F. Chopin

Chapter 11

Chapter 113,662 wordsPublic domain

D'entre ces lugubres revenants, combien s'en trouveraient-ils en qui cette beauté et cette candeur aient eu des enchantements assez puissants et assez de céleste radiance durant sa vie, pour n'avoir pas à craindre, après qu'il eût défailli et expiré, d'être désavoué par ceux dont il avait fait la joie et le tourment? Quel sépulcral dénombrement ne faudrait-il pas commencer pour les évoquer un à un, en leur demandant compte de ce qu'ils ont produit de bon et de mauvais, dans ce monde de coeurs où il leur fut donné si libéralement accès et dans le monde où régnaient ces coeurs, qu'ils ont embelli, bouleversé, illuminé, dévasté, au gré de leurs hasards?...

Mais, si parmi les hommes qui ont formé ces groupes, dont chaque membre a attiré sur lui l'attention de bien des âmes et porté dans sa conscience l'aiguillon de bien des responsabilités, il en est un qui n'a point permis à ce qu'il y avait de plus pur dans le charme naturel qui les rassemblait en un faisceau rayonnant de s'exhaler dans l'oubli; qui, élaguant de son souvenir les fermentations dont ne sont point exempts les plus suaves parfums, n'a légué à l'art que le patrimoine intact de ses élévations les plus recueillies et de ses plus divins ravissements, reconnaissons en lui en de ces prédestinés dont la poésie populaire constatait l'existence par sa foi dans les _bons génies_. En attribuant à ces êtres, qu'elle supposait bienfaisants aux hommes, une nature supérieure à celle du vulgaire, n'a-t-elle pas été magnifiquement confirmée par un grand poète italien qui définissait le génie _une empreinte plus forte de la_ Divinité? (Manzoni.) Inclinons-nous devant tous ceux qui ont été ainsi plus profondément marqués du sceau mystique; mais vénérons surtout d'une intime tendresse ceux qui, comme Chopin, n'ont employé cette suprématie que pour donner vie et expression aux plus beaux sentiments.

V.

Une curiosité naturelle s'attache à la biographie des hommes qui ont consacré de grands talents à glorifier de nobles sentiments, dans des oeuvres d'art où ils brillent comme de splendides météores aux yeux de la foule, surprise et ravie.

Celle-ci reporte volontiers les impressions admiratives et sympathiques qu'ils réveillent, à leurs noms qu'elle divinise aussitôt, dont elle voudrait immédiatement faire un symbole de noblesse et de grandeur, inclinée qu'elle est à croire que ceux qui savent si bien exprimer et faire parler les purs et beaux sentiments, n'en connaissent pas d'autres. Mais à cette bienveillante prévention, à cette présomption favorable, s'ajoute nécessairement le besoin de les voir justifiées par ceux qui en sont l'objet, ratifiées par leurs vies. Quand dans ses productions on voit le coeur du poète, sentir avec une si exquise délicatesse ce qu'il est doux d'inspirer; deviner avec une si rapide intuition ce que voile l'orgueil, la pudeur craintive, l'ennui amer; peindre l'amour tel que le rêve l'adolescence et tel qu'on en désespère plus tard; quand on voit son génie dominer de si grandes situations, s'élever avec calme au-dessus de toutes les péripéties de l'humaine destinée, trouver dans les entrelacements de ses noeuds inextricables des fils qui la délient fièrement et victorieusement, planer au-dessus de toutes les grandeurs et de toutes les catastrophes, monter vers des sommets que ni les unes ni les autres n'atteignent plus; quand on le voit posséder le secret des plus suaves modulations de ta tendresse et des plus augustes simplicités du courage, comment ne se demanderait-on pas si cette merveilleuse divination est le miracle d'une croyance sincère en ces sentiments,--ou bien--une habile abstraction de la pensée, un jeu de l'esprit?

