Fables de Florian

Part 7

Chapter 73,406 wordsPublic domain

Un gros perroquet gris, échappé de sa cage, Vint s'établir dans un bocage; Et là, prenant le ton de nos faux connaisseurs, Jugeant tout, blâmant tout d'un air de suffisance, Au chant du rossignol il trouvait des longueurs, Critiquait sur-tout sa cadence. Le linot, selon lui, ne savait pas chanter; La fauvette aurait fait quelque chose peut-être, Si de bonne heure il eût été son maître, Et qu'elle eût voulu profiter. Enfin aucun oiseau n'avait l'art de lui plaire; Et, dès qu'ils commençaient leurs joyeuses chansons, Par des coups de sifflet répondant à leurs sons, Le perroquet les faisait taire. Lassés de tant d'affronts, tous les oiseaux du bois Viennent lui dire un jour: Mais parlez donc, beau sire, Vous qui sifflez toujours, faites qu'on vous admire; Sans doute vous avez une brillante voix, Daignez chanter pour nous instruire. Le perroquet, dans l'embarras, Se gratte un peu la tête, et finit par leur dire: Messieurs, je siffle bien, mais je ne chante pas.

FABLE IV.

L'Habit d'Arlequin.

Vous connaissez ce quai nommé de la Féraille, Où l'on vend des oiseaux, des hommes et des fleurs: A mes fables souvent c'est là que je travaille; J'y vois des animaux, et j'observe leurs moeurs. Un jour de mardi-gras j'étais à la fenêtre D'un oiseleur de mes amis, Quand sur le quai je vis paraître Un petit arlequin leste, bien fait, bien mis, Qui, la batte à la main, d'une grace légère, Courait après un masque en habit de bergère. Le peuple applaudissait par des ris, par des cris. Tout près de moi, dans une cage, Trois oiseaux étrangers de différent plumage, Perruche, cardinal, serin, Regardaient aussi l'arlequin. La perruche disait: J'aime peu son visage; Mais son charmant habit n'eut jamais son égal; Il est d'un si beau vert! Vert! dit le cardinal: Vous n'y voyez donc pas, ma chère? L'habit est rouge assurément; Voilà ce qui le rend charmant. Oh! pour celui-là, mon compère, Répondit le serin, vous n'avez pas raison, Car l'habit est jaune citron; Et c'est ce jaune-là qui fait tout son mérite. --Il est vert.--Il est jaune.--Il est rouge, morbleu! Interrompt chacun avec feu; Et déjà le trio s'irrite. Amis, appaisez-vous, leur crie un bon pivert; L'habit est jaune, rouge et vert. Cela vous surprend fort, voici tout le mystère: Ainsi que bien des gens d'esprit et de savoir, Mais qui d'un seul côté regardent une affaire, Chacun de vous ne veut y voir Que la couleur qui sait lui plaire.

FABLE V.

Le Hibou et le Pigeon.

Que mon sort est affreux! s'écriait un hibou: Vieux, infirme, souffrant, accablé de misère, Je suis isolé sur la terre, Et jamais un oiseau n'est venu dans mon trou Consoler un moment ma douleur solitaire. Un pigeon entendit ces mots, Et courut auprès du malade: Hélas! mon pauvre camarade, Lui dit-il, je plains bien vos maux. Mais je ne comprends pas qu'un hibou de votre âge Soit sans épouse, sans parens, Sans enfans ou petits-enfans. N'avez-vous point serré les noeuds du mariage Pendant le cours de vos beaux ans? Le hibou répondit: Non vraiment, mon cher frère: Me marier! Et pourquoi faire? J'en connaissais trop le danger. Vouliez-vous que je prisse une jeune chouette Bien étourdie et bien coquette, Qui me trahît sans cesse ou me fît enrager; Qui me donnât des fils d'un méchant caractère, Ingrats, menteurs, mauvais sujets, Desirant en secret le trépas de leur père? Car c'est ainsi qu'ils sont tous faits. Pour des parens, je n'en ai guère, Et ne les vis jamais: ils sont durs, exigeans, Pour le moindre sujet s'irritent, N'aiment que ceux dont ils héritent; Encor ne faut-il pas qu'ils attendent long-temps. Tout frère ou tout cousin nous déteste et nous pille. Je ne suis pas de votre avis, Répondit le pigeon. Mais parlons des amis; Des orphelins c'est la famille: Vous avez dû près d'eux trouver quelques douceurs. --Les amis! ils sont tous trompeurs. J'ai connu deux hibous qui tendrement s'aimèrent Pendant quinze ans, et, certain jour, Pour une souris s'égorgèrent. Je crois à l'amitié moins encor qu'à l'amour. --Mais ainsi, Dieu me le pardonne! Vous n'avez donc aimé personne? --Ma foi, non, soit dit entre nous. --En ce cas-là, mon cher, de quoi vous plaignez-vous?

