Fables de Florian

Part 2

Chapter 23,520 wordsPublic domain

Pensez-vous que le premier philosophe qui a pris la peine de rapprocher de ces moeurs si pures, si douces, nos intrigues, nos haines, nos crimes; de comparer avec mon chevreuil, allant paisiblement au gagnage, l'homme, caché derrière un buisson, armé de l'arc qu'il a inventé pour tuer de plus loin ses frères, et employant ses soins, son adresse, à contrefaire le cri de la mère du chevreuil, afin que son enfant trompé, venant à ce cri qui l'appelle[4], reçoive une mort plus sûre des mains du perfide assassin; pensez-vous, dis-je, que ce philosophe n'ait pas aussitôt imaginé de faire causer ensemble les chevreuils pour reprocher à l'homme sa barbarie, pour lui dire les vérités dures que mon philosophe n'aurait pu hasarder sans s'exposer aux effets cruels de l'amour-propre irrité? Voilà la fable inventée; et, si vous avez pu me suivre dans mon diffus verbiage, vous devez conclure avec moi que l'apologue a dû naître dans l'Inde, et que le premier fabuliste fut sûrement un brachmane.

[4] C'est ainsi que l'on tue les chevreuils.

Ici le peu que nous savons de ce beau pays s'accorde avec mon opinion. Les apologues de Bidpaï sont le plus ancien monument que l'on connaisse dans ce genre; et Bidpaï était un brachmane. Mais, comme il vivait sous un roi puissant dont il fut le premier ministre, ce qui suppose un peuple civilisé dès long-temps, il est assez vraisemblable que ses fables ne furent pas les premières. Peut-être même n'est-ce qu'un recueil des apologues qu'il avait appris à l'école des gymnosophistes, dont l'antiquité se perd dans la nuit des temps. Ce qu'il y a de sûr, c'est que ces apologues indiens, parmi lesquels on trouve les _deux Pigeons_, ont été traduits dans toutes les langues de l'Orient, tantôt sous le nom de Bidpaï ou Pilpai, tantôt sous celui de Lochman. Ils passèrent ensuite en Grèce sous le titre de fables d'Ésope. Phèdre les fit connaître aux romains. Après Phèdre, plusieurs Latins, Aphtonius[5], Avien, Gabrias, composèrent aussi des fables. D'autres fabulistes plus modernes, tels que Faërne, Abstémius, Camérarius, en donnèrent des recueils, toujours en latin, jusqu'à la fin du seizième siècle qu'un nommé Hégémon, de Châlons-Sur-Saône, s'avisa le premier de faire des fables en vers français. Cent ans après, La Fontaine parut; et La Fontaine fit oublier toutes les fables passées, et, je tremble de vous le dire, vraisemblablement aussi toutes les fables futures. Cependant M. de La Motte et quelques autres fabulistes très-estimables de notre temps ont eu, depuis La Fontaine, des succès mérités. Je ne les juge pas devant vous, parce que ce sont vos rivaux; je me borne à vous souhaiter de les valoir.

[5] Aphtonius et Gabrias ou Babrias sont deux fabulistes grecs. C'est par erreur que Florian les place ici parmi les fabulistes latins. (_Note de l'éditeur._)

Voilà l'histoire de la fable, telle que je la conçois et la sais. Je vous l'ai faite pour mon plaisir peut-être plus que pour le vôtre. Pardonnez cette digression à mon âge et à mon goût pour l'apologue.

