Chapter 13
Aux yeux clairvoyants de Chopin, les modèles existants, quelque admirables qu'ils fussent, ne semblaient pas avoir épuisé tous les sentiments que l'art peut faire vivre de sa vie transfigurée, ni toutes les formes dont il peut user. Il ne s'arrêtait pas à l'excellence de la forme; il ne la recherchait même qu'en tant que son irréprochable perfection est indispensable à la complète révélation du sentiment, n'ignorant pas que le sentiment est tronqué aussi longtemps que la forme, restée imparfaite, intercepte son rayonnement comme un voile opaque. Il soumettait ainsi à l'inspiration poétique le travail du métier, enjoignant à la patience du génie d'imaginer dans la forme de quoi satisfaire aux exigences du sentiment. Aussi, reprochait-il à ses classiques adversaires de réduire l'inspiration au supplice de Procuste, sitôt qu'ils n'admettaient pas que certaines manières de sentir sont inexprimables dans les formes préalablement déterminées. Il les accusait de déposséder par avance l'art, de toutes les oeuvres qui auraient tenté d'y introduire des sentiments nouveaux, revêtus de ses formes nouvelles qui se puisent dans le développement toujours progressif de l'esprit humain, des instruments qui divulguent sa pensée, des ressources matérielles dont l'art dispose.
Chopin n'admettait pas, qu'on voulût écraser le fronton grec avec la tour gothique, ni qu'on démolisse les grâces pures et exquises de l'architecture italienne, au profil de la luxuriante fantaisie des constructions mauresques; comme il n'eût pas voulu que le svelte palmier vienne à croître en place de ses élégants bouleaux, ni que l'agave des tropiques soit remplacée par le mélèze du nord. Il prétendait goûter le même jour l'_Ilyssus_ de Phidias et le _Pensieroso_ de Michel-Ange, un _Sacrement_ de Poussin et la _Barque dantesque_ de Delacroix, une _Improperia_ de Palestrina et la _Reine Mab_ de Berlioz! Il réclamait son _droit d'être_ pour tout ce qui est beau, admirant la richesse de la variété non moins que la perfection de l'unité. Il ne demandait également à Sophocle et à Shakespeare, à Homère et à Firdousi, à Racine et à Goethe, que d'avoir leur _raison d'être_ dans la beauté propre de _leur_ forme, dans l'élévation de _leur_ pensée, proportionnée, comme la hauteur du jet-d'eau aux feux irisés, à la profondeur de leur source.
Ceux qui voyaient les flammes du talent dévorer insensiblement les vieilles charpentes vermoulues, se rattachaient à l'école musicale dont Berlioz était le représentant le plus doué, le plus vaillant, le plus hasardeux. Chopin s'y rallia complètement et fut un de ceux qui mit le plus de persévérance à se libérer des serviles formules du style conventionnel, aussi bien qu'à répudier les charlatanismes qui n'eussent remplacé de vieux abus que par des abus nouveaux plus déplaisants encore, l'extravagance étant plus agaçante et plus intolérable que la monotonie. Les nocturnes de Field, les sonates de Dussek, les virtuosités tapageuses et les expressivités décoratives de Kalkbrenner, lui étant ou insuffisantes ou antipathiques, il prétendait n'être pas attaché aux rivages fleuris et un peu mignards des uns, ni obligé de trouver bonnes les manières échevelées des autres.
Pendant les quelques années que dura cette sorte de campagne du romantisme, d'où sortirent des coups d'essai qui furent des coups de maître, Chopin resta invariable dans ses prédilections comme dans ses répulsions. Il n'admit pas le moindre atermoiement avec aucun de ceux qui, selon lui, ne représentaient pas suffisamment le progrès ou ne prouvaient pas un sincère dévouement à ce progrès, sans désir d'exploitation de l'art au profit du métier, sans poursuite d'effets passagers, de succès surpris à la surprise de l'auditoire. D'une part, il rompit, des liens qu'il avait contractés avec respect, lorsqu'il se sentit gêné par eux et retenu trop à la rive par des amarres dont il reconnaissait la vétusté. D'autre part, il refusa obstinément d'en former avec de jeunes artistes dont le succès, exagéré à son sens, relevait trop un certain mérite. Il n'apportait pas la plus légère louange à ce qu'il ne jugeait point être une conquête effective pour l'art, une sérieuse conception de la tâche d'un artiste.
