F. Chopin

Chapter 6

Chapter 63,720 wordsPublic domain

Là, où les neiges boréales d'Irkutsk, les ensevelissements vivants de Nertschinsk, forment neuf fois sur dix comme l'arrière-fond, l'arrière-pensée d'une conversation engagée par une Polonaise qui effeuille son bouquet entre deux sourires, avec un Russe qui déchire son gant blanc en suivant des yeux un pur profil, un galbe angélique, on plaide en apparence pour soi quand un autre est en cause; les flatteries par contre peuvent devenir des exigences déguisées. Là, c'est la dégradation du rang et de la noblesse[9], c'est le knout et la mort, qui attendent peut-être celui qu'une soeur, une fiancée, une amie, une compatriote inconnue, une femme douée du génie de la compassion et de la ruse, ont le pouvoir de perdre ou de sauver durant les fugitives amours de deux mazoures. Dans l'une, ces amours s'ébauchent; la lutte commence, le défi est jeté. Durant les longs _a parte_ qu'elle autorise, ciel et terre sont remués sans que l'interlocuteur sache souvent ce qu'on veut de lui avant le jour, (dont l'indiscrétion chèrement payée de quelque inférieur a révélé l'approche), où une écriture fine, tremblante, humide de pleurs, vient se rencontrer avec un homme d'affaires porteur d'un portefeuille tout gonflé. Au second bal, quand la femme et l'homme se retrouvent dans la mazoure, l'un des deux finit par être vaincu. Elle n'a rien obtenu ou elle a tout conquis. Rarement s'est-il vu qu'elle n'ait _rien_ obtenu, qu'on ait _tout_ refusé à un regard, à un sourire, à une larme, à la honte du mépris.

[Note 9: Le Prince Troubetzkoy, revenu des mines de Sibérie où il avait passé vingt ans et n'avait rien perdu de sa fière imprudence, fit mettre sur ses cartes de visite (aussitôt confisquées): _Pierre Troubetzkoy, né Prince Troubetzkoy_.]

Mais, si fréquents que soient les bals officiels, si souvent même que l'on soit obligé d'y engager quelques personnages qui s'imposent ou de jeunes officiers russes, amis de régiment des jeunes Polonais forcés de servir pour n'être pas privés de leurs privilèges nobiliaires, la vraie poésie, le véritable enchantement de la mazoure, n'existe réellement qu'entre Polonais et Polonaises. Seuls, ils savent ce que veut dire d'enlever une danseuse à son partner avant même qu'elle ait achevé la moitié de son premier tour dans la salle, pour aussitôt l'engager à une mazoure de vingt paires, c'est-à-dire de deux heures! Seuls, ils savent ce que veut dire de lui voir accepter une place près de l'orchestre, dont les rumeurs réduisent toutes les paroles à des murmures de voix basses, à des souffles brûlants plus compris qu'articulés, ou bien d'entendre qu'elle ordonne de poser sa chaise devant le canapé des matrones qui devinent tous les jeux de physionomie. Seuls, le Polonais et la Polonaise savent à l'avance que, dans une mazoure, l'un peut perdre une estime et l'autre conquérir un dévouement! Mais, le Polonais sait aussi que dans ce tête à tête public, ce n'est pas lui qui domine la situation. S'il veut plaire, il craint; s'il aime, il tremble. Dans l'un ou l'autre cas, qu'il espère éblouir ou toucher, charmer l'esprit ou attendrir le coeur, c'est toujours en se lançant dans un dédale de discours, qui ont exprimé avec ardeur ce qu'ils se sont gardés de prononcer; qui ont furtivement interrogé sans avoir jamais questionné; qui ont été atrocement jaloux sans paraître y prétendre; qui ont plaidé le faux pour savoir le vrai ou révélé le vrai pour se garantir du faux, sans être sortis des sentiers ratissés et fleuris d'une conversation de bal. Ils ont tout dit, ils ont parfois mis toute l'âme et ses blessures à nu, sans que la danseuse, si elle est orgueilleuse ou froide, prévenue ou indifférente, puisse se vanter de lui avoir arraché un secret ou infligé un silence!

