Part 9
Un prêtre de Jupiter, Père de deux grandes filles, Toutes deux assez gentilles, De bien les marier fit son soin le plus cher. Les prêtres de ce temps vivaient de sacrifices, Et n'avaient point de bénéfices: La dot était fort mince. Un jeune jardinier Se présenta pour gendre; on lui donna l'aînée. Bientôt après cet hyménée La cadette devint la femme d'un potier. A quelques jours de là, chaque épouse établie Chez son époux, le père va les voir. Bonjour, dit-il, je viens savoir Si le choix que j'ai fait rend heureuse ta vie, S'il ne te manque rien, si je peux y pourvoir. Jamais, répond la jardinière, Vous ne fîtes meilleure affaire: La paix et le bonheur habitent ma maison; Je tâche d'être bonne, et mon époux est bon; Il sait m'aimer sans jalousie, Je l'aime sans coquetterie; Aussi tout est plaisir, tout jusqu'à nos travaux; Nous ne desirons rien, sinon qu'un peu de pluie Fasse pousser nos artichaux. --C'est là tout?--Oui vraiment.--Tu seras satisfaite, Dit le vieillard: demain je célèbre la fête De Jupiter; je lui dirai deux mots. Adieu, ma fille.--Adieu, mon père. Le prêtre de ce pas s'en va chez la potière L'interroger, comme sa soeur, Sur son mari, sur son bonheur. Oh! répond celle-ci, dans mon petit ménage, Le travail, l'amour, la santé, Tout va fort bien, en vérité; Nous ne pouvons suffire à la vente, à l'ouvrage: Notre unique desir serait que le soleil Nous montrât plus souvent son visage vermeil Pour sécher notre poterie. Vous, pontife du dieu de l'air, Obtenez-nous cela, mon père, je vous prie; Parlez pour nous à Jupiter. --Très-volontiers, ma chère amie: Mais je ne sais comment accorder mes enfans; Tu me demandes du beau temps, Et ta soeur a besoin de pluie. Ma foi, je me tairai, de peur d'être en défaut. Jupiter mieux que nous sait bien ce qu'il nous faut; Prétendre le guider serait folie extrême: Sachons prendre le temps comme il veut l'envoyer. L'homme est plus cher aux dieux qu'il ne l'est à lui-même; Se soumettre, c'est les prier.
FABLE XI.
Le Crocodile et l'Esturgeon.
Sur la rive du Nil un jour deux beaux enfans S'amusaient à faire sur l'onde, Avec des cailloux plats, ronds, légers et tranchans, Les plus beaux ricochets du monde. Un crocodile affreux arrive entre deux eaux, S'élance tout-à-coup, happe l'un des marmots, Qui crie, et disparaît dans sa gueule profonde. L'autre fuit, en pleurant son pauvre compagnon. Un honnête et digne esturgeon, Témoin de cette tragédie, S'éloigne avec horreur, se cache au fond des flots; Mais bientôt il entend le coupable amphibie Gémir et pousser des sanglots: Le monstre a des remords, dit-il: ô providence! Tu venges souvent l'innocence; Pourquoi ne la sauves-tu pas? Ce scélérat du moins pleure ses attentats; L'instant est propice, je pense, Pour lui prêcher la pénitence: Je m'en vais lui parler. Plein de compassion, Notre saint homme d'esturgeon Vers le crocodile s'avance: Pleurez, lui cria-t-il, pleurez votre forfait; Livrez votre ame impitoyable Au remords, qui des dieux est le dernier bienfait, Le seul médiateur entre eux et le coupable. Malheureux, manger un enfant! Mon coeur en a frémi; j'entends gémir le vôtre... Oui, répond l'assassin, je pleure en ce moment De regret d'avoir manqué l'autre.
Tel est le remords du méchant.
FABLE XII.
La Chenille.
Un jour, causant entre eux, différens animaux Louaient beaucoup le ver à soie: Quel talent, disaient-ils, cet insecte déploie En composant ces fils si doux, si fins, si beaux, Qui de l'homme font la richesse! Tous vantaient son travail, exaltaient son adresse. Une chenille seule y trouvait des défauts, Aux animaux surpris en faisait la critique; Disait des mais et puis des si. Un renard s'écria: Messieurs, cela s'explique; C'est que madame file aussi.
FABLE XIII.
La Tourterelle et la Fauvette.