Son désintéressement faisait sa force; il lui créait une sorte de forteresse. Car, ne voulant que l'art pour l'art, comme qui dirait le bien pour le bien, il était invulnérable; par là imperturbable. Jamais il ne désira d'être prôné, ni par les uns ni par les autres, à l'aide de ces ménagements imperceptibles qui font perdre les batailles; à l'aide de ses concessions que se font les diverses écoles dans la personne de leurs chefs, lesquelles ont introduit au milieu des rivalités, des empiètements, des déchéances et des envahissements des styles divers dans les différentes branches de l'art, des négociations, des traités et des pactes, semblables à ceux qui forment le but et les moyens de la diplomatie, aussi bien que les artifices et l'abandon de certains scrupules qui en sont inséparables. En refusant d'étayer ses productions d'aucun de ces secours extrinsèques qui forcent le public à leur faire bon accueil, il disait assez qu'il se fiait à leurs beautés pour être sûr qu'elles se feraient apprécier d'elles-mêmes. Il ne tenait pas à hâter et à faciliter leur acceptation immédiate.
Toutefois, Chopin était si intimement et si uniquement pénétré des sentiments dont il croyait avoir connu dans sa jeunesse les types les plus adorables, de ces sentiments que seuls il lui plaisait de confier à l'art; il envisageait celui-ci si invariablement d'un unique et même point de vue, que ses prédilections d'artiste ne pouvaient manquer de s'en ressentir. Dans les grands modèles et les chefs-d'oeuvre de l'art, il recherchait uniquement ce qui correspondait à sa nature. Ce qui s'en rapprochait lui plaisait; ce qui s'en éloignait obtenait à peine justice de lui. Rêvant et réunissant en lui-même les qualités souvent opposées de la passion et de la grâce, il possédait une grande sûreté de jugement et se préservait d'une partialité mesquine. Il ne s'arrêtait guère devant les plus grandes beautés et les plus grands mérites, lorsqu'ils blessaient l'une ou l'autre des faces de sa conception poétique. Quelque admiration qu'il eût pour les oeuvres de Beethoven, certaines parties lui en paraissaient trop rudement taillées. Leur structure était trop athlétique pour qu'il s'y complût; leurs courroux lui semblaient trop rugissants. Il trouvait que la passion y approche trop du cataclysme; la moelle de lion qui se retrouve dans chaque membre de ses phrases lui était une trop substantielle matière, et les séraphiques accents, les raphaëlesques profils, qui apparaissent au milieu des puissantes créations de ce génie, lui devenaient par moments presques pénibles dans un contraste si tranché.
Malgré le charme qu'il reconnaissait à quelques-unes des mélodies de Schubert, il n'écoutait pas volontiers celles dont les contours étaient trop aigus pour son oreille, où le sentiment est comme dénudé, où l'on sent, pour ainsi dire, palpiter la chair et craquer les os sous l'étreinte de la douleur. Toutes les rudesses sauvages lui inspiraient de l'éloignement. En musique, comme en littérature, comme dans l'habitude de la vie, tout ce qui se rapproche du mélodrame lui était un supplice. Il repoussait le côté furibond et frénétique du romantisme; il ne supportait pas l'ahurissement des effets et des excès délirants. «Il n'aimait pas Shakespeare sans de fortes restrictions; il trouvait ses caractères trop étudiés sur le vif et parlant un langage trop vrai; il aimait mieux les synthèses épiques et lyriques qui laissaient dans l'ombre les pauvres détails de l'humanité. C'est pourquoi il parlait peu et n'écoutait guère, ne voulant formuler ses pensées ou recueillir celles des autres que quand elles étaient arrivées à une certaine élévation.»[21].
