F. Chopin

Chapter 10

Chapter 103,580 wordsPublic domain

Nous tous qui, _par la grâce de Dieu_, avons le suprême honneur d'être artistes, interprètes choisis par la nature elle-même du Beau éternel; nous tous qui le sommes devenus, _par droit de conquête aussi bien que par droit de naissance_, soit que notre main assouplisse le marbre ou le bronze, soit qu'elle manie un pinceau irradiant ou le noir burin qui grave lentement ses lignes pour la postérité, soit qu'elle coure sur le clavier ou saisisse la baguette qui, le soir, commande aux fougueuses phalanges d'un orchestre, soit qu'elle tienne le compas de l'architecte emprunté à Uranie ou la plume de Melpomène trempée dans le sang, le rouleau de Polymnie que mouillent les larmes ou la lyre de Clio accordée par la vérité et la justice, apprenons de celui que nous venons de perdre, à repousser tout ce qui ne tient pas à l'élite des ambitions de l'Art; à concentrer nos soucis sur les efforts qui tracent un sillon plus profond que la vogue du jour! Renonçons aussi, pour nous-mêmes, aux tristes temps de futilité et de corruption artistique où nous vivons, à tout ce qui n'est pas digne de l'art, à tout ce qui ne renferme pas des conditions de durée, a tout ce qui ne contient pas en soi quelque parcelle de l'éternelle et immatérielle beauté, qu'il est enjoint à l'art de faire resplendir pour resplendir lui-même!

Ressouvenons-nous de l'antique prière des Doriens, dont la simple formule était d'une si pieuse poésie lorsqu'ils demandaient aux dieux de leur donner, _le Bien par le Beau!_ Au lieu de tant nous mettre en travail pour attirer les foules et leur plaire à tout prix, appliquons-nous plutôt, comme Chopin, à laisser un céleste écho de ce que nous avons ressenti, aimé et souffert! Apprenons enfin de lui et de l'exemple qu'il nous a légué, à exiger de nous-mêmes ce qui donne rang dans la cité mystique de l'art, plutôt que de demander au présent, sans respect de l'avenir, ces couronnes faciles qui, à peine entassées, sont incontinent fanées et oubliées!...

En leur place, les plus belles palmes que l'artiste puisse recevoir de son vivant ont été remises aux mains de Chopin par _d'illustres égaux_. Une admiration enthousiaste lui était vouée par un public, plus resserré encore que l'aristocratie musicale dont il fréquentait les salons. Il était formé par un groupe de noms célèbres qui s'inclinaient devant lui, comme des rois de divers empires rassemblés pour fêter un des leurs, pour être initié aux secrets de son pouvoir, pour contempler les magnificences de ses trésors, les merveilles de son royaume, les grandeurs de sa puissance, les oeuvres de sa création. Ceux-là lui payaient intégralement le tribut qui lui était dû. Il n'eût pu en être autrement dans cette France, dont l'hospitalité sait discerner avec tant de goût le rang de ses hôtes.

Les esprits de plus éminents de Paris se sont maintes fois rencontrés dans le salon de Chopin. Non pas, il est vrai, dans ces réunions d'artistes d'une périodicité fantastique, telle que se les figure l'oisive imagination de quelques cercles cérémonieusement ennuyés; telles qu'elles n'ont jamais été, car la gaieté, la verve, l'entrain, n'arrivent pour personne à heure fixe, peut-être moins qu'à personne aux véritables artistes. Tous, plus ou moins atteints de la _maladie sacrée_, orgueil blessé ou défaillance mortelle, il leur faut secouer ses engourdissements et ses paralysies, oublier ses froides douleurs, pour s'étourdir et s'amuser à ces jeux pyrotechniques auxquels ils excellent; émerveillement des passants ébahis, qui aperçoivent de loin en loin quelque chandelle romaine, quelque feu de Bengale tout rose, quelque cascade aux eaux de flamme, quelque affreux et innocent dragon, sans rien comprendre aux fêtes de l'esprit qui en furent l'occasion.

