Part 4
Un bouvreuil, un corbeau, chacun dans une cage, Habitaient le même logis. L'un enchantait par son ramage La femme, le mari, les gens, tout le ménage; L'autre les fatiguait sans cesse de ses cris; Il demandait du pain, du rôti, du fromage, Qu'on se pressait de lui porter, Afin qu'il voulût bien se taire. Le timide bouvreuil ne faisait que chanter, Et ne demandait rien: aussi, pour l'ordinaire, On l'oubliait; le pauvre oiseau Manquait souvent de grain et d'eau. Ceux qui louaient le plus de son chant l'harmonie N'auraient pas fait le moindre pas Pour voir si l'auge était remplie. Ils l'aimaient bien pourtant, mais ils n'y pensaient pas. Un jour on le trouva mort de faim dans sa cage. Ah! quel malheur! dit-on: las! il chantait si bien! De quoi donc est-il mort? Certes, c'est grand dommage! Le corbeau crie encore et ne manque de rien.
FABLE VII.
Le Singe qui montre la Lanterne magique.
Messieurs les beaux esprits, dont la prose et les vers Sont d'un style pompeux et toujours admirable, Mais que l'on n'entend point, écoutez cette fable, Et tâchez de devenir clairs.
Un homme qui montrait la lanterne magique Avait un singe dont les tours Attiraient chez lui grand concours: Jacqueau, c'était son nom, sur la corde élastique Dansait et voltigeait au mieux, Puis faisait le saut périlleux, Et puis sur un cordon, sans que rien le soutienne, Le corps droit, fixe, d'aplomb, Notre Jacqueau fait tout du long L'exercice à la prussienne. Un jour qu'au cabaret son maître était resté (C'était, je pense, un jour de fête) Notre singe en liberté Veut faire un coup de sa tête. Il s'en va rassembler les divers animaux Qu'il peut rencontrer dans la ville; Chiens, chats, poulets, dindons, pourceaux, Arrivent bientôt à la file. Entrez, entrez, messieurs, criait notre Jacqueau; C'est ici, c'est ici qu'un spectacle nouveau Vous charmera gratis. Oui, messieurs, à la porte On ne prend point d'argent, je fais tout pour l'honneur. A ces mots, chaque spectateur Va se placer, et l'on apporte La lanterne magique; on ferme les volets, Et, par un discours fait exprès, Jacqueau prépare l'auditoire. Ce morceau vraiment oratoire Fit bâiller; mais on applaudit. Content de son succès, notre singe saisit Un verre peint qu'il met dans sa lanterne. Il sait comment on le gouverne, Et crie en le poussant: Est-il rien de pareil? Messieurs, vous voyez le soleil, Ses rayons et toute sa gloire. Voici présentement la lune; et puis l'histoire D'Adam, d'Eve et des animaux... Voyez, messieurs, comme ils sont beaux! Voyez la naissance du monde; Voyez... Les spectateurs, dans une nuit profonde, Écarquillaient leurs yeux et ne pouvaient rien voir; L'appartement, le mur, tout était noir. Ma foi, disait un chat, de toutes les merveilles Dont il étourdit nos oreilles, Le fait est que je ne vois rien. Ni moi non plus, disait un chien. Moi, disait un dindon, je vois bien quelque chose; Mais je ne sais pour quelle cause Je ne distingue pas très-bien. Pendant tous ces discours, le Cicéron moderne Parlait éloquemment et ne se lassait point. Il n'avait oublié qu'un point, C'était d'éclairer sa lanterne.
FABLE VIII.
L'Enfant et le Miroir.
