Part 6
Un de ces pieux solitaires Qui, détachant leur coeur des choses d'ici-bas, Font voeu de renoncer à des biens qu'ils n'ont pas Pour vivre du bien de leurs frères, Un dervis, en un mot, s'en allait mendiant Et priant; Lorsque les cris plaintifs d'une jeune corneille, Par des parens cruels laissée en son berceau, Presque sans plume encor, vinrent à son oreille. Notre dervis regarde, et voit le pauvre oiseau Alongeant sur son nid sa tête demi-nue: Dans l'instant, du haut de la nue, Un faucon descend vers ce nid, Et, le bec rempli de pâture, Il apporte sa nourriture A l'orpheline qui gémit. O du puissant Alla providence adorable! S'écria le dervis: plutôt qu'un innocent Périsse sans secours, tu rends compatissant Des oiseaux le moins pitoyable! Et moi, fils du Très-Haut, je chercherais mon pain! Non, par le prophète j'en jure, Tranquille désormais, je remets mon destin A celui qui prend soin de toute la nature. Cela dit, le dervis, couché tout de son long, Se met à bayer aux corneilles, De la création admire les merveilles, De l'univers l'ordre profond. Le soir vint; notre solitaire Eut un peu d'appétit en faisant sa prière: Ce n'est rien, disait-il; mon souper va venir. Le souper ne vient point. Allons, il faut dormir, Ce sera pour demain. Le lendemain, l'aurore Paraît, et point de déjeûner. Ceci commence à l'étonner; Cependant il persiste encore, Et croit à chaque instant voir venir son dîner. Personne n'arrivait; la journée est finie, Et le dervis à jeun voyait d'un oeil d'envie Ce faucon qui venait toujours Nourrir sa pupille chérie. Tout-à-coup il l'entend lui tenir ce discours: Tant que vous n'avez pu, ma mie, Pourvoir vous-même à vos besoins, De vous j'ai pris de tendres soins; A présent que vous voilà grande, Je ne reviendrai plus. Alla nous recommande Les faibles et les malheureux; Mais être faible, ou paresseux, C'est une grande différence. Nous ne recevons l'existence Qu'afin de travailler pour nous ou pour autrui. De ce devoir sacré quiconque se dispense Est puni de la providence Par le besoin ou par l'ennui. Le faucon dit et part. Touché de ce langage, Le dervis converti reconnaît son erreur, Et, gagnant le premier village, Se fait valet de laboureur.
FABLE XII.
Les Enfans et les Perdreaux.
Deux enfans d'un fermier, gentils, espiègles, beaux, Mais un peu gâtés par leur père, Cherchant des nids dans leur enclos, Trouvèrent de petits perdreaux Qui voletaient après leur mère. Vous jugez de leur joie, et comment mes bambins A la troupe qui s'éparpille Vont par-tout couper les chemins, Et n'ont pas assez de leurs mains Pour prendre la pauvre famille! La perdrix, traînant l'aile, appelant ses petits, Tourne en vain, voltige, s'approche; Déjà mes jeunes étourdis Ont toute sa couvée en poche. Ils veulent partager comme de bons amis; Chacun en garde six, il en reste un treizième: L'aîné le veut, l'autre le veut aussi. --Tirons au doigt mouillé.--Parbleu non.--Parbleu si. --Cède, ou bien tu verras.--Mais tu verras toi-même. De propos en propos, l'aîné, peu patient, Jette à la tête de son frère Le perdreau disputé. Le cadet, en colère, D'un des siens riposte à l'instant. L'aîné recommence d'autant; Et ce jeu qui leur plaît couvre autour d'eux la terre De pauvres perdreaux palpitans. Le fermier, qui passait en revenant des champs, Voit ce spectacle sanguinaire, Accourt, et dit à ses enfans: Comment donc! petits rois, vos discordes cruelles Font que tant d'innocens expirent par vos coups! De quel droit, s'il vous plaît, dans vos tristes querelles, Faut-il que l'on meure pour vous?