A ces mots le vieillard se tut. Je crois qu'il en était temps, car il commençait à se fatiguer. Je le remerciai des instructions qu'il m'avait données, et lui demandai la permission de lui porter le recueil de mes fables, pour qu'il voulût bien retrancher, d'une main plus ferme que la mienne, celles qu'il trouverait trop mauvaises, et m'indiquer les fautes susceptibles d'être corrigées dans celles qu'il laisserait. Il me le promit, me donna rendez-vous à huit jours de là. On juge que je fus exact à ce rendez-vous: mais quelle fut ma douleur, lorsque, arrivant avec mon manuscrit, j'appris à la porte du vieillard qu'il était mort de la veille! Je le regrettai comme un bienfaiteur; car il l'aurait été, et c'est la même chose. Je ne me sentis pas le courage de corriger sans lui mes apologues, encore moins celui d'en retrancher; et, privé de conseil, de guide, précisément à l'instant où l'on m'avait fait sentir combien j'en avais besoin, pour me délivrer du soin fatigant de songer sans cesse à mes fables, je pris le parti de les imprimer. C'est à présent au public à faire l'office du vieillard: peut-être trouverai-je en lui moins de politesse, mais il trouvera dans moi la même docilité.

FABLES

DE

FLORIAN.

LIVRE PREMIER

FABLE PREMIÈRE

La Fable et la Vérité.

La vérité, toute nue, Sortit un jour de son puits. Ses attraits par le temps étaient un peu détruits; Jeune et vieux fuyaient à sa vue. La pauvre vérité restait là morfondue, Sans trouver un asile où pouvoir habiter. A ses yeux vient se présenter La Fable richement vêtue, Portant plumes et diamans, La plupart faux, mais très-brillans. Eh! vous voilà! bonjour, dit-elle: Que faites-vous ici seule sur un chemin? La vérité répond: Vous le voyez, je gèle; Aux passans je demande en vain De me donner une retraite, Je leur fais peur à tous. Hélas! je le vois bien, Vieille femme n'obtient plus rien. Vous êtes pourtant ma cadette, Dit la fable, et, sans vanité, Par-tout je suis fort bien reçue. Mais aussi, dame Vérité, Pourquoi vous montrer toute nue? Cela n'est pas adroit: Tenez, arrangeons-nous; Qu'un même intérêt nous rassemble: Venez sous mon manteau, nous marcherons ensemble. Chez le sage, à cause de vous, Je ne serai point rebutée; A cause de moi, chez les fous Vous ne serez point maltraitée: Servant par ce moyen chacun selon son goût, Grace à votre raison et grace à ma folie, Vous verrez, ma soeur, que par-tout Nous passerons de compagnie.

FABLE II.

Le Boeuf, le Cheval et l'Ane.

Un boeuf, un baudet, un cheval, Se disputaient la préséance. Un baudet! direz-vous, tant d'orgueil lui sied mal. A qui l'orgueil sied-il? et qui de nous ne pense Valoir ceux que le rang, les talens, la naissance, Élèvent au-dessus de nous? Le boeuf, d'un ton modeste et doux, Alléguait ses nombreux services, Sa force, sa docilité; Le coursier sa valeur, ses nobles exercices; Et l'âne son utilité. Prenons, dit le cheval, les hommes pour arbitres: En voici venir trois, exposons-leur nos titres. Si deux sont d'un avis, le procès est jugé. Les trois hommes venus, notre boeuf est chargé D'être le rapporteur; il explique l'affaire, Et demande le jugement. Un des juges choisis, maquignon bas-normand, Crie aussitôt: la chose est claire, Le cheval a gagné. Non pas, mon cher confrère, Dit le second jugeur, c'était un gros meûnier, L'âne doit marcher le premier; Tout autre avis serait d'une injustice extrême. Oh que nenni, dit le troisième, Fermier de sa paroisse et riche laboureur, Au boeuf appartient cet honneur. Quoi! reprend le coursier, écumant de colère, Votre avis n'est dicté que par votre intérêt? Eh mais, dit le Normand, par qui donc, s'il vous plaît? N'est-ce pas le code ordinaire?

FABLE III.

Le Roi et les deux Bergers.