On s'informe, pourrait-il en être autrement? on cherche en quoi ces hommes, si épris du beau, ont fait différer leurs existences de celles du vulgaire? Comment en agissait cette superbe de la poésie, alors qu'elle était aux prises avec les réalités de la vie et ses intérêts positifs?... En combien ces ineffables émotions de l'amour que le poète chante, étaient effectivement dégagées des aigreurs et des moisissures qui les empoisonnent d'ordinaire?... En combien elles étaient à l'abri de cette évaporation et de cette inconstance qui habituent à n'en plus tenir compte!... On veut savoir si ceux qui ont éprouvé de si nobles indignations, ont toujours été équitables!... Si ceux qui ont exalté l'intégrité, n'ont jamais fait commerce de leur conscience? Si ceux qui ont tant vanté l'honneur, n'ont jamais été timides?... Si ceux qui ont fait admirer la fortitude, n'ont jamais transigé avec leurs faiblesses?...

Beaucoup ont intérêt à connaître les transactions acceptées entre l'honneur, la loyauté, la délicatesse, et les avantages ambitieux, les profits vaniteux, les gains matériels, acquis à leurs dépens, par ceux auxquels fut départie la belle tâche d'entretenir notre foi et notre attachement aux nobles et grands sentiments, en les faisant vivre dans l'art alors qu'ils n'ont plus d'autre refuge ailleurs. Car, pour beaucoup, ces tristes transactions subies par des esprits qui savent si bien faire resplendir le sublime et si bien stigmatiser l'infamie, servent à prouver avec évidence qu'il y a impossibilité ou niaiserie à les refuser. Ils s'en prévalent pour affirmer hautement que ces transactions entre le noble et l'ignoble, entre le grand et le mesquin, entre le laid et le beau éthique, sont inhérents à la fragilité de notre être et à la force des choses, puisqu'elles jaillissent de la nature des êtres et des choses à la fois.

Aussi, lorsque des exemples de malheur viennent apporter un déplorable appui aux assertions ricaneuses des «réalistes» en morale, avec quelle hâte n'appellent-ils pas les plus belles conceptions du poète, de vains simulacres!... De quelle sagesse ne se targuent-ils pas, en prêchant les doctrines savamment préméditées d'une mielleuse et farouche hypocrisie... d'un perpétuel et secret désaccord entre les discours et les poursuites!... Avec quelle cruelle joie ne citent-ils pas ces exemples aux âmes inquiètes et faibles, dont les aspirations juveniles, dont les convictions de la valeur décroissantes essayent encore de se soustraire à ces tristes pactes! De quel fatal découragement celles-ci ne sont-elles pas atteintes devant les violentes alternatives, les séduisantes insinuations, qui se présentent à chaque détour du chemin de la vie, en songeant que les coeurs les plus ardemment épris de sublime, les plus initiés aux susceptibilités de la délicatesse, les plus touchés par les beautés de la candeur, ont pourtant renié dans leurs actes les objets de leur culte et de leurs chants!... De quels doutes angoissés ne sont-elles pas saisies et dévorées devant ces flagrantes contradictions!...

Mais, ce qui peut-être fait le plus de peine à voir, ce sont les cruels sarcasmes déversés sur leurs souffrances par ceux qui répètent: _la Poésie, c'est ce qui aurait pu être_... se complaisant ainsi à la blasphémer par leur coupable négation!--Non!--Tous les dieux l'attestent, toutes les consciences le disent, toutes les innocences l'affirment, tous les justes le prouvent, tous les repentirs le répètent, toutes les belles âmes le sentent, tous les héros en témoignent, toutes les saintetés le proclament, la poésie n'est point l'ombre de notre imagination, projetée et grandie démesurément sur le plan fuyant de l'impossible! «La Poésie et la Réalité»--_(Dichtung und Wahrheit)_--ne sont point deux éléments incompatibles, destinés à se côtoyer sans jamais se pénétrer, de l'aveu même de Goethe qui disait d'un poète contemporain, «qu'ayant vécu pour créer des poèmes, il avait fait de sa vie un poème!»--(_Er lebte dichtend und dichtete lebend_). Goethe était trop poète lui-même pour ne pas savoir que la poésie n'existe que parce qu'elle trouve son éternelle réalité dans les plus beaux instincts du coeur humain. C'est là le secret que, sur ses vieux jours, le «vieillard olympien» disait avoir _emmystèré_--_eingeheimnisst_--dans ce vaste poème de Faust, dont la dernière scène nous montre comment la _Poésie_, qui fut déchaînée par l'imagination sur toutes les latitudes du monde, emportée par la fantaisie sur tous les domaines de l'histoire, rentre dans les sphères célestes guidée par la _Réalité_ de l'amour et du repentir, de l'expiation et de l'intercession!

