Part 3
Chloé, jeune, jolie, et sur-tout fort coquette, Tous les matins, en se levant, Se mettait au travail, j'entends à sa toilette; Et là, souriant, minaudant, Elle disait à son cher confident Les peines, les plaisirs, les projets de son ame. Une abeille étourdie arrive en bourdonnant. Au secours! au secours! crie aussitôt la dame: Venez, Lise, Marton, accourez promptement; Chassez ce monstre ailé. Le monstre insolemment Aux lèvres de Chloé se pose. Chloé s'évanouit, et Marton en fureur Saisit l'abeille et se dispose A l'écraser. Hélas! lui dit avec douceur L'insecte malheureux, pardonnez mon erreur; La bouche de Chloé me semblait une rose, Et j'ai cru... Ce seul mot à Chloé rend ses sens. Faisons grace, dit-elle, à son aveu sincère: D'ailleurs sa piqûre est légère; Depuis qu'elle te parle, à peine je la sens.
Que ne fait-on passer avec un peu d'encens!
FABLE XIV.
L'Éléphant blanc.
Dans certains pays de l'Asie On révère les éléphans, Sur-tout les blancs. Un palais est leur écurie, On les sert dans des vases d'or, Tout homme à leur aspect s'incline vers la terre, Et les peuples se font la guerre Pour s'enlever ce beau trésor. Un de ces éléphans, grand penseur, bonne tête, Voulut savoir un jour d'un de ses conducteurs Ce qui lui valait tant d'honneurs, Puisqu'au fond, comme un autre, il n'était qu'une bête. Ah! répond le cornac, c'est trop d'humilité; L'on connaît votre dignité, Et toute l'Inde sait qu'au sortir de la vie Les ames des héros qu'a chéris la patrie S'en vont habiter quelque temps Dans les corps des éléphans blancs. Nos talapoins l'ont dit, ainsi la chose est sûre. --Quoi! vous nous croyez des héros? --Sans doute.--Et sans cela nous serions en repos, Jouissant dans les bois des biens de la nature? --Oui, seigneur.--Mon ami, laisse-moi donc partir, Car on t'a trompé, je t'assure; Et, si tu veux y réfléchir, Tu verras bientôt l'imposture: Nous sommes fiers et caressans; Modérés, quoique tout-puissans; On ne nous voit point faire injure A plus faible que nous; l'amour dans notre coeur Reçoit des lois de la pudeur; Malgré la faveur où nous sommes, Les honneurs n'ont jamais altéré nos vertus: Quelles preuves faut-il de plus? Comment nous croyez-vous des hommes?
FABLE XV.
Le Lierre et le Thym.
Que je te plains, petite plante! Disait un jour le lierre au thym: Toujours ramper, c'est ton destin; Ta tige chétive et tremblante Sort à peine de terre, et la mienne dans l'air, Unie au chêne altier que chérit Jupiter, S'élance avec lui dans la nue. Il est vrai, dit le thym, ta hauteur m'est connue; Je ne puis sur ce point disputer avec toi: Mais je me soutiens par moi-même; Et sans cet arbre, appui de ta faiblesse extrême, Tu ramperais plus bas que moi.
Traducteurs, éditeurs, faiseurs de commentaires, Qui nous parlez toujours de grec ou de latin Dans vos discours préliminaires, Retenez ce que dit le thym.
FABLE XVI.
Le Chat et la Lunette.
