoit presque au bout de la carrière, Il partit comme un trait; mais les élans qu'il fit Furent vains: la tortue arriva la première. Eh bien! lui cria-t-elle, avois-je pas raison? De quoi vous sert votre vitesse? Moi l'emporter! et que seroit-ce Si vous portiez une maison?
XI
L'ANE ET SES MAITRES.
L'âne d'un jardinier se plaignoit au Destin De ce qu'on le faisoit lever devant l'aurore. Les coqs, lui disoit-il, ont beau chanter matin, Je suis plus matineux encore. Et pourquoi? pour porter des herbes au marché. Belle nécessité d'interrompre mon somme! Le Sort, de sa plainte touché, Lui donne un autre maître; et l'animal de somme Passe du jardinier aux mains d'un corroyeur. La pesanteur des peaux et leur mauvaise odeur Eurent bientôt choqué l'impertinente bête. J'ai regret, disoit-il, à mon premier seigneur. Encor, quand il tournoit la tête, J'attrapois, s'il m'en souvient bien, Quelque morceau de chou qui ne me coûtoit rien; Mais ici point d'aubaine, ou, si j'en ai quelqu'une, C'est de coups. Il obtint changement de fortune; Et sur l'état d'un charbonnier Il fut couché tout le dernier. Autre plainte. Quoi donc! dit le Sort en colère, Ce baudet-ci m'occupe autant Que cent monarques pourroient faire! Croit-il être le seul qui ne soit pas content? N'ai-je en l'esprit que son affaire?
Le Sort avoit raison. Tous gens sont ainsi faits: Notre condition jamais ne nous contente; La pire est toujours la présente. Nous fatiguons le Ciel à force de placets. Qu'à chacun Jupiter accorde sa requête, Nous lui romprons encor la tête.
XII
LE SOLEIL ET LES GRENOUILLES.
Aux noces d'un tyran tout le peuple en liesse Noyoit son souci dans les pots. Ésope seul trouvoit que les gens étoient sots De témoigner tant d'allégresse.
Le Soleil, disoit-il, eut dessein autrefois De songer à l'hyménée. Aussitôt on ouït, d'une commune voix, Se plaindre de leur destinée Les citoyennes des étangs. Que ferons-nous, s'il lui vient des enfants? Dirent-elles au Sort. Un seul Soleil à peine Se peut souffrir; une demi-douzaine Mettra la mer à sec, et tous ses habitants. Adieu joncs et marais: notre race est détruite; Bientôt on la verra réduite A l'eau du Styx. Pour un pauvre animal, Grenouilles, à mon sens, ne raisonnoient pas mal.
XIII
LE VILLAGEOIS ET LE SERPENT.
Ésope conte qu'un manant, Charitable autant que peu sage, Un jour d'hiver se promenant A l'entour de son héritage, Aperçut un serpent sur la neige étendu, Transi, gelé, perclus, immobile rendu, N'ayant pas à vivre un quart d'heure. Le villageois le prend, l'emporte en sa demeure; Et, sans considérer quel sera le loyer D'une action de ce mérite, Il l'étend le long du foyer, Le réchauffe, le ressuscite. L'animal engourdi sent à peine le chaud, Que l'âme lui revient avecque la colère. Il lève un peu la tête, et puis siffle aussitôt; Puis fait un long repli, puis tâche à faire un saut Contre son bienfaiteur, son sauveur et son père. Ingrat, dit le manant, voilà donc mon salaire! Tu mourras! A ces mots, plein d'un juste courroux, Il vous prend sa cognée, il vous tranche la bête; Il fait trois serpents de deux coups, Un tronçon, la queue et la tête. L'insecte, sautillant, cherche à se réunir; Mais il ne put y parvenir.
Il est bon d'être charitable; Mais envers qui? c'est là le point. Quant aux ingrats, il n'en est point Qui ne meure enfin misérable.
XIV
LE LION MALADE ET LE RENARD.