Puis, une attention si incessamment tendue finissant par harasser des naturels expansifs, une légèreté lassante, surprenante même avant qu'on en ait démêlé l'insouciance désespérée, vient s'allier comme pour les ironiser aux finesses les plus spirituelles, à l'existence des plus justes peines, à leur plus profond sentiment. Toutefois, avant de juger et de condamner cette légèreté, il faudrait en connaître toutes les profondeurs. Elle échappe aux promptes et faciles appréciations en étant tour à tour réelle et apparente, en se réservant d'étranges répliques qui la font prendre, aussi souvent à tort qu'à raison, pour une espèce de voile bariolé, dont il suffirait de déchirer le tissu afin de découvrir plus d'une qualité dormante ou enfouie sous ses plis. Il advient de cette sorte que l'éloquence n'est fréquemment qu'un grave badinage, qui fait tomber des paillettes d'esprit comme une gerbe de feux d'artifice, sans que la chaleur du discours ait rien de sérieux. On cause avec l'un, on songe à un autre; on n'écoute la réplique que pour répondre à sa propre pensée. On s'échauffe, non pour celui à qui l'on parle, mais pour celui à qui l'on va parler. D'autres fois, des plaisanteries échappées comme par mégarde sont tristement sérieuses, quand elles partent d'un esprit qui cache sous ses gaietés d'étalage d'ambitieuses espérances et de lourds mécomptes, dont personne ne peut le railler ni le plaindre, personne n'ayant connu ses audacieux espoirs et ses insuccès secrets.

Aussi, que de fois des gaietés intempestives suivent-elles de près des recueillements âpres et farouches, tandis que des désespérances pleines d'abattement se changent soudain en chants de triomphe, fredonnés à la sourdine. La conspiration étant à l'état de permanence dans tous les esprits, la trahison apparaissant à l'état de possibilité dans tous les moments de défaillance; la conspiration formant un mystère qui, à peine soupçonné, jette l'homme dans le gouffre de la police moscovite et ne le rejette dans la vie que comme un naufragé nu sur la plage; la trahison constituant un plus terrible mystère qui, à peine soupçonné, métamorphose l'être humain en une bête venimeuse dont la seule haleine est réputée pestiférée,--comment chaque homme ne serait-il pas une énigme indéchiffrable à tout autre qu'à une femme aux intuitions divinatrices, qui veut devenir son ange-gardien en le retenant sur la pente des conspirations ou en le préservant des séduisants appâts de la trahison? Dans ces entretiens pailletés d'or et de cuivre, où le vrai rubis brille à côté du faux diamant, comme une goutte de sang pur mise en balance avec un argent impur; où les réticences inexplicables peuvent aussi bien envelopper d'ombre la pudeur d'une vie qui se sacrifie, que l'impudeur d'une lâcheté qui se fait récompenser,--voire même le double jeu d'un double sacrifice et d'une double trahison, livrant quelques complices dans l'espoir de perdre tous leurs bourreaux, en se perdant soi-même,--rien ne saurait demeurer absolument superficiel, quoique rien non plus ne soit exempt d'un vernis artificiel. Là donc, où la conversation est un art exercé au plus haut degré et qui absorbe une énorme partie du temps de tout le monde, il y en a peu qui ne laissent à chacun le soin de discerner dans les propos joyeux ou chagrins qu'il entend débiter, ce qu'en pense vraiment le personnage qui, en moins d'une minute, passe du rire à la douleur, en rendant la sincérité également difficile à reconnaître dans l'un et dans l'autre.

