Part 8
Un angora, que sa maîtresse Nourrissait de mets délicats, Ne faisait plus la guerre aux rats; Et les rats, connaissant sa bonté, sa paresse, Allaient, trottaient par-tout, et ne se gênaient pas. Un jour, dans un grenier retiré, solitaire, Où notre chat dormait après un bon festin, Plusieurs rats viennent dans le grain Prendre leur repas ordinaire. L'angora ne bougeait. Alors mes étourdis Pensent qu'ils lui font peur; l'orateur de la troupe Parle des chats avec mépris. On applaudit fort, on s'attroupe, On le proclame général. Grimpé sur un boisseau qui sert de tribunal: Braves amis, dit-il, courons à la vengeance. De ce grain désormais nous devons être las, Jurons de ne manger désormais que des chats: On les dit excellens, nous en ferons bombance. A ces mots, partageant son belliqueux transport, Chaque nouveau guerrier sur l'angora s'élance, Et réveille le chat qui dort. Celui-ci, comme on croit, dans sa juste colère, Couche bientôt sur la poussière Général, tribuns et soldats. Il ne s'échappa que deux rats Qui disaient, en fuyant bien vîte à leur tanière: Il ne faut point pousser à bout L'ennemi le plus débonnaire; On perd ce que l'on tient quand on veut gagner tout.
FABLE XVIII.
Le Miroir de la Vérité.
Dans le beau siècle d'or, quand les premiers humains, Au milieu d'une paix profonde, Coulaient des jours purs et sereins, La Vérité courait le monde Avec son miroir dans les mains. Chacun s'y regardait, et le miroir sincère Retraçait à chacun son plus secret desir Sans jamais le faire rougir: Temps heureux, qui ne dura guère! L'homme devint bientôt méchant et criminel. La Vérité s'enfuit au ciel, En jetant de dépit son miroir sur la terre. Le pauvre miroir se cassa. Ses débris, qu'au hasard la chûte dispersa, Furent perdus pour le vulgaire. Plusieurs siècles après on en connut le prix; Et c'est depuis ce temps que l'on voit plus d'un sage Chercher avec soin ces débris, Les retrouver parfois; mais ils sont si petits, Que personne n'en fait usage. Hélas! le sage le premier Ne s'y voit jamais tout entier.
FABLE XIX.
Les deux Paysans et le Nuage.
Guillot, disait un jour Lucas D'une voix triste et lamentable, Ne vois-tu pas venir là bas Ce gros nuage noir? C'est la marque effroyable Du plus grand des malheurs. Pourquoi? répond Guillot. --Pourquoi? Regarde donc: ou je ne suis qu'un sot, Ou ce nuage est de la grêle Qui va tout abymer; vigne, avoine, froment, Toute la récolte nouvelle Sera détruite en un moment. Il ne restera rien, le village en ruine Dans trois mois aura la famine, Puis la peste viendra, puis nous périrons tous. La peste! dit Guillot: doucement, calmez-vous; Je ne vois point cela, compère: Et, s'il faut vous parler selon mon sentiment, C'est que je vois tout le contraire; Car ce nuage assurément Ne porte point de grêle, il porte de la pluie. La terre est sèche dès long-temps, Il va bien arroser nos champs; Toute notre récolte en doit être embellie. Nous aurons le double de foin, Moitié plus de froment, de raisins abondance; Nous serons tous dans l'opulence, Et rien, hors les tonneaux, ne nous fera besoin. C'est bien voir que cela! dit Lucas en colère. Mais chacun a ses yeux, lui répondit Guillot. --Oh! puisqu'il est ainsi, je ne dirai plus mot; Attendons la fin de l'affaire: Rira bien qui rira le dernier.--Dieu merci, Ce n'est pas moi qui pleure ici. Ils s'échauffaient tous deux; déjà, dans leur furie, Ils allaient se gourmer, lorsqu'un souffle de vent Emporta loin de là le nuage effrayant: Ils n'eurent ni grêle ni pluie.