[Note 21: Mme Sand. _Lucrezia Floriani_.]
Cette nature si constamment maîtresse d'elle-même, pour laquelle la divination, l'entre-vue, le pressentiment, offraient ce charme de l'inachevé, si cher aux poètes qui savent la fin des mots interrompus et des pensées tronquées; cette nature si pleine de délicates réserves, ne pouvait éprouver qu'un ennui, comme scandalisé, devant l'impudeur de ce qui ne laissait rien à pénétrer, rien à comprendre _au delà_. Nous pensons que s'il lui avait fallu se prononcer à cet égard, il eût avoué qu'à son goût il n'était permis d'exprimer les sentiments qu'à condition d'en laisser la meilleure partie à deviner. Si, ce qu'on est convenu d'appeler le _classique_ dans l'art, lui semblait imposer des restrictions trop méthodiques, s'il refusait de se laisser garrotter par ces menottes et glacer par ce système conventionnel, s'il ne voulait pas s'enfermer dans les symétries d'une cage, c'était pour s'élever dans les nues, chanter comme l'alouette plus près du bleu du ciel, ne devoir jamais descendre de ces hauteurs. Il eût voulu ne se livrer au repos qu'en planant dans les régions élevées, comme l'oiseau de paradis dont on disait jadis qu'il ne goûtait le sommeil qu'en restant les ailes étendues, bercé par les souffles de l'espace, au haut des airs où il suspendait son vol. Chopin se refusait obstinément à s'enfoncer dans les tanières des forêts, pour prendre note des vagissements et des hurlements dont elles sont remplies; à explorer les déserts affreux, en y traçant des sentiers que le vent perfide roule avec ironie sur les pas du téméraire qui essaye de les former.
Tout ce qui dans la musique italienne est si franc, si lumineux, si dénué d'apprêt, en même temps que de science; tout ce qui dans l'art allemand porte le cachet d'une énergie populaire, quoique puissante, lui plaisait également peu. À propos de Schubert il dit un jour: «que le sublime était flétri lorsque le commun ou le trivial lui succédait». Hummel, parmi les compositeurs de piano, était un des auteurs qu'il relisait avec le plus de plaisir. Mozart représentait à ses yeux le type idéal, le poète par excellence, car il condescendait plus rarement que tout autre à franchir les gradins qui séparent la distinction de la vulgarité. Il aimait précisément dans Mozart le défaut qui lui fit encourir le reproche que son père lui adressait après une représentation de l'_Idoménée_: «Vous avez eu tort de n'y rien mettre pour les longues oreilles». La gaieté de Papageno charmait celle de Chopin; l'amour de Tamino et ses mystérieuses épreuves lui semblaient dignes d'occuper sa pensée; Zerline et Mazetto l'amusaient par leur naïveté raffinée. Il comprenait les vengeances de Donna Anna, parce qu'elles ne ramenaient que plus de voiles sur son deuil. À côté de cela, son sybaritisme de pureté, son appréhension du lieu-commun étaient tels, que même dans _Don Juan_, même dans cet immortel chef-d'oeuvre, il découvrait des passages dont nous lui avons entendu regretter la présence» Son culte pour Mozart n'en était pas diminué, mais comme attristé. Il parvenait bien à oublier ce qui lui répugnait, mais se réconcilier avec, lui était impossible. Ne subissait-il pas en ceci les douloureuses conditions de ces supériorités d'instinct, irraisonnées et implacables, dont nulle persuasion, nulle démonstration, nul effort ne parviennent jamais à obtenir l'indulgence, ne fût-ce que celle de l'indifférence, pour des objets d'un spectacle antipathique et d'une aversion si insurmontable qu'elle est comme une sorte d'idiosyncrasie?