Il nous est arrivé de dire autrefois: _Aussi bien que noblesse, génie oblige_[20]. Aujourd'hui, nous voudrions dire: _Plus que noblesse, génie oblige_, parce que la noblesse qui vient des hommes est, comme toute chose venue d'eux, naturellement imparfaite. Le génie vient de Dieu et, comme toute chose venant de Dieu, il serait naturellement parfait si l'homme ne _l'imperfectionnait_. C'est lui qui le défigure, le dénature, le dégrade, au gré de ses passions, de ses illusions, de ses vindications! Le _génie_ a sa mission; son nom le dit déjà en l'assimilant à ces êtres célestes qui sont les _messagers_ de la bonne providence. Quand le génie est départi à l'artiste et au poète, sa mission n'est pas d'enseigner le vrai, de commander le bien, qu'une divine révélation a seule autorité d'imposer, qu'une noble philosophie rapproche de la raison et de la conscience humaines. Le génie de la poésie et de l'art a pour mission de faire resplendir le beau du vrai, devant l'imagination charmée et surélevée; de stimuler au bien par le beau, des coeurs émus, entraînés vers ces hautes régions de la vie morale, où la générosité se change en délices, où le sacrifice se transforme en volupté, où l'héroïsme devient un besoin, où, la _com-passion_ remplaçant la _passion_, l'amour dédaigne de rien demander, sachant que dès lors il trouvera toujours en lui-même de quoi donner! L'art et la poésie sont donc les auxiliaires de la révélation et de la philosophie; auxiliaires aussi indispensables, que l'indescriptible éclat des couleurs et la vague harmonie des tons le sont à la parfaite intégrité de la nature!

[Note 20: Sur Paganini, après sa mort.]

Aussi, l'interprète du beau dans la poésie et dans l'art doit-il,--le mot _devoir_ n'est-il pas synonyme de _dette_?--tout comme l'interprète du vrai et du bien divin, tout comme l'interprète de la raison et de la conscience humaines, après avoir agi par les oeuvres de son intelligence, de son imagination, de son inspiration, de ses méditations, agir encore par les actes de sa vie; accorder à un même diapason son chant et son dire, son dire et son faire! Il se le doit à lui-même, il le doit à son art et à sa muse, afin qu'on n'accuse point sa poésie d'être un subtil fantôme et son art de n'être qu'un jeu puéril. Le génie du poète et de l'artiste ne peut doter la poésie d'une incontestable réalité et l'art d'une auguste majesté, qu'en donnant à leurs plus hautes et plus pures aspirations la fécondité solaire de l'exemple, qui appose le sceau de la foi à l'enthousiasme de la manifestation. Sans l'exemple de l'artiste et du poète, la majesté de l'art est abaissée, raillée; la réalité de la poésie est contestée, mise en suspicion, niée!

L'exemple de la froide austérité ou du désintéressement absolu de quelques caractères rigides suffit, il est vrai, à l'admiration des natures calmes et réfléchies. Mais les organisations plus passionnées et plus mobiles, à qui tout milieu terne est insipide, qui recherchent vivement, soit les joies de l'honneur, soit les plaisirs achetés à tout prix, ne se contentent pas de ces exemples aux contours roides, qui n'ont rien d'énigmatique, rien de sinueux, rien de transportant. Tournant vers d'autres l'anxieuse interrogation de leurs regards, ces organisations complexes questionnent ceux qui se sont abreuvés à la bouillante source de douleur, jaillisante au pied des escarpements où l'âme se construit une aire. Elles se libèrent volontiers des autorités séniles; elles déclinent leur compétence. Elles les accusent d'accaparer le monde au profit de leurs sèches passions, de vouloir disposer les effets de causes qui leur échappent, de proclamer des lois dans des sphères où elles ne peuvent pénétrer! Elles passent outre devant les silencieuses gravités de ceux qui pratiquent le bien, sans exaltation pour le beau.