FABLE XX.
Don Quichotte.
Contraint de renoncer à la chevalerie, Don Quichotte voulut, pour se dédommager, Mener une plus douce vie, Et choisit l'état de berger. Le voilà donc qui prend panetière et houlette, Le petit chapeau rond garni d'un ruban vert Sous le menton faisant rosette. Jugez de la grace et de l'air De ce nouveau Tircis! Sur sa rauque musette Il s'essaie à charmer l'écho de ces cantons, Achète au boucher deux moutons, Prend un roquet galeux, et, dans cet équipage, Par l'hiver le plus froid qu'on eût vu de long-temps, Dispersant son troupeau sur les rives du Tage, Au milieu de la neige il chante le printemps. Point de mal jusque-là: chacun, à sa manière, Est libre d'avoir du plaisir. Mais il vint à passer une grosse vachère; Et le pasteur, pressé d'un amoureux desir, Court et tombe à ses pieds: O belle Timarette, Dit-il, toi que l'on voit parmi tes jeunes soeurs Comme le lis parmi les fleurs, Cher et cruel objet de ma flamme secrète, Abandonne un moment le soin de tes agneaux, Viens voir un nid de tourtereaux Que j'ai découvert sur ce chêne. Je veux te les donner: hélas! c'est tout mon bien. Ils sont blancs: leur couleur, Timarette, est la tienne; Mais, par malheur pour moi, leur coeur n'est pas le tien. A ce discours, la Timarette, Dont le vrai nom était Fanchon, Ouvre une large bouche, et, d'un oeil fixe et bête, Contemple le vieux Céladon; Quand un valet de ferme, amoureux de la belle, Paraissant tout-à-coup, tombe à coups de bâton Sur le berger tendre et fidèle, Et vous l'étend sur le gazon. Don Quichotte criait: Arrête, Pasteur ignorant et brutal: Ne sais-tu pas nos lois? Le coeur de Timarette Doit devenir le prix d'un combat pastoral; Chante, et ne frappe pas. Vainement il l'implore; L'autre frappait toujours, et frapperait encore, Si l'on n'était venu secourir le berger Et l'arracher à sa furie. Ainsi guérir d'une folie, Bien souvent ce n'est qu'en changer.
FABLE XXI.
Le Voyage.
Partir avant le jour, à tâtons, sans voir goutte, Sans songer seulement à demander sa route, Aller de chûte en chûte, et, se traînant ainsi, Faire un tiers du chemin jusqu'à près de midi; Voir sur sa tête alors amasser les nuages, Dans un sable mouvant précipiter ses pas, Courir, en essuyant orages sur orages, Vers un but incertain où l'on n'arrive pas; Détrompé vers le soir, chercher une retraite, Arriver haletant, se coucher, s'endormir, On appelle cela naître, vivre, et mourir. La volonté de Dieu soit faite!
FABLE XXII.
* Le Coq Fanfaron.
Il fait bon battre un glorieux: Des revers qu'il éprouve il est toujours joyeux, Toujours sa vanité trouve dans sa défaite Un moyen d'être satisfaite.
Un coq, sans force et sans talent, Jouissait, on ne sait comment, D'une certaine renommée. Cela se voit, dit-on, chez la gent emplumée Et chez d'autres encore. Insolent comme un sot, Notre coq traita mal un poulet de mérite. La jeunesse aisément s'irrite; Le poulet offensé le provoque aussitôt, Et le cou tout gonflé sur lui se précipite. Dans l'instant le coq orgueilleux Est battu, déplumé, reçoit mainte blessure; Et, si l'on n'eût fini ce combat dangereux, Sa mort terminait l'aventure. Quand le poulet fut loin, le coq, en s'épluchant, Disait: Cet enfant-là m'a montré du courage; J'ai beaucoup ménagé son âge, Mais de lui je suis fort content. Un coq, vieux et cassé, témoin de cette histoire, La répandit et s'en moqua. Notre fanfaron l'attaqua, Croyant facilement remporter la victoire. Le brave vétéran, de lui trop mal connu, En quatre coups de bec lui partage la crête, Le dépouille en entier des pieds jusqu'à la tête, Et le laisse là presque nu. Alors notre coq, sans se plaindre, Dit: C'est un bon vieillard, j'en ai bien peu souffert: Mais je le trouve encore vert; Et, dans son jeune temps, il devait être à craindre.
