Chapter 16
N'a-t-on pas vu maintes fois un poète ou un artiste, résumant en lui le sens poétique d'une société, représenter dans ses créations d'une manière absolue les types qu'elle renfermait ou voulait réaliser? On l'a dit à propos de l'épopée d'Homère, des satires d'Horace, des drames de Caldéron, des scènes de Terburgh, des pastels de Latour. Pourquoi la musique ne renouvellerait-elle pas à sa manière, un fait pareil? Pourquoi n'y aurait-il pas un artiste musicien, reproduisant dans son style et dans son oeuvre, tout l'esprit, le sentiment, le feu et l'idéal d'une société qui, durant un certain temps, forma un groupe spécial et caractéristique en un certain pays! Chopin fut ce poète pour son pays et pour l'époque où il y naquit. Il résuma dans son imagination, il représenta par son talent, un sentiment poétique inhérent à sa nation et répandu alors parmi tous ses contemporains.
Comme les vrais poètes nationaux, Chopin chanta sans dessein arrêté, sans choix préconçu, ce que l'inspiration lui dictait spontanément; c'est de la sorte que surgit dans ses chants, sans sollicitation et sans efforts, la forme la plus idéalisée des émotions qui avaient animé son enfance, accidenté son adolescence, embelli sa jeunesse. C'est ainsi que se dégagea sous sa plume «l'idéal réel» parmi les siens, si l'on ose dire; l'idéal vraiment existant jadis, celui dont tout le monde en général et chacun en particulier se rapprochait par quelque côté. Sans y prétendre, il rassembla en faisceaux lumineux, des sentiments confusément ressentis par tous dans sa patrie, fragmentairement disséminés dans les coeurs, vaguement entrevus par quelques-uns. N'est-ce pas à ce don de renfermer dans une formule poétique qui séduit les imaginations de tous les pays, les contours indéfinis des aspirations éparses, mais souvent rencontrées parmi leurs compatriotes, que se reconnaissent les artistes nationaux?
Puisqu'on s'attache maintenant, et non sans raison, à recueillir avec quelque soin les mélodies indigènes des diverses contrées, il nous paraîtrait plus intéressant encore de prêter quelque attention au caractère que peut affecter le talent des virtuoses et des compositeurs, plus spécialement inspirés que d'autres par le sentiment national. Il en est peu jusques ici dont les oeuvres marquantes sortent de la grande division qui s'est déjà établie entre la musique italienne, française, allemande. On peut ce nonobstant présumer, qu'avec l'immense développement que cet art semble destiné à prendre dans notre siècle, (renouvelant peut-être pour nous l'ère glorieuse des peintres au _cinquecento_), il apparaîtra des artistes dont l'individualité fera naître des distinctions plus fines, plus nuancées, plus ramifiées; dont les oeuvres porteront l'empreinte d'une originalité puisée dans les différences d'organisations que la différence de races, de climats et de moeurs, produit dans chaque pays. Il viendra un temps où un pianiste américain ne ressemblera pas à un pianiste allemand, où le symphoniste russe sera tout autre que le symphoniste italien. Il est à prévoir que dans la musique, comme dans les autres arts, on pourra reconnaître les influences de la patrie sur les grands et les petits maîtres, _dii minores_; qu'on pourra distinguer dans les productions de tous le reflet de l'esprit des peuples, plus complet, plus poétiquement vrai, plus intéressant à étudier, que dans les ébauches frustes, incorrectes, incertaines et tremblotantes, des inspirations populaires, si émouvantes qu'elles soient pour leurs co-nationaux.
