F. Chopin

Chapter 12

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Dans aucun de ses nombreux replis, le caractère de Chopin n'a recelé un seul mouvement, une seule impulsion, qui ne fût dictée par le plus délicat sentiment d'honneur et la plus noble entente des affections. Et cependant, jamais nature ne fut plus appelée à se faire pardonner des travers, des singularités abruptes, des défauts excusables, mais insupportables. Son imagination était ardente, ses sentiments allaient jusqu'à la violence,--son organisation physique était faible et maladive! Qui peut sonder les souffrances provenant de ce contraste? Elles ont dû être poignantes, mais il n'en donna jamais le spectacle! Il se garda religieusement son propre secret; il déroba ses souffrances à tous les regards sous l'impénétrable sérénité d'une fière résignation.

La délicatesse de sa constitution et de son coeur, en lui imposant le féminin martyre des tortures à jamais inavouées, donnèrent à sa destinée quelques-uns des traits des destinées féminines. Exclu par sa santé de l'arène haletante des activités ordinaires, sans goût pour ce bourdonnement inutile où quelques abeilles se joignent à tant de frelons en y dépensant la surabondance de leurs forces, il se créa une alvéole à l'écart des chemins trop frayés et trop fréquentés. Ni aventures, ni complications, ni épisodes, n'ont marqué dans sa vie qu'il a simplifiée, quoiqu'elle fut dans des conditions qui semblaient rendre ce résultat peu aisé à obtenir. Ses sentiments et ses impressions en formèrent les événements, plus marquants et plus importants pour lui que les changements et les accidents de dehors. Les leçons qu'il donna constamment, avec régularité et assiduité, furent comme sa tâche domestique et journalière, accomplie avec conscience et satisfaction. Il épancha son coeur dans ses compositions, comme d'autres l'épanchent dans la prière, y versant toutes ces effusions refoulées, ces tristesses inexprimées, ces regrets indicibles, que les âmes pieuses versent dans leurs entretiens avec Dieu. Il disait dans ses oeuvres, ce qu'elles ne disent qu'à genoux: ces mystères de passion et de douleur qu'il a été permis à l'homme de comprendre sans paroles, parce qu'il ne lui a pas été donné de les exprimer en paroles.

Le souci que Chopin prit d'éviter ce zigzag de la vie, que les allemands appelleraient _anti-esthétique_, (_unästhetisch_); le soin qu'il eut d'en élaguer les hors-d'oeuvres, l'émiettement en parcelles informes et insubstantielles, en a éloigné les incidents nombreux. Quelques lignes vagues enveloppent son image comme une fumée bleuâtre, disparaissant sous le doigt indiscret qui voudrait la toucher et la suivre. Il ne s'est mêlé à aucune action, à aucun drame, à aucun noeud, à aucun dénouement. Il n'a exercé d'influence décisive sur aucune existence. Sa passion n'a jamais empiété sur aucun désir; il n'a étreint, ni massé, aucun esprit par la domination du sien. Il n'a despotisé aucun coeur, il n'a posé une main conquérante sur aucune destinée: il ne chercha rien, il eût dédaigné de rien demander. Comme du Tasse, on pouvait dire de lui:

_Brama assai, poco spera, nulla chiede._

Mais aussi, échappait-il à tous les liens, à tous les rapports, à toutes les amitiés, qui eussent voulu l'entraîner à leur suite et le pousser dans de plus tumultueuses sphères. Prêt à tout donner, il ne se donnait pas lui-même. Peut-être savait-il quel dévouement exclusif sa constance eût été digne d'inspirer, quel attachement sans restriction sa fidélité eût été digne de comprendre, de partager! Peut-être pensait-il, comme quelques âmes ambitieuses, que l'amour et l'amitié s'ils ne sont tout, ne sont rien! Peut-être lui a-t-il coûté plus d'efforts pour en accepter le partage, qu'il ne lui en eût fallu pour ne jamais effleurer ces sentiments et n'en connaître qu'un idéal désespéré!--S'il en a été ainsi, nul ne l'a su au juste, car il ne parlait guère ni d'amour, ni d'amitié. Il n'était pas exigeant, comme ceux dont les droits et les justes exigences dépasseraient de beaucoup ce qu'on aurait à leur offrir. Ses plus intimes connaissances ne pénétraient pas jusqu'à ce réduit sacré où habitait le secret mobile de son âme, absent du reste de sa vie: réduit si dissimulé, qu'on en soupçonnait à peine l'existence!