FIN DU QUATRIÈME LIVRE.
LIVRE CINQUIÈME.
FABLE PREMIÈRE.
Le Berger et le Rossignol.
A M. L'ABBÉ DELILLE.
O toi, dont la touchante et sublime harmonie Charme toujours l'oreille en attachant le coeur, Digne rival, souvent vainqueur, Du chantre fameux d'Ausonie, Delille, ne crains rien, sur mes légers pipeaux Je ne viens point ici célébrer tes travaux, Ni dans de faibles vers parler de poésie. Je sais que l'immortalité Qui t'est déjà promise au temple de mémoire T'est moins chère que ta gaîté; Je sais que, méritant tes succès sans y croire, Content par caractère et non par vanité, Tu te fais pardonner ta gloire A force d'amabilité: C'est ton secret, aussi je finis ce prologue. Mais du moins, lis mon apologue; Et si quelque envieux, quelque esprit de travers, Outrageant un jour tes beaux vers, Te donne assez d'humeur pour t'empêcher d'écrire, Je te demande alors de vouloir le relire.
Dans une belle nuit du charmant mois de mai, Un berger contemplait, du haut d'une colline, La lune promenant sa lumière argentine Au milieu d'un ciel pur d'étoiles parsemé; Le tilleul odorant, le lilas, l'aubépine, Au gré du doux zéphyr balançant leurs rameaux, Et les ruisseaux dans les prairies Brisant sur des rives fleuries Le cristal de leurs claires eaux. Un rossignol, dans le bocage, Mêlait ses doux accens à ce calme enchanteur; L'écho les répétait, et notre heureux pasteur, Transporté de plaisir, écoutait son ramage. Mais tout-à-coup l'oiseau finit ses tendres sons. En vain le berger le supplie De continuer ses chansons. Non, dit le rossignol, c'en est fait pour la vie; Je ne troublerai plus ces paisibles forêts. N'entends-tu pas dans ce marais Mille grenouilles coassantes Qui, par des cris affreux, insultent à mes chants? Je cède, et reconnais que mes faibles accens Ne peuvent l'emporter sur leurs voix glapissantes. Ami, dit le berger, tu vas combler leurs voeux; Te taire est le moyen qu'on les écoute mieux: Je ne les entends plus aussitôt que tu chantes.
FABLE II.
Les deux Lions.
Sur les bords africains, aux lieux inhabités Où le char du soleil roule en brûlant la terre, Deux énormes lions, de la soif tourmentés, Arrivèrent au pied d'un rocher solitaire. Un filet d'eau coulait, faible et dernier effort De quelque naïade expirante. Les deux lions courent d'abord Au bruit de cette eau murmurante. Ils pouvaient boire ensemble; et la fraternité, Le besoin, leur donnaient ce conseil salutaire: Mais l'orgueil disait le contraire, Et l'orgueil fut seul écouté. Chacun veut boire seul: d'un oeil plein de colère L'un l'autre ils vont se mesurans, Hérissent de leur cou l'ondoyante crinière; De leur terrible queue ils se frappent les flancs, Et s'attaquent avec de tels rugissemens, Qu'à ce bruit dans le fond de leur sombre tanière, Les tigres d'alentour vont se cacher tremblans. Égaux en vigueur, en courage, Ce combat fut plus long qu'aucun de ces combats Qui d'Achille ou d'Hector signalèrent la rage; Car les dieux ne s'en mêlaient pas. Après une heure ou deux d'efforts et de morsures, Nos héros fatigués, déchirés, haletans, S'arrêtèrent en même temps. Couverts de sang et de blessures, N'en pouvant plus, morts à demi, Se traînant sur le sable, à la source ils vont boire: Mais, pendant le combat, la source avait tari; Ils expirent auprès.