FABLE XIII.
L'Hermine, le Castor et le Sanglier.
Une hermine, un castor, un jeune sanglier, Cadets de leur famille, et partant sans fortune, Dans l'espoir d'en acquérir une, Quittèrent leur forêt, leur étang, leur hallier. Après un long voyage, après mainte aventure, Ils arrivent dans un pays Où s'offrent à leurs yeux ravis Tous les trésors de la nature, Des prés, des eaux, des bois, des vergers pleins de fruits. Nos pélerins, voyant cette terre chérie, Éprouvent les mêmes transports Qu'Énée et ses Troyens en découvrant les bords Du royaume de Lavinie. Mais ce riche pays était de toutes parts Entouré d'un marais de bourbe Où des serpens et des lésards Se jouait l'effroyable tourbe. Il fallait le passer, et nos trois voyageurs S'arrêtent sur le bord, étonnés et rêveurs. L'hermine la première avance un peu la patte; Elle la retire aussitôt, En arrière elle fait un saut, En disant: mes amis, fuyons en grande hâte; Ce lieu, tout beau qu'il est, ne peut nous convenir: Pour arriver là bas il faudrait se salir; Et moi je suis si délicate, Qu'une tache me fait mourir. Ma soeur, dit le castor, un peu de patience; On peut, sans se tacher, quelquefois réussir; Il faut alors du temps et de l'intelligence: Nous avons tout cela: pour moi, qui suis maçon, Je vais en quinze jours vous bâtir un beau pont Sur lequel nous pourrons, sans craindre les morsures De ces vilains serpens, sans gâter nos fourrures, Arriver au milieu de ce charmant vallon. Quinze jours! ce terme est bien long, Répond le sanglier: moi, j'y serai plus vîte: Vous allez voir comment. En prononçant ces mots, Le voilà qui se précipite Au plus fort du bourbier, s'y plonge jusqu'au dos, A travers les serpens, les lésards, les crapauds, Marche, pousse à son but, arrive plein de boue; Et là, tandis qu'il se secoue, Jetant à ses amis un regard de dédain, Apprenez, leur dit-il, comme on fait son chemin.
FABLE XIV.
La Balance de Minos.
Minos, ne pouvant plus suffire Au fatigant métier d'entendre et de juger Chaque ombre descendue au ténébreux empire, Imagina, pour abréger, De faire faire une balance Où dans l'un des bassins il mettait à la fois Cinq ou six morts, dans l'autre un certain poids Qui déterminait la sentence. Si le poids s'élevait, alors plus à loisir Minos examinait l'affaire; Si le poids baissait au contraire, Sans scrupule il faisait punir. La méthode était sûre, expéditive et claire; Minos s'en trouvait bien. Un jour, en même temps Au bord du Styx la mort rassemble Deux rois, un grand ministre, un héros, trois savans. Minos les fait peser ensemble: Le poids s'élève; il en met deux, Et puis trois, c'est en vain; quatre ne font pas mieux. Minos, un peu surpris, ôte de la balance Ces inutiles poids, cherche un autre moyen Et, près de là voyant un pauvre homme de bien Qui dans un coin obscur attendait en silence, Il le met seul en contre-poids: Les six ombres alors s'élèvent à la fois.
FABLE XV.
Le Renard qui prêche.
