Chapter 15
Là, il vit déployer les chastes grâces de ses captivantes compatriotes, qui lui laissèrent un souvenir ineffaçable du prestige de leurs entraînements si vifs et si contenus, quand la mazoure ramenait quelqu'une de ses figures que l'esprit d'un peuple chevaleresque pouvait seul créer et nationaliser. Là, il comprit ce qu'est l'amour, tout ce qu'est l'amour, ce qu'il est en Pologne, ce qu'il doit être dans ses coeurs bien nés, quand un jeune couple, un beau couple, un de ces couples qui arrachent un cri d'admiration aux vieillards en cheveux blancs, un sourire approbatif aux matrones qui croient avoir déjà contemplé tout ce que la terre produit de beau, se voyait bondir d'un bout à l'autre de la salle de bal. Il fendait l'air, dévorait l'espace, comme des âmes qui s'élanceraient dans les immensités sidérales, volant sur les ailes de leurs désirs d'un astre à un autre, effleurant légèrement du bout de leurs pieds si étroits quelque planète attardée dans sa route, repoussant plus légèrement encore l'étoile rencontrée comme un lumineux caillou... jusqu'à ce que l'homme éperdu de joie et de reconnaissance se précipite à genoux, au milieu du cercle vide où se concentrent tant de regards curieux, sans quitter le bout des doigts de sa dame dont la main reste ainsi étendue sur sa tête, comme pour la bénir. Trois fois, il la fait tourner autour de lui; on dirait qu'il veut ceindre son front d'une triple couronne, auréole bleue, guirlande de flammes, nimbe d'or et de gloire!... Trois fois elle y consent, par un regard, par un sourire, par une inflexion de tête; alors, voyant sa taille penchée par la fatigue de cette rotation rapide et vertigineuse, le cavalier se redresse avec impétuosité, la saisit entre ses bras nerveux, la soulève un instant de terre, pour terminer cette fantastique course dans un tourbillon de bonheur.
Dans les années plus avancées de sa trop courte vie, Chopin jouant un jour une de ses _Mazoures_ à un musicien ami, qui sentait déjà, plus qu'il ne comprenait encore, les clairvoyances magnétiques qui se dégageaient de son souvenir en prenant corps sur son piano, s'interrompit brusquement pour lui raconter cette figure de la danse. Puis, en se retournant vers le clavier, il murmura ces deux vers de Soumet, le poète en vogue d'alors:
Je t'aime Sémida, et mon coeur vole vers ton image, Tantôt comme un encens, tantôt comme un orage!...
Son regard semblait arrêté sur une de ces visions des anciens jours que nul ne voit, hormis celui qui la reconnaît pour l'avoir fixée durant sa courte réalité avec toute l'intensité de son âme, afin d'y imprimer à jamais son ineffaçable empreinte. Il était aisé de deviner que Chopin revoyait devant lui quelque beauté, blanche comme une apparition, svelte et légère, aux beaux bras d'ivoire, aux yeux baissés, laissant s'échapper de dessous ses paupières des ondes azurées, qui enveloppaient d'une lueur béatifiante le superbe cavalier à genoux devant elle, les lèvres entr'ouvertes, ces lèvres dont semblait s'échapper un soupir, montant
Tantôt comme un encens, tantôt comme un orage!...