Vous lisez votre histoire, Malheureux insensés, dont les divisions, L'orgueil, les fureurs, la folie, Consument en douleurs le moment de la vie. Hommes, vous êtes ces lions; Vos jours, c'est l'eau qui s'est tarie.
FABLE III.
Le Procès des deux Renards.
Que je hais cet art de pédant, Cette logique captieuse, Qui d'une chose claire en fait une douteuse, D'un principe erroné tire subtilement Une conséquence trompeuse, Et raisonne en déraisonnant! Les Grecs ont inventé cette belle manière: Ils ont fait plus de mal qu'ils ne croyaient en faire. Que Dieu leur donne paix! Il s'agit d'un renard, Grand argumentateur, célèbre babillard, Et qui montrait la rhétorique. Il tenait école publique, Avait des écoliers qui payaient en poulets. Un d'eux, qu'on destinait à plaider au palais, Devait payer son maître à la première cause Qu'il gagnerait: ainsi la chose Avait été réglée et d'une et d'autre part. Son cours étant fini, mon écolier renard Intente un procès à son maître, Disant qu'il ne doit rien. Devant le léopard Tous les deux s'en vont comparaître. Monseigneur, disait l'écolier, Si je gagne, c'est clair, je ne dois rien payer; Et cela par votre sentence, Puisque par la sentence J'aurai droit de ne pas payer. Si je perds, nulle est sa créance; Car il convient que l'échéance N'en devait arriver qu'après Le gain de mon premier procès: Or, ce procès perdu, je suis quitte, je pense: Mon dilemme est certain. Nenni, Répondait aussitôt le maître: Si vous perdez, payez; la loi l'ordonne ainsi. Si vous gagnez, sans plus remettre, Payez; car vous avez signé Promesse de payer au premier plaids gagné: Vous y voilà. Je crois l'argument sans réponse. Chacun attend alors que le juge prononce, Et l'auditoire s'étonnait Qu'il n'y jetât pas son bonnet. Le léopard rêveur prit enfin la parole: Hors de cour, leur dit-il: défense à l'écolier De continuer son métier, Au maître de tenir école.
FABLE IV.
La Colombe et son Nourisson.
Une colombe gémissait De ne pouvoir devenir mère: Elle avait fait cent fois tout ce qu'il fallait faire Pour en venir à bout, rien ne réussissait. Un jour, se promenant dans un bois solitaire, Elle rencontre en un vieux nid Un oeuf abandonné, point trop gros, point petit, Semblable aux oeufs de tourterelle. Ah! quel bonheur! s'écria-t-elle: Je pourrai donc enfin couver, Et puis nourrir, puis élever, Un enfant qui fera le charme de ma vie! Tous les soins qu'il me coûtera, Les tourmens qu'il me causera, Seront encor des biens pour mon ame ravie: Quel plaisir vaut ces soucis-là? Cela dit, dans le nid la colombe établie Se met à couver l'oeuf, et le couve si bien, Qu'elle ne le quitte pour rien, Pas même pour manger; l'amour nourrit les mères. Après vingt et un jours elle voit naître enfin Celui dont elle attend son bonheur, son destin, Et ses délices les plus chères. De joie elle est prête à mourir; Auprès de son petit nuit et jour elle veille, L'écoute respirer, le regarde dormir, S'épuise pour le mieux nourrir. L'enfant chéri vient à merveille, Son corps grossit en peu de temps: Mais son bec, ses yeux et ses ailes, Diffèrent fort des tourterelles; La mère les voit ressemblans. A bien élever sa jeunesse Elle met tous ses soins, lui prêche la sagesse, Et sur-tout l'amitié, lui dit à chaque instant: Pour être heureux, mon cher enfant, Il ne faut que deux points, la paix