Chapter 9
À travers les phrases polies par lesquelles il secouait souvent, ainsi qu'une poussière dorée, mais importune, des compliments qui lui semblaient montés sur des fils-d'archal, comme les fleurs des bouquets qui encombraient les jolies mains et les empêchaient de se tendre vers lui, on pouvait, avec un peu de pénétration, découvrir qu'il se jugeait non seulement peu applaudi, mais mal applaudi. Il préférait alors n'être pas troublé dans la placide solitude de ses contemplations intérieures, de ses fantaisies, de ses rêves, de ses évocations de poète et d'artiste. Beaucoup trop fin connaisseur en raillerie, trop ingénieux moqueur lui-même, pour prêter le flanc au sarcasme, il ne se drapa point en génie méconnu. Sous une apparente satisfaction, pleine de bon goût et de bonne grâce, il dissimula si complètement la blessure de son légitime orgueil qu'on n'en remarqua presque pas l'existence. Mais, ce n'est pas sans raison qu'on attribuerait la rareté graduellement croissante des occasions dans lesquelles on pouvait obtenir de lui qu'il s'approche du piano, plus encore au désir qu'il éprouvait de fuir les hommages qui ne lui apportaient pas le genre de tribut qu'il se croyait dû, qu'à l'augmentation de sa faiblesse, mise à de tout aussi rudes épreuves par les longues heures qu'il passait à jouer chez lui, aussi bien que par les leçons qu'il n'a jamais cessé de donner.
Il est à regretter que les indubitables avantages qui devraient résulter pour l'artiste à ne cultiver que des auditeurs choisis, se trouvent ainsi diminués par la parcimonieuse expression de leurs sympathies et par l'absence complète d'une véritable entente de ce qui détermine le Beau en soi, comme des moyens qui le révèlent et qui constituent l'Art. Les appréciations de salon ne sont que _d'éternels à-peu-près_, comme les appelait Saint-Beuve, dans une boutade mignonne d'un de ces feuilletons saupoudrés et pailletés de fins aperçus qui, chaque lundi, charmaient ses lecteurs. Le beau monde ne recherche que des impressions superficielles, n'ayant aucune racine dans des connaissances préalables, aucune portée et aucun avenir dans un intérêt sincère et soutenu; impressions si passagères, qu'on peut les appeler plutôt physiques que morales.--Trop préoccupé des petits intérêts du jour, des incidents de la politique, des succès de jolies femmes, des bons-mots de ministres «à pied» ou de désoeuvrés mécontents, du mariage ou des relevailles de quelque élégante du moment, des maladies d'enfants ou des liaisons peu édifiantes, de médisances qu'on traite de calomnies ou de calomnies qu'on traite de médisances, le grand monde ne veut en fait de poésie, ne supporte en fait d'art, que des émotions qui s'inhalent en quelques minutes, s'épuisent en une soirée, s'oublient le lendemain!
Le grand monde finit ainsi par n'avoir pour constants commensaux que des artistes vains et obséquieux, faute de savoir être fiers et patients. Puis, en s'affadissant le goût avec eux, il perd la virginité, l'originalité, la spontanéité primitive de ses sensations; ensuite de quoi, il ne saurait plus saisir, ni ce qu'un artiste de grand calibre, un poète de grande lignée, veulent dire, ni s'ils le disent de la bonne manière. Par là, si haut qu'il soit, la grande poésie, le grand art surtout, demeurent au-dessus de lui! L'Art, le grand art, a froid dans les appartements tendus de damas rouge; il s'évanouit dans les salons jaune paille ou bleu nacré. Tout véritable artiste l'a senti, quoique tous n'ont pas su s'en rendre compte. Un virtuose de quelque renommée, plus familiarisé que d'autres avec les variations du thermomètre intellectuel selon des divers milieux sociaux, connaissant bien ces températures toujours fraîches, parfois glaciales et glaçantes, répéta souvent: «À la cour, il faut être court!» Et il ajoutait entre amis: «Il ne s'agit donc pas de nous entendre, mais de nous avoir entendu!... Ce que nous disons importe peu, pourvu que le rhythme arrive jusqu'au bout des pieds et fasse penser à une valse passée ou future!»