La jeunesse ardente a-t-elle le loisir d'interpréter les silences, de résoudre leurs problèmes? Les battements de son coeur sont trop précipités pour lui laisser la claire-vue des souffrances cachées, des combats mystérieux, des luttes solitaires, dont se compose quelquefois le tranquille coup-d'oeil de l'homme de bien. Les âmes agitées ne conçoivent que mal les calmes simplicités du juste, les héroïques sourires du stoïcisme. Il leur faut de l'exaltation, des émotions. L'image les persuade, les larmes leur sont des preuves, la métaphore leur inspire des convictions! À la fatigue des arguments, elles préfèrent la conclusion des entraînements. Mais, comme chez elles le sens du bien et du mal ne s'émousse que lentement, elles ne passent point brusquement de l'un à l'autre; elles commencent par diriger leurs regards avec une avide curiosité vers ces nobles poètes qui les ont entraînés par leurs métaphores, vers ces grands artistes qui les ont émus par leurs images, charmés par leurs élans. C'est à eux qu'elles demandent le dernier mot de ces élans et de ces enthousiasmes!

Aux heures déchirées où, au milieu de la tourmente du sort, le sens secret du bien et du mal, la conscience engourdie, non endormie, deviennent comme un lourd et importun trésor, capable de faire chavirer la frêle barque d'une destinée ou d'une passion si on ne les jette par-dessus bord, dans l'abîme de l'oubli, nul d'entre ceux qui en ont traversé les périls n'a manqué d'évoquer, alors qu'un cruel naufrage le menaçait, des ombres et des mânes glorieux, pour s'informer jusqu'à quel point leurs aspirations ont été vivaces et sincères? Pour s'enquérir avec un ingénieux discernement, de ce qui chez eux était un divertissement, une spéculation de l'esprit, et de ce qui formait une constante habitude de sentiment?--C'est à ces heures aussi que le dénigrement, qui à d'autres moments fut écarté et chassé, réapparaît. Pour le coup, il ne chôme pas; il s'empare avidement des faiblesses, des fautes, des oublis de ceux qui ont flétri les fautes et les faiblesses: il n'en omet aucune. Il attire à lui ce butin, compulse ces faits, pour s'arroger un droit de dédain sur l'inspiration, à laquelle il n'accorde d'autre but que de nous fournir un amusement de bon-goût, un divertissement de haut-goût, comme se les procurent les patriciens de tous les pays, dans tous les temps d'une belle et haute civilisation! Mais, il dénie obstinément à l'inspiration du poète, à l'enthousiasme de l'artiste, le pouvoir de guider nos actions, nos résolutions, nos acquiescements ou nos refus.

Le dénigrement moqueur et cynique sait vanner l'histoire! Laissant tomber le bon grain, il recueille soigneusement l'ivraie, pour répandre sa noire semence sur les pages brillantes où flottent les plus purs désirs du coeur, les plus nobles rêves de l'imagination. Puis, il demande avec l'ironie de la victoire: À quoi bon prendre au sérieux ces excursions dans un domaine où ne se recueille aucun fruit? Quelle valeur attribuer à ces émotions et à ces enthousiasmes qui n'aboutissent qu'au calcul de l'intérêt, ne recouvrant que les intérêts de l'égoïsme? Qu'est-ce donc que ce pur froment qui ne fait germer que la famine? Qu'est-ce donc que ces belles paroles qui n'engendrent que des sentiments stériles? Pur passe-temps de palais, auquel s'associent le foyer du tiers-état, la veillée de la chaumière, mais où les âmes naïves prennent seules au sérieux la fiction, en croyant bonassement que la poésie peut devenir une réalité!...