FABLE VI.

Le Vipère et la Sangsue.

La vipère disait un jour à la sangsue: Que notre sort est différent! On vous cherche, on me fuit: si l'on peut, on me tue; Et vous, aussitôt qu'on vous prend, Loin de craindre votre blessure, L'homme vous donne de son sang Une ample et bonne nourriture: Cependant vous et moi faisons même piqûre. La citoyenne de l'étang Répond: Oh que nenni, ma chère, La vôtre fait du mal, la mienne est salutaire. Par moi plus d'un malade obtient sa guérison. Par vous tout homme sain trouve une mort cruelle. Entre nous deux, je crois, la différence est belle: Je suis remède, et vous poison.

Cette fable aisément s'explique: C'est la satire et la critique.

FABLE VII.

Le Pacha et le Dervis.

Un arabe, à Marseille autrefois, m'a conté Qu'un pacha turc dans sa patrie Vint porter certain jour un coffret cacheté Au plus sage dervis qui fût en Arabie. Ce coffret, lui dit-il, renferme des rubis, Des diamans d'un très-grand prix: C'est un présent que je veux faire A l'homme que tu jugeras Être le plus fou de la terre. Cherche bien, tu le trouveras. Muni de son coffret, notre bon solitaire S'en va courir le monde. Avait-il donc besoin D'aller loin? L'embarras de choisir était sa grande affaire: Des fous toujours plus fous venaient de toutes parts Se présenter à ses regards. Notre pauvre dépositaire Pour l'offrir à chacun saisissait le coffret: Mais un pressentiment secret Lui conseillait de n'en rien faire, L'assurait qu'il trouverait mieux. Errant ainsi de lieux en lieux, Embarrassé de son message, Enfin, après un long voyage, Notre homme et le coffret arrivent un matin Dans la ville de Constantin. Il trouve tout le peuple en joie: Que s'est-il donc passé? Rien, lui dit un iman; C'est notre grand visir que le sultan envoie, Au moyen d'un lacet de soie, Porter au prophète un firman. Le peuple rit toujours de ces sortes d'affaires; Et, comme ce sont des misères, Notre empereur souvent lui donne ce plaisir. --Souvent?--Oui.--C'est fort bien. Votre nouveau visir Est-il nommé?--Sans doute, et le voilà qui passe. Le dervis, à ces mots, court, traverse la place, Arrive, et reconnaît le pacha son ami. Bon! te voilà! dit celui-ci: Et le coffret?--Seigneur, j'ai parcouru l'Asie: J'ai vu des fous parfaits, mais sans oser choisir. Aujourd'hui ma course est finie; Daignez l'accepter, grand visir.

FABLE VIII.

Le Laboureur de Castille.

Le plus aimé des rois est toujours le plus fort. En vain la fortune l'accable; En vain mille ennemis, ligués avec le sort, Semblent lui présager sa perte inévitable: L'amour de ses sujets, colonne inébranlable, Rend inutiles leurs efforts.

Le petit-fils d'un roi, grand par son malheur même, Philippe, sans argent, sans troupes, sans crédit, Chassé par l'anglais de Madrid, Croyait perdu son diadême. Il fuyait presque seul, déplorant son malheur: Tout-à-coup à ses yeux s'offre un vieux laboureur, Homme franc, simple et droit, aimant plus que sa vie Ses enfans et son roi, sa femme et sa patrie, Parlant peu de vertu, la pratiquant beaucoup, Riche, et pourtant aimé, cité dans les Castilles Comme l'exemple des familles. Son habit, filé par ses filles, Était ceint d'une peau de loup. Sous un large chapeau, sa tête bien à l'aise Faisait voir des yeux vifs et des traits basanés, Et ses moustaches de son nez Descendaient jusque sur sa fraise. Douze fils le suivaient, tous grands, beaux, vigoureux. Un mulet chargé d'or était au milieu d'eux. Cet homme, dans cet équipage, Devant le roi s'arrête, et lui dit: Où vas-tu? Un revers t'a-t-il abattu? Vainement l'archiduc a sur toi l'avantage; C'est toi qui régneras, car c'est toi qu'on chérit. Qu'importe qu'on t'ait pris Madrid? Notre amour t'est resté, nos corps sont tes murailles; Nous périrons pour toi dans les champs de l'honneur. Le hasard gagne les batailles; Mais il faut des vertus pour gagner notre coeur. Tu l'as, tu régneras. Notre argent, notre vie, Tout est à toi, prends tout. Graces à quarante ans De travail et d'économie, Je peux t'offrir cet or. Voici mes douze enfans, Voilà douze soldats: malgré mes cheveux blancs, Je ferai le treizième: et, la guerre finie, Lorsque tes généraux, tes officiers, tes grands, Viendront te demander, pour prix de leurs services, Des biens, des honneurs, des rubans, Nous ne demanderons que repos et justice: C'est tout ce qu'il nous faut. Nous autres pauvres gens, Nous fournissons au roi du sang et des richesses; Mais, loin de briguer ses largesses, Moins il donne et plus nous l'aimons. Quand tu seras heureux, nous fuirons ta présence, Nous te bénirons en silence: On t'a vaincu, nous te cherchons. Il dit, tombe à genoux. D'une main paternelle Philippe le relève en poussant des sanglots; Il presse dans ses bras ce sujet si fidèle, Veut parler, et les pleurs interrompent ses mots. Bientôt, selon la prophétie Du bon vieillard, Philippe fut vainqueur, Et sur le trône d'Ibérie N'oublia point le laboureur.