Une fauvette, jeune et belle, S'amusait à chanter tant que durait le jour; Sa voisine la tourterelle Ne voulait, ne savait rien faire que l'amour. Je plains bien votre erreur, dit-elle à la fauvette; Vous perdez vos plus beaux momens: Il n'est qu'un seul plaisir, c'est d'avoir des amans. Dites-moi, s'il vous plaît, quelle est la chansonnette Qui peut valoir un doux baiser? Je me garderais bien d'oser Les comparer, répondit la chanteuse: Mais je ne suis point malheureuse, J'ai mis mon bonheur dans mes chants. A ce discours, la tourterelle, En se moquant, s'éloigna d'elle. Sans se revoir elles furent dix ans. Après ce long espace, un beau jour de printemps, Dans la même forêt elles se rencontrèrent. L'âge avait bien un peu dérangé leurs attraits; Long-temps elles se regardèrent Avant que de pouvoir se remettre leurs traits. Enfin la fauvette polie S'avance la première: Eh! bonjour, mon amie, Comment vous portez-vous? Comment vont les amans? --Ah! ne m'en parlez pas, ma chère, J'ai tout perdu, plaisirs, amis, beaux ans; Tout a passé comme une ombre légère. J'ai cru que le bonheur était d'aimer, de plaire... O souvenir cruel! ô regrets superflus! J'aime encore, on ne m'aime plus. J'ai moins perdu que vous, répondit la chanteuse: Cependant je suis vieille, et je n'ai plus de voix; Mais j'aime la musique, et suis encor heureuse Lorsque le rossignol fait retentir ces bois.
La beauté, ce présent céleste, Ne peut, sans les talens, échapper à l'ennui: La beauté passe, un talent reste, On en jouit même en autrui.
FABLE XIV.
Le Charlatan.
Sur le pont-neuf, entouré de badauds, Un charlatan criait à pleine tête: Venez, messieurs, accourez faire emplette Du grand remède à tous les maux. C'est une poudre admirable Qui donne de l'esprit aux sots, De l'honneur aux frippons, l'innocence aux coupables, Aux vieilles femmes des amans, Au vieillard amoureux une jeune maîtresse, Aux fous le prix de la sagesse, Et la science aux ignorans. Avec ma poudre, il n'est rien dans la vie Dont bientôt on ne vienne à bout; Par elle on obtient tout, on sait tout, on fait tout; C'est la grande encyclopédie. Vîte je m'approchai pour voir ce beau trésor... C'était un peu de poudre d'or.
FABLE XV.
La Sauterelle.
C'en est fait, je quitte le monde; Je veux fuir pour jamais le spectacle odieux Des crimes, des horreurs, dont sont blessés mes yeux. Dans une retraite profonde, Loin des vices, loin des abus, Je passerai mes jours doucement à maudire Les méchans de moi trop connus. Seule ici bas j'ai des vertus: Aussi pour ennemi j'ai tout ce qui respire, Tout l'univers m'en veut; homme, enfans, animaux, Jusqu'au plus petit des oiseaux, Tous sont occupés de me nuire. Eh! qu'ai-je fait pourtant?... Que du bien. Les ingrats! Ils me regretteront, mais après mon trépas. Ainsi se lamentait certaine sauterelle, Hypocondre et n'estimant qu'elle. Où prenez-vous cela, ma soeur? Lui dit une de ses compagnes: Quoi! vous ne pouvez pas vivre dans ces campagnes En broutant de ces prés la douce et tendre fleur, Sans vous embarrasser des affaires du monde? Je sais qu'en travers il abonde: Il fut ainsi toujours, et toujours il sera; Ce que vous en direz grand'chose n'y fera. D'ailleurs où vit-on mieux? Quant à votre colère Contre ces ennemis qui n'en veulent qu'à vous, Je pense, ma soeur, entre nous, Que c'est peut-être une chimère, Et que l'orgueil souvent donne ces visions. Dédaignant de répondre à ces sottes raisons; La sauterelle part, et sort de la prairie, Sa patrie. Elle sauta deux jours pour faire deux cents pas. Alors elle se croit au bout de l'hémisphère, Chez un peuple inconnu, dans de nouveaux états; Elle admire ces beaux climats, Salue avec respect cette rive étrangère. Près de là, des épis nombreux Sur de longs chalumeaux, à six pieds de la terre, Ondoyans et pressés se balançaient entre eux. Ah! que voilà bien mon affaire! Dit-elle avec transport, dans ces sombres taillis Je trouverai sans doute un désert solitaire; C'est un asile sûr contre mes ennemis. La voilà dans le blé. Mais dès l'aube suivante, Voici venir les moissonneurs. Leur troupe nombreuse et bruyante S'étend en demi-cercle; et, parmi les clameurs, Les ris, les chants des jeunes filles, Les épis entassés tombent sous les faucilles, La terre se découvre, et les bleds abattus Laissent voir les sillons tout nus. Pour le coup, s'écriait la triste sauterelle, Voilà qui prouve bien la haine universelle Qui par-tout me poursuit: à peine en ce pays A-t-on su que j'étais, qu'un peuple d'ennemis S'en vient pour chercher sa victime. Dans la fureur qui les anime, Employant contre moi les plus affreux moyens, De peur que je n'échappe, ils ravagent leurs biens: Ils y mettraient le feu, s'il était nécessaire. Eh! messieurs, me voilà, dit-elle en se montrant; Finissez un travail si grand, Je me livre à votre colère. Un moissonneur, dans ce moment, Par hasard la distingue; il se baisse, la prend, Et dit, en la jetant dans une herbe fleurie: Va manger, ma petite amie.