D'ailleurs, le _glacé_ conventionnel du grand monde qui recouvre la grâce de ses approbations, comme les fruits de ses desserts; l'affectation, l'afféterie, les minauderies des femmes; l'empressement hypocrite et envieux des jeunes gens, qui voudraient de fait étrangler celui dont la présence détourne d'eux le regard de quelque belle, l'attention de quelque oracle de salon, sont des éléments trop peu intelligents, trop peu sincères, trop factices en définitive, pour que le poète s'en contente. Lorsque des hommes qui se rengorgent, se croient «sérieux» et dansent, eux aussi, sur la corde raide des affaires, daignent laisser tomber un mot du bout de leurs lèvres fanées et sceptiques pour applaudir l'artiste qu'ils pensent honorer, cette condescendance fastueuse ne l'honore pas du tout s'ils l'applaudissent à contresens, en louant ce qu'il prise le moins dans son art et estime le moins en lui-même.
Il y trouve plutôt occasion de se convaincre que là, personne n'est admis à l'auguste fréquentation des Muses. Les femmes qui se pâment parce que leurs nerfs sont excités, sans rien saisir de l'idéal que l'artiste chante, de l'idée qu'il a voulu exprimer sous les formes du beau; les hommes qui se morfondent dans leurs cravates blanches parce que les femmes ne s'occupent pas d'eux, ne sont, certes, ni les unes, ni les autres, préparés et disposés à voir en lui autre chose qu'un acrobate de bonne compagnie. Que peuvent-ils savoir du beau langage des filles de Mnémosyne, des révélations d'Apollon Musagète, ces hommes et ces femmes habitués dès leur enfance à ne goûter que des plaisirs intellectuels qui frisent la platitude, cachée sous les formes mignardes d'une distinction niaise? En fait d'arts plastiques, tous tant qu'ils sont s'affolent du bric-à-brac devenu le cauchemar des salons où l'on se pique d'avoir le goût, ne possédant pas le sentiment des arts; on s'y éprend de l'insipide quidam qui se laisse surnommer «le dieu de la porcelaine et de la verrerie»; on s'y arrache le fade dessinateur des vues de château, de vignettes maniérées et de madonnes guindées! En fait de musique, on raffole des romances faciles a roucouler et des «pensées fugitives» faciles à épeler!
Une fois arraché à son inspiration solitaire, l'artiste ne peut la retrouver que dans l'intérêt de son auditoire, plus qu'attentif, vivant et animé, pour ce qu'il a de meilleur en lui; pour ce qu'il sent de plus noble, pour ce qu'il pressent de plus élevé, pour ce qu'il veut de plus dévoué, pour ce qu'il rêve de plus sublime, pour ce qu'il dit de plus divin. Tout cela est aussi incompris qu'ignoré de nos salons actuels, où la Muse ne descend guère que par mégarde, pour aussitôt s'envoler vers d'autres régions. Une fois partie, emportant avec elle l'inspiration, l'artiste ne retrouve plus celle-ci dans les airs provoquants et les sourires sémillants qui ne demandent qu'à être désennuyés, dans les froids regards d'un aréopage de vieux diplomates blasés, sans foi et sans entrailles, qu'on dirait rassemblés pour juges des mérites d'un traité de commerce ou des expériences qui donnent droit à un brevet d'invention. Pour que l'artiste soit véritablement à sa propre hauteur, pour qu'il s'élève au-dessus de lui-même, pour qu'il transporte son auditoire en étant hors de lui, enlevé et illuminé par le feu divin, _l'estro poetico_, il lui faut sentir qu'il ébranle, qu'il émeut ceux qui l'écoutent, que ses sentiments trouvent en eux l'accord des mêmes instincts, qu'il les entraîne enfin à sa suite dans sa migration vers l'infini, comme le chef des troupes ailées, lorsqu'il donne le signal du départ, est suivi par tous les siens vers de plus beaux rivages.