Un enfant élevé dans un pauvre village Revint chez ses parens, et fut surpris d'y voir Un miroir. D'abord il aima son image; Et puis par un travers bien digne d'un enfant, Et même d'un être plus grand, Il veut outrager ce qu'il aime, Lui fait une grimace, et le miroir la rend. Alors son dépit est extrême; Il lui montre un poing menaçant, Il se voit menacé de même. Notre marmot fâché s'en vient, en frémissant, Battre cette image insolente; Il se fait mal aux mains. Sa colère en augmente; Et, furieux, au désespoir, Le voilà, devant ce miroir, Criant, pleurant, frappant la glace. Sa mère, qui survient, le console, l'embrasse, Tarit ses pleurs, et doucement lui dit: N'as-tu pas commencé par faire la grimace A ce méchant enfant qui cause ton dépit? --Oui.--Regarde à présent: tu souris, il sourit; Tu tends vers lui les bras, il te les tend de même; Tu n'es plus en colère, il ne se fâche plus: De la société tu vois ici l'emblême; Le bien, le mal, nous sont rendus.
FABLE IX.
Les deux Chats.
Deux chats qui descendaient du fameux Rodilard, Et dignes tous les deux de leur noble origine, Différaient d'embonpoint: l'un était gras à lard, C'était l'aîné; sous son hermine D'un chanoine il avait la mine, Tant il était dodu, potelé, frais et beau: Le cadet n'avait que la peau Collée à sa tranchante échine. Cependant ce cadet, du matin jusqu'au soir, De la cave à la gouttière Trottait, courait, il fallait voir! Sans en faire meilleure chère. Enfin, un jour, au désespoir, Il tint ce discours à son frère: Explique-moi par quel moyen, Passant ta vie à ne rien faire, Moi travaillant toujours, on te nourrit si bien, Et moi si mal. La chose est claire, Lui répondit l'aîné: tu cours tout le logis Pour manger rarement quelque maigre souris... --N'est-ce pas mon devoir?--D'accord, cela peut être: Mais moi je reste auprès du maître, Je sais l'amuser par mes tours. Admis à ses repas sans qu'il me réprimande, Je prends de bons morceaux, et puis je les demande En faisant patte de velours; Tandis que toi, pauvre imbécille, Tu ne sais rien que le servir, Va, le secret de réussir, C'est d'être adroit, non d'être utile.
FABLE X.
Le Cheval et le Poulain.
Un bon père cheval, veuf, et n'ayant qu'un fils, L'élevait dans un pâturage Où les eaux, les fleurs et l'ombrage, Présentaient à la fois tous les biens réunis. Abusant pour jouir, comme on fait à cet âge, Le poulain tous les jours se gorgeait de sainfoin, Se vautrait dans l'herbe fleurie, Galopait sans objet, se baignait sans envie, Ou se reposait sans besoin. Oisif et gras à lard, le jeune solitaire S'ennuya, se lassa de ne manquer de rien; Le dégoût vint bientôt; il va trouver son père: Depuis long-temps, dit-il, je ne me sens pas bien, Cette herbe est mal-saine et me tue, Ce trèfle est sans saveur, cette onde est corrompue, L'air qu'on respire ici m'attaque les poumons; Bref, je meurs si nous ne partons. Mon fils, répond le père, il s'agit de ta vie, A l'instant même il faut partir. Sitôt dit, sitôt fait, ils quittent leur patrie. Le jeune voyageur bondissait de plaisir: Le vieillard, moins joyeux, allait un train plus sage; Mais il guidait l'enfant, et le faisait gravir Sur des monts escarpés, arides, sans herbage, Où rien ne pouvait le nourrir. Le soir vint, point de pâturage; On s'en passa. Le lendemain, Comme l'on commençait à souffrir de la faim, On prit du bout des dents une ronce sauvage. On ne galopa plus le reste du voyage; A peine, après deux jours, allait-on même au pas. Jugeant alors la leçon faite, Le père va reprendre une route secrète Que son fils ne connaissait pas, Et le ramène à la prairie Au milieu de la nuit. Dès que notre poulain Retrouve un peu d'herbe fleurie, Il se jette dessus: Ah! l'excellent festin! La bonne herbe! dit-il: comme elle est douce et tendre! Mon père, il ne faut pas s'attendre Que nous puissions rencontrer mieux; Fixons-nous pour jamais dans ces aimables lieux: Quel pays peut valoir cet asile champêtre? Comme il parlait ainsi, le jour vint à paraître: Le poulain reconnaît le pré qu'il a quitté; Il demeure confus. Le père, avec bonté, Lui dit: Mon cher enfant, retiens cette maxime: Quiconque jouit trop est bientôt dégoûté, Il faut au bonheur du régime.