Dans ses relations et ses entretiens, il semblait ne s'intéresser qu'à ce qui préoccupait les autres; il se gardait de les sortir du cercle de leur personnalité pour les ramener à la sienne. S'il livrait peu de son temps, en revanche ne se réservait-il rien de celui qu'il accordait. Ce qu'il eût rêvé, ce qu'il eût souhaité, voulu, conquis, si sa main blanche et effilée avait pu marier des cordes d'airain aux cordes d'or de sa lyre, nul ne le lui a jamais demandé, nul en sa présence n'eut eu le loisir d'y songer! Sa conversation se fixait peu sur les sujets émouvants. Il glissait dessus et, comme il était peu prodigue de ses instants, la causerie était facilement absorbée par les détails du jour. Il prenait soin d'ailleurs de ne pas lui permettre de s'extraverser en digressions, dont il eût pu devenir le sujet. Son individualité n'appelait guère les investigations de la curiosité, les pensées chercheuses et les stratagèmes scrutateurs; il plaisait trop pour faire réfléchir.

L'ensemble de sa personne, étant harmonieux, ne paraissait demander aucun commentaire. Son regard bleu était plus spirituel que rêveur; son sourire doux et fin ne devenait pas amer. La finesse et la transparence de son teint séduisaient l'oeil, ses cheveux blonds étaient soyeux, son nez recourbé expressivement accentué, sa stature peu élevée, ses membres frêles. Ses gestes étaient gracieux et multipliés; le timbre de sa voix un peu assourdi, souvent étouffé. Ses allures avaient une telle distinction et ses manières un tel cachet de haute compagnie, qu'involontairement on le traitait en prince. Toute son apparence faisait penser à celle des convolvulus, balançant sur des tiges d'une incroyable finesse leurs coupes divinement colorées, mais d'un si vaporeux tissu que le moindre contact les déchire.

Il portait dans le monde l'égalité d'humeur des personnes que ne trouble aucun ennui, car elles ne s'attendent à aucun intérêt. D'habitude il était gai; son esprit caustique dénichait rapidement le ridicule bien au-delà des superficies où il frappe tous les yeux. Il déployait dans la pantomime une verve drolatique, longtemps inépuisée. Il s'amusait souvent à reproduire, dans des improvisations comiques, les formules musicales et les tics particuliers de certains virtuoses; à répéter leur gestes et leurs mouvements, à contrefaire leur visage, avec un talent qui commentait en une minute toute leur personnalité. Ses traits devenaient alors méconnaissables, il leur faisait subir les plus étranges métamorphoses. Mais, tout en imitant le laid et le grotesque, il ne perdait jamais sa grâce native; la grimace ne parvenait même pas à l'enlaidir. Sa gaieté était d'autant plus piquante, qu'il en restreignait les limites avec un parfait bon goût et un éloignement ombrageux de ce qui pouvait le dépasser. À aucun des instants de la plus entière familiarité, il ne trouvait qu'une parole malséante, une vivacité déplacée, puissent ne point être choquantes.