Avec quelle arrogante dérision le dénigrement ne sait-il pas alors rapprocher, mettre en regard, le noble élan et l'indigne condescendance du poète, le beau chant et la coupable légèreté de l'artiste! Quelle supériorité ne s'adjuge-t-il pas sur les laborieux mérites des _honnêtes gens_, qu'il considère comme des crustacés, destinés à ne connaître que les immobilités d'une organisation pauvre: ainsi que sur les pompeux enorgueillissements de ces fiers stoïciens, qui ne parviennent pas à répudier, même aussi bien qu'eux, la poursuite haletante de la fortune, avec ses vaines satisfactions et ses jouissances immédiates!... Quel avantage le dénigrement ne s'attribue-t-il pas, dans la concordance logique de ses poursuites avec ses négations! Comme il triomphe lestement des hésitations, des incertitudes, des répugnances de ceux qui voudraient encore croire possible la réunion des sentiments ardents, des impressions passionnées, des dons de l'intelligence, de l'intuition poétique, avec un caractère intègre, une vie intacte, une conduite qui ne dément jamais l'idéal poétique!

Comment alors ne pas être affecté de la plus noble des tristesses, toutes les fois qu'on s'aheurte à un fait qui nous montre le poète désobéissant aux inspirations des muses, ces anges-gardiens du talent, qui lui enseigneraient si bien à faire de sa vie le plus beau de ses poèmes? Quels désastreux scepticismes, quels regrettables découragements, quelles douloureuses apostasies, n'entraînent pas après elles les défaillances de l'artiste? Combien y en a-t-il qui, doutant de la révélation divine, l'ignorant parfois, se rient avec un amer mépris de la philosophie humaine, et ne savent plus à quoi se fier, à qui croire, quand ils ne peuvent plus se fier aux incitations du beau, ni croire au génie!

Et pourtant, elle serait sacrilège la voix qui confondrait ses écarts dans un même anathème, avec les rampements de la bassesse ou l'impudeur vantarde! Elle serait sacrilège, car si l'action du poète a parfois menti à son chant, son chant n'a-il-pas encore mieux renié son action?... Son oeuvre ne peut-elle pas contenir des vertus plus efficaces, que son action n'a de forces malfaisantes!--Le mal est contagieux, mais le bien est fécond!--Si les contemporains ont été souvent atteints d'un mortel scepticisme devant le génie en flagrant délit, devant le poète qui se vautre dans les fanges dorées d'un luxe mal acquis, devant l'artiste dont les actions insultent au vrai et outragent le bien, la postérité oublie ces méchants rois de la pensée, comme elle oublia le nom du mauvais roi qui, dans la ballade d'Uhland, méconnut le caractère sacré du barde! Le jour vient où elle jette leur mémoire aux gémonies du non-être! Elle ne connaît plus leur histoire, pendant que, de siècle en siècle, elle abreuve de leurs oeuvres sublimes, les générations qui ont la soif du beau!

Le poète apostat, l'artiste renégat, ne sauraient donc jamais être comparés à ces hommes dont la mort ne laisse après eux que la mauvaise odeur de leurs vices, les ruines accumulées par leurs méfaits, les débris informes amoncelés par qui, _ayant semé le vent a recueilli la tempête!_ De tels êtres ne rachètent point un mal transitoire, par un bien durable. Il serait donc injuste de flétrir le poète et l'artiste, avant d'avoir flétri ceux qui leur ont ouvert la voie; le prince qui porte indignement un nom déjà illustre, le financier qui verse des flots d'or dans l'insatiable gueule de la corruption! Qu'on applique d'abord sur leur front, le fer rouge de l'infamie. Ceci fait, ce sera justice de procéder contre le poète et l'artiste; mais, pas avant! Qu'ils passent en premier sous les Fourches-Caudines de la honte, ceux qui passèrent les premiers sur le théâtre du grand-monde, sur les pavois d'une renommée scandaleuse et enviée, sur les tréteaux élégants et enguirlandés d'une mode parasite et d'un succès bâtard, eux, qui n'ont aucune rançon pour les affranchir devant les sentences d'une sainte indignation! Le poète et l'artiste possèdent cette rançon. Qu'ils ne comptent point sur elles, mais qu'on ne la leur dispute pas!