Certain monarque un jour déplorait sa misère, Et se lamentait d'être roi: Quel pénible métier! disait-il: sur la terre Est-il un seul mortel contredit comme moi? Je voudrais vivre en paix, on me force à la guerre; Je chéris mes sujets, et je mets des impôts; J'aime la vérité, l'on me trompe sans cesse; Mon peuple est accablé de maux, Je suis consumé de tristesse: Par-tout je cherche des avis, Je prends tous les moyens, inutile est ma peine; Plus j'en fais, moins je réussis. Notre monarque alors apperçoit dans la plaine Un troupeau de moutons maigres, de près tondus, Des brebis sans agneaux, des agneaux sans leurs mères, Dispersés, bêlans, éperdus, Et des beliers sans force errant dans les bruyères. Leur conducteur Guillot allait, venait, courait, Tantôt à ce mouton qui gagne la forêt, Tantôt à cet agneau qui demeure derrière, Puis à sa brebis la plus chère; Et, tandis qu'il est d'un côté, Un loup prend un mouton qu'il emporte bien vîte; Le berger court, l'agneau qu'il quitte Par une louve est emporté. Guillot tout haletant s'arrête, S'arrache les cheveux, ne sait plus où courir, Et, de son poing frappant sa tête, Il demande au ciel de mourir. Voilà bien ma fidelle image! S'écria le monarque; et les pauvres bergers, Comme nous autres rois, entourés de dangers, N'ont pas un plus doux esclavage; Cela console un peu. Comme il disait ces mots, Il découvre en un pré le plus beau des troupeaux, Des moutons gras, nombreux, pouvant marcher à peine, Tant leur riche toison les gêne, Des beliers grands et fiers, tous en ordre paissans, Des brebis fléchissant sous le poids de la laine, Et de qui la mamelle pleine Fait accourir de loin les agneaux bondissans. Leur berger, mollement étendu sous un hêtre, Faisait des vers pour son Iris, Les chantait doucement aux échos attendris, Et puis répétait l'air sur son hautbois champêtre. Le roi tout étonné disait: Ce beau troupeau Sera bientôt détruit: les loups ne craignent guère Les pasteurs amoureux qui chantent leur bergère; On les écarte mal avec un chalumeau. Ah! comme je rirais...! Dans l'instant le loup passe, Comme pour lui faire plaisir: Mais à peine il paraît, que, prompt à le saisir, Un chien s'élance et le terrasse. Au bruit qu'ils font en combattant, Deux moutons effrayés s'écartent dans la plaine: Un autre chien part, les ramène, Et pour rétablir l'ordre il suffit d'un instant. Le berger voyait tout, couché dessus l'herbette, Et ne quittait pas sa musette. Alors le roi, presque en courroux Lui dit: Comment fais-tu? Les bois sont pleins de loups, Tes moutons gras et beaux sont au nombre de mille, Et, sans en être moins tranquille, Dans cet heureux état toi seul tu les maintiens! Sire, dit le berger, la chose est fort facile; Tout mon secret consiste à choisir de bons chiens.

Fable IV.

Les deux Voyageurs.

Le compère Thomas et son ami Lubin Allaient à pied tous deux à la ville prochaine. Thomas trouve sur son chemin Une bourse de louis pleine; Il l'empoche aussitôt. Lubin, d'un air content, Lui dit: pour nous la bonne aubaine! Non, répond Thomas froidement, _Pour nous_ n'est pas bien dit, _pour moi_ c'est différent. Lubin ne souffle plus; mais, en quittant la plaine Ils trouvent des voleurs cachés au bois voisin. Thomas tremblant, et non sans cause, Dit: Nous sommes perdus! Non, lui répond Lubin, _Nous_ n'est pas le vrai mot, mais _toi_ c'est autre chose. Cela dit, il s'échappe à travers les taillis. Immobile de peur, Thomas est bientôt pris; Il tire la bourse et la donne. Qui ne songe qu'à soi quand sa fortune est bonne Dans le malheur n'a point d'amis.

FABLE V.

Les Serins et le Chardonneret.