Chopin contait volontiers plus tard, négligemment en apparence, mais avec cette involontaire et sourde émotion qui accompagne le souvenir de nos premiers ravissements, qu'il comprit d'abord tout ce que les mélodies et les rhythmes des danses nationales pouvaient contenir et exprimer de sentiments divers et profonds, les jours où il voyait les dames du grand monde de Varsovie à quelque notable et magnifique fête, ornées de toutes les éblouissances, parées de toutes les coquetteries, qui font frôler les coeurs à leurs feux, avivent, aveuglent et infortunent l'amour. Au lieu des roses parfumées et des camélias panachés de leurs serres, elles portaient pour lors les orgueilleux bouquets de leurs écrins. Ces tissus d'un emploi plus modeste, si transparents que les Grecs les disaient _tissés d'air_, étaient remplacés par les somptuosités des gazes lamées d'or, des crêpes brodés d'argent, des points d'Alençon et des dentelles de Brabant. Mais il lui semblait qu'aux sons d'un orchestre européen, quelque parfait qu'il fût, elles rasaient moins rapidement le parquet; leur rire lui paraissait moins sonore, leurs regards d'un étincellement moins radieux, leur lassitude plus prompte, qu'aux soirs où la danse avait été improvisée, parce qu'en s'asseyant au piano il avait inopinément électrisé son auditoire. S'il l'électrisait, c'est qu'il savait répéter en sons hiéroglyphiques propres à sa nation, en airs de danse éclos sur le sol de la patrie, d'entente facile aux initiés, ce que son oreille avait entre-ouï des murmurations discrètes et passionnées de ces coeurs, comparables aux fraxinelles vivaces dont les fleurs sont toujours environnées d'un gaz subtil, inflammable, qui à la moindre occasion s'allume et les entoure d'une soudaine phosphorescence.
Fantasmes illusoires, célestes visions, il vous a vu luire dans cet air si rarescible! Il avait deviné quel essaim de passions y bourdonne sans cesse et comment elles _floflottent_ dans les âmes! Il avait suivi d'un regard ému ces passions toujours prêtes à s'entre-mesurer, à s'entre-entendre, à s'entre-navrer, à s'entre-ennoblir, à s'entre-sauver, sans que leurs pétillements et leurs trépidations viennent a aucun instant déranger la belle eurhythmie des grâces extérieures, le calme imposant d'une apparence simple et sciemment tranquille. C'est ainsi qu'il apprit à goûter et à tenir en si haute estime les manières nobles et mesurées, quand elles sont réunies à une intensité de sentiment qui préserve la délicatesse de l'affadissement, qui empêche la prévenance de rancir, qui défend à la convenance de devenir tyrannie, au bon goût de dégénérer en raideur; ne permettant jamais aux émotions de ressembler, comme il leur arrive souvent ailleurs, à ces végétations calcaires, dures et frangibles, tristement nommées fleurs de fer: _flos-ferri_.
En ces salons, les bienséances rigoureusement observées ne servaient pas, espèces de corsets ingénieusement bâtis, à dissimuler des coeurs difformes; elles obligeaient seulement à spiritualiser tous les contacts, à élever tous les rapports, à aristocratiser toutes les impressions. Quoi de surprenant, si ses premières habitudes, prises dans ce monde d'une si noble décence, firent croire à Chopin que les convenances sociales, au lieu d'être un masque uniforme, dérobant sous la symétrie des mêmes lignes le caractère de chaque individualité, ne servaient qu'à contenir les passions sans les étouffer, à leur enlever la crudité de tons qui les dénature, le réalisme d'expression qui les rabaisse, le sans-gêne qui les vulgarise, la véhémence qui blase, l'éxubérance qui lasse, enseignant _aux amants de l'impossible_ à réunir toutes les vertus que la connaissance du mal fait éclore, à toutes celles qui font _oublier son existence en parlant à ce qu'on aime_[24]; rendant ainsi presque possible, l'impossible réalisation d'une _Ève, innocente et tombée, vierge et amante à la fois!_
[Note 24: _Lucrezia Floriani._]
À mesure que ces premiers apperçus de la jeunesse de Chopin s'enfonçaient dans la perspective des souvenirs, ils gagnaient encore à ses yeux en grâces, en enchantements, en prestiges, le tenant d'autant plus sous leur charme, qu'aucune réalité quelque peu contradictoire ne venait démentir et détruire cette fascination, secrètement cachée dans un coin de son imagination. Plus cette époque reculait dans le passé, plus il avançait dans la vie, et plus il s'énamourait des figures qu'il évoquait dans sa mémoire. C'étaient de superbes portraits en pied ou des pastels souriants, des médaillons en deuil ou des profils de camées, quelque gouache aux tons fortement repoussés, tous près d'une pâle et suave esquisse à la mine de plomb. Cette galerie de beautés si variées finissait par être toujours présente devant son esprit, par rendre toujours plus invincibles ses répugnances pour cette liberté d'allure, cette brutale royauté du caprice, cet acharnement à vider la coupe de la fantaisie jusqu'à la lie, cette fougueuse poursuite de tous les chocs et de toutes les disparates de la vie, qui se rencontrent dans le cercle étrange et constamment mobile qu'on a surnommé la Bohême de Paris.