FABLE IX.

La Fauvette et le Rossignol.

Une fauvette, dont la voix Enchantait les échos par sa douceur extrême, Espéra surpasser le rossignol lui-même, Et lui fit un défi. L'on choisit dans le bois Un lieu propre au combat: les juges se placèrent; C'étaient le linot, le serin, Le rouge-gorge et le tarin. Tous les autres oiseaux derrière eux se perchèrent. Deux vieux chardonnerets et deux jeunes pinsons Furent gardes du camp; le merle était trompette, Il donne le signal. Aussitôt la fauvette Fait entendre les plus doux sons; Avec adresse elle varie De ses accens filés la touchante harmonie, Et ravit tous les coeurs par ses tendres chansons. L'assemblée applaudit. Bientôt on fait silence; Alors le rossignol commence: Trois accords purs, égaux, brillans, Que termine une juste et parfaite cadence, Sont le prélude de ses chants; Ensuite son gosier flexible, Parcourant sans effort tous les tons de sa voix, Tantôt vif et pressé, tantôt lent et sensible, Étonne et ravit à la fois. Les juges cependant demeuraient en balance. Le linot, le serin, de la fauvette amis, Ne voulaient point donner de prix: Les autres disputaient. L'assemblée en silence Écoutait leurs doctes avis, Lorsqu'un geai s'écria: Victoire à la fauvette! Ce mot décida sa défaite: Pour le rossignol aussitôt L'aréopage ailé tout d'une voix s'explique.

Ainsi le suffrage d'un sot Fait plus de mal que sa critique.

FABLE X.

L'Avare et son Fils.

Par je ne sais quelle aventure, Un avare, un beau jour, voulant se bien traiter, Au marché courut acheter Des pommes pour sa nourriture. Dans son armoire il les porta, Les compta, rangea, recompta, Ferma les doubles tours de sa double serrure, Et chaque jour les visita. Ce malheureux, dans sa folie, Les bonnes pommes ménageait; Mais lorsqu'il en trouvait quelqu'une de pourrie, En soupirant il la mangeait. Son fils, jeune écolier, faisant fort maigre chère, Découvrit à la fin les pommes de son père. Il attrape les clefs, et va dans ce réduit, Suivi de deux amis d'excellent appétit. Or vous pouvez juger le dégât qu'ils y firent, Et combien de pommes périrent. L'avare arrive en ce moment, De douleur, d'effroi palpitant: Mes pommes! criait-il: coquins, il faut les rendre, Ou je vais tous vous faire pendre. Mon père, dit le fils, calmez-vous, s'il vous plaît; Nous sommes d'honnêtes personnes: Et quel tort vous avons-nous fait? Nous n'avons mangé que les bonnes.

FABLE XI.

Le Courtisan et le dieu Protée.

On en veut trop aux courtisans, On va criant par-tout qu'à l'état inutiles Pour leur seul intérêt ils se montrent habiles: Ce sont discours de médisans.