Un vieux renard cassé, goutteux, apoplectique, Mais instruit, éloquent, disert, Et sachant très-bien sa logique, Se mit à prêcher au désert. Son style était fleuri, sa morale excellente. Il prouvait en trois points que la simplicité, Les bonnes moeurs, la probité, Donnent à peu de frais cette félicité Qu'un monde imposteur nous présente, Et nous fait payer cher sans la donner jamais. Notre prédicateur n'avait aucun succès; Personne ne venait, hors cinq ou six marmotes, Ou bien quelques biches dévotes Qui vivaient loin du bruit, sans entour, sans faveur, Et ne pouvaient pas mettre en crédit l'orateur. Il prit le bon parti de changer de matière, Prêcha contre les ours, les tigres, les lions, Contre leurs appétits gloutons, Leur soif, leur rage sanguinaire. Tout le monde accourut alors à ses sermons: Cerfs, gazelles, chevreuils, y trouvaient mille charmes; L'auditoire sortait toujours baigné de larmes; Et le nom du renard devint bientôt fameux. Un lion, roi de la contrée, Bon homme au demeurant, et vieillard fort pieux, De l'entendre fut curieux. Le renard fut charmé de faire son entrée A la cour: il arrive, il prêche, et, cette fois, Se surpassant lui-même, il tonne, il épouvante Les féroces tyrans des bois, Peint la faible innocence à leur aspect tremblante, Implorant chaque jour la justice trop lente Du maître et du juge des rois. Les courtisans, surpris de tant de hardiesse, Se regardaient sans dire rien; Car le roi trouvait cela bien. La nouveauté parfois fait aimer la rudesse. Au sortir du sermon, le monarque enchanté Fit venir le renard: Vous avez su me plaire, Lui dit-il; vous m'avez montré la vérité: Je vous dois un juste salaire; Que me demandez-vous pour prix de vos leçons? Le renard répondit: Sire, quelques dindons.
FABLE XVI.
Le Paon, les deux Oisons et le Plongeon.
Un paon faisait la roue, et les autres oiseaux Admiraient son brillant plumage. Deux oisons nasillards du fond d'un marécage Ne remarquaient que ses défauts. Regarde, disait l'un, comme sa jambe est faite, Comme ses pieds sont plats, hideux. Et son cri, disait l'autre, est si mélodieux, Qu'il fait fuir jusqu'à la chouette. Chacun riait alors du mal qu'il avait dit. Tout-à-coup un plongeon sortit: Messieurs, leur cria-t-il, vous voyez d'une lieue Ce qui manque à ce paon: c'est bien voir, j'en conviens; Mais votre chant, vos pieds, sont plus laids que les siens, Et vous n'aurez jamais sa queue.
FABLE XVII.
Le Hibou, le Chat, l'Oison et le Rat.
De jeunes écoliers avaient pris dans un trou Un hibou, Et l'avaient élevé dans la cour du collége. Un vieux chat, un jeune oison, Nourris par le portier, étaient en liaison Avec l'oiseau; tous trois avaient le privilége D'aller et de venir par toute la maison. A force d'être dans la classe, Ils avaient orné leur esprit, Savaient par coeur Denys d'Halicarnasse Et tout ce qu'Hérodote et Tite-Live ont dit. Un soir, en disputant, (des docteurs c'est l'usage) Ils comparaient entre eux les peuples anciens. Ma foi, disait le chat, c'est aux Égyptiens Que je donne le prix: c'était un peuple sage, Un peuple ami des lois, instruit, discret, pieux, Rempli de respect pour ses dieux; Cela seul à mon gré lui donne l'avantage. J'aime mieux les Athéniens, Répondait le hibou: que d'esprit! que de grace! Et dans les combats quelle audace! Que d'aimables héros parmi leurs citoyens! A-t-on jamais plus fait avec moins de moyens? Des nations c'est la première. Parbleu! dit l'oison en colère, Messieurs, je vous trouve plaisans: Et les Romains, que vous en semble? Est-il un peuple qui rassemble Plus de grandeur, de gloire, et de faits éclatans? Dans les arts, comme dans la guerre, Ils ont surpassé vos amis. Pour moi, ce sont mes favoris: Tout doit céder le pas aux vainqueurs de la terre. Chacun des trois pédans s'obstine en son avis, Quand un rat, qui de loin entendait la dispute, Rat savant, qui mangeait des thêmes dans sa hutte, Leur cria: Je vois bien d'où viennent vos débats: L'Égypte vénérait les chats, Athènes les hibous, et Rome, au capitole, Aux dépens de l'état, nourrissait des oisons: Ainsi notre intérêt est toujours la boussole Que suivent nos opinions.