FABLE XI.
Le Grillon.
Un pauvre petit grillon, Caché dans l'herbe fleurie, Regardait un papillon Voltigeant dans la prairie. L'insecte ailé brillait des plus vives couleurs; L'azur, le pourpre et l'or éclataient sur ses ailes; Jeune, beau, petit-maître, il court de fleurs en fleurs, Prenant et quittant les plus belles. Ah! disait le grillon, que son sort et le mien Sont différens! Dame nature Pour lui fit tout et pour moi rien. Je n'ai point de talent, encor moins de figure; Nul ne prend garde à moi, l'on m'ignore ici bas: Autant vaudrait n'exister pas. Comme il parlait, dans la prairie Arrive une troupe d'enfans: Aussitôt les voilà courans Après ce papillon dont ils ont tous envie. Chapeaux, mouchoirs, bonnets, servent à l'attraper. L'insecte vainement cherche à leur échapper, Il devient bientôt leur conquête. L'un le saisit par l'aile, un autre par le corps; Un troisième survient, et le prend par la tête. Il ne fallait pas tant d'efforts Pour déchirer la pauvre bête. Oh! oh! dit le grillon, je ne suis plus fâché; Il en coûte trop cher pour briller dans le monde. Combien je vais aimer ma retraite profonde! Pour vivre heureux vivons caché.
FABLE XII.
Le Château de cartes.
Un bon mari, sa femme, et deux jolis enfans, Coulaient en paix leurs jours dans le simple hermitage Où, paisibles comme eux, vécurent leurs parens. Ces époux, partageant les doux soins du ménage, Cultivaient leur jardin, recueillaient leurs moissons; Et le soir, dans l'été soupant sous le feuillage, Dans l'hiver devant leurs tisons, Ils prêchaient à leurs fils la vertu, la sagesse, Leur parlaient du bonheur qu'ils procurent toujours: Le père par un conte égayait ses discours, La mère par une caresse. L'aîné de ces enfans, né grave, studieux, Lisait et méditait sans cesse; Le cadet, vif, léger, mais plein de gentillesse, Sautait, riait toujours, ne se plaisait qu'aux jeux. Un soir, selon l'usage, à côté de leur père, Assis près d'une table où s'appuyait la mère, L'aîné lisait Rollin: le cadet, peu soigneux D'apprendre les hauts faits des Romains ou des Parthes, Employait tout son art, toutes ses facultés, A joindre, à soutenir par les quatre côtés Un fragile château de cartes. Il n'en respirait pas d'attention, de peur. Tout-à-coup voici le lecteur Qui s'interrompt: Papa, dit-il, daigne m'instruire Pourquoi certains guerriers sont nommés conquérans, Et d'autres fondateurs d'empire: Ces deux noms sont-ils différens? Le père méditait une réponse sage, Lorsque son fils cadet, transporté de plaisir, Après tant de travail, d'avoir pu parvenir A placer son second étage, S'écrie: Il est fini! Son frère murmurant Se fâche, et d'un seul coup détruit son long ouvrage; Et voilà le cadet pleurant. Mon fils, répond alors le père, Le fondateur c'est votre frère, Et vous êtes le conquérant.
FABLE XIII.
Le Phénix.