Déjà en sa qualité de Polonais, Chopin ne manquait pas de malice; son constant commerce avec Berlioz, Hiller, quelques autres célébrités du temps non moins coutumiers de mots, et de mots poivrés, ne manqua pas d'aiguiser plus encore ses remarques incisives, ses réponses ironiques, ses procédés à double sens. Il avait entre autres de mordantes répliques pour ceux qui eussent essayé d'exploiter indiscrètement son talent. Tout Paris se raconta un jour celle qu'il fit à un amphitryon mal avisé, lorsqu'après avoir quitté la salle à manger il lui montra un piano ouvert! Ayant eu la bonhomie d'espérer et de promettre à ses convives, comme un rare dessert, quelque morceau exécuté par lui, il put s'apercevoir qu'en comptant sans son hôte on compte deux fois. Chopin refusa d'abord; fatigué enfin par une insistance désagréablement indiscrète: «Ah! monsieur», dit-il de sa voix la plus étouffée, comme pour mieux acérer sa parole, «je n'ai presque pas dîné!»--Toutefois, ce genre d'esprit était chez lui plutôt une habilité acquise qu'un plaisir naturel. Il savait se servir du fleuret et de l'épée, parer et toucher! Mais, quand il avait fait sauter l'arme de l'adversaire, il se dégantait et jetait bas la visière, pour n'y plus songer.

Par une exclusion absolue de tout discours dont il eût été l'objet, par une discrétion jamais abandonné sur ses propres sentiments, il réussit à toujours laisser après lui cette impression si chère au vulgaire distingué, d'une présence qui nous charme sans que nous ayons à redouter qu'elle apporte avec elle les charges de ses bénéfices, qu'elle fasse succéder aux épanchements de ses gaietés entraînantes, les tristesses qu'imposent les confidences mélancoliques et les visages assombris, réactions inévitables dans les natures dont on peut dire: _Ubi mel, ibi sel_. Quoique le monde ne puisse refuser une sorte de respect aux douloureux sentiments qui causent ces réactions, quoiqu'elles aient même pour lui tout l'attrait de l'inconnu et qu'il leur accorde quelque chose comme de l'admiration, il ne les goûte qu'à distance. Il fuit leur approche incommode à ses stagnants repos, aussi empressé à s'apitoyer avec emphase à leur description, qu'à se détourner de leur vue. La présence de Chopin était donc toujours fêtée. N'espérant point être deviné, dédaignant de se raconter lui-même, il s'occupait si fort de tout ce qui n'était pas lui, que sa personnalité intime restait à l'écart, inabordée et inabordable, sous une surface polie et glissante où il était impossible de prendre pied.

Quoique rares, il y eut pourtant des instants où nous l'avons surpris profondément ému. Nous l'avons vu pâlir et blêmir, au point de gagner des teintes vertes et cadavéreuses. Mais dans ses plus vives émotions, il resta concentré. Il fut alors, comme de coutume, avare de paroles sur ce qu'il ressentait; une minute de recueillement déroba toujours le secret de son impression première. Les mouvements qui y succédaient, quelque grâce de spontanéité qu'il sût leur imprimer, étaient déjà l'effet d'une réflexion dont l'énergique volonté dominait un bizarre conflit de véhémence morale et de faiblesses physiques. Ce constant empire exercé sur la violence de son caractère, rappelait la supériorité mélancolique de certaines femmes qui cherchent leur force dans la retenue et l'isolement, sachant l'inutilité des explosions de leurs colères et ayant un soin trop jaloux du mystère de leur passion pour le trahir gratuitement.

Chopin savait noblement pardonner; nul arrière-goût de rancune ne restait dans son coeur contre les personnes qui l'avaient froissé. Mais, comme ces froissements pénétraient très avant dans son âme, ils y fermentaient en vagues peines et en souffrances intérieures, si bien que longtemps après que leurs causes avaient été effacées de sa mémoire il en éprouvait encore les morsures secrètes. Malgré cela, à force de soumettre ses sentiments à ce qui lui semblait _devoir être_ pour _être bien_, il arrivait jusqu'à savoir gré des services offerts par une amitié mieux intentionnée que bien instruite, qui contrariait sans s'en douter ses susceptibilités cachées. Ces torts de la gaucherie sont cependant les plus malaisés à supporter aux natures nerveuses, condamnées à réprimer l'expression de leurs emportements et amenées par là à une irritation sourde qui, ne portant jamais sur ses vrais motifs, tromperait fort pourtant ceux qui la prendraient pour une irritabilité sans motif. Comme pourtant, manquer à ce qui lui paraissait la plus belle ligne de conduite fut une tentation à laquelle Chopin n'eut pas à résister, car probablement elle ne se présenta jamais à lui, il se garda de déceler en face d'individualités plus vigoureuses et, par cela seul, plus brusques et plus tranchantes que la sienne, les crispations que lui faisaient éprouver leur contact et leur liason.