Un chat sauvage et grand chasseur S'établit, pour faire bombance, Dans le parc d'un jeune seigneur Où lapins et perdrix étaient en abondance. Là ce nouveau Nembrod, la nuit comme le jour, A la course, à l'affût, également habile, Poursuivait, attendait, immolait tour-à-tour Et quadrupède et volatile. Les gardes épiaient l'insolent braconnier; Mais, dans le fort du bois caché près d'un terrier, Le drôle trompait leur adresse. Cependant il craignait d'être pris à la fin, Et se plaignait que la vieillesse Lui rendît l'oeil moins sûr, moins fin. Ce penser lui causait souvent de la tristesse; Lorsqu'un jour il rencontre un petit tuyau noir Garni par ses deux bouts de deux glaces bien nettes: C'était une de ces lunettes Faites pour l'opéra, que par hasard, un soir, Le maître avait perdue en ce lieu solitaire. Le chat d'abord la considère, La touche de sa griffe, et de l'extrémité La fait à petits coups rouler sur le côté, Court après, s'en saisit, l'agite, la remue, Étonné que rien n'en sortît. Il s'avise à la fin d'appliquer à sa vue Le verre d'un des bouts, c'était le plus petit. Alors il apperçoit sous la verte coudrette Un lapin que ses yeux tout seuls ne voyaient pas. Ah! quel trésor! dit-il en serrant sa lunette, Et courant au lapin qu'il croit à quatre pas. Mais il entend du bruit; il reprend sa machine, S'en sert par l'autre bout, et voit dans le lointain Le garde qui vers lui chemine. Pressé par la peur, par la faim, Il reste un moment incertain, Hésite, réfléchit, puis de nouveau regarde: Mais toujours le gros bout lui montre loin le garde, Et le petit tout près lui fait voir le lapin. Croyant avoir le temps, il va manger la bête; Le garde est à vingt pas qui vous l'ajuste au front, Lui met deux balles dans la tête, Et de sa peau fait un manchon.
Chacun de nous a sa lunette, Qu'il retourne suivant l'objet: On voit là-bas ce qui déplaît, On voit ici ce qu'on souhaite.
FABLE XVII.
Le jeune Homme et le Vieillard.
De grace, apprenez-moi comment l'on fait fortune, Demandait à son père un jeune ambitieux. Il est, dit le vieillard, un chemin glorieux, C'est de se rendre utile à la cause commune, De prodiguer ses jours, ses veilles, ses talens, Au service de la patrie. --Oh! trop pénible est cette vie, Je veux des moyens moins brillans. --Il en est de plus sûrs, l'intrigue...--Elle est trop vile, Sans vice et sans travail je voudrais m'enrichir. --Eh bien! sois un simple imbécille, J'en ai vu beaucoup réussir.
FABLE XVIII.
La Taupe et les Lapins.
Chacun de nous souvent connaît bien ses défauts; En convenir, c'est autre chose: On aime mieux souffrir de véritables maux, Que d'avouer qu'ils en sont cause. Je me souviens à ce sujet D'avoir été témoin d'un fait Fort étonnant et difficile à croire: Mais je l'ai vu, voici l'histoire.
Près d'un bois, le soir, à l'écart, Dans une superbe prairie, Des lapins s'amusaient, sur l'herbette fleurie, A jouer au colin-maillard. Des lapins! direz-vous, la chose est impossible. Rien n'est plus vrai pourtant: une feuille flexible Sur les yeux de l'un d'eux en bandeau s'appliquait, Et puis sous le cou se nouait. Un instant en faisait l'affaire. Celui que ce ruban privait de la lumière Se plaçait au milieu; les autres alentour Sautaient, dansaient, faisaient merveilles, S'éloignaient, venaient tour-à-tour Tirer sa queue ou ses oreilles. Le pauvre aveugle alors, se retournant soudain, Sans craindre pot au noir, jette au hasard la patte: Mais la troupe échappe à la hâte, Il ne prend que du vent, il se tourmente en vain, Il y sera jusqu'à demain. Une taupe assez étourdie, Qui sous terre entendit ce bruit, Sort aussitôt de son réduit Et se mêle dans la partie. Vous jugez que, n'y voyant pas, Elle fut prise au premier pas. Messieurs, dit un lapin, ce serait conscience, Et la justice veut qu'à notre pauvre soeur Nous fassions un peu de faveur; Elle est sans yeux et sans défense, Ainsi je suis d'avis... Non, répond avec feu La taupe, je suis prise, et prise de bon jeu; Mettez-moi le bandeau.--Très volontiers, ma chère, Le voici; mais je crois qu'il n'est pas nécessaire Que nous serrions le noeud bien fort. --Pardonnez-moi, monsieur, reprit-elle en colère, Serrez bien, car j'y vois... Serrez, j'y vois encor.