Malheureusement, la gaieté et la verve ne sont aussi pour les poètes et les artistes que choses de rencontre et de hasard! Quelques-uns d'entre eux, plus privilégiés que d'autres, ont, il est vraie, l'heureux don de surmonter assez leur malaise intérieur, soit pour toujours porter lestement leur fardeau et se rire avec leurs compagnons de voyage des embarras de la route, soit pour conserver une sérénité bienveillante et douce, qui, comme un gage de tacite espoir et de consolation, ranime les plus sombres, relève les plus taciturnes, encourage les plus découragés, leur rendant, tant qu'ils restent dans cette atmosphère tiède et légère, une liberté d'esprit dont l'animation peut d'autant mieux mousser qu'elle fait plus contraste avec leur ennui, leur préoccupation ou leur maussaderie habituelles. Mais, les natures toujours rebondissantes ou toujours sereines sont exceptionnelles; elles ne composent qu'une bien faible minorité. La grande majorité des êtres d'imagination, d'émotions subites et vives, d'impressions rapidement traduites en formes adéquates, échappent à la périodicité en toutes choses, surtout en fait de gaieté.

Chopin n'appartenait précisément, ni à ceux dont la verve est toujours en train, ni à ceux dont la placidité bienveillante met toujours en train celle des autres. Mais, il possédait cette grâce innée de la bienvenue polonaise qui, non contente d'asservir celui qu'on visite aux lois et devoirs de l'hospitalité, lui font encore abdiquer toute considération personnelle pour l'astreindre aux désirs et aux plaisirs de ceux qu'il reçoit. On aimait à venir chez lui, parce qu'on y était charmé et parce qu'on y était à l'aise. On y était bien parce qu'il faisait ses hôtes maîtres de toute chose, se mettant lui-même et ce qu'il possédait à leurs ordres et service. Munificence sans réserve, dont le simple laboureur de race slave ne se départ point en faisant les honneurs de sa cabane, plus joyeusement empressé que l'Arabe sous sa tente, compensant tout ce qui manque à la splendeur de sa réception par un adage qu'il ne néglige pas de répéter, que répète aussi le grand seigneur après un repas d'une abondance homérique, servi sous des lambris dorés: _Czym bohal, tym rad!_ Quatre mots qu'on paraphrase ainsi aux étrangers: «Toute mon humble richesse est à vous!»[18]. Cette formule est débitée avec une grâce et une dignité toutes nationales à ses convives, par tout maître de maison qui conserve les minutieuses et pittoresques coutumes des anciennes moeurs de la Pologne.

[Note 18: Le Polonais conserve dans son formulaire de politesse une forte empreinte des habitudes hyperboliques du langage oriental. Les titres de _très puissant_ et _très éclairé Seigneur_, (_Jasnie Wielmozny, Jasnie Oswiecony Pan_), sont encore de rigueur. On se donne constamment dans la conversation celui de _Bienfaiteur_ (_Dobrodzij_), et le salut d'usage entre hommes ou d'homme à femme est: _je tombe à vos pieds_ (_padam do nóg_). Celui du peuple est d'une solennité et d'une simplicité antiques: _Gloire à Dieu_ (_Slawa Bohu_).]

Après avoir été à même de connaître les usages de l'hospitalité dans son pays, on se rend mieux compte de ce qui donnait à nos réunions chez Chopin tant d'expansion, de laisser aller, de cet entrain de bon aloi dont on ne conserve aucun arrière-goût fade ou amer et qui ne provoque aucune réaction d'humeur noire. Quoique peu facile à attirer dans le monde et encore moins enclin à recevoir, il devenait chez lui d'une prévenance charmante lorsqu'on faisait invasion dans son salon où, tout en ne paraissant s'occuper de personne, il réussissait à occuper chacun de ce qui lui était le plus agréable, à faire envers chacun preuve de courtoisie et de dévotieux empressement.