Le phénix, venant d'Arabie, Dans nos bois parut un beau jour: Grand bruit chez les oiseaux; leur troupe réunie Vole pour lui faire sa cour. Chacun l'observe, l'examine; Son plumage, sa voix, son chant mélodieux, Tout est beauté, grace divine, Tout charme l'oreille et les yeux. Pour la première fois on vit céder l'envie Au besoin de louer et d'aimer son vainqueur. Le rossignol disait: jamais tant de douceur N'enchanta mon ame ravie. Jamais, disait le paon, de plus belles couleurs N'ont eu cet éclat que j'admire; Il éblouit mes yeux et toujours les attire. Les autres répétaient ces éloges flatteurs, Vantaient le privilége unique De ce roi des oiseaux, de cet enfant du ciel, Qui, vieux, sur un bûcher de cèdre aromatique, Se consume lui-même, et renaît immortel. Pendant tous ces discours la seule tourterelle Sans rien dire fit un soupir. Son époux, la poussant de l'aile, Lui demande d'où peut venir Sa rêverie et sa tristesse: De cet heureux oiseau desires-tu le sort? --Moi! mon ami, je le plains fort; Il est le seul de son espèce.
FABLE XIV.
La Pie et la Colombe.
Une colombe avait son nid Tout auprès du nid d'une pie. Cela s'appelle voir mauvaise compagnie, D'accord; mais de ce point pour l'heure il ne s'agit. Au logis de la tourterelle Ce n'était qu'amour et bonheur; Dans l'autre nid toujours querelle, OEufs cassés, tapage et rumeur. Lorsque par son époux la pie était battue, Chez sa voisine elle venait, Là jasait, criait, se plaignait, Et faisait la longue revue Des défauts de son cher époux: Il est fier, exigeant, dur, emporté, jaloux; De plus, je sais fort bien qu'il va voir des corneilles; Et cent autres choses pareilles Qu'elle disait dans son courroux. Mais vous, répond la tourterelle, Êtes-vous sans défauts? Non, j'en ai, lui dit-elle; Je vous le confie entre nous: En conduite, en propos, je suis assez légère, Coquette comme on l'est, parfois un peu colère, Et me plaisant souvent à le faire enrager: Mais, qu'est-ce que cela?--C'est beaucoup trop, ma chère: Commencez par vous corriger; Votre humeur peut l'aigrir... Qu'appelez-vous, ma mie? Interrompt aussitôt la pie: Moi de l'humeur! Comment! je vous conte mes maux, Et vous m'injuriez! Je vous trouve plaisante: Adieu, petite impertinente: Mêlez-vous de vos tourtereaux.
Nous convenons de nos défauts, Mais c'est pour que l'on nous démente.
FABLE XV.
L'Éducation du Lion.
Enfin le roi lion venait d'avoir un fils; Par-tout, dans ses états, on se livrait en proie Aux transports éclatans d'une bruyante joie: Les rois heureux ont tant d'amis! Sire lion, monarque sage, Songeait à confier son enfant bien aimé Aux soins d'un gouverneur vertueux, estimé, Sous qui le lionceau fît son apprentissage. Vous jugez qu'un choix pareil Est d'assez grande importance Pour que long-temps on y pense. Le monarque indécis assemble son conseil: En peu de mots il expose Le point dont il s'agit, et supplie instamment Chacun des conseillers de nommer franchement Celui qu'en conscience il croit propre à la chose. Le tigre se leva: sire, dit-il, les rois N'ont de grandeur que par la guerre; Il faut que votre fils soit l'effroi de la terre: Faites donc tomber votre choix Sur le guerrier le plus terrible, Le plus craint, après vous, des hôtes de ces bois. Votre fils saura tout s'il sait être invincible. L'ours fut de cet avis: il ajouta pourtant Qu'il fallait un guerrier prudent, Un animal de poids, de qui l'expérience Du jeune lionceau sût régler la vaillance Et mettre à profit ses exploits. Après l'ours, le renard s'explique, Et soutient que la politique Est le premier talent des rois; Qu'il faut donc un Mentor d'une finesse extrême Pour instruire le prince et pour le bien former. Ainsi chacun, sans