En parlant de cette période de sa vie passée dans la haute société de Varsovie, si brillante alors, nous nous plaisons à citer quelques lignes, qui peuvent plus justement être appliquées à Chopin que d'autres pages où l'on a cru apercevoir sa ressemblance, mais où nous ne saurions la retrouver, sinon dans cette proportion faussée que prendrait une silhouette dessinée sur un tissu élastique, qu'on aurait biaisé par deux mouvements contraires.
«Doux, sensible, exquis en toutes choses, il avait à quinze ans toutes les grâces de l'adolescence réunies à la gravité de l'âge mûr. Il resta délicat de corps comme d'esprit. Mais cette absence de développement musculaire lui valut de conserver une beauté, une physionomie exceptionnelle, qui n'avait, pour ainsi dire, ni âge, ni sexe. Ce n'était point l'air mâle et hardi d'un descendant de cette race d'antiques magnats, qui ne savaient que boire, chasser et guerroyer; ce n'était point non plus la gentillesse efféminée d'un chérubin couleur de rose. C'était quelque chose comme ces créatures idéales que la poésie du moyen âge faisait servir à l'ornement des temples chrétiens. Un ange beau de visage, comme une grande femme triste, pur et svelte de forme comme un jeune dieu de l'Olympe, et pour couronner cet assemblage, une expression à la fois tendre et sévère, chaste et passionnée.
«C'était là le fond de son être. Rien n'était plus pur et plus exalté en même temps que ses pensées, rien n'était plus tenace, plus exclusif et plus minutieusement dévoué que ses affections... Mais cet être ne comprenait que ce qui était identique à lui-même... le reste n'existait pour lui que comme une sorte de songe fâcheux auquel il essayait de se soustraire en vivant au milieu du monde. Toujours perdu dans ses rêveries, la réalité lui déplaisait. Enfant, il ne pouvait toucher à un instrument tranchant sans se blesser; homme, il ne pouvait se trouver en face d'un homme différent de lui sans se heurter contre cette contradiction vivante...
«Ce qui le préservait d'un antagonisme perpétuel, c'était l'habitude volontaire et bientôt invétérée de ne point voir et de pas entendre ce qui lui déplaisait en général, sans toucher à ses affections personnelles. Les êtres qui ne pensaient pas comme lui devenaient à ses yeux comme des espèces de fantômes, et, comme il était d'une politesse charmante, on pouvait prendre pour une bienveillance courtoise ce qui n'était chez lui qu'un froid dédain, voire une aversion insurmontable...
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«Il n'a jamais eu une heure d'expansion, sans la racheter par plusieurs heures de réserve. Les causes morales en eussent été trop légères, trop subtiles pour être saisies à l'oeil nu. Il aurait fallu un microscope pour lire dans son âme où pénétrait si peu de la lumière des vivants...
«Il est fort étrange qu'avec un semblable caractère il pût avoir des amis. Il en avait pourtant; non seulement ceux de sa mère, qui estimaient en lui le digne fils d'une noble femme, mais encore des jeunes gens de son âge qui l'aimaient ardemment et qui étaient aimés de lui... Il se faisait une haute idée de l'amitié, et, dans l'âge des premières illusions, il croyait volontiers que ses amis et lui, élevés à peu près de la même manière et dans les mêmes principes, ne changeraient jamais d'opinion et ne viendraient point à se trouver en désaccord formel...