Ce n'est assurément pas sans avoir des répugnances légèrement misanthropiques à vaincre, qu'on décidait Chopin à ouvrir sa porte et son piano pour ceux auxquels une amitié aussi respectueuse que loyale permettait de le lui demander avec instance. Plus d'un de nous, sans doute, se souvient encore de cette première soirée improvisée chez lui en dépit de ses refus, alors qu'il demeurait à la Chaussée d'Antin. Son appartement, envahi par surprise, n'était éclairé que de quelques bougies réunies autour d'un de ces pianos de Pleyel qu'il affectionnait particulièrement, à cause de leur sonorité argentine un peu voilée et de leur facile toucher. Il en tirait des sons, qu'on eût cru appartenir à un de ses harmonicas que les anciens maîtres construisaient si ingénieusement, en mariant le cristal et l'eau, et dont la romanesque Allemagne conserva le monopole poétique.

Des coins laissés dans l'obscurité semblaient ôter toute borne à cette chambre et l'adosser aux ténèbres de l'espace. Dans quelque clair-obscur on entrevoyait un meuble revêtu de sa housse blanchâtre, forme indistincte, se dressant comme un spectre venu pour écouter les accents qui l'avaient appelé. La lumière, concentrée autour du piano, tombait sur le parquet. Elle glissait dessus comme une onde épandue, rejoignant les clartés incohérentes du foyer où surgissaient de temps à autre des flammes orangées, courtes et épaisses, comme des gnomes curieux attirés par des mots de leur langue. Un seul portrait, celui d'un pianiste et d'un ami sympathique et admiratif, présent lui-même cette fois, semblait invité à être le constant auditeur du flux et reflux de tons qui venaient chanter, rêver, gémir, gronder, murmurer et mourir, sur les plages de l'instrument près duquel il était placé. Par un spirituel hasard, la nappe réverbérante de la glace ne reflétait, pour le doubler à nos yeux, que le bel ovale et les soyeuses boucles blondes de la Csse d'Agoult, que tant de pinceaux ont copiés, que la gravure vient de reproduire pour ceux que charme une plume élégante.

Rassemblées dans la zone lumineuse, plusieurs têtes d'éclatante renommée étaient groupées autour du piano. Heine, ce plus triste des humoristes, écoutant avec l'intérêt d'un compatriote les narrations que lui faisait Chopin sur le mystérieux pays que sa fantaisie éthérée hantait aussi, dont il avait aussi exploré les plus délicieux parages. Chopin et lui s'entendaient à demi-mot et à demi-son. Le musicien répondait par de surprenants récits aux questions que le poète lui faisait tout bas, sur ces régions inconnues dont il lui demandait des nouvelles; sur cette «nymphe rieuse»[19] dont il voulait savoir «si elle continuait à draper son voile d'argent sur sa verte chevelure avec la même agaçante «coquetterie?» Au courant des jaseries et de la chronique galante de ces lieux, il s'informait: «si le Dieu marin à la longue barbe blanche poursuivait toujours une certaine naïade espiègle et mutine de son risible amour?» Bien instruit de toutes les glorieuses féeries qu'on voit _là-bas_, _là-bas_, il demandait: «si les roses y brûlaient d'une flamme toujours aussi fière? si au clair de la lune les arbres y chantaient toujours aussi harmonieusement?»

[Note 19: Heine, Salon. _Chopin._]

Chopin répondait. Tous deux, après s'être longtemps et familièrement entretenus des charmes de cette patrie aérienne, se taisaient tristement, pris de ce mal du pays dont Heine était si atteint alors qu'il se comparait à ce capitaine hollandais du _Vaisseau fantôme_, éternellement roulé avec son équipage sur les froides vagues, «soupirant en vain après les épices, les tulipes, les jacinthes, les pipes en écume de mer, les tasses en porcelaine de Chine!...» _Amsterdam! Amsterdam! quand reverrons-nous Amsterdam!_«s'écriait-il, pendant que la tempête mugissait dans les cordages et le ballottait de ci et de là sur son aqueux enfer.--«Je comprends, ajoute Heine, la rage avec laquelle un jour l'infortuné capitaine s'exclamait: _Oh! si je reviens à Amsterdam, je préférerai devenir borne au coin d'une de ses rues que de jamais les quitter!_ Pauvre Van der Deken!... Pour lui, Amsterdam, c'était l'idéal!»