FABLE XVIII.
Le Parricide.
Un fils avait tué son père. Ce crime affreux n'arrive guère Chez les tigres, les ours; mais l'homme le commet. Ce parricide eut l'art de cacher son forfait, Nul ne le soupçonna: farouche et solitaire, Il fuyait les humains, il vivait dans les bois, Espérant échapper aux remords comme aux lois. Certain jour on le vit détruire, à coups de pierre, Un malheureux nid de moineaux. Eh! que vous ont fait ces oiseaux? Lui demande un passant: pourquoi tant de colère? Ce qu'ils m'ont fait? répond le criminel: Ces oisillons menteurs, que confonde le ciel, Me reprochent d'avoir assassiné mon père. Le passant le regarde: il se trouble, il pâlit, Sur son front son crime se lit: Conduit devant le juge, il l'avoue et l'expie.
O des vertus dernière amie, Toi qu'on voudrait en vain éviter ou tromper, Conscience terrible, on ne peut t'échapper!
FABLE XIX.
L'Amour et sa Mère.
Quand la belle Vénus, sortant du sein des mers, Promena ses regards sur la plaine profonde, Elle se crut d'abord seule dans l'univers; Mais près d'elle aussitôt l'Amour naquit de l'onde. Vénus lui fit un signe, il embrassa Vénus; Et, se reconnaissant sans s'être jamais vus, Tous deux sur un dauphin voguèrent vers la plage. Comme ils approchaient du rivage, L'Amour, qu'elle portait, s'échappe de ses bras, Et lance plusieurs traits, en criant: Terre! terre! Que faites-vous? mon fils, lui dit alors sa mère. Maman, répondit-il, j'entre dans mes états.
FABLE XX.
* Le Perroquet confiant.
_Cela ne sera rien_, disent certaines gens, Lorsque la tempête est prochaine, Pourquoi nous affliger avant que le mal vienne? Pourquoi? Pour l'éviter, s'il en est encor temps.
Un capitaine de navire, Fort brave homme, mais peu prudent, Se mit en mer malgré le vent. Le pilote avait beau lui dire Qu'il risquait sa vie et son bien, Notre homme ne faisait qu'en rire, Et répétait toujours: _Cela ne sera rien_. Un perroquet de l'équipage, A force d'entendre ces mots, Les retint, et les dit pendant tout le voyage. Le navire égaré voguait au gré des flots, Quand un calme plat vous l'arrête. Les vivres tiraient à leur fin; Point de terre voisine, et bientôt plus de pain. Chacun des passagers s'attriste, s'inquiète; Notre capitaine se tait. _Cela ne sera rien_, criait le perroquet. Le calme continue; on vit vaille que vaille, Il ne reste plus de volaille: On mange les oiseaux, triste et dernier moyen! Perruches, cardinaux, catakois, tout y passe; Le perroquet, la tête basse, Disait plus doucement: _Cela ne sera rien_. Il pouvait encor fuir, sa cage était trouée; Il attendit, il fut étranglé bel et bien, Et, mourant, il criait d'une voix enrouée: _Cela... Cela ne sera rien_.
FABLE XXI.
* L'Aigle et la Colombe.
A MADAME DE MONTESSON.
O vous qui sans esprit plairiez par vos attraits, Et de qui l'esprit seul suffirait pour séduire, Vous qui du blond Phébus savez toucher la lyre, Et de l'amour lancer les traits, Toute louable que vous êtes, Je ne vous louerai point; allez, rassurez-vous: Ce serait vous mettre en courroux, Je le sais; cependant les belles, les poètes, Aiment assez l'encens; vous êtes tout cela, Et vous ne l'aimez point: j'en resterai donc là; Mais, ne vous fâchez pas, si j'ose Parler toujours de vous en parlant d'autre chose.