La réserve de ses entretiens s'étendait aussi à tous les sujets auxquels s'attache le fanatisme des opinions. C'est uniquement par ce qu'il ne faisait pas dans l'étroite circonscription de son activité, qu'on arrivait à en préjuger. Sincèrement religieux et attaché au catholicisme, Chopin n'abordait jamais ce sujet, gardant ses croyances sans les témoigner par aucun apparat. On pouvait longtemps le connaître, sans avoir de notions exactes sur ses idées à cet égard. Il s'entend de soi que, dans le milieu où ses relations intimes le transportèrent peu à peu, il dut renoncer à fréquenter les églises, à voir les ecclésiastiques, à pratiquer tout naturellement la religion, comme cela se fait dans la noble et croyante Pologne où tout homme bien né rougirait d'être tenu pour un mauvais catholique, où il considérerait comme la dernière des injures de s'entendre dire qu'il n'agit pas en bon chrétien. Or, qui ne sait qu'en s'abstenant souvent et longtemps des rites religieux, on finit nécessairement par les oublier plus ou moins? Cependant, quoique pour ne pas donner à ses nouvelles accointances le déplaisir de rencontrer une soutane chez lui, il laissa se détendre ses rapports avec les prêtres du clergé polonais de Paris, ceux-ci ne cessèrent jamais de le chérir comme un de leurs plus nobles compatriotes, dont leurs amis communs leur donnaient de constantes nouvelles.

Son patriotisme se révéla dans la direction que prit son talent, dans ses intimités de choix, dans ses préférences pour ses élèves, dans les services fréquents et considérables qu'il aimait à rendre à ses compatriotes. Nous ne nous souvenons pas qu'il ait jamais pris plaisir à exprimer ses sentiments patriotiques, à parler longuement de la Pologne, de son passé, de son présent, de son avenir, à toucher aux questions historiques qui s'y rattachent. Malheureusement, la haine du conquérant, l'indignation virulente contre une injustice qui crie vengeance au ciel, les désirs et l'espoir d'une revanche éclatante qui étrangle à son tour le vainqueur, n'alimentaient que trop souvent les entretiens politiques dont la Pologne était l'objet. Chopin qui avait si bien appris à l'adorer durant une sorte de trêve dans la longue histoire de ses tortures, n'avait pas eu le temps d'apprendre à haïr, à rêver la vengeance, à savourer l'espoir de souffleter un vainqueur fourbe et déloyal. Il se contentait par conséquent d'aimer le vaincu, de pleurer avec l'opprimé, de chanter et de glorifier ce qu'il aimait, sans philippiques aucunes, sans excursions sur le domaine des prévisions diplomatiques ou militaires qui, faute de mieux, finissaient par des aspirations révolutionnaires antipathiques à sa nature. Les Polonais, voyant toutes les chances de briser le fameux «équilibre européen» basé sur le partage de leur patrie se perdre de plus en plus, étaient convaincus que le monde se déjetterait sous le coup d'un pareil crime de lèse-christianisme. Ils n'avaient peut-être pas tellement tort; l'avenir se chargera de le démontrer! Mais, Chopin ne pouvant encore entrevoir un tel avenir, reculait instinctivement devant des espérances qui lui donnaient pour alliés des hommes et des choses qui ne devaient être que des causes!