Au milieu de ces fuyantes habitudes d'esprit, les idées, comme les bancs de sable mouvants de certaines mers, sont rarement retrouvées au point où on les a quittées. Cela seul suffirait à donner un relief particulier aux causeries les plus insignifiantes, comme nous l'ont appris quelques hommes de cette nation qui ont fait admirer à la société parisienne leur merveilleux talent d'escrime en paradoxe, auquel tout Polonais est plus ou moins habile selon qu'il a plus ou moins intérêt ou amusement à le cultiver. Mais cette inimitable verve qui le pousse à faire constamment changer de costume à la vérité et à la fiction, à les promener toujours déguisées l'une pour l'autre, comme des pierres de touche d'autant plus sûres qu'elles sont moins soupçonnées; cette verve qui aux plus chétives occasions dépense avec une prodigalité effrénée un prodigieux esprit, comme Gil Blas usait à trouver moyen de vivre un seul jour autant d'intelligence qu'il en fallait au roi des Espagnes pour gouverner ses royaumes; cette verve impressionne aussi péniblement que les jeux où l'adresse inouïe des fameux escamoteurs indiens fait voler et étinceler dans les airs une quantité d'armes aiguisées et tranchantes qui, à la moindre gaucherie, deviendraient des instruments de mort. Elle recèle et porte alternativement l'anxiété, l'angoisse, l'effroi lorsqu'au milieu des dangers imminents de la délation, de la persécution, de la haine ou de la rancune individuelle, se surajoutant aux haines nationales et aux rancunes politiques, des positions toujours compliquées peuvent trouver un péril dans toute imprudence, dans toute inadvertance, toute inconséquence; ou bien, une aide puissante dans un individu obscur et oublié.

Un intérêt dramatique peut dès lors surgir tout d'un coup dans les plus indifférentes entrevues, pour donner instantanément à toute relation les faces les moins prévues. Il plane par là sur les moindres d'entre-elles une brumeuse incertitude qui ne permet jamais d'en arrêter les contours, d'en fixer les lignes, d'en reconnaître l'exacte et future portée, les rendant ainsi toutes complexes, indéfinissables, insaisissables, imprégnées à la fois d'une terreur vague et cachée, d'une flatterie insinuante, inventive à se rajeunir, d'une sympathie qui voudrait souvent se dégager de ces pressions; triples mobiles qui s'enchevêtrent dans les coeurs en d'inextricables confusions de sentiments patriotiques, vains et amoureux.

Est-il donc surprenant que des émotions sans nombre se concentrent dans les rapprochements fortuits amenés par la mazoure lorsque, entourant les moindres velléités du coeur de ce prestige que répandent les grandes toilettes, les feux de la nuit, les surexcitations d'une athmosphère de bal, elle fait parler à l'imagination les plus rapides, les plus futiles, les plus distantes rencontres! Pourrait-il en être autrement en présence des femmes qui donnent à la mazoure ces signifiances, que dans les autres pays on s'efforcerait en vain de comprendre, même de deviner? Car, ne sont-elles pas incomparables, les femmes polonaises? Il en est parmi elles dont les qualités et les vertus sont si absolues, qu'elles les rendent apparentées à tous les siècles et à tous les peuples; mais ces apparitions sont rares, toujours et partout. Pour la plupart, c'est une originalité pleine de variété qui les distingue. Moitié almées, moitié Parisiennes, ayant peut-être conservé de mère en fille le secret des philtres brûlants que gardent les harems, elles séduisent par des langueurs asiatiques, des flammes de houris dans les yeux, des indolences de sultanes, des révélations d'indicibles tendresses fugitives comme l'éclair, des gestes naturels qui caressent sans enhardir, des mouvements distraits dont la lenteur enivre, des poses inconscientes et affaissées qui distillent un fluide magnétique. Elles séduisent par cette souplesse des tailles qui ne connaissent pas la gêne et que l'étiquette ne parvient jamais à guinder; par ces inflexions de voix qui brisent et font venir des larmes d'on ne sait quelle région du coeur; par ces impulsions soudaines qui rappellent la spontanéité de la gazelle. Elles sont superstitieuses, friandes, enfantines, faciles à amuser, faciles à intéresser, comme les belles et ignorantes créatures qui adorent le prophète arabe; en même temps intelligentes, instruites, pressentant avec rapidité tout ce qui ne se laisse pas voir, saisissant d'un coup d'oeil tout ce qui se laisse deviner, habiles à se servir de ce qu'elles savent, plus habiles encore à se taire longtemps et même toujours, étrangement versées dans la divination des caractères qu'un trait leur dévoile, qu'un mot éclaire à leurs yeux, qu'une heure met à leur merci!