En thèse générale, l'artiste aurait tout à gagner de ne fréquenter qu'une société de «patriciens éclairés», car ce n'est pas sans un certain fond de raison que le Cte Joseph de Maistre, voulant une fois improviser une définition du Beau, s'écria: «le Beau, c'est ce qu'il plaît au patricien éclairé!»--Sans doute, le patricien devant être par sa position sociale au-dessus de toutes les considérations intéressées et des prédilections communes qui en découlent, appelées bourgeoises, parce que la bourgeosie tient en ses mains les intérêts matériels d'une nation; le patricien est précisément désigné, non seulement pour comprendre, mais pour stimuler, aiguillonner, acclamer et encourager, l'expression et l'élan de tous les sentiments rares, héroïques, délicats, désintéressés, voués aux grandes choses et aux grandes idées, que l'art a pour mission de faire briller de tout leur éclat dans les créations bénies de ses formes visibles ou audibles; que seul il peut révéler, dépeindre et décrire, avec une intensité surhumaine; que seul il peut glorifier, auquel seul il peut départir l'apothéose d'une immortalité terrestre! Telle serait la thèse.--Mais, si nous envisageons l'antithèse, il faudra malheureusement avouer que, sauf des cas exceptionnels, l'artiste a quelquefois moins à gagner qu'à perdre lorsqu'il prend goût à la société de la noblesse contemporaine. Il s'y effémine, il s'y rapetisse, il s'y réduit au rôle d'un amuseur charmant, d'un passe-temps comme il faut et coûteux; à moins qu'on ne l'exploite adroitement, ce qui se voit au sommet et à la base de l'échelle aristocratique.
Dans les cours, depuis des temps immémoriaux, l'on éreinte le poète et l'artiste en laissant à d'autres Mécènes le soin de les récompenser véritablement et dignement, parce qu'on se figure qu'un sourire impérial, une approbation royale, une faveur souveraine, une épingle ou des boutons de diamants suffisent,--et au delà!--pour compenser toutes les pertes de temps, de facultés ardentes et d'énergies vitales, auxquelles ils s'exposent en approchant de ces centres solaires incandescents. Firdousi, l'Homère persan, recevait en monnaie de cuivre les mille pièces effigiées que son sultan lui avait promis en monnaie d'or; Kryloff, le fabuliste, raconte dans un apologue digne d'Esope, comment l'écureuil qui avait diverti le roi-lion vingt ans durant, lui renvoyait le sac de noisettes reçu lorsqu'il n'avait plus de dents pour les croquer.
En revanche, chez les rois et les princes de la finance, où l'on contrefait plus qu'on n'imite les manières des vrais grands-seigneurs, où tout se paie argent-comptant,--même la visite d'un potentat tel que Charles-Quint, auquel on offre ses propres lettres de change pour allumer son feu de cheminée quand il daigne se faire héberger par son banquier,--le poète et l'artiste n'en sont pas à attendre un honoraire qui mette leur vieillesse à l'abri du besoin. M. de Rothschild, pour n'en citer qu'un seul, fit participer Rossini à d'excellentes affaires qui le gorgèrent de richesses. Cet exemple, qui eut ses nombreux précédents, fut suivi par plus d'un Rothschild et d'un Rossini au petit pied quand l'artiste préférait, (non sans un soupir peut-être), acquérir à bon marché un pot-au-feu toujours fumant, en renonçant à se nourrir de l'ambroisie des dieux qui laisse l'estomac vide, l'habit râpé, la mansarde sans soleil et sans feu!...