Chopin donna à nos essais, à nos luttes d'alors, si remplies encore d'hésitations et d'incertitudes, d'erreurs et d'exagérations, qui rencontraient plus de _sages hochant la tête_ que de contradicteurs glorieux, l'appui d'une rare fermeté de conviction, d'une conduite calme et inébranlable, d'une stabilité de caractère également à l'épreuve des lassitudes et des leurres, en même temps que l'auxiliaire efficace qu'apporte à une cause le mérite des ouvrages qu'elle peut revendiquer. Chopin accompagna ses hardiesses de tant de charme, de mesure et de savoir, qu'il fut justifié d'avoir eu confiance en son seul génie par la prompte admiration qu'il inspira. Les solides études qu'il avait faites, les habitudes réfléchies de sa jeunesse, le culte dans lequel il fut élevé pour les beautés classiques, le préservèrent de perdre ses forces en tâtonnements malheureux et en demi-réussites, comme il est arrivé à plus d'un partisan des idées nouvelles.
Sa studieuse patience à élaborer et à parachever ses ouvrages le mettait à l'abri des critiques qui enveniment les dissentiments, en s'emparant de victoires faciles et insignifiantes dues aux omissions et à la négligence de la mégarde. Exercé de bonne heure aux exigences de la règle, ayant même produit de belles oeuvres dans lesquelles il s'y était astreint, il ne la secouait qu'avec l'à-propos d'une justesse savamment méditée. Il avançait toujours en vertu de son principe, sans se laisser emporter à l'exagération ni séduire aux transactions, délaissant volontiers les formules théoriques pour ne poursuivre que leurs résultats. Moins préoccupé des disputes d'école et de leurs termes que de se donner la meilleure des raisons, celle d'une oeuvre accomplie, il eut ainsi le bonheur d'éviter les inimitiés personnelles et les accommodements fâcheux.
Plus tard, le triomphe de ses idées ayant diminué l'intérêt de son rôle, il ne chercha pas d'autre occasion pour se placer derechef à la tête d'un groupe quelconque. En cette unique occurrence où il prit rang dans un conflit de parti, il fit preuve de convictions absolues, tenaces et inflexibles, comme toutes celles qui, en étant vives, se font rarement jour. Mais, sitôt qu'il vit son opinion avoir assez d'adhérents pour régner sur le présent et dominer l'avenir, il se retira de la mêlée, laissant les combattants s'assaillir dans des escarmouches moins utiles à la cause qu'agréables aux gens qui aiment à se battre, surtout à battre, au risque d'être battus. Vrai grand-seigneur et vrai chef de parti, il se garda de survaincre, de poursuivre une arrière-garde en déroute, se conduisant en prince victorieux auquel il suffit de savoir que sa cause est hors de danger pour ne plus se mêler aux combattants.
Avec les dehors plus modernes, plus simples, moins extatiques, Chopin avait pour l'art le culte respectueux que lui portaient les premiers maîtres du moyen-âge. Comme pour eux, l'art était pour lui une belle, une sainte vocation. Comme eux, fier d'y avoir été appelé, il desservait ses rites avec une piété émue. Ce sentiment s'est révélé à l'heure de sa mort dans un détail, dont les moeurs de la Pologne nous expliquent seules toute la signification. Par un usage moins répandu de nos temps, mais qui toutefois y subsiste encore, on y voyait souvent les mourants choisir les vêtements dans lesquels ils voulaient être ensevelis, préparés par quelques-uns longtemps à l'avance[22].
[Note 22: L'auteur de _Julie et Adolphe_ (roman imité de la Nouvelle Héloise et qui eut beaucoup de vogue à sa publication), le général K. qui, âgé de plus de quatre-vingts ans, vivait encore dans une campagne du gouvernement de la Volhynie à l'époque de notre séjour dans ces contrées, avait fait, conformément à la coutume dont nous parlons, construire son cercueil qui, depuis trente ans, était toujours posé à côté de la porte de sa chambre.]
