Part 4
Non, il ne reviendra jamais, il sera à moi pour toujours!... Je me le répète sans cesse et ce n’est que dans le sentiment de l’éternité de notre amour que je trouve quelque apaisement à l’angoisse qui me dévore. Lui, au contraire, semble en avoir fini avec la période du trouble et des luttes. Maintenant que l’avenir est fixé, la voie choisie, il ne comprend plus qu’on n’y marche pas vaillamment et qu’on s’attarde en de vains regrets... Près de lui, en écoutant sa parole à la fois tendre et impérieuse, je ne sens qu’une chose: l’intensité de mon amour; mais lorsqu’il s’éloigne, oh! alors toute l’amertume de cette coupable situation se fait sentir, avec une violence qui la rend presque intolérable.
J’ai une hâte fiévreuse de quitter Hauteville. Tout m’y heurte, m’y blesse. L’heure du réveil a dissipé pour toujours mon inconcevable aveuglement.
Je ne puis supporter la vue de Renée, sa présence m’est une torture, chaque parole qu’elle m’adresse une humiliation. Je me dis: «Ce n’est qu’une enfant, elle n’en souffrira pas.» Mais ce fait qu’elle n’est qu’une enfant rend plus terrible encore ma condamnation et plus juste le mépris dont elle aura le droit de m’accabler. Cette pensée fait saigner tout l’orgueil de mon cœur. A travers les malheurs de ma vie, ma fierté me restait, c’était mon unique consolatrice; je l’ai perdue, et dorénavant quand je souffrirai, ce ne sera plus jamais la tête levée.
Mon bonheur radieux des premiers jours s’est envolé, et pourtant chaque heure qui s’écoule ajoute à mon amour pour Robert, chaque humiliation me le rend plus cher, chaque larme que je répands resserre l’union de nos âmes... Je l’aimais dans la joie, je l’aime bien plus dans la douleur, et, malgré les déchirements de ma conscience, la possibilité de retourner en arrière ne m’effleure même pas... Et quand Robert me dit: «C’est pour la vie!» je lui réponds: «Oui, c’est pour la vie!» sans qu’un seul doute me vienne sur la réalisation de nos paroles.
Une fois loin d’ici, ces tourments cesseront, nous serons heureux, nous ne mettrons plus sur nos visages ce masque de dissimulation qui brûle et humilie, nous serons uniquement l’un à l’autre... Que nous importera la condamnation du monde! le trésor que nous posséderons sera si grand, si précieux, que nous pourrons orgueilleusement la braver. Oui, nous la braverons, la force de notre amour nous élèvera au-dessus de tous les sacrifices; rien ne nous atteindra dans cette atmosphère brûlante et lumineuse, mais pourtant je sens qu’il s’est creusé en moi une source de tristesse que toute cette joie ne tarira jamais.
O mon Dieu, vous qu’à travers les doutes de mon esprit et la froideur de ma foi, j’ai toujours vaguement reconnu comme le créateur de toutes choses, sans cependant vous rendre maître de ma vie, il est donc vrai que vous écrivez dans la conscience des règles immuables que l’être humain ne peut transgresser sans souffrir et que la passion elle-même ne parvient pas à lui faire oublier!
4 juin.
Il y a une heure, comme j’étais assise sur la galerie extérieure, je vis arriver Renée le long de l’avenue. J’aurais voulu l’éviter, car j’ai remarqué hier que ses regards se fixaient parfois sur les miens avec une intensité sous laquelle je me sens pâlir. Mais j’ai craint de paraître la fuir. Malgré la chaleur d’un jour d’été, elle s’enveloppait frileusement d’un grand châle et marchait à pas lents, la tête baissée. Elle paraissait si frêle, si triste, si incapable de se défendre, que, pour un instant j’eus pitié d’elle; un doute soudain traversa mon esprit et des larmes mouillèrent mes yeux. Quand elle s’approcha de moi, voulant les lui dérober, je détournai le visage, mais elle les avait vues.
--Pourquoi pleurez-vous, Thérèse?
Sa voix était inquiète. Je ne répondis pas. Elle répéta sa question avec une impatience qui ne lui était pas habituelle. J’essayai de sourire et, lui montrant le titre du roman que je tenais à la main:
--Je pleure sur les malheurs de l’héroïne. C’est un roman que M. de Belmonte admire beaucoup.