De par le roi des animaux, Qui dans son antre étoit malade, Fut fait savoir à ses vassaux Que chaque espèce en ambassade Envoyât gens le visiter; Sous promesse de bien traiter Les députés, eux et leur suite, Foi de lion, très-bien écrite: Bon passe-port contre la dent, Contre la griffe tout autant. L'édit du prince s'exécute; De chaque espèce on lui députe. Les renards gardant la maison, Un d'eux en dit cette raison: Les pas empreints sur la poussière Par ceux qui s'en vont faire au malade leur cour, Tous, sans exception, regardent sa tanière; Pas un ne marque de retour: Cela nous met en méfiance. Que sa majesté nous dispense: Grand merci de son passe-port. Je le crois bon: mais dans cet antre Je vois fort bien comme l'on entre, Et ne vois pas comme on en sort.
XV
L'OISELEUR, L'AUTOUR ET L'ALOUETTE.
Les injustices des pervers Servent souvent d'excuse aux nôtres. Telle est la loi de l'univers: _Si tu veux qu'on t'épargne, épargne aussi les autres._
Un manant au miroir prenoit des oisillons. Le fantôme brillant attire une alouette: Aussitôt un autour, planant sur les sillons, Descend des airs, fond et se jette Sur celle qui chantoit, quoique près du tombeau. Elle avoit évité la perfide machine, Lorsque, se rencontrant sous la main de l'oiseau, Elle sent son ongle maline[46]. Pendant qu'à la plumer l'autour est occupé, Lui-même sous les rets demeure enveloppé: Oiseleur, laisse-moi, dit-il en son langage; Je ne t'ai jamais fait de mal. L'oiseleur repartit: Ce petit animal T'en avoit-il fait davantage?
[46] La Fontaine a fait du féminin le mot _ongle_, suivant l'usage de certaines provinces, et en lui conservant le genre du latin ungula.--_Maline_, pour _maligne_, est une licence poétique.
XVI
LE CHEVAL ET L'ANE.
En ce monde il se faut l'un l'autre secourir: Si ton voisin vient à mourir, C'est sur toi que le fardeau tombe.
Un âne accompagnoit un cheval peu courtois, Celui-ci ne portant que son simple harnois, Et le pauvre baudet si chargé qu'il succombe. Il pria le cheval de l'aider quelque peu; Autrement il mourroit devant qu'être à la ville. La prière, dit-il, n'en est pas incivile: Moitié de ce fardeau ne vous sera que jeu. Le cheval refusa, fit une pétarade; Tant qu'il vit sous le faix mourir son camarade, Et reconnut qu'il avoit tort. Du baudet en cette aventure On lui fit porter la voiture, Et la peau par-dessus encor.
XVII
LE CHIEN QUI LACHE SA PROIE POUR L'OMBRE.
Chacun se trompe ici-bas: On voit courir après l'ombre Tant de fous, qu'on n'en sait pas, La plupart du temps, le nombre. Au chien dont parle Ésope il faut les renvoyer.
Ce chien, voyant sa proie en l'eau représentée, La quitta pour l'image, et pensa se noyer. La rivière devint tout d'un coup agitée; A toute peine il regagna les bords, Et n'eut ni l'ombre ni le corps.
XVIII
LE CHARTIER EMBOURBÉ.
Le phaéton d'une voiture à foin Vit son char embourbé. Le pauvre homme étoit loin De tout humain secours: c'étoit à la campagne, Près d'un certain canton de la Basse-Bretagne, Appelé Quimper-Corentin. On sait assez que le Destin Adresse là les gens quand il veut qu'on enrage. Dieu nous préserve du voyage! Pour venir au chartier embourbé dans ces lieux, Le voilà qui déteste et jure de son mieux, Pestant, en sa fureur extrême, Tantôt contre les trous, puis contre ses chevaux, Contre son char, contre lui-même. Il invoque à la fin le dieu dont les travaux Sont si célèbres dans le monde. Hercule, lui dit-il, aide-moi; si ton dos A porté la machine ronde, Ton bras peut me tirer d'ici. Sa prière étant faite, il entend dans la nue Une voix qui lui parle ainsi. Hercule veut qu'on se remue, Puis il aide les gens. Regarde d'où provient L'achoppement qui te retient; Ote d'autour de chaque roue Ce malheureux mortier, cette maudite boue Qui jusqu'à l'essieu les enduit; Prends ton pic, et me romps ce caillou qui te nuit; Comble-moi cette ornière. As-tu fait? Oui, dit l'homme. Or bien je vas t'aider, dit la voix; prends ton fouet. Je l'ai pris... Qu'est ceci? mon char marche à souhait! Hercule en soit loué! Lors la voix: Tu vois comme Tes chevaux aisément se sont tirés de là.