Qu'arrive-t-il de ce contraste? Les cours épuisent le génie et le talent de l'artiste, l'inspiration et l'imagination du poète, comme la beauté des femmes éclatantes épuise par l'admiration incessante qu'elle provoque, les forces courageuses et viriles de l'homme.--Le monde bourgeois des enrichis étouffe l'artiste et le poète dans la gloutonnerie du matérialisme; là, femmes et hommes ne savent mieux faire que de les engraisser, comme on engraisse les King-Charles de sofas de boudoir, jusqu'à les faire crever d'embonpoint devant leur assiette en porcelaine du Japon.--De cette façon, les splendeurs des premiers et des derniers gradins de la puissance et de la richesse sont également funestes à ces êtres marqués par le sort du signe «fatale et beau»; à ces privilégiés de la nature, dont les Grecs disaient que le maître des cieux les ayant oubliés dans la répartition des biens de la terre, leur donna en compensation le privilège de monter jusqu'à lui chaque fois qu'ils en éprouvent le beau désir. Mais, ces êtres n'étant pas moins accessibles que d'autres aux mauvaises tentations, le grand monde et le beau monde portent la responsabilité de celles qui les dévorent ou les suffoquent derrière les lourdes portières capitonnées. Quand donc ces privilégiés de la nature oublient leur droit de monter jusque chez le maître des cieux, il est juste qu'on ne les condamne pas toujours sans condamner aussi ceux qui, ne sachant point les écouter quand ils font entendre les voix d'un monde meilleur, se contentent d'exploiter leur talent sans respect pour leur inspiration!
À la cour on est trop distrait pour toujours suivre la pensée de l'artiste et le vol du poète; trop occupé pour se souvenir de leur bien-être et des besoins de leur position sociale, (chose pardonnable après tout et qui se conçoit); on les exploite donc sans merci ni remords, au profit du plaisir, de l'ostentation, de la gloire. Cependant, il vient un moment, on ne sait quand, où, la distraction cessant, l'occupation cédant, chacun y comprend le poète et l'artiste comme nul ne le comprend ailleurs; où le souverain le récompense comme nul ne pourrait le faire ailleurs, et cet instant, qui a lieu pour quelques-uns, brille désormais aux yeux de tous comme un phare, une étoile polaire, que chacun croit devoir luire pour lui aussi! Ce qui n'est pas.
Chez les parvenus qui s'empressent de payer leurs vanités satisfaites, ne se sentant grands que par l'argent qu'ils dépensent, on a beau écouter de toutes ses oreilles, on a beau regarder de tous ses yeux, on ne comprend ni la haute poésie, ni le grand art. Les intérêts, dits positifs, exercent là un empire trop absorbant et trop fascinant, pour permettre qu'on s'initie aux austères voluptés du renoncement, aux saintes indignations de la vertu luttant contre l'adversité, aux sacrifices que l'honneur commande et que l'enthousiasme embellit, aux nobles mépris des faveurs de la fortune, aux défis audacieux lancés à un destin cruel, à tous ces sentiments enfin qui alimentent la haute poésie et le grand art, alors qu'ils ne se souviennent même plus de l'existence des craintes, des prudences, des précautions, qui se puisent dans les livres de comptabilité en partie double. En ces parages, le poète et l'artiste sont exploités au profit de la vulgarité qui l'abaisse et parfois le dégrade.