Heine croyait savoir, à un cheveu près, tout ce qu'avait souffert et tout ce qu'avait éprouvé le «pauvre Van der Deken», dans sa terrible et incessante course à travers l'océan qui avait enfoncé ses griffes dans l'incorruptible bois de son vaisseau, le tenant enraciné à son sol mouvant par une ancre invisible dont l'audacieux marin ne pouvait jamais trouver la chaîne pour la briser. Quand le satirique poète le voulait bien, il nous racontait les douleurs, les espérances, les désespoirs, les tortures, les abbattements des infortunés peuplant ce malheureux navire, car il était monté sur ses planches maudites, guidé et ramené par la main de quelque ondine amoureuse qui, les jours où l'hôte de sa forêt de corail et de son palais de nacre se levait plus morose, plus amer, plus mordant encore que de coutume, lui offrait entre deux repas, pour égayer son spleen, quelque spectacle digne de cet amant qui savait rêver plus de prodiges que son royaume n'en renfermait.

Sur cette impérissable carène, Heine et Chopin parcouraient ensemble les pôles où l'aurore boréale, brillante visiteuse de leurs longues nuits, mire sa large écharpe dans les gigantesques stalactites des glaces éternelles; les tropiques où le triangle zodiacal remplace de sa lumière ineffable, durant leurs courtes obscurités, les flammes calcinantes qu'y distille un soleil douloureux. Ils traversaient dans une course rapide, et les latitudes où la vie est opprimée et celles où elle est dévorée, apprenant à connaître chemin faisant toutes les merveilles célestes qui marquent la route de ces matelots que n'attend aucun port. Appuyés sur cette poupe sans gouvernail, ils contemplaient depuis les deux ourses qui surplombent majestueusement le nord, jusqu'à l'éclatante croix du sud, après laquelle le désert antarctique commence à s'étendre sur les têtes comme sous les pieds, ne laissant à l'oeil éperdu rien à contempler sur un ciel vide et sans phare, étendu au-dessus d'une mer sans rives. Il leur arrivait de suivre longtemps, et les fugaces sillages que laissent sur l'azur les étoiles filantes, lucioles d'en haut... et ces comètes aux incalculables orbites redoutées pour leur étrange splendeur, tandis que leurs vagabondes et solitaires courses ne sont que tristes et inoffensives... et Aldébaran, cet astre distant qui, comme la sinistre étincelle d'un regard ennemi, semble guetter notre globe sans oser l'approcher... et ces radieuses Pléides versant à l'oeil errant qui les cherche une lueur amie et consolatrice, comme une énigmatique promesse!

Heine avait vu toutes ces choses sous les différentes apparences qu'elles prennent à chaque méridien! Il en avait vu bien d'autres encore dont il nous entretenait par vagues similitudes, ayant assisté à la cavalcade furieuse d'Hérodiade, ayant aussi ses entrées à la cour du Roi des Aulnes, ayant cueilli plus d'une pomme d'or au jardin des Hespérides, étant un des familiers de tous ces lieux inaccessibles à des mortels qui n'ont pas eu pour marraine quelque fée, prenant à tâche leur vie durant de tenir en échec les mauvaises fortunes en prodiguant les joyaux de leurs écrins aux étranges scintillements. Comme il entretenait souvent Chopin de ses vagabondes excursions dans le pays du surnaturel poétique, Chopin nous répétait ses discours, nous racontait ses descriptions, nous révélait ses récits, et Heine le laissait faire, oubliant notre présence lorsqu'il l'écoutait.

Au soir dont nous parlons, à côté de Heine était assis Meyerbeer, pour lequel sont épuisées depuis longtemps toutes les interjections admiratives. Lui, harmoniste aux constructions cyclopéennes, il passait de longs instants à savourer le délectable plaisir de suivre le détail des arabesques qui enveloppaient les improvisations de Chopin, comme d'une blonde diaphane.

