Part 5
Myson fut connu dans la Grèce Par son amour pour la sagesse; Pauvre, libre, content, sans soins, sans embarras, Il vivait dans les bois, seul, méditant sans cesse, Et parfois riant aux éclats. Un jour deux Grecs vinrent lui dire: De ta gaîté, Myson, nous sommes tous surpris: Tu vis seul; comment peux-tu rire? Vraiment, répondit-il, voilà pourquoi je ris.
FABLE XX.
* Le Chat et le Moineau.
La prudence est bonne de soi; Mais la pousser trop loin est une duperie: L'exemple suivant en fait foi.
Des moineaux habitaient dans une métairie. Un beau champ de millet, voisin de la maison, Leur donnait du grain à foison. Ces moineaux dans le champ passaient toute leur vie Occupés de gruger les épis de millet. Le vieux chat du logis les guettait d'ordinaire, Tournait et retournait; mais il avait beau faire; Sitôt qu'il paraissait, la bande s'envolait. Comment les attraper? Notre vieux chat y songe, Médite, fouille en son cerveau, Et trouve un tour tout neuf. Il va tremper dans l'eau Sa patte dont il fait éponge. Dans du millet en grain aussitôt il la plonge; Le grain s'attache tout autour. Alors à cloche-pied, sans bruit, par un détour, Il va gagner le champ, s'y couche La patte en l'air et sur le dos, Ne bougeant non plus qu'une souche. Sa patte ressemblait à l'épi le plus gros; L'oiseau s'y méprenait, il approchait sans crainte, Venait pour becqueter, de l'autre patte: Crac! Voilà mon oiseau dans le sac. Il en prit vingt par cette feinte. Un moineau s'apperçoit du piége scélérat, Et prudemment fuit la machine; Mais dès ce jour il s'imagine Que chaque épi de grain était patte de chat. Au fond de son trou solitaire Il se retire, et plus n'en sort, Supporte la faim, la misère, Et meurt pour éviter la mort.
FABLE XXI.
* Le Roi de Perse.
Un roi de Perse certain jour Chassait avec toute sa cour; Il eut soif, et dans cette plaine On ne trouvait point de fontaine. Près de là seulement était un grand jardin Rempli de beaux cédrats, d'oranges, de raisin: A Dieu ne plaise que j'en mange: Dit le roi, ce jardin courrait trop de danger; Si je me permettais d'y cueillir une orange, Mes visirs aussitôt mangeraient le verger.
FABLE XXII.
Le Linot.
Une linotte avait un fils Qu'elle adorait selon l'usage; C'était l'unique fruit du plus doux mariage, Et le plus beau linot qui fût dans le pays. Sa mère en était folle, et tous les témoignages Que peuvent inventer la tendresse et l'amour Étaient pour cet enfant épuisés chaque jour. Notre jeune linot, fier de ces avantages, Se croyait un phénix, prenait l'air suffisant, Tranchait du petit important Avec les oiseaux de son âge: Persiflait la mésange ou bien le roitelet, Donnait à chacun son paquet, Et se faisait haïr de tout le voisinage. Sa mère lui disait: Mon cher fils, soit plus sage, Plus modeste sur-tout. Hélas! je conçois bien Les dons, les qualités, qui furent ton partage; Mais feignons de n'en savoir rien, Pour qu'on les aime davantage. A tout cela notre linot Répondait par quelque bon mot; La mère en gémissait dans le fond de son ame. Un vieux merle, ami de la dame, Lui dit: Laissez aller votre fils au grand bois, Je vous réponds qu'avant un mois Il sera sans défauts. Vous jugez des alarmes De la mère, qui pleure et frémit du danger; Mais le jeune linot brûlait de voyager, Il partit donc malgré les larmes. A peine est-il dans la forêt, Que notre petit personnage Du pivert entend le ramage, Et se moque de son fausset. Le pivert, qui prit mal cette plaisanterie, Vient à bons coups de bec plumer le persifleur; Et, deux jours après, une pie Le dégoûte à jamais du métier de railleur. Il lui restait encor la vanité secrète De se croire excellent chanteur; Le rossignol et la fauvette Le guérirent de son erreur. Bref, il retourna, chez sa mère, Doux, poli, modeste et charmant.
Ainsi l'adversité fit, dans un seul moment, Ce que tant de leçons n'avaient jamais pu faire.
FIN DU LIVRE SECOND.
LIVRE TROISIÈME
FABLE PREMIÈRE.
Les Singes et le Léopard.