Mais, comme le rayon solaire qui se dégage d'un trône peut ne jamais venir, comme la pluie d'or que distillent les billets de banque ne manque jamais d'endormir la Muse, qu'y aurait-il d'étonnant si dans cette alternative, plutôt que de chanter leurs plus beaux chants, de dire leurs plus beaux secrets à qui les écoute sans les entendre, l'artiste et le poète préféraient maintes fois avoir faim, avoir froid, au moral ou au physique, rester dans une solitude stérile, contraire à leur nature qui a besoin de chaleur, d'écho, de reflets, d'expansion, pour prendre foi en elle-même? Qu'y aurait-il d'étonnant s'ils choisissaient le sort de Shakespeare ou de Camoëns, plutôt que d'être toujours dupes d'espérances trop tardives à se réaliser, d'une admiration trop souvent mal placée et par là indifférente; plutôt que d'être si bien repus, qu'ils en soient réduits à l'impuissance des bêtes de basse-cour? Si quelque chose doit surprendre, c'est que beaucoup de ces êtres privilégiés ne fassent point ainsi! C'est qu'il y en ait tant qui condescendent à préférer l'éclat des bougies et les revenant bons d'un métier d'histrion, à une vie et à une mort solitaires! Si l'on voit si rarement un tel spectacle, il faut l'attribuer à la faiblesse de caractère de ces infortunés! Étant poètes et artistes grâce à leurs facultés imaginatives, ils se laissent leurrer par l'imagination qui, tantôt les ravit jusqu'aux cieux, tantôt les attarde entre les pompes de la cour ou le luxe de la haute-banque, en les détournant de leur vraie vocation.
Le Cte Joseph de Maistre avait un juste pressentiment lorsqu'il parlait du «patricien éclairé», comme d'un vrai juge du Beau; il laissa seulement sa pensée incomplète. Car l'aristocratie, en tant que telle, n'a point pour mission sociale de faire, à l'anglaise, des glosses sur Homère, des monographies sur tel poète arabe oublié et tel trouvère retrouvé; des études approfondies sur Phidias, Apelle, Michel-Ange, Raphaël, des recherches curieuses sur Josquin-des-Près, Orlando-di-Lasso, Monteverde, Féo, etc. etc. Sa supériorité consiste à conserver dans ses mains la direction des enthousiasmes de son temps; des aspirations, des attendrissements, des compassions propres à la génération contemporaine, qui trouvent leur expression la plus pénétrante, la plus contagieuse si l'on ose dire, dans les accents du musicien ou du dramaturge, dans les visions du peintre et du sculpteur! Or, l'aristocratie ne peut conserver cette direction qu'en devenant la vraie providence de la poésie et de l'art. Mais pour cela, il faudrait que le patriciat n'abandonne point au hasard du goût de chacun, la protection qu'il doit à l'artiste et au poète! Il faudrait qu'il eût dans son sein des hommes qui sachent, non moins bien que l'histoire de leur pays, de leur famille, de certaines sciences, l'histoire des beaux-arts; celle de leurs grandes époques, de leurs grands styles, de leurs transformations dernières, de vraies causes et des vrais effets de leurs rivalités et de leurs luttes contemporaines, afin que le grand-seigneur ne fasse point une demi-douzaine de fautes d'orthographe artistique, ne laisse point échapper une douzaine de réflexions d'une ignorance naïve, privées de syntaxe et parfois de grammaire, dans la moindre de ses conversations quelque peu suivie avec un artiste ou un poète; danger auquel il n'échappe d'ordinaire, qu'en se retranchant derrière une insignifiance qui agace encore plus l'artiste et irrite le poète.
Il faudrait aussi qu'une tradition sacrée commande au patriciat de dédaigner ces menues manifestations de l'art à bon marché, qui sous forme de chansons banales, de pianotement facile, de photographies coloriées, de mauvaise peinture, d'infâme sculpture, de hochets peints, pétris, chantés, joués, que les artistes ont honte de fabriquer, devraient être reléguées plus bas, défrayer les plaisirs de plus modestes demeures que celles dont les portes sont surmontées d'un blason séculaire.--Il faudrait qu'une tradition intelligente commande au patriciat, de ne se complaire que dans la haute poésie et dans le grand art; de ne protéger que les poètes qui chantent les plus nobles sentiments, les artistes qui expriment les plus audacieux héroïsmes, les plus parfaites délicatesses, les plus idéales tendresses, l'amour le plus pur, le pardon le plus généreux, le dévouement le plus désintéressé, l'immolation volontaire, tout ce qui transporte l'âme humaine dans ces régions d'une haute spiritualité, dont l'atmosphère l'élève et la fait vivre au-dessus des préoccupations égoïstes et épicuriennes, que la poursuite des intérêts matériels ou spéciaux réveillent et nourrissent dans les autres classes de la société. Même dans celles de la science, où les passions ne répudient pas toujours assez les injustices de l'irritabilité et les convoitises d'une vanité effrénée, pour atteindre aux sphères supérieures et sereines de la haute poésie et du grand art!