Chopin sera rangé alors au nombre des premiers musiciens qui aient ainsi individualisé en eux le sens poétique d'une seule nation, indépendemment de toute influence d'école. Et cela, non point seulement parce qu'il a pris le rhythme des _Polonaises_, des _Mazoures_ des _Krakowiaki_, et qu'il a appelé de ce nom beaucoup de ses écrits. S'il se fût borné à les multiplier, il n'eût fait que reproduire toujours le même contour, le souvenir d'une même chose, d'un même fait: reproduction qui eût été bientôt fastidieuse en ne servant qu'à propager une seule forme, devenue promptement plus ou moins monotone. Son nom restera comme celui d'un poète essentiellement polonais, parce qu'il employa toutes les formes dont il s'est servi à exprimer une manière de sentir propre à son pays, presque inconnue ailleurs; parce que l'expression des mêmes sentiments se retrouve sous toutes les formes et tous les titres qu'il donna à ses ouvrages. Ses _Préludes_, ses _Études_, ses _Nocturnes_, surtout, ses _Scherzos_, même ses _Sonates_ et ses _Concertos_,--ses compositions les plus courtes, aussi bien que les plus considérables,--respirent un même genre de sensibilité, exprimée à divers dégrés, modifiée et variée en mille manières, toujours une et homogène. Auteur éminemment subjectif, Chopin a donné à toutes ses productions une même vie, il a animé toutes ses créations de sa vie à lui. Toutes ses oeuvres sont donc liées par l'unité du sujet; leurs beautés, comme leurs défauts, sont toujours les conséquences d'un même ordre d'émotion, d'un mode exclusif de sentir. Condition première du poète dont les chants font vibrer à l'unisson tous les coeurs de sa patrie[26].
[Note 26: Nous nous plaisons à citer ici quelques lignes du Cte Charles Zaluski, orientaliste et diplomate distingué au service de l'Autriche, petit fils du Pce Oginski, auteur de la polonaise dont nous avons parlé plus haut et mentionné la vignette étrange. D'entre beaucoup de compatriotes de Chopin, le Cte Zaluski, musicien éminent, sut peut-être le mieux saisir le sens, l'esprit, l'âme, de ses oeuvres.--Dans un intéressant article sur Chopin, que publia une Revue littéraire de Vienne, _Die Dioskuren, II. Band_, ce diplomate, qui est un poète élégant en même temps qu'un orientaliste distingué, dit:
Kein Werk des Meisters ist aber geeigneter, einen Einblick in den erstaunlichen Reichthum seiner Gedanken zu gewähren, als seine Präludien. Diese zarten, oft ganz kleinen Vorspiele sind so stimmungsvoll, dass es kaum möglich ist, beim Anhören derselben sich der herandringenden poetischen Anregungen zu erwehren. An und für sich bestimmt, musikalische Intentionen mehr auszudeuten als auszuführen, zaubern sie lebhafte Bilder hervor, oder so zu sagen selbstentstandene Gedichte, die dem Herzensdrang entsprechenden Gefühlen Ausdruck zu geben suchen. Bewegt, leidenschaftlich, zuletzt so wehmüthig ruhig ist das Prälude in Fis-moll, dass man unwillkürlich daran einen deutlichen Gedanken knüpft, indem man sagt:
Es rauschen die Föhren in herbstlicher Nacht, Am Meer die Wogen erbrausen, Doch wildere Stürme mit böserer Macht Im Herzen der Sterblichen hausen.
Denn ruht wohl die See bald und seufzet kein Ast, Das Herz, ach! muss grollen und klagen. Bis dass ein Glöcklein es mahnet zur Rast Und jetzo es aufhört zu schlagen!
Zwei reizende Gegenstücke erinnern an eine Theokritische Landschaft, an einen rieselnden Bach und Hirtenflötentöne. Der Absicht, die Rollen unter beide Hände zweifach zu vertheilen, entsprang die doppelte Darstellung, deren Analogien und Contraste in fast mikroskopischen Verhältnissen wunderbar erscheinen. Sie erinnern an jene wundervollen Gebilde der Natur, die im kleinsten Raum eine so erstaunliche Zahlenmenge aufweisen. Man zähle nur die Noten des zuerst erwähnten Vorspieles; ihre Zahl beträgt gegen fünfzehnhundert; die kaum eine Minute ausfüllen.--Anderswo rollen Orgeltöne im weiten Domesraum, oder es erzittern im fahlen Mondlichte Friedhofsklagetöne, während Irrlichter geisterhaft vorbeihuschen. Dort wandelt der Sänger am Meeresufer und der Athemzug des bewegten Elementes umweht ihn mit unbekannten Stimmungen aus fernen Welten.