avec soi-même, Puis quelques bons amis dignes de nous chérir. La vertu de la paix nous fait seule jouir; Et le secret pour qu'on nous aime, C'est d'aimer les premiers, facile et doux plaisir. Ainsi parlait la tourterelle, Quand, au milieu de sa leçon, Un malheureux petit pinson, Échappé de son nid, vient s'abattre auprès d'elle. Le jeune nourrisson à peine l'apperçoit, Qu'il court à lui: sa mère croit Que c'est pour le traiter comme ami, comme frère, Et pour offrir au voyageur Une retraite hospitalière. Elle applaudit déjà: mais quelle est sa douleur, Lorsqu'elle voit son fils, ce fils dont la jeunesse N'entendit que leçons de vertu, de sagesse, Saisir le faible oiseau, le plumer, le manger, Et garder, au milieu de l'horrible carnage, Ce tranquille sang froid, assuré témoignage Que le coeur désormais ne peut se corriger! Elle en mourut, la pauvre mère. Quel triste prix des soins donnés à cet enfant! Mais c'était le fils d'un milan: Rien ne change le caractère.
FABLE V.
L'Âne et la Flûte.
Les sots sont un peuple nombreux, Trouvant toutes choses faciles: Il faut le leur passer, souvent ils sont heureux; Grand motif de se croire habiles.
Un âne, en broutant ses chardons, Regardait un pasteur, jouant, sous le feuillage, D'une flûte dont les doux sons Attiraient et charmaient les bergers du bocage. Cet âne mécontent disait: Ce monde est fou! Les voilà tous, bouche béante, Admirant un grand sot qui sue et se tourmente A souffler dans un petit trou. C'est par de tels efforts qu'on parvient à leur plaire, Tandis que moi... Suffit... Allons-nous-en d'ici, Car je me sens trop en colère. Notre âne, en raisonnant ainsi, Avance quelques pas, lorsque, sur la fougère, Une flûte, oubliée en ces champêtres lieux Par quelque pasteur amoureux, Se trouve sous ses pieds. Notre âne se redresse, Sur elle de côté fixe ses deux gros yeux; Une oreille en avant, lentement il se baisse, Applique son naseau sur le pauvre instrument, Et souffle tant qu'il peut. O hasard incroyable! Il en sort un son agréable. L'âne se croit un grand talent, Et, tout joyeux, s'écrie en faisant la culbute: Eh! je joue aussi de la flûte!
FABLE VI.
Le Paysan et la Rivière.
Je veux me corriger, je veux changer de vie, Me disait un ami: dans des liens honteux Mon ame s'est trop avilie; J'ai cherché le plaisir, guidé par la folie, Et mon coeur n'a trouvé que le remords affreux. C'en est fait, je renonce à l'indigne maîtresse Que j'adorai toujours sans jamais l'estimer; Tu connais pour le jeu ma coupable faiblesse, Eh bien! je vais la réprimer; Je vais me retirer du monde; Et, calme désormais, libre de tous soucis, Dans une retraite profonde, Vivre pour la sagesse et pour mes seuls amis. Que de fois vous l'avez promis! Toujours en vain, lui répondis-je. Çà, quand commencez-vous?--Dans huit jours, sûrement. --Pourquoi pas aujourd'hui? Ce long retard m'afflige. --Oh! je ne puis dans un moment Briser une si forte chaîne: Il me faut un prétexte; il viendra, j'en réponds. Causant ainsi, nous arrivons Jusque sur les bords de la Seine; Et j'apperçois un paysan Assis sur une large pierre, Regardant l'eau couler d'un air impatient. --L'ami, que fais-tu là?--Monsieur, pour une affaire Au village prochain je suis contraint d'aller: Je ne vois point de pont pour passer la rivière, Et j'attends que cette eau cesse enfin de couler.