Aide-toi, le Ciel t'aidera.
XIX
LE CHARLATAN.
Le monde n'a jamais manqué de charlatans: Cette science, de tout temps, Fut en professeurs très-fertile. Tantôt l'un en théâtre affronte l'Achéron, Et l'autre affiche par la ville Qu'il est un passe-Cicéron.
Un des derniers se vantoit d'être En éloquence si grand maître, Qu'il rendroit disert un badaud, Un manant, un rustre, un lourdaud; Oui, messieurs, un lourdaud, un animal, un âne: Que l'on m'amène un âne, un âne renforcé, Je le rendrai maître passé, Et veux qu'il porte la soutane. Le prince sut la chose; il manda le rhéteur. J'ai, dit-il, en mon écurie Un fort beau roussin d'Arcadie; J'en voudrois faire un orateur. Sire, vous pouvez tout, reprit d'abord notre homme. On lui donna certaine somme. Il devoit au bout de dix ans Mettre son âne sur les bancs; Sinon il consentoit d'être en place publique Guindé la hart au col, étranglé court et net, Ayant au dos sa rhétorique, Et les oreilles d'un baudet. Quelqu'un des courtisans lui dit qu'à la potence Il vouloit l'aller voir, et que, pour un pendu, Il auroit bonne grâce et beaucoup de prestance: Surtout qu'il se souvînt de faire à l'assistance Un discours où son art fût au long étendu; Un discours pathétique, et dont le formulaire Servît à certains Cicérons Vulgairement nommés larrons. L'autre reprit: Avant l'affaire, Le roi, l'âne, ou moi, nous mourrons. Il avoit raison. C'est folie De compter sur dix ans de vie. Soyons bien buvants, bien mangeants, Nous devons à la mort de trois l'un en dix ans.
XX
LA DISCORDE.
La déesse Discorde ayant brouillé les dieux, Et fait un grand procès là-haut pour une pomme, On la fit déloger des cieux. Chez l'animal qu'on appelle homme On la reçut à bras ouverts, Elle et Que-si-que-non, son frère, Avecque Tien-et-mien, son père. Elle nous fit l'honneur, en ce bas univers, De préférer notre hémisphère A celui des mortels qui nous sont opposés, Gens grossiers, peu civilisés, Et qui, se mariant sans prêtre et sans notaire, De la Discorde n'ont que faire. Pour la faire trouver aux lieux où le besoin Demandoit qu'elle fût présente, La Renommée avoit le soin De l'avertir; et l'autre, diligente, Couroit vite aux débats, et prévenoit la Paix, Faisoit d'une étincelle un feu long à s'éteindre. La Renommée enfin commença de se plaindre Que l'on ne lui trouvoit jamais De demeure fixe et certaine; Bien souvent l'on perdoit, à la chercher, sa peine: Il falloit donc qu'elle eût un séjour affecté, Un séjour d'où l'on pût en toutes les familles L'envoyer à jour arrêté. Comme il n'étoit alors aucun couvent de filles, On y trouva difficulté. L'auberge enfin de l'hyménée Lui fut pour maison assignée.
XXI
LA JEUNE VEUVE.
La perte d'un époux ne va point sans soupirs: On fait beaucoup de bruit, et puis on se console. Sur les ailes du Temps la tristesse s'envole: Le Temps ramène les plaisirs. Entre la veuve d'une année Et la veuve d'une journée La différence est grande: on ne croiroit jamais Que ce fût la même personne; L'une fait fuir les gens, et l'autre a mille attraits; Aux soupirs vrais ou faux celle-là s'abandonne; C'est toujours même note et pareil entretien. On dit qu'on est inconsolable: On le dit; mais il n'en est rien, Comme on verra par cette fable, Ou plutôt par la vérité.