Des singes dans un bois jouaient à la main chaude; Certaine guenon mauricaude, Assise gravement, tenait sur ses genoux La tête de celui qui, courbant son échine, Sur sa main recevait les coups. On frappait fort, et puis devine! Il ne devinait point; c'était alors des ris, Des sauts, des gambades, des cris. Attiré par le bruit du fond de sa tanière, Un jeune léopard, prince assez débonnaire, Se présente au milieu de nos singes joyeux. Tout tremble à son aspect. Continuez vos jeux, Leur dit le léopard, je n'en veux à personne: Rassurez-vous, j'ai l'ame bonne; Et je viens même ici, comme particulier, A vos plaisirs m'associer. Jouons, je suis de la partie. Ah! monseigneur, quelle bonté! Quoi! votre altesse veut, quittant sa dignité, Descendre jusqu'à nous!--Oui, c'est ma fantaisie. Mon altesse eut toujours de la philosophie, Et sait que tous les animaux Sont égaux. Jouons donc, mes amis, jouons, je vous en prie. Les singes enchantés crurent à ce discours, Comme l'on y croira toujours. Toute la troupe joviale Se remet à jouer: l'un d'entre eux tend la main, Le léopard frappe, et soudain On voit couler du sang sous la griffe royale. Le singe cette fois devina qui frappait; Mais il s'en alla sans le dire. Ses compagnons faisaient semblant de rire, Et le léopard seul riait. Bientôt chacun s'excuse et s'échappe à la hâte, En se disant entre leurs dents: Ne jouons point avec les grands, Le plus doux a toujours des griffes à la patte.
FABLE II.
L'Inondation.
Des laboureurs vivaient paisibles et contens Dans un riche et nombreux village; Dès l'aurore ils allaient travailler à leurs champs, Le soir ils revenaient chantans Au sein d'un tranquille ménage; Et la nature bonne et sage, Pour prix de leurs travaux, leur donnait tous les ans De beaux blés et de beaux enfans. Mais il faut bien souffrir, c'est notre destinée. Or il arriva qu'une année, Dans le mois où le blond Phébus S'en va faire visite au brûlant Sirius, La terre, de sucs épuisée, Ouvrant de toutes parts son sein, Haletait sous un ciel d'airain. Point de pluie et point de rosée. Sur un sol crevassé l'on voit noircir le grain, Les épis sont brûlés, et leurs têtes penchées Tombent sur leurs tiges séchées. On trembla de mourir de faim; La commune s'assemble. En hâte on délibère; Et chacun, comme à l'ordinaire, Parle beaucoup, et rien ne dit. Enfin quelques vieillards, gens de sens et d'esprit, Proposèrent un parti sage: Mes amis, dirent-ils, d'ici vous pouvez voir Ce mont peu distant du village; Là, se trouve un grand lac, immense réservoir Des souterraines eaux qui s'y font un passage. Allez saigner ce lac; mais sachez ménager Un petit nombre de saignées, Afin qu'à votre gré vous puissiez diriger Ces bienfaisantes eaux dans vos terres baignées. Juste quand il faudra nous les arrêterons. Prenez bien garde au moins... Oui, oui, courons, courons, S'écrie aussitôt l'assemblée. Et voilà mille jeunes gens Armés d'hoyaux, de pics, et d'autres instrumens, Qui volent vers le lac: la terre est travaillée Tout autour de ses bords; on perce en cent endroits A la fois; D'un morceau de terrain chaque ouvrier se charge: Courage, allons! point de repos! L'ouverture jamais ne peut être assez large. Cela fut bientôt fait. Avant la nuit, les eaux, Tombant de tout leur poids sur leur digue affaiblie, De par-tout roulent à grands flots. Transports et complimens de la troupe ébahie, Qui s'admire dans ses travaux. Le lendemain matin ce ne fut pas de même: On voit flotter les blés sur un océan d'eau; Pour sortir du village il faut prendre un bateau; Tout est perdu, noyé. La douleur est extrême, On s'en prend aux vieillards; C'est vous, leur disait-on, Qui nous coûtez notre moisson; Votre maudit conseil... Il était salutaire, Répondit un d'entre eux; mais ce qu'on vient de faire Est fort loin du conseil comme de la raison. Nous voulions un peu d'eau, vous nous lâchez la bonde; L'excès d'un très-grand bien devient un mal très-grand: Le sage arrose doucement, L'insensé tout de suite inonde.
FABLE III.
Le Sanglier et les Rossignols.