FABLE XVI.
La Guêpe et l'Abeille.
Dans le calice d'une fleur La guêpe un jour voyant l'abeille, S'approche en l'appelant sa soeur. Ce nom sonne mal à l'oreille De l'insecte plein de fierté, Qui lui répond: Nous soeurs! Ma mie, Depuis quand cette parenté? Mais c'est depuis toute la vie, Lui dit la guêpe avec courroux: Considérez-moi, je vous prie; J'ai des ailes tout comme vous, Même taille, même corsage; Et, s'il vous en faut davantage, Nos dards sont aussi ressemblans. Il est vrai, répliqua l'abeille, Nous avons une arme pareille, Mais pour des emplois différens. La vôtre sert votre insolence, La mienne repousse l'offense; Vous provoquez, je me défends.
FABLE XVII.
Le Hérisson et les Lapins.
Il est certains esprits d'un naturel hargneux Qui toujours ont besoin de guerre; Ils aiment à piquer, se plaisent à déplaire, Et montrent pour cela des talens merveilleux. Quant à moi, je les fuis sans cesse, Eussent-ils tous les dons et tous les attributs; J'y veux de l'indulgence ou de la politesse; C'est la parure des vertus.
Un hérisson, qu'une tracasserie Avait forcé de quitter sa patrie, Dans un grand terrier de lapins Vint porter sa misanthropie. Il leur conta ses longs chagrins, Contre ses ennemis exhala bien sa bile, Et finit par prier les hôtes souterrains De vouloir lui donner asile. Volontiers, lui dit le doyen: Nous sommes bonnes gens, nous vivons comme frères, Et nous ne connaissons ni le tien ni le mien; Tout est commun ici: nos plus grandes affaires Sont d'aller, dès l'aube du jour, Brouter le serpolet, jouer sur l'herbe tendre: Chacun, pendant ce temps, sentinelle à son tour, Veille sur le chasseur qui voudrait nous surprendre; S'il l'apperçoit, il frappe, et nous voilà blottis. Avec nos femmes, nos petits, Dans la gaîté, dans la concorde, Nous passons les instans que le ciel nous accorde. Souvent ils sont prompts à finir; Les panneaux, les furets, abrégent notre vie, Raison de plus pour en jouir. Du moins par l'amitié, l'amour et le plaisir, Autant qu'elle a duré nous l'avons embellie: Telle est notre philosophie. Si cela vous convient, demeurez avec nous, Et soyez de la colonie; Sinon, faites l'honneur à notre compagnie D'accepter à dîner, puis retournez chez vous. A ce discours plein de sagesse, Le hérisson repart qu'il sera trop heureux De passer ses jours avec eux. Alors chaque lapin s'empresse D'imiter l'honnête doyen Et de lui faire politesse. Jusques au soir tout alla bien. Mais, lorsqu'après souper la troupe réunie Se mit à deviser des affaires du temps, Le hérisson de ses piquans Blesse un jeune lapin. Doucement, je vous prie, Lui dit le père de l'enfant. Le hérisson, se retournant, En pique deux, puis trois, et puis un quatrième. On murmure, on se fâche, on l'entoure en grondant. Messieurs, s'écria-t-il, mon regret est extrême; Il faut me le passer, je suis ainsi bâti, Et je ne puis pas me refondre. Ma foi, dit le doyen, en ce cas, mon ami, Tu peux aller te faire tondre.