Généreuses, intrépides, enthousiastes, d'une piété exaltée, aimant le danger et aimant l'amour, auquel elles demandent beaucoup et donnent peu, elles sont surtout éprises de renom et de gloire. L'héroïsme leur plaît; il n'en est peut-être pas une qui craigne de payer trop cher une action éclatante. Et cependant, disons-le avec un pieux respect, beaucoup d'entr'elles, mystérieusement sublimes, dévouent à l'obscurité leurs plus beaux sacrifices, leurs plus saintes vertus. Mais, quelqu'exemplaires que soient les mérites de leur vie domestique, jamais tant que dure leur jeunesse, (et elle est aussi longue que précoce), ni les misères de la vie intime, ni les secrètes douleurs qui déchirent ces âmes trop ardentes pour n'être pas souvent blessées, n'abattent la merveilleuse élasticité de leurs espérances patriotiques, la juvénile candeur de leurs enchantements souvent illusionnés, la vivacité de leurs émotions qu'elles savent communiquer avec l'infaillibilité de l'étincelle électrique.

Discrètes par nature et par position, elles manient avec une incroyable dextérité la grande arme de la dissimulation; elles sondent l'âme d'autrui et retiennent leurs propres secrets, si bien que nul ne suppose qu'elles ont des secrets![10] Souvent ce sont les plus nobles qu'elles taisent, avec cette superbe qui ne daigne même pas se témoigner. À qui les a calomniées, elles rendent un service, qui les a dénigrées, devient leur ami, qui a traversé leurs desseins une fois, le répare sans s'en douter en les servant cent fois. Le dédain intérieur que leur inspirent ceux qui ne les devinent pas, leur assure cette supériorité qui les fait régner avec tant d'art sur tous les coeurs qu'elles réussissent à flatter sans adulation, à apprivoiser sans concessions, à s'attacher sans trahison, à dominer sans tyrannie, jusqu'au jour où, se passionnant à leur tour avec autant de dévouement chaleureux pour un seul qu'elles ont de subtile fierté avec le reste du monde, elles savent aussi braver la mort, partager l'exil, la prison, les plus cruelles peines, toujours fidèles, toujours tendres, se sacrifiant toujours avec une inaltérable sérénité.