S'il s'entretenait quelquefois sur les événements tant discutés en France, sur les idées et les opinions si vivement attaquées, si chaudement défendues, c'était plutôt pour signaler ce qu'il y trouvait de faux et d'erroné que pour en faire valoir d'autres. Amené à des rapports continus avec quelques-uns des hommes avancés qui ont le plus marqué de nos jours, il sut borner entre eux et lui les relations à une bienveillante indifférence, tout à fait indépendante de la conformité des idées. Bien souvent il les laissait s'échauffer et se haranguer entre eux des heures entières, se promenant de long en large dans le fond de la chambre sans ouvrir la bouche. Par moment, son pas devenait plus saccadé; personne n'y prêtait attention, sinon des visiteurs peu familiers avec ce milieu. Ils observaient aussi en lui certains soubresauts nerveux à l'énoncé de certaines énormités ineffables: ses amis s'en étonnaient quand on leur en parlait, sans s'apercevoir qu'il vivait _auprès_ de tous, les voyait, les regardait faire, mais ne vivait _avec_ aucun d'eux, ne leur donnant rien de son «meilleur moi» et ne prenant pas toujours ce qu'on croyait lui avoir donné.

Nous l'avons contemplé de longs instants au milieu de ces conversations vives et entraînantes, dont il s'excluait par son silence. La passion des causeurs le faisait oublier; mais nous avons maintes fois négligé de suivre le fil de leurs raisonnements, pour fixer notre attention sur sa figure. Elle se contractait imperceptiblement et s'assombrissait souvent sous une pénible impression, quand des sujets qui tiennent aux conditions premières de l'existence sociale étaient débattus devant lui avec de si énergiques emportements, qu'on eût pu croire notre sort, notre vie ou notre mort, devoir se décider à l'instant même. Il semblait souffrir physiquement lorsqu'il entendait déraisonner si sérieusement, accumuler si imperturbablement les uns contre les autres des arguments également vides et faux, comme s'il avait entendu une suite de dissonances, voire même une cacophonie musicale. Ou bien, il devenait triste et rêveur. Alors il apparaissait comme un passager à bord d'un vaisseau que la tempête fait rebondir sur les vagues; contemplant l'horizon, les étoiles, songeant à sa lointaine patrie, suivant la manoeuvre des matelots, comptant leurs fautes, et se taisant, n'ayant pas la force requise pour saisir un des cordages de la voilure...

Son bon sens plein de finesse l'avait promptement persuadé de la parfaite vacuité de la plupart des discours politiques, des discussions philosophiques, des digressions religieuses. Il arriva ainsi à pratiquer de bonne heure la maxime favorite d'un homme infiniment distingué, à qui nous avons souvent entendu répéter un mot dicté par la sagesse misanthropique de ses vieux ans. Cette façon de sentir surprenait alors notre impatience inexpérimentée; mais depuis, elle nous a frappé par sa triste justesse.--«Vous vous persuaderez un jour, comme moi, qu'il n'y a guère moyen de causer de quoi que ce soit avec qui que ce soit», disait le marquis Jules de Noailles aux jeunes gens qu'il honorait de ses bontés, lorsqu'ils se laissaient entraîner à la chaleur de naïfs débats d'opinions. Chaque fois qu'on lui voyait réprimer une volonté passagère de jeter son mot dans la discussion, Chopin semblait penser, comme pour consoler sa main oisive et la réconcilier avec son luth: _Il mondo va da se!_

La démocratie représentait à ses yeux une agglomération d'éléments trop hétérogènes, trop tourmentés, d'une trop sauvage puissance, pour lui être sympathique. Il y avait alors plus de vingt ans déjà, que l'avènement des questions sociales fut comparé à une nouvelle invasion de barbares. Chopin était particulièrement et péniblement frappé de ce que cette assimilation avait de terrible. Il désespérait d'obtenir des Attila conduisant les Huns modernes, le salut de Rome auquel est attaché celui de l'Europe! Il désespérait de préserver de leurs destructions et de leurs dévastations, la civilisation chrétienne, devenue la civilisation européenne! Il désespérait de sauver de leurs ravages, l'art, ses monuments, ses accoutumances, la possibilité en un mot de cette vie élégante, molle et raffinée, que chanta Horace et que les brutalités d'une loi agraire tuent nécessairement, puisque ne pouvant obtenir ni _l'égalité_, ni la _fraternité_, elles donnent la _mort_! Il suivait de loin les événements et une perspicacité de coup d'oeil, qu'on ne lui eût d'abord pas supposée, lui fit souvent prédire ce à quoi de mieux informés s'attendaient peu. Si des observations de ce genre lui échappaient, il ne les développait point. Ses phrases courtes n'étaient remarquées que quand les faits les avaient justifiées.