Un homme riche, sot et vain, Qualités qui parfois marchent de compagnie, Croyait pour tous les arts avoir un goût divin, Et pensait que son or lui donnait du génie. Chaque jour à sa table on voyait réunis Peintres, sculpteurs, savans, artistes, beaux esprits, Qui lui prodiguaient les hommages, Lui montraient des dessins, lui lisaient des ouvrages, Écoutaient les conseils qu'il daignait leur donner, Et l'appelaient Mécène en mangeant son dîner. Se promenant un soir dans son parc solitaire, Suivi d'un jardinier, homme instruit et de sens, Il vit un sanglier qui labourait la terre, Comme ils font quelquefois pour aiguiser leurs dents. Autour du sanglier, les merles, les fauvettes, Sur-tout les rossignols, voltigeant, s'arrêtant, Répétaient à l'envi leurs douces chansonnettes, Et le suivaient toujours chantant. L'animal écoutait l'harmonieux ramage Avec la gravité d'un docte connaisseur, Baissait parfois la hure en signe de faveur, Ou bien, la secouant, refusait son suffrage. Qu'est ceci? dit le financier: Comment! les chantres du bocage Pour leur juge ont choisi cet animal sauvage! Nenni, répond le jardinier: De la terre par lui fraîchement labourée, Sont sortis plusieurs vers, excellente curée Qui seule attire ces oiseaux: Ils ne se tiennent à sa suite Que pour manger ces vermisseaux, Et l'imbécille croit que c'est pour son mérite.
FABLE IV.
Le Rhinocéros et le Dromadaire.
Un rhinocéros jeune et fort Disait un jour au dromadaire: Expliquez-moi, s'il vous plaît, mon cher frère, D'où peut venir pour nous l'injustice du sort. L'homme, cet animal puissant par son adresse, Vous recherche avec soin, vous loge, vous chérit, De son pain même vous nourrit, Et croit augmenter sa richesse En multipliant votre espèce. Je sais bien que sur votre dos Vous portez ses enfans, sa femme, ses fardeaux; Que vous êtes léger, doux, sobre, infatigable; J'en conviens franchement: mais le rhinocéros Des mêmes vertus est capable. Je crois même, soit dit sans vous mettre en courroux, Que tout l'avantage est pour nous: Notre corne et notre cuirasse Dans les combats pourraient servir; Et cependant l'homme nous chasse, Nous méprise, nous hait, et nous force à le fuir. Ami, répond le dromadaire, De notre sort ne soyez point jaloux; C'est peu de servir l'homme, il faut encor lui plaire. Vous êtes étonné qu'il nous préfère à vous: Mais de cette faveur voici tout le mystère, Nous savons plier les genoux.
FABLE V.
Le Rossignol et le Paon.
L'aimable et tendre Philomèle, Voyant commencer les beaux jours, Racontait à l'écho fidèle Et ses malheurs et ses amours.
Le plus beau paon du voisinage, Maître et sultan de ce canton, Élevant la tête et le ton, Vint interrompre son ramage:
C'est bien à toi, chantre ennuyeux, Avec un si triste plumage, Et ce long bec, et ces gros yeux, De vouloir charmer ce bocage!
A la beauté seule il va bien D'oser célébrer la tendresse: De quel droit chantes-tu sans cesse? Moi, qui suis beau, je ne dis rien.
Pardon, répondit Philomèle: Il est vrai, je ne suis pas belle; Et, si je chante dans ce bois, Je n'ai de titre que ma voix.
Mais vous, dont la noble arrogance M'ordonne de parler plus bas, Vous vous taisez par impuissance, Et n'avez que vos seuls appas.
Ils doivent éblouir sans doute; Est-ce assez pour se faire aimer? Allez, puisqu'Amour n'y voit goutte, C'est l'oreille qu'il faut charmer.
FABLE VI.
Hercule au ciel.
Lorsque le fils d'Alcmène, après ses longs travaux, Fut reçu dans le ciel, tous les dieux s'empressèrent De venir au-devant de ce fameux héros. Mars, Minerve, Vénus, tendrement l'embrassèrent. Junon même lui fit un accueil assez doux. Hercule transporté les remerciait tous, Quand Plutus, qui voulait être aussi de la fête, Vient d'un air insolent lui présenter la main. Le héros irrité passe en tournant la tête. Mon fils, lui dit alors Jupin, Que t'a donc fait ce dieu? D'où vient que la colère, A son aspect, trouble tes sens? --C'est que je le connais, mon père, Et presque toujours, sur la terre, Je l'ai vu l'ami des méchans.
FABLE VII.
Le Lièvre, ses Amis, et les deux Chevreuils.