Es fehlt nicht an traditionellen Auslegungen mancher Schöpfungen Chopin's. Wer denkt da nicht gleich an das Prälude in Es-dur, das an einem stürmischen Tage auf den Balearen entstand. Gleichmässig und immer wiederkehrend fallen bei Sonnenschein Regentropfen herab; dann verfinstert sich der Himmel und ein Gewitter durchbraust die Natur. Nun ist es vorübergezogen und wieder lacht die Sonne; doch die Regentropfen fallen noch immer!...]
Toutefois, il est permis de se demander si, au moment où naissait cette musique éminemment nationale, exclusivement polonaise, elle fut aussi bien comprise par ceux-mêmes qu'elle chantait, aussi avidement acceptée comme leur bien par ceux-mêmes qu'elle glorifiait, que le furent les poèmes de Mickiewicz, les poésies de Slowacki, les pages de Krasinski? Hélas! L'art porte en lui un charme si énigmatique, son action sur les coeurs est enveloppée d'un si doux mystère, que ceux-mêmes qui en sont le plus subjugués ne sauraient aussitôt, ni traduire en paroles, ni formuler en images identiques, ce que dit chacune de ses strophes, ce que chante chacune de ses élégies! Il faut que des générations aient appris à inhaler cette poésie, à respirer ce parfum, pour en saisir enfin la sapidité toute locale, pour en deviner le nom patronymique!
Ses compatriotes affluaient autour de Chopin; ils prenaient leur part de ses succès, ils jouissaient de sa célébrité, ils se vantaient de sa renommée, parce qu'il était un des leurs. Cependant, on peut bien se demander s'ils savaient à quel point sa musique était la leur? Certes, elle faisait battre leurs coeurs, elle faisait couler leurs pleurs, elle dilatait leurs âmes; mais savaient-ils toujours au juste pourquoi? Il est permis à qui les a fréquentés avec une grande sympathie, à qui les a aimés d'une grande affection, à qui les a admirés d'un grand enthousiasme, de penser qu'ils n'étaient point assez artistes, assez musiciens, assez habitués à distinguer avec perspicacité ce que l'art veut dire, pour savoir exactement d'où venait leur profonde émotion lorsqu'ils écoutaient leur barde. À la manière dont quelques-uns et quelques-unes jouaient ses pages, on voyait qu'ils étaient fiers que Chopin fut de leur sang, mais qu'ils ne se doutaient guère que sa musique parlait expressément d'eux, qu'elle les mettait en scène et les poétisait.
Il faut dire aussi qu'un autre temps, une autre génération, étaient survenus. La Pologne que Chopin avait connue, venait de cueillir, si vaillamment et si galamment, ses premiers lauriers européens sur les champs de bataille légendaires de Napoléon I. Elle avait jeté un éclat chevaleresque avec le beau, le téméraire, l'infortuné Pce Joseph Poniatowski, se précipitant dans les flots de l'Elster encore surpris de l'audace qu'ils eurent de l'engloutir, encore stupéfaits devant le renom qui s'attacha à leurs prosaïques bords, depuis qu'un magnifique saule pleureur vint ombrager de si illustres mânes! La Pologne de Chopin était encore cette Pologne enivrée de gloire et de plaisirs, de danses et d'amours, qui avait héroïquement espéré au congrès de Vienne et continuait follement d'espérer sous Alexandre I.--Depuis, l'empereur Nicolas avait régné!--Les émotions élégantes et diaprées d'alors, épouvantées dès l'abord par les gibets, ne survivaient plus que la mort dans l'âme. Bientôt elles furent submergées sous un océan de larmes; elles périrent étouffées dans les cercueils, elles furent oubliées sous les poignantes réalités d'un exil réduit à la mendicité, sous la constante oppression des deuils saignants, de la confiscation et de la misère, des cachots de Petrozawadzk, des mines de la Sibérie, des capotes de soldat au Caucase, des trois mille coups du knout militaire! Ceux qui avaient fui la patrie sous des impressions aussi cruelles, d'une actualité aussi lugubre, l'âme remplie de telles images, ne pouvaient guère en arrivant à Paris reprendre le fil des souvenirs de Chopin là, où il s'était brisé.