FABLE XIX.
Le Rossignol et le Prince.
Un jeune prince, avec son gouverneur, Se promenait dans un bocage, Et s'ennuyait suivant l'usage; C'est le profit de la grandeur. Un rossignol chantait sous le feuillage: Le prince l'apperçoit, et le trouve charmant; Et, comme il était prince, il veut dans le moment L'attraper et le mettre en cage. Mais pour le prendre il fait du bruit, Et l'oiseau fuit. Pourquoi donc, dit alors son altesse en colère, Le plus aimable des oiseaux Se tient-il dans les bois, farouche et solitaire, Tandis que mon palais est rempli de moineaux? C'est, lui dit le mentor, afin de vous instruire De ce qu'un jour vous devez éprouver: Les sots savent tous se produire; Le mérite se cache, il faut l'aller trouver.
FABLE XX.
L'Aveugle et le Paralytique.
Aidons-nous mutuellement, La charge des malheurs en sera plus légère; Le bien que l'on fait à son frère Pour le mal que l'on souffre est un soulagement. Confucius l'a dit; suivons tous sa doctrine: Pour la persuader aux peuples de la Chine, Il leur contait le trait suivant.
Dans une ville de l'Asie Il existait deux malheureux, L'un perclus, l'autre aveugle, et pauvres tous les deux. Ils demandaient au ciel de terminer leur vie: Mais leurs cris étaient superflus, Ils ne pouvaient mourir. Notre paralytique, Couché sur un grabat dans la place publique, Souffrait sans être plaint; il en souffrait bien plus. L'aveugle, à qui tout pouvait nuire, Était sans guide, sans soutien, Sans avoir même un pauvre chien Pour l'aimer et pour le conduire. Un certain jour il arriva Que l'aveugle à tâtons, au détour d'une rue, Près du malade se trouva; Il entendit ses cris, son ame en fut émue. Il n'est tels que les malheureux Pour se plaindre les uns les autres. J'ai mes maux, lui dit-il, et vous avez les vôtres: Unissons-les, mon frère; ils seront moins affreux. Hélas! dit le perclus, vous ignorez, mon frère, Que je ne puis faire un seul pas; Vous-même vous n'y voyez pas: A quoi nous servirait d'unir notre misère? A quoi? répond l'aveugle, écoutez: à nous deux Nous possédons le bien à chacun nécessaire; J'ai des jambes, et vous des yeux: Moi, je vais vous porter; vous, vous serez mon guide: Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés, Mes jambes à leur tour iront où vous voudrez: Ainsi, sans que jamais notre amitié décide Qui de nous deux remplit le plus utile emploi, Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi.
FABLE XXI.
Pandore.
Quand Pandore eut reçu la vie, Chaque dieu de ses dons s'empressa de l'orner. Vénus, malgré sa jalousie, Détacha sa ceinture, et vint la lui donner. Jupiter, admirant cette jeune merveille, Craignait pour les humains ses attraits enchanteurs. Vénus rit de sa crainte, et lui dit à l'oreille: Elle blessera bien des coeurs; Mais j'ai caché dans ma ceinture _Les caprices_ pour affaiblir Le mal que fera sa blessure, Et _les faveurs_ pour en guérir.
FABLE XXII.
L'Enfant et le Dattier.