FABLE XVIII.
Le Milan et le Pigeon.
Un milan plumait un pigeon, Et lui disait: Méchante bête, Je te connais, je sais l'aversion Qu'ont pour moi tes pareils; te voilà ma conquête! Il est des dieux vengeurs. Hélas! je le voudrais, Répondit le pigeon. O comble des forfaits! S'écria le milan, quoi! ton audace impie Ose douter qu'il soit des dieux? J'allais te pardonner; mais, pour ce doute affreux, Scélérat, je te sacrifie.
FABLE XIX.
Le Chien coupable.
Mon frère, sais-tu la nouvelle? Mouflar, le bon Mouflar, de nos chiens le modèle, Si redouté des loups, si soumis au berger, Mouflar vient, dit-on, de manger Le petit agneau noir, puis la brebis sa mère, Et puis sur le berger s'est jeté furieux. --Serait-il vrai?--Très vrai, mon frère. --A qui donc se fier, grands dieux! C'est ainsi que parlaient deux moutons dans la plaine; Et la nouvelle était certaine. Mouflar, sur le fait même pris, N'attendait plus que le supplice, Et le fermier voulait qu'une prompte justice Effrayât les chiens du pays. La procédure en un jour est finie. Mille témoins pour un déposent l'attentat: Recolés, confrontés, aucun d'eux ne varie; Mouflar est convaincu du triple assassinat: Mouflar recevra donc deux balles dans la tête Sur le lieu même du délit. A son supplice qui s'apprête Toute la ferme se rendit. Les agneaux de Mouflar demandèrent la grace; Elle fut refusée. On leur fit prendre place: Les chiens se rangèrent près d'eux, Tristes, humiliés, mornes, l'oreille basse, Plaignant, sans l'excuser, leur frère malheureux. Tout le monde attendait dans un profond silence. Mouflar paraît bientôt, conduit par deux pasteurs: Il arrive; et, levant au ciel ses yeux en pleurs, Il harangue ainsi l'assistance: O vous, qu'en ce moment je n'ose et je ne puis Nommer, comme autrefois, mes frères, mes amis, Témoins de mon heure dernière, Voyez où peut conduire un coupable desir! De la vertu quinze ans j'ai suivi la carrière, Un faux pas m'en a fait sortir. Apprenez mes forfaits. Au lever de l'aurore, Seul auprès du grand bois, je gardais le troupeau; Un loup vient, emporte un agneau, Et tout en fuyant le dévore. Je cours, j'atteins le loup, qui, laissant son festin, Vient m'attaquer: je le terrasse, Et je l'étrangle sur la place. C'était bien jusque-là: mais, pressé par la faim, De l'agneau dévoré je regarde le reste, J'hésite, je balance... A la fin, cependant, J'y porte une coupable dent: Voilà de mes malheurs l'origine funeste. La brebis vient dans cet instant, Elle jette des cris de mère... La tête m'a tourné, j'ai craint que la brebis Ne m'accusât d'avoir assassiné son fils; Et, pour la forcer à se taire, Je l'égorge dans ma colère. Le berger accourait armé de son bâton. N'espérant plus aucun pardon, Je me jette sur lui: mais bientôt on m'enchaîne, Et me voici prêt à subir De mes crimes la juste peine. Apprenez tous du moins, en me voyant mourir, Que la plus légère injustice Aux forfaits les plus grands peut conduire d'abord; Et que, dans le chemin du vice, On est au fond du précipice, Dès qu'on met un pied sur le bord.
FABLE XX.
L'Auteur et les souris.
Un auteur se plaignait que ses meilleurs écrits Étaient rongés par les souris. Il avait beau changer d'armoire, Avoir tous les piéges à rats, Et de bons chats; Rien n'y faisait; prose, vers, drame, histoire, Tout était entamé; les maudites souris Ne respectaient pas plus un héros et sa gloire, Ou le récit d'une victoire, Qu'un petit bouquet à Cloris, Notre homme au désespoir, et, l'on peut bien m'en croire, Pour y mettre un auteur peu de chose suffit, Jette un peu d'arsenic au fond de l'écritoire; Puis, dans sa colère, il écrit. Comme il le prévoyait, les souris grignotèrent, Et crevèrent.