Un amateur d'oiseaux avait, en grand secret, Parmi les oeufs d'une serine Glissé l'oeuf d'un chardonneret. La mère des serins, bien plus tendre que fine, Ne s'en apperçut point, et couva comme sien Cet oeuf, qui dans peu vint à bien. Le petit étranger, sorti de sa coquille, Des deux époux trompés reçoit les tendres soins, Par eux traité ni plus ni moins Que s'il était de la famille. Couché dans le duvet, il dort le long du jour A côté des serins dont il se croit le frère, Reçoit la béquée à son tour, Et repose la nuit sous l'aile de la mère. Chaque oisillon grandit, et, devenant oiseau, D'un brillant plumage s'habille; Le chardonneret seul ne devient point jonquille, Et ne s'en croit pas moins des serins le plus beau. Ses frères pensent tout de même: Douce erreur qui toujours fait voir l'objet qu'on aime Ressemblant à nous trait pour trait! Jaloux de son bonheur, un vieux chardonneret Vient lui dire: Il est temps enfin de vous connaître; Ceux pour qui vous avez de si doux sentimens Ne sont point du tout vos parens. C'est d'un chardonneret que le sort vous fit naître. Vous ne fûtes jamais serin: regardez-vous, Vous avez le corps fauve et la tête écarlate, Le bec... Oui, dit l'oiseau, j'ai ce qu'il vous plaira; Mais je n'ai point une ame ingrate, Et mon coeur toujours chérira Ceux qui soignèrent mon enfance. Si mon plumage au leur ne ressemble pas bien, J'en suis fâché; mais leur coeur et le mien Ont une grande ressemblance. Vous prétendez prouver que je ne leur suis rien, Leurs soins me prouvent le contraire: Rien n'est vrai comme ce qu'on sent. Pour un oiseau reconnaissant Un bienfaiteur est plus qu'un père.

FABLE VI.

Le Chat et le Miroir.

Philosophes hardis, qui passez votre vie A vouloir expliquer ce qu'on n'explique pas, Daignez écouter, je vous prie, Ce trait du plus sage des chats.

Sur une table de toilette Ce chat apperçut un miroir; Il y saute, regarde, et d'abord pense voir Un de ses frères qui le guette. Notre chat veut le joindre, il se trouve arrêté. Surpris, il juge alors la glace transparente, Et passe de l'autre côté, Ne trouve rien, revient, et le chat se présente. Il réfléchit un peu: de peur que l'animal, Tandis qu'il fait le tour, ne sorte, Sur le haut du miroir il se met à cheval, Une patte par-ci, l'autre par-là; de sorte Qu'il puisse par-tout le saisir. Alors, croyant bien le tenir, Doucement vers la glace il incline la tête, Apperçoit une oreille, et puis deux... A l'instant, A droite, à gauche, il va jetant Sa griffe qu'il tient toute prête: Mais il perd l'équilibre, il tombe et n'a rien pris. Alors, sans davantage attendre, Sans chercher plus long-temps ce qu'il ne peut comprendre, Il laisse le miroir et retourne aux souris. Que m'importe, dit-il, de percer ce mystère? Une chose que notre esprit, Après un long travail, n'entend ni ne saisit, Ne nous est jamais nécessaire.

FABLE VII.

La Carpe et les Carpillons.

Prenez garde, mes fils, côtoyez moins le bord, Suivez le fond de la rivière; Craignez la ligne meurtrière, Ou l'épervier plus dangereux encor. C'est ainsi que parlait une carpe de Seine A de jeunes poissons qui l'écoutaient à peine. C'était au mois d'avril: les neiges, les glaçons, Fondus par les zéphyrs, descendaient des montagnes, Le fleuve enflé par eux s'élève à gros bouillons, Et déborde dans les campagnes. Ah! ah! criaient les carpillons, Qu'en dis-tu, carpe radoteuse? Crains-tu pour nous les hameçons? Nous voilà citoyens de la mer orageuse; Regarde: on ne voit plus que les eaux et le ciel, Les arbres sont cachés sous l'onde, Nous sommes les maîtres du monde, C'est le déluge universel. Ne croyez pas cela, répond la vieille mère; Pour que l'eau se retire il ne faut qu'un instant: Ne vous éloignez point, et, de peur d'accident, Suivez, suivez toujours le fond de la rivière. Bah! disent les poissons, tu répètes toujours Mêmes discours. Adieu, nous allons voir notre nouveau domaine. Parlant ainsi, nos étourdis Sortent tous du lit de la Seine, Et s'en vont dans les eaux qui couvrent le pays. Qu'arriva-t-il? Les eaux se retirèrent, Et les carpillons demeurèrent; Bientôt ils furent pris, Et frits.