Non loin des rochers de l'Atlas, Au milieu des déserts, où cent tribus errantes Promènent au hasard leurs chameaux et leurs tentes Un jour, certain enfant précipitait ses pas. C'était le jeune fils de quelque musulmane Qui s'en allait en caravane. Quand sa mère dormait, il courait le pays. Dans un ravin profond, loin de l'aride plaine, Notre enfant trouve une fontaine, Auprès, un beau dattier tout couvert de ses fruits. O quel bonheur! dit-il, ces dattes, cette eau claire, M'appartiennent; sans moi, dans ce lieu solitaire, Ces trésors cachés, inconnus, Demeuraient à jamais perdus. Je les ai découverts, ils sont ma récompense. Parlant ainsi, l'enfant vers le dattier s'élance, Et jusqu'à son sommet tâche de se hisser. L'entreprise était périlleuse; L'écorce, tantôt nue et tantôt raboteuse, Lui déchirait les mains ou les faisait glisser. Deux fois il retomba; mais, d'une ardeur nouvelle, Il recommence de plus belle, Et parvient enfin, haletant, A ces fruits qu'il desirait tant. Il se jette alors sur les dattes, Se tenant d'une main, de l'autre fourrageant, Et mangeant Sans choisir les plus délicates. Tout-à-coup voilà notre enfant Qui réfléchit et qui descend. Il court chercher sa bonne mère, Prend avec lui son jeune frère, Les conduit au dattier. Le cadet incliné, S'appuyant au tronc qu'il embrasse, Présente son dos à l'aîné; L'autre y monte, et de cette place, Libre de ses deux bras, sans efforts, sans danger, Cueille et jette les fruits; la mère les ramasse, Puis sur un linge blanc prend soin de les ranger. La récolte achevée, et la nappe étant mise, Les deux frères tranquillement, Souriant à leur mère au milieu d'eux assise, Viennent au bord de l'eau faire un repas charmant.
De la société ceci nous peint l'image: Je ne connais de bien que ceux que l'on partage. Coeurs dignes de sentir le prix de l'amitié, Retenez cet ancien adage: _Le tout ne vaut pas la moitié._
FIN DU PREMIER LIVRE.
LIVRE SECOND.
FABLE PREMIÈRE.
La Mère, l'Enfant, et les Sarigues.[6]
[6] Espèce de renard du Pérou. (BUFFON, Hist. nat. tom. IV.)
A MADAME DE LA BRICHE.
Vous, de qui les attraits, la modeste douceur, Savent tout obtenir et n'osent rien prétendre, Vous que l'on ne peut voir sans devenir plus tendre, Et qu'on ne peut aimer sans devenir meilleur, Je vous respecte trop pour parler de vos charmes, De vos talens, de votre esprit... Vous aviez déjà peur: bannissez vos alarmes, C'est de vos vertus qu'il s'agit. Je veux peindre en mes vers des mères le modèle, Le sarigue, animal peu connu parmi nous, Mais dont les soins touchans et doux, Dont la tendresse maternelle, Seront de quelque prix pour vous. Le fond du conte est véritable: Buffon m'en est garant; qui pourrait en douter? D'ailleurs tout dans ce genre a droit d'être croyable Lorsque c'est devant vous qu'on peut le raconter.
Maman, disait un jour à la plus tendre mère Un enfant péruvien sur ses genoux assis, Quel est cet animal qui, dans cette bruyère, Se promène avec ses petits? Il ressemble au renard. Mon fils, répondit-elle, Du sarigue c'est la femelle; Nulle mère pour ses enfans N'eut jamais plus d'amour, plus de soins vigilans. La nature a voulu seconder sa tendresse, Et lui fit près de l'estomac Une poche profonde, une espèce de sac, Où ses petits, quand un danger les presse, Vont mettre à couvert leur faiblesse. Fais du bruit, tu verras ce qu'ils vont devenir. L'enfant frappe des mains, la sarigue attentive Se dresse, et, d'une voix plaintive, Jette un cri; les petits aussitôt d'accourir, Et de s'élancer vers la mère, En cherchant dans son sein leur retraite ordinaire. La poche s'ouvre, les petits En un moment y sont blottis. Ils disparaissent tous; la mère avec vîtesse S'enfuit emportant sa richesse. La Péruvienne alors dit à l'enfant surpris: Si jamais le sort t'est contraire, Souviens-toi du sarigue, imite-le, mon fils: L'asile le plus sûr est le sein d'une mère.
FABLE II.
Le vieux Arbre et le Jardinier.