Dans un seul cas Chopin se départit de son silence prémédité et de sa neutralité accoutumée. Il rompit sa réserve dans la cause de l'art, la seule sur laquelle il n'abdiqua dans aucune circonstance l'énoncé explicite de son jugement, sur laquelle il s'appliqua avec persistance à étendre l'action de son influence et de ses convictions. Ce fut comme un témoignage tacite, de l'autorité de grand artiste qu'il se sentait légitimement posséder dans ces questions. Les faisant relever de sa compétence et de son appel, il ne laissa jamais de doutes quant à sa manière de les envisager. Pendant quelques années il mit une ardeur passionnée dans ses plaidoyers; c'était celles où la guerre des romantiques et des classiques était si vivement conduite de part et d'autre. Il se rangeait ouvertement parmi les premiers, tout en inscrivant le nom de Mozart sur sa bannière. Comme il tenait plus au fond des choses qu'aux mots et aux noms, il lui suffisait de trouver dans l'immortel auteur du _Requiem_, de la symphonie dite de _Jupiter_, etc. les principes, les germes, les origines, de toutes les libertés dont il usait abondamment, (quelques-uns ont dit surabondamment), pour le considérer comme un des premiers qui ouvrirent à la musique des horizonts inconnus: ces horizonts qu'il aimait tant à explorer et où il fit des découvertes qui enrichirent le vieux monde d'un monde nouveau.

En 1832, peu après son arrivée à Paris, en musique comme en littérature, une nouvelle école se formait et il se produisait de jeunes talents qui secouaient avec éclat le joug des anciennes formules. L'effervescence politique des premières années de la révolution de Juillet à peine assoupie, se transporta dans toute sa vivacité sur les questions de littérature et d'art qui s'emparèrent de l'attention et de l'intérêt de tous. Le _romantisme_ fut à l'ordre du jour et l'on combattit avec acharnement pour ou contre. Il n'y eut aucune trêve entre ceux qui n'admettaient pas qu'on pût écrire autrement qu'on n'avait écrit jusque là, et ceux qui voulaient que l'artiste fût libre de choisir la forme pour l'adapter à son sentiment; qui pensaient que, la règle de la forme se trouvant dans sa concordance avec le sentiment qu'on veut exprimer, chaque différente manière de sentir comporte nécessairement une manière différente de se traduire.

Les uns, croyant à l'existence d'une forme permanente dont la perfection représente le beau absolu, jugeaient chaque oeuvre de ce point de vue préétabli. En prétendant que les grands maîtres avaient atteint les dernières limites de l'art et sa suprême perfection, ils ne laissaient aux artistes qui leur succédaient d'autre gloire à espérer que de s'en rapprocher plus ou moins par l'imitation. On les frustrait même de l'espoir de les égaler, le perfectionnement d'un procédé ne pouvant jamais s'élever jusqu'au mérite de l'invention.--Les autres niaient que le beau pût avoir une forme fixe et absolue, les styles divers leur apparaissant, à mesure qu'ils se manifestent dans l'histoire de l'art, comme des tentes dressées sur la route de l'idéal: haltes momentanées, que le génie atteint d'époque en époque, que ses héritiers immédiats doivent exploiter jusqu'à leur dernier recoin, mais que ses descendants légitimes sont appelés à dépasser.--Les uns voulaient renfermer dans l'enclos symétrique des mêmes dispositions, les inspirations des temps et des natures les plus dissemblables. Les autres réclamaient pour chacune d'elles la liberté de créer leur langue, leur mode d'expression, n'acceptant d'autre règle que celle qui ressort des rapports directs du sentiment et de la forme, afin que celle-ci fût adéquate à celui-là.