Pourquoi quittaient-ils la rivière? Pourquoi? Je le sais trop, hélas! C'est qu'on se croit toujours plus sage que sa mère, C'est qu'on veut sortir de sa sphère, C'est que... c'est que... Je ne finirais pas.

FABLE VIII.

Le Calife.

Autrefois dans Bagdad le calife Almamon Fit bâtir un palais plus beau, plus magnifique, Que ne le fut jamais celui de Salomon. Cent colonnes d'albâtre en formaient le portique; L'or, le jaspe, l'azur, décoraient le parvis; Dans les appartemens embellis de sculpture, Sous des lambris de cèdre, on voyait réunis Et les trésors du luxe et ceux de la nature, Les fleurs, les diamans, les parfums, la verdure, Les myrtes odorans, les chefs-d'oeuvre de l'art, Et les fontaines jaillissantes Roulant leurs ondes bondissantes A côté des lits de brocard. Près de ce beau palais, juste devant l'entrée, Une étroite chaumière, antique et délabrée, D'un pauvre tisserand était l'humble réduit. Là, content du petit produit D'un grand travail, sans dette et sans soucis pénibles, Le bon vieillard, libre, oublié, Coulait des jours doux et paisibles, Point envieux, point envié. J'ai déjà dit que sa retraite Masquait le devant du palais. Le visir veut d'abord, sans forme de procès, Qu'on abatte la maisonnette; Mais le calife veut que d'abord on l'achète. Il fallut obéir: on va chez l'ouvrier, On lui porte de l'or. Non, gardez votre somme, Répond doucement le pauvre homme; Je n'ai besoin de rien avec mon atelier: Et, quant à ma maison, je ne puis m'en défaire; C'est là que je suis né, c'est là qu'est mort mon père, Je prétends y mourir aussi. Le calife, s'il veut, peut me chasser d'ici, Il peut détruire ma chaumière: Mais, s'il le fait, il me verra Venir, chaque matin, sur la dernière pierre M'asseoir et pleurer ma misère; Je connais Almamon, son coeur en gémira. Cet insolent discours excita la colère Du visir, qui voulait punir ce téméraire, Et sur-le-champ raser sa chétive maison. Mais le calife lui dit: Non, J'ordonne qu'à mes frais elle soit réparée; Ma gloire tient à sa durée: Je veux que nos neveux, en la considérant, Y trouvent de mon règne un monument auguste: En voyant le palais, ils diront, Il fut grand; En voyant la chaumière, ils diront, Il fut juste.

FABLE IX.

La Mort.

La Mort, reine du monde, assembla, certain jour, Dans les enfers toute sa cour. Elle voulait choisir un bon premier ministre Qui rendît ses états encor plus florissans. Pour remplir cet emploi sinistre, Du fond du noir tartare avancent à pas lents La Fièvre, la Goutte et la Guerre. C'étaient trois sujets excellens; Tout l'enfer et toute la terre Rendaient justice à leurs talens. La Mort leur fit accueil. La Peste vint ensuite. On ne pouvait nier qu'elle n'eût du mérite, Nul n'osait lui rien disputer; Lorsque d'un médecin arriva la visite, Et l'on ne sut alors qui devait l'emporter. La Mort même était en balance: Mais, les Vices étant venus, Dès ce moment la Mort n'hésita plus, Elle choisit l'Intempérance.

FABLE X.

Les deux Jardiniers.