Nous eussions désiré faire comprendre ici par analogie de parole et d'image, les sensations intimes qui répondent à cette sensibilité exquise, en même temps qu'irritable, propre à des coeurs ardents et volages, à des natures fiévreusement fières et cruellement blessées. Nous ne nous flattons pas d'avoir réussi à renfermer tant de flamme éthérée et odorante, dans les étroits foyers de la parole. Cette tâche serait-elle possible d'ailleurs? Les mots ne paraîtront-ils pas toujours fades, mesquins, froids et arides, après les puissantes ou suaves commotions que d'autres arts font éprouver? N'est-ce point avec raison qu'une femme dont la plume a beaucoup dit, beaucoup peint, beaucoup ciselé, beaucoup chanté tout bas, a souvent répété: _De toutes les façons d'exprimer un sentiment, la parole est la plus insuffisante?_ Nous ne nous flattons pas d'avoir pu atteindre dans ces lignes à ce _flou_ de pinceau, nécessaire pour retracer ce que Chopin a dépeint avec une si inimitable légèreté de touche.
Là tout est subtil, jusqu'à la source des colères et des emportements; là, disparaissent les impulsions franches, simples, prime-sautières. Avant de se faire jour, elles ont toutes passé à travers la filière d'une imagination fertile, ingénieuse et exigeante, qui les a compliquées et en a modifié le jet. Toutes, elles réclament de la pénétration pour être saisies, de la délicatesse pour être décrites. C'est en les saisissant avec un choix singulièrement fin, en les décrivant avec un art infini, que Chopin est devenu un artiste de premier ordre. Aussi, n'est-ce qu'en l'étudiant longuement et patiemment, en poursuivant toujours sa pensée à travers ses ramifications multiformes, qu'on arrive à comprendre tout à fait, à admirer suffisamment, le talent avec lequel il a su la rendre comme visible et palpable, sans jamais l'alourdir ni la congeler.
En ce temps, il y eut un musicien ami, auditeur ravi et transporté, qui lui apportait quotidiennement une admiration intuitive, doit-on dire, car il n'eut que bien plus tard l'entière compréhension de ce que Chopin avait vu, avait chéri, de ce qui l'avait fasciné et passionné dans sa bien-aimée patrie. Sans Chopin, ce musicien n'eût peut-être pas deviné, même en les voyant, la Pologne et les Polonaises; ce que la Pologne fut, ce que les Polonaises sont, leur idéal! Par contre, peut-être n'eût-il pas pénétré si bien l'idéal de Chopin, la Pologne et les Polonaises, s'il n'avait pas été dans sa patrie et n'avait vu, jusqu'au fond, l'abîme de dévouement, de générosité, d'héroïsme, renfermé dans le coeur de ses femmes. Il comprit alors que l'artiste polonais n'avait pu adorer le génie, qu'en le prenant pour un patriciat!...
Quand le séjour de Chopin se fut prolongé à Paris, il fut entraîné dans des parages fort lointains pour lui... C'étaient les antipodes du monde où il avait grandi. Certes, jamais il ne pensa abandonner les maisons des belles et intelligentes patronnes de sa jeunesse; pourtant, sans qu'il sut comment cela s'était fait, un jour vint où il y alla moins. Or, l'idéal polonais, encore moins celui d'un patriciat quelconque, n'avait jamais lui dans le cercle où il était entré. Il y trouva, il est vrai, la royauté du génie qui l'avait attiré; mais cette royauté n'avait auprès d'elle aucune noblesse, aucune aristocratie à même de l'élever sur un pavois, de la couronner d'une guirlande de lauriers ou d'un diadème de perles roses. Aussi, quand la fantaisie lui prenait par là de se faire de la musique à lui-même, son piano récitait des poèmes d'amour dans une langue que nul ne parlait autour de lui.