[Note 10: Il faut observer que malgré la constante réserve et la profonde dissimulation que leur commande la position de leur pays, à elles, dépositaires de tant de sentiments, de tant d'incidents, de tant de faits, de tant de secrets, qui à la moindre indiscrétion menaceraient quelqu'un de la déportation et des mines de la Sibérie, jamais on ne rencontre chez les Polonaises cette insincérité de tous les instants, ce mensonge perpétuel qui distingue d'autres femmes slaves. Celles-ci, non contentes de pratiquer la non-vérité, se sont faites une seconde nature de la contre-vérité, qu'impose un despotisme dont dépendent toutes les sources de la vie, tout le brillant de son échaffaudage; despotisme d'autant plus implacable sous ses formes mielleuses que, se sachant réduit à régner par la terreur, il consent à être trompé en étant adulé, à être caressé sans amour, bercé sans tendresse, enivré d'un vin frelaté, sans se soucier si le coeur est épanoui quand les lèvres rient, si l'âme est heureuse quand la bouche le proclame, si elle ne hait pas celui auquel les yeux jettent leurs plus séduisantes invites. Pour ces femmes, le besoin de la _faveur_ commande la duplicité, comme une condition première, essentielle, inévitable, _sine qua non_, de tout ce qui fait le bien-être de la vie, le charme et l'éclat d'une destinée; le mensonge leur devient par conséquent une nécessité vitale, un besoin impérieux auquel il faut satisfaire sur l'heure, à tout prix. Dans ces conditions, il ne saurait jamais se transformer en un art, toute la ruse du sauvage captif voulant profiter de son maître, non s'en affranchir, ne pouvant se comparer avec le savoir-faire habile et ingénieux du diplomate et du vaincu. Aussi, pour s'entretenir la main, ces femmes, à quelque rang qu'elles appartiennent, femmes de cour ou de quatorzième _tchin_, ne disent-elles jamais, au grand jamais, un mot de pure et simple vérité. Demandez-leur s'il est jour à minuit, elles répondront _oui_, pour voir si elles ont su faire croire l'incroyable. Le mensonge, qui répugne à la nature humaine, étant devenu un ingrédient inévitable de leurs rapports sociaux, a fini par gagner pour elles on ne sait quel charme malsain, comme celui de l'_assa foetida_ que les hommes au palais blasé du siècle dernier portaient en bonbonnière. Elles ont comme un goût plus sapide sur la langue sitôt qu'elles se figurent avoir induit en erreur quelque naïf, avoir persuadé quelque bonne âme du contraire de qui a été, de ce qui est, de ce qui sera.--Or, pour autant de Polonaises qu'on ait pu connaître, jamais on n'a rencontré une vraie menteuse. Elles savent faire de la dissimulation un art; elles savent même le ranger parmi les beaux-arts, car lorsqu'on en a surpris le secret, on ne sait ce qu'il faut admirer le plus, du sentiment généreux qui la dicta ou de la délicatesse de ses procédés. Mais, quelqu'inimaginable finesse qu'elles mettent à ne pas laisser comprendre qu'elles savent ce qu'elles prétendent ignorer, qu'elles ont aperçu ce qu'elles veulent n'avoir point vu, on ne peut jamais les accuser d'avoir manqué de franchise, surtout au détriment de qui que ce soit. Elles ont toujours dit vrai; tant pis pour ceux qui ne les devinaient pas. Elles sont bien assez habiles pour échapper à tout essai scrutateur, sans recourir au masque qui trahit la vérité et tue l'honneur. Toute l'adresse avec laquelle une Polonaise dérobe ce qu'elle veut cacher du secret d'autrui ou du sien, l'impénétrabilité dont elle recouvre le fond de ses sentiments, le dernier mot de ceux que lui inspirent les autres, ce qu'elle pense de tout et de tous, ce qu'elle compte faire et faire faire dans un cas et un moment donné, ne l'empêchent jamais d'être, non seulement sincère, mais ouverte, disant à chacun avec grâce, abandon et empressement, tout ce qui l'intéresse de savoir quand cela ne fait tort à personne. L'habitude de vivre au sein du danger, de manier le danger, de se jouer du danger au milieu duquel elle a grandi depuis qu'elle est au monde, donne à son imperturbable discrétion comme un instinct de salut pour tous. Il lui serait impossible de faire du mal par une parole irréfléchie, passionnée ou encolérée, même à un ennemi, tant sa pensée est naturellement tournée vers le devoir d'aider et de secourir. Ensuite, elle est trop pieuse, trop civilisée, elle a surtout trop de tact, pour pousser la dissimulation au-delà du nécessaire.--Entre elle et les autres femmes slaves il y a la différence de la vaincue à l'esclave. La vaincue étant fière se respecte elle-même sous ses déguisements; l'esclave n'a plus souvent qu'une âme d'esclave. Elle ne sait plus ni dissimuler sans mentir, ni mépriser celui qui l'obligerait à mentir; elle le craint! Et ici, la crainte du seigneur est le commencement de la bassesse.]

Les hommages que les Polonaises ont inspirés ont toujours été d'autant plus fervents, qu'elles ne visent pas aux hommages; elles les acceptent comme des pis-aller, des préludes, des passe-temps insignifiants. Ce qu'elles veulent, c'est l'attachement; ce qu'elles espèrent, c'est le dévouement; ce qu'elles exigent, c'est l'honneur, le regret et l'amour de la patrie. Toutes, elles ont une poétique compréhension d'un idéal qu'elles font miroiter dans leurs entretiens, comme une image qui passerait incessamment dans une glace et qu'elles donnent pour tâche de saisir. Méprisant le fade et trop facile plaisir de plaire seulement, elles voudraient avoir celui d'admirer ceux qui les aiment; de voir deviné et réalisé par eux un rêve d'héroïsme et de gloire qui ferait de chacun de leurs frères, de leurs amoureux, de leurs amis, de leurs fils, un nouveau héros de sa patrie, un nouveau nom retentissant dans tous les coeurs qui palpitent aux premiers accents de la _Mazoure_ liée à son souvenir. Ce romanesque aliment de leurs désirs prend, dans l'existence de la plupart d'entr'elles, une place qu'il n'a certes pas chez les femmes du Levant, ni même chez celles du Couchant.