C'est bien fait, direz-vous, cet auteur eut raison. Je suis loin de le croire: il n'est point de volume Qu'on n'ait mordu, mauvais ou bon; Et l'on déshonore sa plume En la trempant dans du poison.
FABLE XXI.
* L'Aigle et le Hibou.
A DUCIS.
L'oiseau qui porte le tonnerre, Disgracié, banni du céleste séjour, Par une cabale de cour, S'en vint habiter sur la terre: Il errait dans les bois, songeant à son malheur, Triste, dégoûté de la vie, Malade de la maladie Que laisse après soi la grandeur. Un vieux hibou, du creux d'un hêtre, L'entend gémir, se met à sa fenêtre, Et lui prouve bientôt que la félicité Consiste dans trois points: Travail, paix et santé. L'aigle est touché de ce langage: Mon frère, répond-il, (les aigles sont polis Lorsqu'ils sont malheureux) que je vous trouve sage! Combien votre raison, vos excellens avis, M'inspirent le desir de vous voir davantage, De vous imiter, si je puis! Minerve, en vous plaçant sur sa tête divine, Connaissait bien tout votre prix; C'est avec elle, j'imagine, Que vous en avez tant appris. Non, répond le hibou, j'ai bien peu de science; Mais je sais me suffire, et j'aime le silence, L'obscurité sur-tout. Quand je vois des oiseaux Se disputer entr'eux la force, le courage, Ou la beauté du chant, ou celle du plumage, Je ne me mêle point parmi tant de rivaux, Et me tiens dans mon hermitage. Si malheureusement, le matin dans le bois, Quelqu'étourneau bavard, quelque méchante pie M'apperçoit, aussitôt leurs glapissantes voix Appellent de par-tout une troupe étourdie, Qui me poursuit et m'injurie: Je souffre, je me tais; et, dans ce chamaillis, Seul, de sang froid et sans colère, M'esquivant doucement de taillis en taillis, Je regagne à le fin ma retraite si chère. Là, solitaire et libre, oubliant tous mes maux, Je laisse les soucis, les craintes à la porte; Voilà tout mon savoir: _Je m'abstiens, je supporte_; La sagesse est dans ces deux mots. Tu me l'as dit cent fois, cher Ducis, tes ouvrages, Tes beaux vers, tes nombreux succès Ne sont rien à tes yeux, auprès de cette paix Que l'innocence donne aux sages. Quand, de l'Eschyle anglais heureux imitateur, Je te vois, d'une main hardie, Porter sur la scène agrandie Les crimes de Machbeth, de Léar le malheur, La gloire est un besoin pour ton ame attendrie; Mais elle est un fardeau pour ton sensible coeur. Seul, au fond d'un désert, au bord d'une onde pure, Tu ne veux que ta lyre, un saule et la nature: Le vain desir d'être oublié T'occupe et te charme sans cesse; Ah! souffre au moins que l'amitié Trompe en ce seul point ta sagesse.
FABLE XXII.
Le Poisson volant.
Certain poisson volant, mécontent de son sort, Disait à sa vieille grand'mère: Je ne sais comment je dois faire Pour me préserver de la mort. De nos aigles marins je redoute la serre Quand je m'élève dans les airs; Et les requins me font la guerre Quand je me plonge au fond des mers. La vieille lui répond: Mon enfant, dans ce monde, Lorsqu'on n'est pas aigle ou requin, Il faut tout doucement suivre un petit chemin, En nageant près de l'air, et volant près de l'onde.
ÉPILOGUE.
C'est assez, suspendons ma lyre, Terminons ici mes travaux: Sur nos vices, sur nos défauts, J'aurais encor beaucoup à dire; Mais un autre le dira mieux. Malgré ses efforts plus heureux, L'orgueil, l'intérêt, la folie, Troublèrent toujours l'univers; Vainement la philosophie Reproche à l'homme ses travers, Elle y perd sa prose et ses vers. Laissons, laissons aller le monde Comme il lui plaît, comme il l'entend; Vivons caché, libre et content, Dans une retraite profonde. Là, que faut-il pour le bonheur? La paix, la douce paix du coeur, Le desir vrai qu'on nous oublie, Le travail qui sait éloigner Tous les fléaux de notre vie, Assez de bien pour en donner, Et pas assez pour faire envie.
FIN.
TABLE ALPHABÉTIQUE DES FABLES.