Un jardinier, dans son jardin, Avait un vieux arbre stérile; C'était un grand poirier qui jadis fut fertile: Mais il avait vieilli, tel est notre destin. Le jardinier ingrat veut l'abattre un matin; Le voilà qui prend sa coignée. Au premier coup l'arbre lui dit: Respecte mon grand âge, et souviens-toi du fruit Que je t'ai donné chaque année. La mort va me saisir, je n'ai plus qu'un instant, N'assassine pas un mourant Qui fut ton bienfaiteur. Je te coupe avec peine, Répond le jardinier; mais j'ai besoin de bois. Alors, gazouillant à la fois, De rossignols une centaine S'écrie: Épargne-le, nous n'avons plus que lui: Lorsque ta femme vient s'asseoir sous son ombrage, Nous la réjouissons par notre doux ramage; Elle est seule souvent, nous charmons son ennui. Le jardinier les chasse et rit de leur requête; Il frappe un second coup. D'abeilles un essaim Sort aussitôt du tronc, en lui disant: Arrête, Écoute-nous, homme inhumain: Si tu nous laisses cet asile, Chaque jour nous te donnerons Un miel délicieux dont tu peux à la ville Porter et vendre les rayons: Cela te touche-t-il? J'en pleure de tendresse, Répond l'avare jardinier: Eh! que ne dois-je pas à ce pauvre poirier Qui m'a nourri dans sa jeunesse? Ma femme quelquefois vient ouïr ces oiseaux; C'en est assez pour moi: qu'ils chantent en repos. Et vous, qui daignerez augmenter mon aisance, Je veux pour vous de fleurs semer tout ce canton. Cela dit, il s'en va, sûr de sa récompense, Et laisse vivre le vieux tronc.
Comptez sur la reconnaissance Quand l'intérêt vous en répond.
FABLE III.
La Brebis et le Chien.
La brebis et le chien, de tous les temps amis, Se racontaient un jour leur vie infortunée. Ah! disait la brebis, je pleure et je frémis Quand je songe aux malheurs de notre destinée. Toi, l'esclave de l'homme, adorant des ingrats, Toujours soumis, tendre et fidèle, Tu reçois, pour prix de ton zèle, Des coups et souvent le trépas. Moi, qui tous les ans les habille, Qui leur donne du lait, et qui fume leurs champs, Je vois chaque matin quelqu'un de ma famille Assassiné par ces méchans. Leurs confrères les loups dévorent ce qui reste. Victimes de ces inhumains, Travailler pour eux seuls, et mourir par leurs mains, Voilà notre destin funeste! Il est vrai, dit le chien: mais crois-tu plus heureux Les auteurs de notre misère? Va, ma soeur, il vaut encor mieux Souffrir le mal que de le faire.
FABLE IV.
Le bon Homme et le Trésor.