Leurs plus chères, leurs plus intimes pensées, s'exprimaient ou se trahissaient ainsi, pour la dernière fois. Les robes monastiques étaient fréquemment désignées par des personnes mondaines; les hommes préféraient ou refusaient le costume de leurs charges, selon que des souvenirs glorieux ou chagrins s'y rattachaient, Chopin, qui parmi les premiers artistes contemporains donna le moins de concerts, voulut pourtant être mis au tombeau dans les habits qu'il y avait portés. Un sentiment naturel et profond, découlant d'une source intarissable d'enthousiasme pour son art, a sans doute dicté ce dernier voeu, alors que, remplissant fervemment les derniers devoirs du chrétien, il quittait tout ce que de la terre il ne pouvait emporter aux cieux. Longtemps avant l'approche de la mort, il avait rattaché à l'immortalité son amour et sa foi en l'art. Il voulut témoigner une fois de plus au moment ou il serait couché dans le cercueil, par un muet symbole comme de coutume, l'enthousiasme qu'il avait gardé intact pendant toute sa vie. Il mourut fidèle à lui-même, adorant dans l'art ses mystiques grandeurs et ses plus mystiques révélations.
En se retirant, ainsi que nous l'avons dit, du tournant tempêtueux de sa société, Chopin reportait ses sollicitudes et ses affections dans le rayon de sa famille, de ses connaissances de jeunesse, de ses compatriotes. Il conserva avec eux, sans aucune interruption, des rapports fréquents, qu'il entretenait avec un grand soin. Sa soeur Louise lui était surtout chère; une certaine ressemblance dans la nature de leur esprit et la pente de leurs sentiments, les rapprocha plus particulièrement encore. Elle fit plusieurs fois le voyage de Varsovie à Paris, pour le voir; en dernier lieu, elle vint y passer les trois derniers mois de la vie de son frère, pour l'entourer de ses soins dévoués.
Dans ses relations avec ses parents, Chopin mettait une grâce charmante. Non content d'entretenir avec eux une correspondance active, il profitait de son séjour à Paris pour leur procurer ces mille surprises que donnent les nouveautés, les bagatelles, les infiniment petits, infiniment jolis, dont la primeur fait le charme. Il recherchait tout ce qu'il croyait pouvoir être agréable à Varsovie et y envoyait continuellement des petits riens, modes ou babioles nouvelles. Il tenait à ce qu'on conservât ces objets, si futiles, si insignifiants qu'ils fussent, comme pour être toujours présent au milieu de ceux à qui il les destinait. De son côté, il attachait un grand prix à toute preuve d'affection venue de ses parents. Recevoir de leurs nouvelles ou des marques de leur souvenir lui était une fête; il ne la partageait avec personne, mais on s'en apercevait au souci qu'il prenait de tous les objets qui lui arrivaient de leur part. Les moindres d'entre eux lui étaient précieux et, non seulement il ne permettait pas aux autres de s'en servir, mais il était visiblement contrarié lorsqu'on y touchait.
Quiconque arrivait de Pologne était le bienvenu auprès de lui. Avec ou sans lettre de recommandation il était reçu à bras ouverts, comme s'il eût été de la famille. Il permettait à des personnes souvent inconnues quand elles venaient de son pays, ce qu'il n'accordait à aucun d'entre nous: le droit de déranger ses habitudes. Il se gênait pour elles, il les promenait, il retournait vingt fois de suite aux mêmes lieux pour leur faire voir les curiosités de Paris, sans jamais témoigner d'ennui à ce métier de cicerone et de badaud. Puis, il donnait à dîner à ces chers compatriotes, dont la veille il avait ignoré l'existence; il leur évitait toutes les menues-dépenses, il leur prêtait de l'argent. Mieux que cela; on voyait qu'il était heureux de le faire, qu'il éprouvait un vrai bonheur à parler sa langue, à se trouver avec les siens, à se retrouver par eux dans l'atmosphère de sa patrie qu'il lui semblait encore respirer à côté d'eux. On voyait combien il se plaisait à écouter leurs tristes récits, à distraire leurs douleurs, à détourner leurs sanglants souvenirs, eu consolant leurs suprêmes regrets par les infinies promesses d'une espérance éloquemment chantée.