«Il était extérieurement si affectueux, par suite de sa bonne éducation et de sa grâce naturelle, qu'il avait le don de plaire même à ceux qui ne le connaissaient pas. Sa ravissante figure prévenait en sa faveur; la faiblesse de sa constitution le rendait intéressant aux yeux des femmes; la culture abondante et facile de son esprit, l'originalité douce et flatteuse de sa conversation, lui gagnaient l'attention des hommes éclairés. Quant à ceux d'une trempe moins fine, ils aimaient son exquise politesse et ils y étaient d'autant plus sensibles qu'ils ne concevaient pas, dans leur franche bonhomie, que ce fût l'exercice d'un devoir et que la sympathie n'y entrât pour rien.
«Ceux-là, s'ils eussent pu le pénétrer, auraient dit qu'il était plus aimable qu'aimant; en ce qui les concernait, c'eût été vrai. Mais comment eussent-ils deviné cela, lorsque ses rares attachements étaient si vifs, si profonds, et si peu récusables?...
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«Dans le détail de la vie, il était d'un commerce plein de charmes. Toutes les formes de la bienveillance prenaient chez lui une grâce inusitée et quand il exprimait sa gratitude, c'était avec une émotion profonde qui payait l'amitié avec usure.
«Il s'imaginait volontiers qu'il se sentait mourir chaque jour; dans cette pensée, il acceptait les soins d'un ami et lui cachait le peu de temps qu'il jugeait devoir en profiter. Il avait un grand courage extérieur et s'il n'acceptait pas, avec l'insouciance héroïque de la jeunesse, l'idée d'une mort prochaine, il en caressait du moins l'attente avec une sorte d'amère volupté»[25].
[Note 25: _Lucrezia Floriani._]
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C'est vers ces premiers temps de sa jeunesse que remonte son attachement pour une jeune fille, qui ne cessa jamais de lui porter un sentiment imprégné d'un pieux hommage. La tempête qui dans un pli de ses rafales emporta Chopin loin de son pays, comme un oiseau rêveur et distrait surpris sur la branche d'un arbre étranger, rompit ce premier amour et déshérita l'exilé d'une épouse dévouée et fidèle en même temps que d'une patrie. Il ne rencontra plus le bonheur qu'il avait rêvé avec elle, en rencontrant la gloire à laquelle il n'avait peut-être pas encore songé. Elle était belle et douce, cette jeune fille, comme une de ces madones de Luini dont les regards sont chargés d'une grave tendresse. Elle resta triste, mais calme; la tristesse augmenta sans doute dans cette âme pure, lorsqu'elle sut que nul dévouement du même genre que le sien ne vint adoucir l'existence de celui qu'elle eût adoré avec une soumission ingénue, une piété exclusive; avec cet abandon naïf et sublime qui transforme la femme en ange.
Celles que la nature accable des dons du génie, si lourds à porter,--chargés d'une étrange responsabilité et sans cesse entraînés à l'oublier,--ont probablement le droit de poser des limites aux abnégations de leur personnalité, étant forcées à ne pas négliger les soucis de leur gloire pour ceux de leur amour. Mais, il peut se faire qu'on regrette les divines émotions que procurent les dévouements absolus, en présence de dons les plus éclatants du génie; car, cette soumission naïve, cet abandon de l'amour, qui absorbent la femme, son existence, sa volonté, jusqu'à son nom, dans ceux de l'homme qu'elle aime, peuvent seuls autoriser cet homme à penser, lorsqu'il quitte la vie, qu'il l'a partagée avec elle et que son amour fut à même de lui acquérir ce que, ni l'amant de hasard, ni l'ami de rencontre, n'auraient pu lui donner: l'honneur de son nom et la paix de son coeur.
Inopinément séparée de Chopin, la jeune fille qui allait être sa fiancée et ne le devint pas, fut fidèle à sa mémoire, à tout ce qui restait de lui. Elle entoura ses parents de sa filiale amitié; le père de Chopin ne voulut pas que le portrait qu'elle en avait dessiné dans des jours d'espoir, fût jamais remplacé chez lui par aucun autre, fût-il dû à un pinceau plus expérimenté. Bien des années après, nous avons vu les joues pâles de cette femme attristée se colorer lentement, comme rougirait l'albâtre devant une lueur dévoilée, lorsqu'en contemplant ce portrait son regard rencontrait le regard d'un ami arrivant de Paris.