Un bon homme de mes parens, Que j'ai connu dans mon jeune âge, Se faisait adorer de tout son voisinage; Consulté, vénéré des petits et des grands; Il vivait dans sa terre en véritable sage. Il n'avait pas beaucoup d'écus, Mais cependant assez pour vivre dans l'aisance; En revanche, force vertus, Du sens, de l'esprit par-dessus, Et cette aménité que donne l'innocence. Quand un pauvre venait le voir, S'il avait de l'argent, il donnait des pistoles; Et, s'il n'en avait point, du moins par ses paroles Il lui rendait un peu de courage et d'espoir. Il raccommodait les familles, Corrigeait doucement les jeunes étourdis, Riait avec les jeunes filles, Et leur trouvait de bons maris. Indulgent aux défauts des autres, Il répétait souvent: N'avons-nous pas les nôtres? Ceux-ci sont nés boiteux, ceux-là sont nés bossus, L'un un peu moins; l'autre un peu plus: La nature de cent manières Voulut nous affliger: marchons ensemble en paix; Le chemin est assez mauvais Sans nous jeter encor des pierres. Or il arriva certain jour Que notre bon vieillard trouva dans une tour Un trésor caché sous la terre. D'abord il n'y voit qu'un moyen De pouvoir faire plus de bien; Il le prend, l'emporte et le serre. Puis, en réfléchissant, le voilà qui se dit: Cet or que j'ai trouvé ferait plus de profit Si j'en augmentais mon domaine; J'aurais plus de vassaux, je serais plus puissant. Je peux mieux faire encor: dans la ville prochaine Achetons une charge, et soyons président. Président! cela vaut la peine. Je n'ai pas fait mon droit, mais, avec mon argent, On m'en dispensera, puisque cela s'achète. Tandis qu'il rêve et qu'il projette, Sa servante vient l'avertir Que les jeunes gens du village Dans la cour du château sont à se divertir. Le dimanche, c'était l'usage, Le seigneur se plaisait à danser avec eux. Oh! ma foi, répond-il, j'ai bien d'autres affaires, Que l'on danse sans moi. L'esprit plein de chimères, Il s'enferme tout seul pour se tourmenter mieux. Ensuite il va joindre à sa somme Un petit sac d'argent, reste du mois dernier. Dans l'instant arrive un pauvre homme Qui, tout en pleurs, vient le prier De vouloir lui prêter vingt écus pour sa taille: Le collecteur, dit-il, va me mettre en prison, Et n'a laissé dans ma maison Que six enfans sur de la paille. Notre nouveau Crésus lui répond durement Qu'il n'est point en argent comptant. Le pauvre malheureux le regarde, soupire, Et s'en retourne sans mot dire. Mais il n'était pas loin, que notre bon seigneur Retrouve tout-à-coup son coeur: Il court au paysan, l'embrasse, De cent écus lui fait le don, Et lui demande encor pardon. Ensuite il fait crier que sur la grande place Le village assemblé se rende dans l'instant. On obéit; notre bon homme Arrive avec toute sa somme, En un seul monceau la répand. Mes amis, leur dit-il, vous voyez cet argent: Depuis qu'il m'appartient je ne suis plus le même, Mon ame est endurcie, et la voix du malheur N'arrive plus jusqu'à mon coeur. Mes enfans, sauvez-moi de ce péril extrême; Prenez et partagez ce dangereux métal; Emportez votre part chacun dans votre asile: Entre tous divisé, cet or peut être utile; Réuni chez un seul, il ne fait que du mal. Soyons contens du nécessaire, Sans jamais souhaiter de trésors superflus: Il faut les redouter autant que la misère, Comme elle ils chassent les vertus.
FABLE V.
Le Troupeau de Colas.
Dès la pointe du jour, sortant de son hameau, Colas, jeune pasteur d'un assez beau troupeau, Le conduisait au pâturage. Sur sa route il trouve un ruisseau Que, la nuit précédente, un effroyable orage Avait rendu torrent; comment passer cette eau? Chien, brebis et berger, tout s'arrête au rivage. En faisant un circuit l'on eût gagné le pont; C'était bien le plus sûr, mais c'était le plus long: Colas veut abréger. D'abord il considère Qu'il peut franchir cette rivière; Et, comme ses beliers sont forts, Il conclut que, sans grands efforts, Le troupeau sautera. Cela dit, il s'élance; Son chien saute après lui; beliers d'entrer en danse, A qui mieux mieux, courage, allons! Après les beliers, les moutons; Tout est en l'air, tout saute, et Colas les excite En s'applaudissant du moyen. Les beliers, les moutons, sautèrent assez bien: Mais les brebis vinrent ensuite, Les agneaux, les vieillards, les faibles, les peureux, Les mutins, corps toujours nombreux, Qui refusaient le saut ou sautaient de colère, Et, soit faiblesse, soit dépit, Se laissaient choir dans la rivière. Il s'en noya le quart; un autre quart s'enfuit, Et sous la dent du loup périt. Colas, réduit à la misère, S'apperçut, mais trop tard, que pour un bon pasteur Le plus court n'est pas le meilleur.
FABLE VI.
Le Bouvreuil et le Corbeau.