Chopin écrivait régulièrement aux siens, mais seulement à eux. Une de ses bizarreries consistait à s'abstenir de tout échange de lettres, de tout envoi de billets; on eût pu croire qu'il avait fait voeu de n'en jamais adresser à des étrangers. C'était chose curieuse de le voir recourir à tous les expédients pour échapper à la nécessité de tracer quelques lignes. Maintes fois il préféra traverser Paris d'un bout à l'autre pour refuser un dîner ou faire part de légères informations, plutôt que de s'en épargner la peine au moyen d'une petite feuille de papier. Son écriture resta comme inconnue à la plupart de ses amis. On dit qu'il lui est arrivé de s'écarter de cette habitude en faveur de ses belles compatriotes fixées à Paris, dont quelques-unes possèdent de charmants autographes de lui, tous en polonais. Cette infraction à ce qu'on eût pu prendre pour une règle, s'explique par le plaisir qu'il avait à parler sa langue, qu'il employait de préférence et dont il se plaisait à traduire aux autres les locutions les plus expressives. Comme les slaves en général, il possédait très bien le français; d'ailleurs, vu son origine française, il lui avait été enseigné avec un soin particulier. Mais, il s'en accomodait mal, lui reprochant d'être peu sonore à l'oreille et d'un génie froid.
Cette manière de le juger est d'ailleurs assez répandue parmi les Polonais, qui s'en servent avec une grande facilité, le parlent beaucoup entre eux, souvent mieux que leur propre langue, sans jamais cesser de se plaindre à ceux qui ne la connaissent pas de ne pouvoir rendre dans un autre idiome que le leur, les chatoiements infinis de l'émotion, les nuances éthérées de la pensée! C'est tantôt la majesté, tantôt la passion, tantôt la grâce, qui à leur dire fait défaut aux mots français. Si on leur demande le sens d'un vers, d'une parole citée par eux en polonais,--_Oh! c'est intraduisible!_--est immanquablement la première réponse faite à l'étranger. Viennent ensuite les commentaires, qui servent surtout à commenter l'exclamation, à expliquer toutes les finesses, tous les sous-entendus, tous les contraires renfermés dans ces mots _intraduisibles!_ Nous en avons cité quelques exemples, lesquels joints à d'autres, nous portent à supposer que cette langue a l'avantage d'imager les substantifs abstraits et que, dans le cours de son développement, elle a dû au génie poétique de la nation d'établir entre les idées un rapprochement frappant et juste par les étymologies, les dérivations, les synonymes. Il en résulte comme un reflet coloré, ombre, ou lumière, projeté sur chaque expression.
L'on pourrait dire ainsi que les mots de cette langue font nécessairement vibrer dans l'esprit un son enharmonique imprévu, ou bien, le son correspondant d'une tierce qui module immédiatement la pensée en un accord majeur ou mineur. La richesse de son vocabulaire permet toujours le choix du ton; mais la richesse peut devenir une difficulté et il ne serait pas impossible d'attribuer l'usage des langues étrangères, si répandues en Pologne, aux paresses d'esprit et d'études qui veulent échapper à la fatigue d'une habileté de diction, indispensable dans une langue pleine de soudaines profondeurs et d'un laconisme si énergique, que l'à-peu-près y devient difficile et la banalité insoutenable. Les vagues assonances de sentiments mal définis sont incompressibles dans les fortes nervures de sa grammaire. L'idée n'y peut sortir d'une pauvreté singulièrement dénudée, tant qu'elle reste en deçà des bornes du lieu-commun; par contre, elle réclame une rare précision de termes pour ne pas devenir baroque au delà. La littérature polonaise compte moins que d'autres les noms d'auteurs devenus classiques; en revanche, presque chacun d'eux dota sa patrie d'une de ces oeuvres qui restent à jamais. Elle doit peut-être à ce caractère hautain et exigeant de son idiome, de voir le nombre de ses chefs-d'oeuvre en proportion plus grande qu'ailleurs avec celui de ses littérateurs. On se sent maître, quand on se hasarde à manier cette belle et riche langue[23].