J'ai lu, je ne sais où, qu'autrefois en Syrie Ce fut un courtisan qui sauva sa patrie. Voici comment: Dans le pays La peste avait été portée, Et ne devait cesser que quand le dieu Protée Dirait là-dessus son avis. Ce dieu, comme l'on sait, n'est pas facile à vivre: Pour le faire parler il faut long-temps le suivre, Près de son antre l'épier, Le surprendre, et puis le lier, Malgré la figure effrayante Qu'il prend et quitte à volonté. Certain vieux courtisan, par le roi député, Devant le dieu marin tout-à-coup se présente: Celui-ci, surpris, irrité, Se change en noir serpent; sa gueule empoisonnée Lance et retire un dard messager du trépas, Tandis que, dans sa marche oblique et détournée, Il glisse sur lui-même et d'un pli fait un pas. Le courtisan sourit: Je connais cette allure, Dit-il, et mieux que toi je sais mordre et ramper. Il court alors pour l'attraper: Mais le dieu change de figure; Il devient tour-à-tour loup, singe, lynx, renard. Tu veux me vaincre dans mon art, Disait le courtisan: mais, depuis mon enfance, Plus que ces animaux avide, adroit, rusé, Chacun de ces tours-là pour moi se trouve usé. Changer d'habit, de moeurs, même de conscience, Je ne vois rien là que d'aisé. Lors il saisit le dieu, le lie, Arrache son oracle, et retourne vainqueur.

Ce trait nous prouve, ami lecteur, Combien un courtisan peut servir la patrie.

FABLE XII.

La Guenon, le Singe et la Noix.

Une jeune guenon cueillit Une noix dans sa coque verte; Elle y porte la dent, fait la grimace... Ah! certe, Dit-elle, ma mère mentit Quand elle m'assura que les noix étaient bonnes. Puis, croyez aux discours de ces vieilles personnes Qui trompent la jeunesse! Au diable soit le fruit! Elle jette la noix. Un singe la ramasse, Vîte entre deux cailloux la casse, L'épluche, la mange, et lui dit: Votre mère eut raison, ma mie: Les noix ont fort bon goût; mais il faut les ouvrir. Souvenez-vous que, dans la vie, Sans un peu de travail on n'a point de plaisir.

FABLE XIII.

Le Lapin et la Sarcelle.

Unis dès leurs jeunes ans D'une amitié fraternelle, Un lapin, une sarcelle, Vivaient heureux et contens. Le terrier du lapin était sur la lisière D'un parc bordé d'une rivière. Soir et matin nos bons amis, Profitant de ce voisinage, Tantôt au bord de l'eau, tantôt sous le feuillage, L'un chez l'autre étaient réunis. Là, prenant leurs repas, se contant des nouvelles, Ils n'en trouvaient point de si belles Que de se répéter qu'ils s'aimeraient toujours. Ce sujet revenait sans cesse en leurs discours. Tout était en commun, plaisir, chagrin, souffrance; Ce qui manquait à l'un, l'autre le regrettait; Si l'un avait du mal, son ami le sentait; Si d'un bien au contraire il goûtait l'espérance, Tous deux en jouissaient d'avance. Tel était leur destin, lorsqu'un jour, jour affreux! Le lapin, pour dîner venant chez la sarcelle, Ne la retrouve plus: inquiet, il l'appelle; Personne ne répond à ses cris douloureux. Le lapin, de frayeur l'ame toute saisie, Va, vient, fait mille tours, cherche dans les roseaux, S'incline par-dessus les flots, Et voudrait s'y plonger pour trouver son amie. Hélas! s'écriait-il, m'entends-tu? Réponds-moi, Ma soeur, ma compagne chérie; Ne prolonge pas mon effroi: Encor quelques momens, c'en est fait de ma vie; J'aime mieux expirer que de trembler pour toi. Disant ces mots, il court, il pleure, Et, s'avançant le long de l'eau, Arrive enfin près du château Où le seigneur du lieu demeure. Là, notre désolé lapin Se trouve au milieu d'un parterre, Et voit une grande volière Où mille oiseaux divers volaient sur un bassin. L'amitié donne du courage. Notre ami, sans rien craindre, approche du grillage, Regarde et reconnaît... ô tendresse! ô bonheur! La sarcelle: aussitôt il pousse un cri de joie, Et, sans perdre de temps à consoler sa soeur, De ses quatre pieds il s'emploie A creuser un secret chemin Pour joindre son amie, et, par ce souterrain, Le lapin tout-à-coup entre dans la volière, Comme un mineur qui prend une place de guerre. Les oiseaux effrayés se pressent en fuyant. Lui court à la sarcelle, il l'entraîne à l'instant Dans son obscur sentier, la conduit sous la terre, Et, la rendant au jour, il est prêt à mourir De plaisir. Quel moment pour tous deux! Que ne sais-je le peindre Comme je saurais le sentir! Nos bons amis croyaient n'avoir plus rien à craindre; Ils n'étaient pas au bout. Le maître du jardin, En voyant le dégât commis dans sa volière, Jure d'exterminer jusqu'au dernier lapin: Mes fusils! mes furets! criait-il en colère. Aussitôt fusils et furets Sont tout prêts. Les gardes et les chiens vont dans les jeunes tailles, Fouillant les terriers, les broussailles; Tout lapin qui paraît trouve un affreux trépas: Les rivages du Styx sont bordés de leurs manes; Dans le funeste jour de Cannes On mit moins de romains à bas. La nuit vient; tant de sang n'a point éteint la rage Du seigneur, qui remet au lendemain matin La fin de l'horrible carnage. Pendant ce temps, notre lapin, Tapi sous des roseaux auprès de la sarcelle, Attendait, en tremblant, la mort, Mais conjurait sa soeur de fuir à l'autre bord Pour ne pas mourir devant elle. Je ne te quitte point, lui répondait l'oiseau; Nous séparer serait la mort la plus cruelle. Ah! si tu pouvais passer l'eau! Pourquoi pas? Attends-moi... La sarcelle le quitte, Et revient traînant un vieux nid Laissé par des canards: elle l'emplit bien vîte De feuilles de roseau, les presse, les unit Des pieds, du bec; en forme un batelet capable De supporter un lourd fardeau; Puis elle attache à ce vaisseau Un brin de jonc qui servira de cable. Cela fait, et le bâtiment Mis à l'eau, le lapin entre tout doucement Dans le léger esquif, s'assied sur son derrière, Tandis que devant lui la sarcelle nageant Tire le brin de jonc, et s'en va dirigeant Cette nef à son coeur si chère. On aborde, on débarque, et jugez du plaisir! Non loin du port on va choisir Un asile où, coulant des jours dignes d'envie, Nos bons amis, libres, heureux, Aimèrent d'autant plus la vie Qu'ils se la devaient tous les deux.