Deux frères jardiniers avaient par héritage Un jardin dont chacun cultivait la moitié; Liés d'une étroite amitié, Ensemble ils faisaient leur ménage. L'un d'eux, appelé Jean, bel esprit, beau parleur, Se croyait un très grand docteur; Et Monsieur Jean passait sa vie A lire l'almanach, à regarder le temps, Et la girouette et les vents. Bientôt, donnant l'essor à son rare génie, Il voulut découvrir comment d'un pois tout seul Des milliers de pois peuvent sortir si vîte; Pourquoi la graine du tilleul, Qui produit un grand arbre, est pourtant plus petite Que la fève, qui meurt à deux pieds du terrain; Enfin par quel secret mystère Cette fève, qu'on sème au hasard sur la terre, Sait se retourner dans son sein, Place en bas sa racine et pousse en haut sa tige. Tandis qu'il rêve et qu'il s'afflige De ne point pénétrer ces importans secrets, Il n'arrose point son marais; Ses épinards et sa laitue Sèchent sur pied; le vent du nord lui tue Ses figuiers qu'il ne couvre pas. Point de fruits au marché, point d'argent dans la bourse; Et le pauvre docteur, avec ses almanachs, N'a que son frère pour ressource. Celui-ci, dès le grand matin, Travaillait en chantant quelque joyeux refrain, Bêchait, arrosait tout du pêcher à l'oseille. Sur ce qu'il ignorait sans vouloir discourir, Il semait bonnement pour pouvoir recueillir. Aussi dans son terrain tout venait à merveille; Il avait des écus, des fruits et du plaisir. Ce fut lui qui nourrit son frère; Et quand Monsieur Jean tout surpris S'en vint lui demander comment il savait faire: Mon ami, lui dit-il, voici tout le mystère: Je travaille, et tu réfléchis; Lequel rapporte davantage? Tu te tourmentes, je jouis; Qui de nous deux est le plus sage?

FABLE XI.

Le Chien et le Chat.

Un chien vendu par son maître Brisa sa chaîne, et revint Au logis qui le vit naître. Jugez de ce qu'il devint Lorsque, pour prix de son zèle, Il fut de cette maison Reconduit par le bâton Vers sa demeure nouvelle. Un vieux chat, son compagnon, Voyant sa surprise extrême, En passant lui dit ce mot: Tu croyais donc, pauvre sot, Que c'est pour nous qu'on nous aime!

FABLE XII.

Le Vacher et le Garde-chasse.

Colin gardait un jour les vaches de son père; Colin n'avait pas de bergère, Et s'ennuyait tout seul. Le garde sort du bois: Depuis l'aube, dit-il, je cours, dans cette plaine, Après un vieux chevreuil que j'ai manqué deux fois, Et qui m'a mis tout hors d'haleine. Il vient de passer par là bas, Lui répondit Colin: mais, si vous êtes las, Reposez-vous, gardez mes vaches à ma place, Et j'irai faire votre chasse; Je réponds du chevreuil.--ma foi, je le veux bien: Tiens, voilà mon fusil, prends avec toi mon chien, Va le tuer. Colin s'apprête, S'arme, appelle Sultan. Sultan, quoiqu'à regret, Court avec lui vers la forêt. Le chien bat les buissons; il va, vient, sent, arrête, Et voilà le chevreuil... Colin impatient Tire aussitôt, manque la bête, Et blesse le pauvre Sultan. A la suite du chien qui crie, Colin revient à la prairie. Il trouve le garde ronflant; De vaches, point; elles étaient volées. Le malheureux Colin, s'arrachant les cheveux, Parcourt en gémissant les monts et les vallées; Il ne voit rien. Le soir, sans vaches, tout honteux, Colin retourne chez son père, Et lui conte en tremblant l'affaire. Celui-ci, saisissant un bâton de cormier, Corrige son cher fils de ses folles idées, Puis lui dit: Chacun son métier, Les vaches seront bien gardées.

FABLE XIII.

La Coquette et l'Abeille.