Il faudrait encore que le patriciat s'affranchisse du joug qu'il a eu le tort d'accepter; le joug d'une mode venue d'en bas, dont il feint d'ignorer les ignobles origines, dont il subit sans sourciller, que dis-je? avec empressement, le despotisme factice et malsain, dans ses «costumes» d'une coupe extravagante, dans ses divertissements d'une allure triviale, dans ses manières qui, ayant perdu toute distinction, ne laissent plus apercevoir aucune différence avec celle des «bons bourgeois de Paris!» Il faudrait enfin que le patriciat, se relevant à sa juste hauteur, reprenne son droit inné de «donner le ton», pour imposer effectivement le «bon ton»;--le bon ton dont la vraie caractéristique est d'inspirer le respect et l'estime de ceux qui pensent, réfléchissent, motivent leurs jugements, en même temps qu'il impose sa mode à cet innombrable troupeau de moutons de Panurge que composent les ravissantes nullités de salons, disposant d'un auditoire exquis et de rentes héréditaires à bien employer.
Mais, en eût-il été pour Chopin autrement qu'il n'a effectivement été; eût-il recueilli toute la part d'hommages et d'admirations exaltées qu'il méritait si bien, dans ces salons renommés où le bon goût semble être seul appelé à régner, dans ce monde superlatif dont les indigènes se figurent bien être d'une autre pâte que le reste des mortels; Chopin eût-il été entendu, comme tant d'autres, par toutes les nations et dans tous les climats; eût-il obtenu ces triomphes éclatants qui créent un capitole partout où les populations saluent l'honneur et le génie; eût-il été connu et reconnu par des milliers au lieu de ne l'être que par des centaines d'auditoires émus, nous ne nous arrêterions pourtant point à cette partie de sa carrière pour en énumérer les succès.
Que sont les bouquets à ceux dont le front appelle d'immortels lauriers? Les éphémères sympathies, les louanges de passage, ne se mentionnent qu'à peine en présence d'une tombe que réclament de plus entières gloires. Les créations de Chopin sont destinées à porter dans des nations et des années lointaines, ces joies, ces consolations, ces bienfaisantes émotions, que les oeuvres de l'art réveillent dans les âmes souffrantes, altérées et défaillantes, persévérantes et croyantes, auxquelles elles sont dédiées, établissant ainsi un lien continu entre les natures élevées, sur quelque coin de terre, dans quelque période des temps qu'elles aient vécu, mal devinées de leurs contemporains quand elles ont gardé le silence, souvent mal comprises quand elles ont parlé!
«Il est diverses couronnes, disait Goethe; il est en même qu'on peut commodément cueillir durant une promenade.» Celles-ci charment quelques instants par leur fraîcheur embaumée, mais nous ne saurions les placer à côté de celles que Chopin s'est laborieusement acquises par un travail constant et exemplaire, par un amour sérieux de l'art, par un douloureux ressentiment des émotions qu'il a si bien exprimées. Puisqu'il n'a point cherché avec une mesquine avidité ces couronnes faciles, dont plus d'un de nous a la modestie de s'enorgueillir; puisqu'il vécut homme pur, généreux, bon et compatissant, rempli d'un seul sentiment, le plus noble des sentiments terrestres, celui de la patrie; puisqu'il a passé parmi nous comme un fantôme consacré de tout ce que la Pologne récèle de poésie,--prenons garde de manquer de révérence à sa mémoire. Ne lui tressons pas des guirlandes de fleurs artificielles! Ne lui jetons pas des couronnes faciles et légères! Élevons nos sentiments en face de ce cercueil!