Plus loin, Adolphe Nourrit; c'était un noble artiste, passionné et austère à la fois. Catholique sincère et presque ascétique, il rêvait pour l'art, avec toute la ferveur d'un maître du moyen-âge, un avenir régénérateur du beau pur, glorificateur du beau immaculé! Dans les dernières années de sa vie, il refusait son talent à toutes les scènes d'un ordre de sentiments peu élevés ou superficiels, pour servir l'art avec un chaste et enthousiaste respect, ne l'acceptant dans ses diverses manifestations, ne le considérant à toutes les heures du jour, que comme un saint tabernacle _dont la beauté forme la splendeur du vrai_. Sourdement miné par une mélancolique passion pour le beau, son front semblait déjà se marbrer de cette ombre fatale que l'éclat du désespoir n'explique toujours que trop tard aux hommes, si curieux des secrets du coeur et si ineptes pour les deviner.

Hiller y était aussi: son talent s'apparentait à celui des novateurs d'alors, en particulier à Mendelssohn. Nous nous rassemblions fréquemment chez lui et en attendant les grandes compositions qu'il publia dans la suite, dont la première fut son remarquable oratorio, _La Destruction de Jérusalem_, il écrivait des morceaux de piano: les _Fantômes_, les _Rêveries_, ses vingt-quatre _Études_ dédiées à Meyerbeer. Esquisses vigoureuses et d'un dessin achevé, rappellant ces études de feuillages où les paysagistes retracent d'aventure tout un petit poème d'ombre et de lumière, avec un seul arbre, une seule bruyère, une seule toupe de fleurs des bois ou de mousses aquatiques, un seul motif heureusement et largement traité.

Eugène Delacroix, le Rubens du romantisme d'alors restait étonné et absorbé devant les apparitions qui remplissaient l'air et dont on croyait entendre les frôlements. Se demandait-il quelle palette, quels pinceaux, quelle toile il aurait eu à prendre, pour leur donner la vie de son art? Se demandait-il si c'est une toile filée par Arachné, un pinceau fait des cils d'une fée, une palette, couverte des vapeurs de l'arc-en-ciel, qu'il lui eût fallu découvrir? Se plaisait-il à sourire en lui-même de ces suppositions et à se livrer tout entier à l'impression qui les faisait naître, par l'attrait qu'éprouvent quelques grands talents pour ceux qui leur font contraste?...

D'entre nous, celui qui paraissait le plus près de la tombe, le vieux Niemcevicz, écoutait avec une gravité morne, un silence et une immobilité marmoréennes, ses propres _Chants historiques_, que Chopin transformait en dramatiques exécutions pour ce survivant des temps qui n'étaient plus. Sous les textes si populaires du barde polonais, on retrouvait le choc des armes, le chant des vainqueurs, les hymnes de fêtes, les complaintes des illustres prisonniers, les ballades sur les héros morts!... Ils remémoraient ensemble cette longue suite de gloires, de victoires, de rois, de reines, de hetmans... et le vieillard, prenant le présent pour une illusion, les croyait ressuscités, tant ces fantômes avaient de vie en apparaissant au-dessus du clavier de Chopin! --Séparéde tous les autres, sombre et muet, Mickiewicz dessinait sa silhouette inflexible. Dante du Nord, il paraissait toujours trouver--«amer le sel de l'étranger et son escalier dur à monter...» Chopin avait beau lui parler de _Grazyna_ et de _Wallenrod_, ce _Conrad_ demeurait comme sourd à ces beaux accents; sa présence seule témoignait qu'il les comprenait. Il lui semblait, à juste titre, que nul n'avait droit d'en exiger plus de lui!...