En assouplissant ses convictions devant des passions indignes de son regard d'aigle, habitué à fixer le soleil; devant des avantages plus éphémères que la vague scintillante, indignes de sa cure, le poète n'en a pas moins glorifié les sentiments qui le condamnaient et qui, en pénétrant ses oeuvres, leur ont donné une action d'une portée plus vaste que celle de sa vie privée. En succombant aux tentations d'un amour impur ou coupable, en acceptant des bienfaits qui font rougir, des faveurs qui humilient, l'artiste n'en a pas moins ceint d'une immortelle auréole l'idéal de l'amour, la vertu et ses renoncements, l'austérité et ses innocences! Ses créations lui survivent, pour faire aimer le vrai et stimuler au bien des milliers d'âmes, venues au monde après que la sienne aura expié ailleurs les fautes qu'elle a commises, en s'illuminant du _bien-fait_ qu'elle a rêvé.--Oui!--Cela est certain! Les oeuvres du poète et de l'artiste ont consolé, rasséréné, édifié plus d'âmes, que les fluctuations de sa triste existence n'ont pu en abattre!

L'art est plus puissant que l'artiste. Ses types et ses héros ont une vie indépendante de son vacillant vouloir, car ils sont une des manifestations de l'éternelle beauté! Plus durables que lui, elles passent de générations en générations, intactes et immarcessibles, renfermant en elles-mêmes une virtuelle faculté de rédemption pour leur auteur.--Puisque l'on peut dire de toute bonne action qu'elle est une belle action, l'on peut dire aussi de toute belle oeuvre qu'elle est une bonne oeuvre.--Est-ce que le vrai ne s'en dégage pas nécessairement en quelque manière, à travers les fissures du beau, le faux ne pouvant engendrer _a lui seul_ que le laid? Est-ce que, pour les natures plus impressionnables que réfléchies, plus sensibles que conséquentes, le bien ne se dégage pas du beau plus sûrement presque que du vrai, parce qu'en toute manière celui-ci est la source de l'un et de l'autre?

S'il est advenu, hélas! que plusieurs d'entre ceux qui ont immortalisé leurs aspirations en donnent à leur idéal l'impérieux ascendant d'une entraînante éloquence, étouffèrent pourtant ces aspirations et foulèrent un jour aux pieds leur idéal, entraînant ainsi par leur funeste exemple bien des âmes qui eussent pu devenir hautes et sont devenues basses, combien n'y en a-t-il pas à côté de celles-ci, qu'ils ont secrètement confirmées, encouragées, fortifiées dans le vrai ou le bien, par les évocations de leur génie! L'indulgence ne serait peut-être que justice pour eux; mais qu'il est dur de réclamer justice! Combien il déplaît d'avoir à défendre ce qu'on ne voudrait qu'admirer, d'excuser alors qu'on ne voudrait que vénérer!...

Aussi, quel doux orgueil l'ami n'éprouve-t-il pas à remémorer une carrière dans laquelle, pas de dissonances qui blessent, pas de contradictions qu'on doive indulgencier, pas d'erreurs dont il faille remonter le courant pour en trouver l'excuse, pas d'extrêmes qu'on ait à plaindre comme la conséquence d'un excès de causes. Avec quel doux orgueil l'artiste ne nomme-t-il pas celui dont la vie prouve qu'il n'est pas seulement réservé aux natures apathiques, que ne séduisent aucunes fascinations, que n'attirent aucuns mirages, qui ne sont susceptibles d'aucune illusion, qui se bornent aisément aux strictes observances et aux abstinences routinières des lois honorées et honorables, de prétendre à cette élévation d'âme que ne soumet aucun revers, qui ne se dément à aucun instant! À ce titre le souvenir de Chopin restera doublement cher aux amis et aux artistes qu'il a rencontrés sur sa route, comme à ces amis inconnus que les chants du poète lui acquièrent; comme aux artistes qui, en lui succédant, s'attacheront à être dignes de lui!