Un aigle, fils des rois de l'empire de l'air, Sur le soleil fixant sa vue, Ne vivait, ne planait qu'au-delà de la nue, Et ne se reposait qu'aux pieds de Jupiter. Cet aigle s'ennuyait; le soleil et l'olympe, Lorsque sans cesse l'on y grimpe, Finissent par être ennuyeux. Notre aigle donc, lassé des cieux, Descend sur un rocher; près de lui vient se rendre Une blanche colombe, aux yeux doux, à l'air tendre, Et dont le seul aspect faisait passer au coeur Ce calme qui toujours annonce le bonheur. L'aigle s'approche d'elle, et, plein de confiance, Lui raconte son déplaisir. La colombe répond: Petite est ma science, Mais je crois cependant que je peux vous guérir; Daignez me suivre dans la plaine. Elle dit, l'aigle part. La colombe le mène Dans les vallons fleuris, au bord des clairs ruisseaux, Lui montre mille objets nouveaux, Le fait reposer sous l'ombrage, Ensuite le conduit sur de rians coteaux, Et puis le ramène au bocage, Où du rossignol le ramage Faisait retentir les échos: Ce n'est tout, elle sait encore Doubler chaque plaisir de son royal amant Par le charme du sentiment: De plus en plus, l'aigle l'adore; Bientôt ils s'unissent tous deux; Leur félicité s'en augmente; Et, lorsque notre aigle amoureux Voulait remercier son épouse charmante D'avoir enfin trouvé l'art de le rendre heureux, Il lui disait, d'une voix attendrie: Le bonheur n'est pas dans les cieux; Il est près d'une bonne amie.
FABLE XXII.
* Le Lion et le Léopard.
Un valeureux lion, roi d'une immense plaine, Desirait de la terre une plus grande part, Et voulait conquérir une forêt prochaine, Héritage d'un léopard. L'attaquer n'était pas chose bien difficile; Mais le lion craignait les panthères, les ours, Qui se trouvaient placés juste entre les deux cours. Voici comment s'y prit notre monarque habile: Au jeune léopard, sous prétexte d'honneur, Il députe un ambassadeur; C'était un vieux renard. Admis à l'audience, Du jeune roi d'abord il vante la prudence, Son amour pour la paix, sa bonté, sa douceur, Sa justice et sa bienfaisance; Puis, au nom du lion, propose une alliance Pour exterminer tout voisin Qui méconnaîtra leur puissance. Le léopard accepte; et, dès le lendemain, Nos deux héros, sur leurs frontières, Mangent, à qui mieux mieux, les ours et les panthères: Cela fut bientôt fait; mais, quand les rois amis, Partageant le pays conquis, Fixèrent leurs bornes nouvelles, Il s'éleva quelques querelles: Le léopard lésé se plaignit du lion; Celui-ci montra sa denture Pour prouver qu'il avait raison: Bref, on en vint aux coups. La fin de l'aventure Fut le trépas du léopard: Il apprit alors, un peu tard, Que, contre les lions, les meilleures barrières Sont les petits états des ours et des panthères.
FIN DU TROISIÈME LIVRE.
LIVRE QUATRIÈME.
FABLE PREMIÈRE.
Le Savant et le Fermier.