Enfoncée dans un fauteuil, accoudée sur la console, Mme Sand était curieusement attentive, gracieusement subjugée. Elle donnait à cette audition toute la réverbération de son génie ardent, qu'elle croyait doué de la rare faculté réservé à quelques élus, d'apercevoir le beau sous toutes les formes de l'art et de la nature. Ne pourrait-elle pas être cette _seconde vue_, dont toutes les nations ont reconnu chez les femmes inspirées les dons supérieurs? Magie du regard qui fait tomber devant elles l'écorce, la larve, l'enveloppe grossière du contour, pour leur faire contempler dans son essence invisible l'âme du poète qui s'y est incarnée, l'idéal que l'artiste a conjuré sous le torrent des notes ou les voiles du coloris, sous les inflexions du marbre ou les alignements de la pierre, sous les rhythmes mystérieux des strophes ou les furieuses interjections du drame! Cette faculté n'est que vaguement ressentie par la plupart de celles qui en sont douées; sa manifestation suprême se révèle dans une sorte d'oracle divinatoire, conscient du passé, prophétique de l'avenir! De beaucoup moins commune qu'on ne se plaît à le supposer, elle dispense les organisations étranges qu'elle illumine du lourd bagage d'expressions techniques, avec lequel on roule pesamment vers les régions ésotériques qu'elles atteignent de prime-saut. Cette faculté prend son essor, bien moins dans l'étude des arcanes de la science qui analyse, que dans une fréquente familiarité avec les merveilleuses synthèses de la nature et de l'art.

C'est dans l'accoutumance de ces tête à tête avec la création qui font l'attrait et la grandeur de la vie de campagne, qu'on ravit à la nature, en même temps à l'art, le mot caché dans les harmonies infinies de lignes, de sons, de lumières, de fracas et de gazouillements, d'épouvantés et de voluptés! Assemblage écrasant qui, affronté et sondé avec un courage que n'abat aucun mystère, que ne lasse aucune lenteur, laisse quelquefois apercevoir la clef des analogies, des conformités, des rapports de nos sens à nos sentiments et nous permet de simultanément connaître les ligaments occultes, qui relient des dissemblances apparentes, des oppositions identiques, des antithèses équivalentes, ainsi, que les abîmes qui séparent, d'un étroit mais infranchissable espace, ce qui est destiné à se rapprocher sans se confondre, à se ressembler sans se mélanger. Avoir écouté de bonne heure les chuchotements par lesquels la nature initie ses privilégiés à ses rites mystiques, est un des apanages du poète. Avoir appris d'elle à pénétrer ce que l'homme rêve lorsqu'il crée à son tour et que, dans ses oeuvres de toutes sortes, il manie comme elle les fracas et les gazouillements, les épouvantes et les voluptés, est un don plus subtil encore, que la femme-poète possède à un double droit; de par l'intuition de son coeur et de son génie.

Après avoir nommé celle dont l'énergique personnalité et l'impérieuse fascination inspirèrent, à la frêle et délicate nature de Chopin, une admiration qui le consumait comme un vin trop capiteux détruit des vases trop fragiles, nous ne saurions faire sortir d'autres noms de ces limbes du passé dans lequel flottent tant d'indécises images, d'indécises sympathies, de projets incertains, d'incertaines croyances; dans lequel chacun de nous pourrait revoir le profil de quelque sentiment né inviable! Hélas! De tant d'intérêts, de tendances et de désirs, d'affections et de passions, qui ont rempli une époque durant laquelle ont été fortuitement rassemblées quelques hautes âmes et lumineuses intelligences, combien en est-il qui aient possédé un principe de vitalité suffisante pour les faire survivre à toutes les causes de mort qui entourent à son berceau chaque idée, chaque sentiment, comme chaque individu?... Combien en est-il dont, à quelque instant de leur existence, plus ou moins courte, on n'ait pas dit ce mot d'une tristesse suprême: _Heureux s'il était mort! Plus heureux s'il n'était pas né!_ De tant de sentiments qui ont faire battre si fort de nobles coeurs, combien en est-il qui n'aient jamais encouru cette malédiction suprême? Il n'en est peut-être pas un seul qui, s'il était rallumé de sa cendre et sorti de son tombeau, comme l'amant suicidé qui dans le poème de Mickiewicz revient au jour des morts pour revivre sa vie et ressoufrir ses douleurs, pourrait apparaître sans les meutrissures, les stigmates, les mutilations, qui défigurèrent sa primitive beauté et souillèrent sa candeur?