se nommer, Clairement s'indiqua soi-même: De semblables conseils sont communs à la cour. Enfin le chien parle à son tour: Sire, dit-il, je sais qu'il faut faire la guerre, Mais je crois qu'un bon roi ne la fait qu'à regret; L'art de tromper ne me plaît guère: Je connais un plus beau secret Pour rendre heureux l'état, pour en être le père, Pour tenir ses sujets, sans trop les alarmer, Dans une dépendance entière; Ce secret, c'est de les aimer. Voilà pour bien régner la science suprême; Et, si vous desirez la voir dans votre fils, Sire, montrez-la lui vous-même. Tout le conseil resta muet à cet avis. Le lion court au chien: ami, je te confie Le bonheur de l'état et celui de ma vie; Prends mon fils, sois son maître, et, loin de tout flatteur, S'il se peut, va former son coeur. Il dit, et le chien part avec le jeune prince. D'abord à son pupille il persuade bien Qu'il n'est point lionceau, qu'il n'est qu'un pauvre chien, Son parent éloigné; de province en province Il le fait voyager, montrant à ses regards Les abus du pouvoir, des peuples la misère, Les lièvres, les lapins mangés par les renards, Les moutons par les loups, les cerfs par la panthère, Par-tout le faible terrassé, Le boeuf travaillant sans salaire, Et le singe récompensé. Le jeune lionceau frémissait de colère: Mon père, disait-il, de pareils attentats Sont-ils connus du roi? Comment pourraient-ils l'être? Disait le chien: les grands approchent seuls du maître, Et les mangés ne parlent pas. Ainsi, sans raisonner de vertu, de prudence, Notre jeune lion devenait tous les jours Vertueux et prudent; car c'est l'expérience Qui corrige, et non les discours. A cette bonne école il acquit avec l'âge Sagesse, esprit, force et raison. Que lui fallait-il davantage? Il ignorait pourtant encor qu'il fût lion; Lorsqu'un jour qu'il parlait de sa reconnaissance à son maître, à son bienfaiteur, Un tigre furieux, d'une énorme grandeur, Paraissant tout-à-coup, contre le chien s'avance. Le lionceau plus prompt s'élance, Il hérisse ses crins, il rugit de fureur, Bat ses flancs de sa queue, et ses griffes sanglantes Ont bientôt dispersé les entrailles fumantes De son redoutable ennemi. A peine il est vainqueur qu'il court à son ami: Oh! quel bonheur pour moi d'avoir sauvé ta vie! Mais quel est mon étonnement! Sais-tu que l'amitié, dans cet heureux moment, M'a donné d'un lion la force et la furie? Vous l'êtes, mon cher fils, oui, vous êtes mon roi, Dit le chien tout baigné de larmes. Le voilà donc venu, ce moment plein de charmes, Où, vous rendant enfin tout ce que je vous doi, Je peux vous dévoiler un important mystère! Retournons à la cour, mes travaux sont finis. Cher prince, malgré moi, cependant je gémis, Je pleure, pardonnez, tout l'état trouve un père, Et moi, je vais perdre mon fils.
FABLE XVI.
Le Danseur de corde et le Balancier.
Sur la corde tendue un jeune voltigeur Apprenait à danser; et déjà son adresse, Ses tours de force, de souplesse, Faisaient venir maint spectateur. Sur son étroit chemin on le voit qui s'avance, Le balancier en main, l'air libre, le corps droit, Hardi, léger, autant qu'adroit; Il s'élève, descend, va, vient, plus haut s'élance, Retombe, remonte en cadence, Et, semblable à certains oiseaux Qui rasent en volant la surface des eaux, Son pied touche, sans qu'on le voie, A la corde qui plie et dans l'air le renvoie. Notre jeune danseur, tout fier de son talent, Dit un jour: A quoi bon ce balancier pesant Qui me fatigue et m'embarrasse? Si je dansais sans lui, j'aurais bien plus de grace, De force et de légéreté. Aussitôt fait que dit. Le balancier jeté, Notre étourdi chancelle, étend les bras, et tombe. Il se cassa le nez, et tout le monde en rit.