FABLE XIV.

Pan et la Fortune.

Un jeune grand seigneur à des jeux de hasard Avait perdu sa dernière pistole, Et puis joué sur sa parole; Il fallait payer sans retard: Les dettes du jeu sont sacrées. On peut faire attendre un marchand, Un ouvrier, un indigent, Qui nous a fourni ses denrées; Mais un escroc? l'honneur veut qu'au même moment On le paye, et très poliment. La loi par eux fut ainsi faite. Notre jeune seigneur, pour acquitter sa dette, Ordonne une coupe de bois. Aussitôt les ormes, les frênes, Et les hêtres touffus, et les antiques chênes, Tombent l'un sur l'autre à la fois. Les faunes, les sylvains, désertent les bocages; Les dryades en pleurs regrettent leurs ombrages; Et le dieu Pan, dans sa fureur, Instruit que le jeu seul a causé ces ravages, S'en prend à la Fortune: O mère du malheur, Dit-il, infernale furie, Tu troubles à la fois les mortels et les dieux, Tu te plais dans le mal, et ta rage ennemie... Il parlait, lorsque dans ces lieux Tout-à-coup paraît la déesse. Calme, dit-elle à Pan, le chagrin qui te presse; Je n'ai point causé tes malheurs: Même aux jeux de hasard, avec certains joueurs, Je ne fais rien.--Qui donc fait tout?--L'adresse.

FABLE XV.

Le Philosophe et le Chat-huant.

Persécuté, proscrit, chassé de son asile, Pour avoir appelé les choses par leur nom, Un pauvre philosophe errait de ville en ville, Emportant avec lui tous ses biens, sa raison. Un jour qu'il méditait sur le fruit de ses veilles, C'était dans un grand bois, il voit un chat-huant Entouré de geais, de corneilles, Qui le harcelaient en criant: C'est un coquin, c'est un impie, Un ennemi de la patrie; Il faut le plumer vif: oui, oui, plumons, plumons, Ensuite nous le jugerons. Et tous fondaient sur lui; la malheureuse bête, Tournant et retournant sa bonne et grosse tête, Leur disait, mais en vain, d'excellentes raisons. Touché de son malheur, car la philosophie Nous rend plus doux et plus humains, Notre sage fait fuir la cohorte ennemie, Puis dit au chat-huant: pourquoi ces assassins En voulaient-ils à votre vie? Que leur avez-vous fait? L'oiseau lui répondit: Rien du tout, mon seul crime est d'y voir clair la nuit.

FABLE XVI.

Les deux Chauves.

Un jour deux chauves dans un coin Virent briller certain morceau d'ivoire: Chacun d'eux veut l'avoir; dispute et coups de poing. Le vainqueur y perdit, comme vous pouvez croire, Le peu de cheveux gris qui lui restaient encor. Un peigne était le beau trésor Qu'il eut pour prix de sa victoire.

FABLE XVII.

Le Chat et les Rats.