Les latitudes géographiques et psychologiques dans lesquelles le sort les fait vivre, offrent également ces climats extrêmes, où les étés brûlants ont des splendeurs et des orages torrides, où les hivers et leur frimas ont des froidures polaires, où les coeurs savent aimer et haïr avec la même ténacité, pardonner et oublier avec la même générosité. Aussi là, quand on est épris, n'est-ce point à l'italienne, (ce serait trop simple et trop charnel), ni à l'allemande, (ce serait trop savant et trop froid), encore moins à la française, (ce serait trop vaniteux et trop frivole); on y fait de l'amour une poésie, en attendant qu'on en fasse un culte. Il forme la poésie de chaque bal et peut devenir le culte de la vie entière. La femme aime l'amour pour faire aimer ce qu'elle aime: avant tout son Dieu et sa patrie, la liberté et la gloire. L'homme aime l'amour parce qu'il aime à être ainsi aimé; à se sentir surélevé, grandi au-dessus de lui-même, électrisé par des paroles qui brûlent comme des étincelles, par des regards qui luisent comme des étoiles, par des sourires qui promettent la béatitude d'une larme sur une tombe!... Ce qui faisait dire à l'empereur Nicolas: «Je pourrais en finir des Polonais, si je venais à bout des Polonaises»[11].

[Note 11: Ce mot fut prononcé devant une personne de notre connaissance.]

Malheureusement, l'idéal de gloire et de patriotisme des Polonaises, souvent réveillé par les velléités héroïques qui les entourent, est plus souvent encore déçu par la légèreté de caractère des hommes que l'oppression et l'astuce du conquérant démoralisent et corrompent systématiquement, sauf à écraser quiconque leur résiste. Aussi, les oscillations de cet élément qui comme le vif-argent ignore la tranquillité, de ces aspirations qui savent bien ce qu'elles veulent, mais ne trouvent pas toujours qui leur réponde, tiennent parfois ces femmes charmantes dans de longues alternatives entre le monde et le cloître, où il est peu d'entr'elles qui, à quelque instant de sa vie, n'ait sérieusement ou amèrement songé à se réfugier. Beaucoup, non moins illustres par leur naissance que par leur renommée dans le monde, y ont immolé leur beauté, leur esprit, leur prestige, leur empire sur les âmes, s'offrant en holocauste vivant sur l'autel de propitiation où fume jour et nuit le perpétuel encens de leurs prières et de leur sacrifice volontaire! Ces victimes expiatoires espèrent forcer la main au Dieu des armées, _Deus Sabaoth_!... Et cet espoir illumine leur coeur, au point de leur faire atteindre parfois un âge presque séculaire!

Un proverbe national caractérise mieux en quatre mots cette fusion de la vie du monde et de la vie de foi que ne le peuvent faire toutes les descriptions quand, pour peindre une femme parfaite, un parangon de vertu, il dit: «Elle excelle dans la danse et dans la prière!» Veut-on vanter une jeune fille, veut-on louer une jeune femme, on ne saurait mieux faire que de leur appliquer cette courte phrase: _I do tanca, i do rozanca!_ On ne peut leur trouver de meilleur éloge, parce que le Polonais né, bercé, grandi, vivant entre des femmes dont on ne sait si elles sont plus belles quand elles sont charmantes ou plus charmantes quand elles ne sont pas belles; le Polonais ne se résignerait jamais à aimer d'amour celle que personne ne lui envierait au bal, pas plus qu'il ne chérira éternellement celle dont il ne pense pas que, plus ardente que les séraphins dans les cieux, elle fatigue de ses implorations et de ses expiations, de ses oraisons et de ces jeûnes, ce Dieu qui _châtie ceux qu'il aime_ et qui a dit des nations: _elles sont guérissables!_