Dès que ses années de collège furent terminées, Chopin commença ses études d'harmonie avec le professeur Joseph Elsner, qui lui enseigna la plus difficile chose à apprendre, la plus rarement sue: à être exigeant pour soi-même, à tenir compte des avantages qu'on n'obtient qu'à force de patience et de travail. Son cours musical brillamment achevé, ses parents voulurent naturellement le faire voyager, lui faire connaître les artistes célèbres et les belles exécutions des grandes oeuvres. À cet effet, il fit quelques rapides séjours dans plusieurs villes de l'Allemagne. En 1830, il avait quitté Varsovie pour une de ces excursions momentanées, lorsque éclata la révolution du 29 novembre.
Obligé de rester à Vienne, il s'y fit entendre dans quelques concerts; mais cet hiver-là, le public de Vienne, si intelligent d'habitude, si promptement saisi de toutes les nuances de l'exécution, de toutes les finesses de la pensée, fut distrait. Le jeune artiste n'y produisit pas toute la sensation à laquelle il avait droit de s'attendre. Il quitta Vienne dans le dessein de se rendre à Londres; mais c'est d'abord à Paris qu'il vint, avec le projet de ne s'y arrêter que peu de temps. Sur son passeport, visé pour l'Angleterre, il avait fait ajouter: _passant par Paris_. Ce mot renfermait son avenir. Longues années après, lorsqu'il semblait plus qu'acclimaté, naturalisé en France, il disait encore en riant: «Je ne suis ici qu'en passant».
À son arrivée à Paris, il donna deux concerts où il fut de suite vivement admiré, autant par la société élégante que par les jeunes artistes. Nous nous souvenons de sa première apparition dans les salons de Pleyel, où les applaudissements les plus redoublés semblaient ne pas suffire à notre enthousiasme, en présence de ce talent qui révélait une nouvelle phase dans le sentiment poétique, à côté de si heureuses innovations dans la forme de son art. Contrairement à la plupart des jeunes arrivants, il n'éprouva pas un instant l'éblouissement et l'enivrement du triomphe. Il l'accepta sans orgueil et sans fausse modestie, ne ressentant aucun de ces chatouillements d'une vanité puérile étalée par les parvenus du succès.
Tous ses compatriotes qui se trouvaient alors à Paris, lui firent l'accueil le plus affectueusement empressé. À peine arrivé, il fut de l'intimité de l'hôtel Lambert, où le vieux Pce Adam Czartoryski, sa femme et sa fille, réunissaient autour d'eux tous les débris de la Pologne que la dernière guerre avait jetés au loin. La Psse Marcelline Czartoryska l'attira encore plus dans sa maison; elle fut une de ses élèves les plus chères, une privilégiée, celle à qui on eût dit qu'il se plaisait à léguer les secrets de son jeu, les mystères de ses évocations magiques, comme à la légitime et intelligente héritière de ses souvenirs et de ses espérances!
Il allait très souvent chez la Csse Louis Plater, née Csse Brzostowska, appelée _Pani Kasztelanowa_. L'on y faisait beaucoup de bonne musique, car elle savait accueillir de manière à les encourager, tous les talents qui promettaient alors de prendre leur essor et de former une lumineuse pléiade. Chez elle, l'artiste ne se sentait pas exploité par une curiosité stérile, parfois barbare; par une sorte de badauderie élégante qui suppute à part soi combien de visites, de dîners et de soupers, chaque célébrité du jour représente, pour ne point manquer _d'avoir eu_ celle que la mode impose, sans égarer quelque générosité excessive sur un nom moins indiqué. La Csse Plater recevait en vraie grande-dame, dans l'antique sens du mot, où celle qui l'était se considérait comme la bonne patronne de quiconque entrait dans son cercle d'élus, sur lesquels elle répandait une bénigne atmosphère. Tour à tour, fée, muse, marraine, ange-gardien, bienfaitrice délicate, sachant tout ce qui menace, devinant tout ce qui peut sauver, elle était pour chacun de nous une aimable protectrice, aussi chérie que respectée, qui éclairait, réchauffait, élevait son inspiration et manqua à sa vie quand elle ne fut plus.