Mon ami, vous voilà, cet homme est votre image; Vous perdez en projets les plus beaux de vos jours: Si vous voulez passer, jetez-vous à la nage; Car cette eau coulera toujours.
FABLE VII.
Jupiter et Minos.
Mon fils, disait un jour Jupiter à Minos, Toi qui juges la race humaine, Explique-moi pourquoi l'enfer suffit à peine Aux nombreux criminels que t'envoie Atropos. Quel est de la vertu le fatal adversaire Qui corrompt à ce point la faible humanité? C'est, je crois, l'intérêt.--L'intérêt? Non, mon père. --Et qu'est-ce donc?--L'oisiveté.
FABLE VIII.
Le petit Chien.
La vanité nous rend aussi dupes que sots.
Je me souviens, à ce propos, Qu'au temps jadis, après une sanglante guerre Où, malgré les plus beaux exploits, Maint lion fut couché par terre, L'éléphant régna dans les bois. Le vainqueur, politique habile, Voulant prévenir désormais Jusqu'au moindre sujet de discorde civile, De ses vastes états exila pour jamais La race des lions, son ancienne ennemie. L'édit fut proclamé. Les lions affaiblis, Se soumettant au sort qui les avait trahis, Abandonnent tous leur patrie. Ils ne se plaignent pas, ils gardent dans leur coeur Et leur courage et leur douleur. Un bon vieux petit chien, de la charmante espèce De ceux qui vont portant, jusqu'au milieu du dos, Une toison tombante à flots, Exhalait ainsi sa tristesse: Il faut donc vous quitter, ô pénates chéris! Un barbare, à l'âge où je suis, M'oblige à renoncer aux lieux qui m'ont vu naître. Sans appui, sans secours, dans un pays nouveau, Je vais, les yeux en pleurs, demander un tombeau, Qu'on me refusera peut-être. O tyran, tu le veux! allons, il faut partir. Un barbet l'entendit: touché de sa misère, Quel motif, lui dit-il, peut t'obliger à fuir? --Ce qui m'y force? ô ciel! Et cet édit sévère Qui nous chasse à jamais de cet heureux canton?... --Nous?--Non pas vous, mais moi.--Comment! toi, mon cher frère? Qu'as-tu donc de commun...?--Plaisante question! Eh! ne suis-je pas un lion?[7]
[7] La petite espèce de chiens dont on veut parler porte le nom de chiens lions.
FABLE IX.
Le Léopard et l'Écureuil.
Un écureuil sautant, gambadant sur un chêne, Manqua sa branche, et vint, par un triste hasard, Tomber sur un vieux léopard Qui faisait sa méridienne. Vous jugez s'il eut peur! En sursaut s'éveillant, L'animal irrité se dresse; Et l'écureuil, s'agenouillant, Tremble et se fait petit aux pieds de son altesse. Après l'avoir considéré, Le léopard lui dit: Je te donne la vie, Mais à condition que de toi je saurai Pourquoi cette gaîté, ce bonheur que j'envie, Embellissent tes jours, ne te quittent jamais, Tandis que moi, roi des forêts, Je suis si triste et je m'ennuie. Sire, lui répond l'écureuil, Je dois à votre bon accueil La vérité: mais, pour la dire, Sur cet arbre un peu haut je voudrais être assis. --Soit, j'y consens: monte.--J'y suis. A présent je peux vous instruire. Mon grand secret pour être heureux, C'est de vivre dans l'innocence: L'ignorance du mal fait toute ma science; Mon coeur est toujours pur, cela rend bien joyeux. Vous ne connaissez pas la volupté suprême De dormir sans remords; vous mangez les chevreuils, Tandis que je partage à tous les écureuils Mes feuilles et mes fruits; vous haïssez, et j'aime: Tout est dans ces deux mots. Soyez bien convaincu De cette vérité que je tiens de mon père: Lorsque notre bonheur nous vient de la vertu, La gaîté vient bientôt de notre caractère.
FABLE X.
Le Prêtre de Jupiter.