Peut-être souffrait-il trop du contraste qui s'établissait entre le salon où il était et ceux où il se faisait vainement attendre, pour échapper au malfaisant empire qui le retenait dans un foyer si hétérogène à sa nature d'élite? Peut-être trouvait-il, au contraire, que le contraste n'était pas assez matériellement accentué, pour l'arracher à une fournaise dont il avait goûté les voluptés micidiales, sa patrie ne pouvant plus lui offrir chez ses filles, exilées ou infortunées, cette magie de fêtes princières qui avaient passé et repassé devant ses jeunes ans, ingénuement attendris? Parmi les siens, qui donc alors eut osé s'amuser à une fête? Parmi ceux qui ne connaissaient pas les siens, ses commensaux inattendus, qui donc savait quelque chose et pressentait quoique ce soit de ce monde où passaient et repassaient de pures sylphides, des péris sans reproches; où régnaient les pudiques enchanteresses et les pieuses ensorcelleuses de la Pologne? Qui donc parmi ces chevelures incultes, ces barbes vierges de tout parfum, ces mains jamais gantées depuis qu'elles existaient, eût pu rien comprendre à ce monde aux silhouettes vaporeuses, aux impressions brûlantes et fugaces, même s'il l'avait vu de ses yeux ébahis? Ne s'en serait-il pas bien vite détourné, comme si son regard distraitement levé avait rencontré de ces nuées rosacés ou liliacées, laiteuses ou purpurines, d'une moire grisâtre ou bleuâtre, qui créent un paysage sur la voûte éthérée d'en haut... bien indifférente vraiment aux politiqueurs enragés!
Que n'a-t-il pas dû souffrir, grand Dieu! lorsque Chopin vit cette noblesse du génie et du talent, dont l'origine se perd dans la nuit divine des cieux, s'abdiquer elle-même, _s'embourgeoiser_ de gaieté de coeur, se faire «petites gens», s'oublier jusqu'à laisser traîner l'ourlet de sa robe dans la boue des chemins!... Avec quelle angoisse inénarrable son regard n'a-t-il pas dû souvent se reporter, de la réalité sans aucune beauté qui le suffoquait dans le présent, à la poésie de son passé, où il ne revoyait que fascination ineffable, passion du même coup sans limites et sans voix, grâce à la fois hautaine et prodigue, donnant toujours ce qui nourrit l'âme, ce qui trempe la volonté; ne souffrant jamais ce qui amollit la volonté et énerve l'âme. Retenue plus éloquente que toutes les humaines paroles, en cet air où l'on respire du feu, mais un feu qui anime et purifie sous les moites infiltrations de la vertu, de l'honneur, du bon goût, de l'élégance des êtres et des choses! Comme Van Dyck, Chopin ne pouvait aimer qu'une femme d'une sphère supérieure. Mais, moins heureux que le peintre si distingué de l'aristocratie la plus distinguée du monde, il s'attacha à une supériorité qui n'était pas celle qu'il lui fallait. Il ne rencontra point la jeune fille grande dame, heureuse de se voir immortalisée par un chef-d'oeuvre que les siècles admirent, comme Van Dyck immortalisa la blonde et suave Anglaise dont la belle âme avait reconnu qu'en lui, la noblesse du génie était plus haute que celle du _pedigree_!
Longtemps Chopin se tint comme à distance des célébrités les plus recherchées à Paris; leur bruyant cortège le troublait. De son côté, il inspirait moins de curiosité qu'elles, son caractère et ses habitudes ayant plus d'originalité véritable que d'excentricité apparente. Le malheur voulut qu'il fut un jour arrêté par le charme engourdissant d'un regard, qui le voyant voler si haut, si haut, le fixa... et le fit tomber dans ses rets! On les croyait alors de l'or le plus fin, semés des perles les plus fines! Mais chacune de leurs mailles fut pour lui une prison, où il se sentit garrotté par des liens saturés de venin; leurs suintements corrosifs ne purent atteindre son génie, mais ils consumèrent sa vie et l'enlevèrent de trop bonne heure à la terre, à la patrie, à l'art!
VII.