Jeunes gens, jeunes gens, ne vous a-t-on pas dit Que sans règle et sans frein tôt ou tard on succombe? La vertu, la raison, les lois, l'autorité, Dans vos desirs fougueux vous causent quelque peine; C'est le balancier qui vous gêne, Mais qui fait votre sûreté.
FABLE XVII.
La jeune Poule et le vieux Renard.
Une poulette jeune et sans expérience, En trottant, cloquetant, grattant, Se trouva, je ne sais comment, Fort loin du poulailler, berceau de son enfance. Elle s'en apperçut qu'il était déjà tard. Comme elle y retournait, voici qu'un vieux renard A ses yeux troublés se présente. La pauvre poulette tremblante Recommanda son ame à Dieu. Mais le renard, s'approchant d'elle, Lui dit: Hélas! mademoiselle, Votre frayeur m'étonne peu; C'est la faute de mes confrères, Gens de sac et de corde, infâmes ravisseurs, Dont les appétits sanguinaires Ont rempli la terre d'horreurs. Je ne puis les changer, mais du moins je travaille A préserver, par mes conseils, L'innocente et faible volaille Des attentats de mes pareils. Je ne me trouve heureux qu'en me rendant utile; Et j'allais de ce pas, jusque dans votre asile, Pour avertir vos soeurs qu'il court un mauvais bruit, C'est qu'un certain renard, méchant autant qu'habile, Doit vous attaquer cette nuit. Je viens veiller pour vous. La crédule innocente Vers le poulailler le conduit: A peine est-il dans ce réduit, Qu'il tue, étrangle, égorge, et sa griffe sanglante Entasse les mourans sur la terre étendus, Comme fit Diomède au quartier de Rhésus. Il croqua tout, grandes, petites, Coqs, poulets et chapons; tout périt sous ses dents.
La pire espèce de méchans Est celle des vieux hypocrites.
FABLE XVIII.
Les deux Persans.
Cette pauvre raison dont l'homme est si jaloux N'est qu'un pâle flambeau qui jette autour de nous Une triste et faible lumière; Par-delà c'est la nuit. Le mortel téméraire Qui veut y pénétrer marche sans savoir où. Mais ne point profiter de ce bienfait suprême, Éteindre son esprit, et s'aveugler soi-même, C'est un autre excès non moins fou.
En Perse il fut jadis deux frères, Adorant le soleil, suivant l'antique loi. L'un d'eux, chancelant dans sa foi, N'estimant rien que ses chimères, Prétendait méditer, connaître, approfondir De son Dieu la sublime essence; Et du matin au soir, afin d'y parvenir, L'oeil toujours attaché sur l'astre qu'il encense, Il voulait expliquer le secret de ses feux. Le pauvre philosophe y perdit les deux yeux, Et dès-lors du soleil il nia l'existence. L'autre était crédule et bigot; Effrayé du sort de son frère, Il y vit de l'esprit l'abus trop ordinaire, Et mit tous ses efforts à devenir un sot. On vient à bout de tout; le pauvre solitaire Avait peu de chemin à faire, Il fut content de lui bientôt. Mais, de peur d'offenser l'astre qui nous éclaire En portant jusqu'à lui des regards indiscrets, Il se fit un trou sous la terre, Et condamna ses yeux à ne le voir jamais.
Humains, pauvres humains, jouissez des bienfaits D'un Dieu que vainement la raison veut comprendre, Mais que l'on voit par-tout, mais qui parle à nos coeurs, Sans vouloir deviner ce qu'on ne peut apprendre, Sans rejeter les dons que sa main sait répandre, Employons notre esprit à devenir meilleurs. Nos vertus au Très-Haut sont le plus digne hommage, Et l'homme juste est le seul sage.
FABLE XIX.
Myson.