Que j'aime les héros dont je conte l'histoire! Et qu'à m'occuper d'eux je trouve de douceur! J'ignore s'ils pourront m'acquérir de la gloire, Mais je sais qu'ils font mon bonheur. Avec les animaux je veux passer ma vie; Ils sont si bonne compagnie! Je conviens cependant, et c'est avec douleur, Que tous n'ont pas le même coeur. Plusieurs que l'on connaît, sans qu'ici je les nomme, De nos vices ont bonne part: Mais je les trouve encor moins dangereux que l'homme; Et, fripon pour fripon, je préfère un renard. C'est ainsi que pensait un sage, Un bon fermier de mon pays. Depuis quatre-vingts ans, de tout le voisinage On venait écouter et suivre ses avis. Chaque mot qu'il disait était une sentence. Son exemple sur-tout aidait son éloquence; Et, lorsqu'environné de ses quarante enfans, Fils, petit-fils, brus, gendres, filles, Il jugeait les procès ou réglait les familles, Nul n'eût osé mentir devant ses cheveux blancs. Je me souviens qu'un jour dans son champêtre asile Il vint un savant de la ville Qui dit au bon vieillard: Mon père, enseignez-moi Dans quel auteur, dans quel ouvrage, Vous apprîtes l'art d'être sage. Chez quelle nation, à la cour de quel roi, Avez-vous été, comme Ulysse, Prendre des leçons de justice? Suivez-vous de Zénon la rigoureuse loi? Avez-vous embrassé la secte d'Épicure, Celle de Pythagore ou du divin Platon? De tous ces messieurs-là je ne sais pas le nom, Répondit le vieillard: mon livre est la nature; Et mon unique précepteur, C'est mon coeur. Je vois les animaux, j'y trouve le modèle Des vertus que je dois chérir: La colombe m'apprit à devenir fidèle; En voyant la fourmi, j'amassai pour jouir; Mes boeufs m'enseignent la constance, Mes brebis la douceur, mes chiens la vigilance; Et si j'avais besoin d'avis Pour aimer mes filles, mes fils, La poule et ses poussins me serviraient d'exemple. Ainsi dans l'univers tout ce que je contemple M'avertit d'un devoir qu'il m'est doux de remplir. Je fais souvent du bien pour avoir du plaisir, J'aime et je suis aimé, mon ame est tendre et pure, Et, toujours selon ma mesure, Ma raison sait régler mes voeux: J'observe et je suis la nature, C'est mon secret pour être heureux.
FABLE II.
L'Écureuil, le Chien et le Renard.
Un gentil écureuil était le camarade, Le tendre ami d'un beau danois. Un jour qu'ils voyageaient comme Oreste et Pylade, La nuit les surprit dans un bois. En ce lieu point d'auberge; ils eurent de la peine A trouver où se bien coucher. Enfin le chien se mit dans le creux d'un vieux chêne, Et l'écureuil plus haut grimpa pour se nicher. Vers minuit, c'est l'heure des crimes, Long temps après que nos amis, En se disant bon soir, se furent endormis, Voici qu'un vieux renard, affamé de victimes, Arrive au pied de l'arbre; et, levant le museau, Voit l'écureuil sur un rameau. Il le mange des yeux, humecte de sa langue Ses lèvres, qui de sang brûlent de s'abreuver. Mais jusqu'à l'écureuil il ne peut arriver; Il faut donc, par une harangue, L'engager à descendre; et voici son discours: Ami, pardonnez, je vous prie, Si de votre sommeil j'ose troubler le cours: Mais le pieux transport dont mon ame est remplie Ne peut se contenir; je suis votre cousin Germain; Votre mère était soeur de feu mon digne père. Cet honnête homme, hélas! à son heure dernière, M'a tant recommandé de chercher son neveu, Pour lui donner moitié du peu Qu'il m'a laissé de bien! Venez donc, mon cher frère, Venez, par un embrassement, Combler le doux plaisir que mon ame ressent. Si je pouvais monter jusqu'aux lieux où vous êtes, Oh! j'y serais déjà, soyez-en bien certain. Les écureuils ne sont pas bêtes, Et le mien était fort malin. Il reconnaît le patelin, Et répond d'un ton doux: Je meurs d'impatience De vous embrasser, mon cousin; Je descends: mais, pour mieux lier la connaissance, Je veux vous présenter mon plus fidèle ami, Un parent qui prit soin de nourrir mon enfance; Il dort dans ce trou-là: frappez un peu; je pense Que vous serez charmé de le connaître aussi. Aussitôt maître renard frappe, Croyant en manger deux: mais le fidèle chien S'élance de l'arbre, le happe, Et vous l'étrangle bel et bien.
Ceci prouve deux points: d'abord, qu'il est utile Dans la douce amitié de placer son bonheur; Puis, qu'avec de l'esprit, il est souvent facile Au piége qu'il nous tend de surprendre un trompeur.
FABLE III.
Le Perroquet.