Chopin fréquenta beaucoup Mme de Komar et ses filles, la Psse Ludemille de Beauveau, la Csse Delphine Potocka, dont la beauté, la grâce indescriptible et spirituelle, ont fait un des types les plus admirés des reines de salon. Il lui dédia son deuxième _Concerto_, celui qui contient l'_adagio_ que nous avons mentionné ailleurs. Sa beauté aux contours si purs faisait dire d'elle, la veille même de sa mort, qu'elle ressemblait à une statue couchée. Toujours enveloppée de voiles, d'écharpes, de flots de gaze transparente, qui lui donnaient on ne sait quelle apparence aérienne, immatérielle, la comtesse n'était pas exempte d'une certaine affectation; mais ce qu'elle affectait était si exquis, elle l'affectait avec un charme si distingué, elle était une patricienne si raffinée dans le choix des attraits dont elle daignait rehausser sa supériorité native, que l'on ne savait ce qu'il fallait plus admirer en elle, la nature ou l'art. Son talent, sa voix enchanteresse, enchaînaient Chopin par un prestige dont il goûtait passionnément le suave empire. Cette voix était obstinée à vibrer la dernière à son oreille, à confondre pour lui les plus doux sons de la terre avec les premiers accords des anges.
Il voyait beaucoup de jeunes gens polonais: Orda qui semblait commander à un avenir et fut tué en Algérie à vingt ans; Fontana, les comtes Plater, Grzymala, Ostrowski, Szembeck, le prince Casimir Lubomirski etc., etc. Les familles polonaises qui dans la suite arrivèrent à Paris, s'empressant à faire connaissance avec lui, il continua toujours à fréquenter de préférence un cercle composé en grande partie de ses compatriotes. Par leur intermédiaire, il resta non seulement au courant de tout ce qui se passait dans sa patrie, mais dans une sorte de correspondance musicale avec elle. Il aimait à ce qu'on lui montrât les poésies, les airs, les chansons nouvelles, qu'en rapportaient ceux qui venaient en France. Lorsque les paroles de quelqu'un de ces airs lui plaisaient, il y substituait souvent une mélodie à lui qui se popularisait rapidement dans son pays, sans que le nom de leur auteur fût toujours connu. Le nombre de ses pensées dues à la seule inspiration du coeur étant devenu considérable, Chopin avait songé dans les derniers temps à les réunir pour les publier. Il n'en eut plus le loisir et elles restent perdues et dispersées, comme le parfum des fleurs qui croissent aux endroits inhabités, pour embaumer un jour les sentiers du voyageur inconnu que le hasard y amène. Nous avons entendu en Pologne plusieurs de ces mélodies qui lui sont attribuées, dont quelques-unes seraient vraiment dignes de lui. Mais, qui oserait maintenant faire un triage incertain entre les inspirations du poète et de son peuple?
La Pologne eut bien des chantres; elle en a qui prennent rang et place parmi les premiers poètes du monde. Plus que jamais ses écrivains s'efforcent de faire ressortir les côtés les plus remarquables et les plus glorieux de son histoire, les côtés les plus saisissants et les plus pittoresques de son pays et de ses moeurs. Mais Chopin, différant d'eux en ce qu'il n'en formait pas un dessein prémédité, les surpassa peut-être en vérité par son originalité. Il n'a pas voulu, n'a pas cherché ce résultat; il ne se créa pas d'idéal _a priori_. Son art semblait de prime abord ne point se prêter a une «poésie nationale»; aussi ne lui demanda-t-il pas plus qu'il ne pouvait donner. Il ne s'efforça pas de lui faire raconter ce qu'il n'aurait pas su chanter. Il se souvint de ses gloires patriotiques sans parti pris de les transporter dans le passé; il comprit les amours et les larmes contemporaines sans les analyser par avance. Il ne s'étudia, ni ne s'ingénia à écrire de la musique polonaise; il est possible qu'il eût été étonné de s'entendre appeler un musicien polonais. Pourtant, il fut un musicien national par excellence.