Un lièvre de bon caractère Voulait avoir beaucoup d'amis. Beaucoup! me direz-vous, c'est une grande affaire; Un seul est rare en ce pays. J'en conviens; mais mon lièvre avait cette marotte, Et ne savait pas qu'Aristote Disait aux jeunes Grecs à son école admis: Mes amis, il n'est point d'amis. Sans cesse il s'occupait d'obliger et de plaire; S'il passait un lapin, d'un air doux et civil, Vîte il courait à lui: Mon cousin, disait-il, J'ai du beau serpolet tout près de ma tanière, De déjeûner chez moi faites-moi la faveur. S'il voyait un cheval paître dans la campagne, Il allait l'aborder: Peut-être monseigneur A-t-il besoin de boire; au pied de la montagne Je connais un lac transparent Qui n'est jamais ridé par le moindre zéphyre: Si monseigneur veut, dans l'instant J'aurai l'honneur de l'y conduire. Ainsi, pour tous les animaux, Cerfs, moutons, coursiers, daims, taureaux, Complaisant, empressé, toujours rempli de zèle, Il voulait de chacun faire un ami fidèle, Et s'en croyait aimé parce qu'il les aimait. Certain jour que, tranquille en son gîte, il dormait, Le bruit du cor l'éveille, il décampe au plus vîte; Quatre chiens s'élancent après, Un maudit piqueur les excite, Et voilà notre lièvre arpentant les guérets. Il va, tourne, revient, aux mêmes lieux repasse, Saute, franchit un long espace Pour dévoyer les chiens, et, prompt comme l'éclair, Gagne pays, et puis s'arrête: Assis, les deux pattes en l'air, L'oeil et l'oreille au guet, il élève la tête, Cherchant s'il ne voit point quelqu'un de ses amis. Il apperçoit dans des taillis Un lapin que toujours il traita comme un frère; Il y court: Par pitié, sauve-moi, lui dit-il, Donne retraite à ma misère, Ouvre-moi ton terrier; tu vois l'affreux péril... Ah! que j'en suis fâché! répond d'un air tranquille Le lapin: je ne puis t'offrir mon logement, Ma femme accouche en ce moment, Sa famille et la mienne ont rempli mon asile; Je te plains bien sincèrement: Adieu, mon cher ami. Cela dit, il s'échappe, Et voici la meute qui jappe. Le pauvre lièvre part. A quelques pas plus loin, Il rencontre un taureau que, cent fois au besoin, Il avait obligé; tendrement il le prie D'arrêter un moment cette meute en furie Qui de ses cornes aura peur. Hélas! dit le taureau, ce serait de grand coeur: Mais des génisses la plus belle Est seule dans ce bois, je l'entends qui m'appelle; Et tu ne voudrais pas retarder mon bonheur. Disant ces mots, il part. Notre lièvre, hors d'haleine, Implore vainement un daim, un cerf dix-cors, Ses amis les plus sûrs; ils l'écoutent à peine, Tant ils ont peur du bruit des cors. Le pauvre infortuné, sans force et sans courage, Allait se rendre aux chiens, quand, du milieu du bois, Deux chevreuils reposant sous le même feuillage Des chasseurs entendent la voix: L'un d'eux se lève et part; la meute sanguinaire Quitte le lièvre et court après. En vain le piqueur en colère Crie, et jure, et se fâche: à travers les forêts Le chevreuil emmène la chasse, Va faire un long circuit, et revient au buisson Où l'attendait son compagnon, Qui dans l'instant part à sa place. Celui-ci fait de même, et, pendant tout le jour, Les deux chevreuils lancés et quittés tour-à-tour Fatiguent la meute obstinée. Enfin les chasseurs tout honteux Prennent le bon parti de retourner chez eux. Déjà la retraite est sonnée, Et les chevreuils rejoints. Le lièvre palpitant S'approche, et leur raconte, en les félicitant, Que ses nombreux amis, dans ce péril extrême, L'avaient abandonné. Je n'en suis pas surpris, Répond un des chevreuils: à quoi bon tant d'amis? Un seul suffit quand il nous aime.
FABLE VIII.
Les deux Bacheliers.