En 1836, Mme Sand avait publié, non seulement _Indiana_, _Valentine_, _Jacques_, mais _Lélia_, ce poème dont elle disait plus tard: «Si je suis fâchée de l'avoir écrit, c'est parce que je ne puis plus l'écrire. Revenue à une situation d'esprit pareille, ce me serait aujourd'hui un grand soulagement de pouvoir le recommencer»[27]. En effet, l'aquarelle du roman devait paraître fade à Mme Sand, après qu'elle eut manié le ciseau et le marteau du sculpteur en taillant cette statue semi-colossale, en modelant ces grandes lignes, ces larges méplats, ces muscles sinueux, qui gardent une vertigineuse séduction dans leur immobilité monumentale et qui, longtemps contemplées, nous émeuvent douloureusement comme si, par un miracle contraire à celui de Pygmalion, c'était quelque Galathée vivante, riche en suaves mouvements, pleine d'une voluptueuse palpitation et animée par la tendresse, que l'artiste amoureux aurait enfermée dans la pierre, dont il aurait étouffé l'haleine, glacé le sang, dans l'espoir d'en grandir et d'en éterniser la beauté. En face de la nature ainsi changée en oeuvre d'art, au lieu de sentir à l'admiration se surajouter l'amour, on est attristé de comprendre comment l'amour peut se transformer en admiration!
[Note 27: _Lettres d'un voyageur_.]
Brune et olivâtre Lélia! tu as promené tes pas dans les lieux solitaires, sombre comme Lara, déchirée comme Manfred, rebelle comme Caïn, mais plus farouche, plus impitoyable, plus inconsolable qu'eux, car il ne s'est pas trouvé un coeur d'homme assez féminin pour t'aimer comme ils ont été aimés, pour payer à tes charmes virils le tribut d'une soumission confiante et aveugle, d'un dévouement muet et ardent; pour laisser protéger ses obéissances par ta force d'amazone! Femme-héros, tu as été vaillante et avide de combats comme ces guerrières; comme elles tu n'as pas craint de laisser hâler par tous les soleils et tout les autans la finesse satinée de ton mâle visage, d'endurcir à la fatigue tes membres plus souples que forts, de leur enlever ainsi la puissance de leur faiblesse. Comme elles, il t'a fallu recouvrir d'une cuirasse qui l'a blessé et ensanglanté, ce sein de femme, charmant comme la vie, discret comme la tombe, adoré de l'homme lorsque son coeur en est le seul et l'impénétrable bouclier!
Après avoir émoussé son ciseau à polir cette figure dont la hauteur, le dédain, le regard angoissé et ombragé par le rapprochement de si sombres sourcils, la chevelure frémissante d'une vie électrique, nous rappellent les marbres grecs sur lesquels on admire les traits magnifiques, le front fatal et beau, le sourire sardonique et amer de cette Gorgone dont la vue stupéfiait et arrêtait le battement de coeurs,--Mme Sand cherchait en vain une autre forme au sentiment qui labourait son âme insatisfaite. Après avoir drapé avec un art infini cette altière figure qui accumulait les grandeurs viriles, pour remplacer la seule qu'elle répudiât, la grandeur suprême de l'anéantissement dans l'amour, cette grandeur que le poète au vaste cerveau fit monter au plus haut de l'empyrée et qu'il appela «l'éternel féminin» (_das ewig Weibliche_); cette grandeur qui est l'amour préexistant à toutes ses joies, survivant à toutes ses douleurs;--après avoir fait maudire Don Juan et chanter un hymne sublime au désir, par celle qui, comme Don Juan, repoussait la seule volupté capable de combler le désir, celle de l'abnégation,--après avoir vengé Elvire en créant Sténio;--après avoir plus méprisé les hommes que Don Juan n'avait rabaissé les femmes, Mme Sand dépeignait dans les _Lettres d'un voyageur_ cette tressaillante atonie, ces alourdissements endoloris qui saisissent l'artiste, lorsqu'après avoir incarné dans une oeuvre le sentiment qui l'inquiétait, son imagination continue à être sous son empire sans qu'il découvre une autre forme pour l'idéaliser. Souffrance du poète bien comprise par Byron alors que, ressuscitant le Tasse, il lui faisait pleurer ses larmes les plus brûlantes, non sur sa prison, non sur ses chaînes, non sur ses douleurs physiques, ni sur l'ignominie des hommes, mais sur son épopée terminée sur le monde de sa pensée qui, en lui échappant, le rendait enfin sensible aux affreuses réalités dont il était entouré.