Deux jeunes bacheliers logés chez un docteur Y travaillaient avec ardeur A se mettre en état de prendre leurs licences. Là, du matin au soir, en public disputant, Prouvant, divisant, ergotant Sur la nature et ses substances, L'infini, le fini, l'ame, la volonté, Les sens, le libre arbitre et la nécessité; Ils en étaient bientôt à ne plus se comprendre: Même par là souvent l'on dit qu'ils commençaient; Mais c'est alors qu'ils se poussaient Les plus beaux argumens; qui venait les entendre Bouche béante demeurait, Et leur professeur même en extase admirait. Une nuit qu'ils dormaient dans le grenier du maître Sur un grabat commun, voilà mes jeunes gens Qui, dans un rêve, pensent être A se disputer sur les bancs. Je démontre, dit l'un. Je distingue, dit l'autre. Or, voici mon dilemme. Ergo, voici le nôtre... A ces mots, nos rêveurs, crians, gesticulans, Au lieu de s'en tenir aux simples argumens D'Aristote ou de Scot, soutiennent leur dilemme De coups de poing bien assenés Sur le nez. Tous deux sautent du lit dans une rage extrême, Se saisissent par les cheveux, Tombent et font tomber pêle-mêle avec eux Tous les meubles qu'ils ont, deux chaises, une table, Et quatre in-folios écrits sur parchemin. Le professeur arrive, une chandelle en main, A ce tintamarre effroyable: Le diable est donc ici! dit-il tout hors de soi: Comment! sans y voir clair et sans savoir pourquoi, Vous vous battez ainsi! Quelle mouche vous pique? Nous ne nous battons point, disent-ils; jugez mieux: C'est que nous repassons tous deux Nos leçons de métaphysique.
FABLE IX.
Le roi Alphonse.
Certain roi qui régnait sur les rives du Tage, Et que l'on surnomma _le sage_, Non parce qu'il était prudent, Mais parce qu'il était savant, Alphonse, fut sur-tout un habile astronome. Il connaissait le ciel bien mieux que son royaume, Et quittait souvent son conseil Pour la lune ou pour le soleil. Un soir qu'il retournait à son observatoire, Entouré de ses courtisans, Mes amis, disait-il, enfin j'ai lieu de croire Qu'avec mes nouveaux instrumens Je verrai, cette nuit, des hommes dans la lune. Votre majesté les verra, Répondait-on; la chose est même trop commune, Elle doit voir mieux que cela. Pendant tous ces discours, un pauvre, dans la rue, S'approche, en demandant humblement, chapeau bas, Quelques maravédis; le roi ne l'entend pas, Et, sans le regarder, son chemin continue. Le pauvre suit le roi, toujours tendant la main, Toujours renouvelant sa prière importune: Mais, les yeux vers le ciel, le roi, pour tout refrain, Répétait: je verrai des hommes dans la lune. Enfin le pauvre le saisit Par son manteau royal, et gravement lui dit: Ce n'est pas de là haut, c'est des lieux où nous sommes Que Dieu vous a fait souverain. Regardez à vos pieds; là vous verrez des hommes, Et des hommes manquant de pain.
FABLE X.
Le Renard déguisé.
Un renard plein d'esprit, d'adresse, de prudence, A la cour d'un lion servait depuis long-temps; Les succès les plus éclatans Avaient prouvé son zèle et son intelligence. Pour peu qu'on l'employât, toute affaire allait bien. On le louait beaucoup, mais sans lui donner rien; Et l'habile renard était dans l'indigence. Lassé de servir des ingrats, De réussir toujours sans en être plus gras, Il s'enfuit de la cour; dans un bois solitaire Il s'en va trouver son grand-père, Vieux renard retiré, qui jadis fut visir. Là, contant ses exploits, et puis les injustices, Les dégoûts, qu'il eut à souffrir, Il demande pourquoi de si nombreux services N'ont jamais pu rien obtenir. Le bon homme renard, avec sa voix cassée, Lui dit: Mon cher enfant, la semaine passée, Un blaireau, mon cousin, est mort dans ce terrier: C'est moi qui suis son héritier, J'ai conservé sa peau: mets-la dessus la tienne, Et retourne à la cour. Le renard avec peine Se soumit au conseil; affublé de la peau De feu son cousin le blaireau, Il va se regarder dans l'eau d'une fontaine, Se trouve l'air d'un sot, tel qu'était le cousin. Tout honteux, de la cour il reprend le chemin. Mais, quelques mois après, dans un riche équipage, Entouré de valets, d'esclaves, de flatteurs, Comblé de dons et de faveurs, Il vient de sa fortune au vieillard faire hommage: Il était grand visir. Je te l'avais bien dit, S'écrie alors le vieux grand-père; Mon ami, chez les grands quiconque voudra plaire Doit d'abord cacher son esprit.
FABLE XI.
Le Dervis, la Corneille et le Faucon.