A ces mots, son visage changea d’expression, elle sourit. Ma pitié se dissipa. Ah! si elle aimait Robert, pourrait-elle s’abuser ainsi? elle aurait pénétré le mystère de son âme, elle aurait vu dans ses yeux la flamme qui les anime, la passion qui s’en exhale... Moi, si Robert en aimait une autre, je le devinerais avant que lui-même l’eût pressenti et j’en mourrais, je crois, avant qu’il se fût rendu compte de son infidélité.
Et pourtant elle est sa femme! ce bonheur suprême que la vie lui a donné, elle y met si peu de prix qu’elle va le perdre sans s’être doutée de ce qui la menaçait. Chose bizarre, cette indifférence qui fait mon excuse m’irrite, et je ressens une colère mêlée de dédain envers cette femme, qui, possédant un bien pour lequel je donnerais tout le sang de mon cœur, n’a su y mettre ni son orgueil ni son amour.
5 juin.
Robert part ce soir: une dernière affaire importante à régler, puis tout sera terminé et nous quitterons Hauteville. Je n’aurais pas voulu demeurer ici en son absence; je lui ai dit:
--Laissez-moi partir, vous me rejoindrez plus tard.
Mais il n’a pas consenti, il m’a suppliée de ne pas insister.
--Quand vous n’êtes pas sous mes yeux, je veux au moins que vous soyez sous mon toit; sans cela je ne serais pas en repos.
Je viens de le quitter. D’un commun accord, nous nous voyons moins qu’aux premiers jours de notre amour; l’avenir est à nous, et je ne veux pas d’un bonheur dissimulé et dérobé, c’est ma dernière dignité, je tiens à la garder intacte. Aujourd’hui cependant nous avons passé la journée dans l’atelier, car avant cette séparation momentanée nous éprouvions le besoin de nous fixer dans le souvenir l’un de l’autre.
Il a travaillé à mon buste, qui est presque achevé, la ressemblance est frappante, mais il n’en est pas satisfait encore: il voudrait me donner une physionomie heureuse, et plus il s’y applique, plus elle devient triste et désolée. Je lui ai dit:
--Laissez-moi telle que je suis, Robert; tant que je serai près de vous, que vous importera cette tête de marbre? ce n’est pas elle, c’est moi que vous regarderez. Et lorsque nous serons séparés, oh! alors, ce sera bien cette expression désespérée qui conviendra à mon visage.
Il m’a interrompue vivement et d’un ton irrité:
--Thérèse, comment osez-vous prononcer d’une voix tranquille des mots semblables, quand moi je n’ose même pas penser sans frémir à l’éventualité d’un pareil déchirement? Il n’y a entre nous qu’une séparation possible: la mort.
--C’est bien d’elle que je parlais, ai-je répondu doucement. Si je vous quitte, Robert, ce ne sera que pour mourir.
Il m’a regardée avec un attendrissement douloureux.
--Vous voir mourir serait une douleur indicible, mais s’il me fallait vous perdre, Thérèse, Dieu fasse que ce soit morte et non vivante!
Après ces paroles, un long silence se fit entre nous, l’idée de la mort s’était emparée de moi; lui aussi y pensait, car, de temps à autre, il serrait ma main avec force, comme pour s’assurer que j’étais là encore... Nous étions debout près de la fenêtre, le soleil qui était caché sortit tout à coup des nuages et vint éclairer l’atelier de ses rayons. Il jeta sur le buste un éclat plus vif et lui donna soudain une apparence de vie. J’appuyai mon visage contre le visage de marbre de la statue et, me penchant, je la baisai sur les lèvres.
--Je viens de lui donner une partie de mon âme, dis-je en souriant, si jamais vous me perdez, promettez-moi, Robert, de venir chaque jour déposer sur ses lèvres ce même baiser; elles vous le rendront.
Le soir du même jour.
Madame de Hauteville n’a pas dîné avec nous; au dernier moment, elle a fait prévenir Robert qu’elle était trop souffrante pour quitter sa chambre. Ce malaise m’inquiète, tellement mon esprit égaré voit partout une menace de malheur.
J’étais seule sur la terrasse avec M. de Belmonte, quand M. de Hauteville vint prendre congé de nous. Il était en costume de voyage; la voiture attelée l’attendait devant le perron. Il salua le marquis, puis me tendit la main, froidement, comme à une étrangère... A ce moment, je faillis me trahir; il me sembla soudain qu’il me quittait pour toujours, que je ne le reverrais plus;... mes lèvres s’ouvrirent pour crier: «Emmenez-moi!...» Mais nous n’étions pas seuls. Par un puissant effort de volonté je refoulai mon émotion.--La voiture partit. Mes regards la suivirent aussi longtemps qu’elle fut visible, puis, à regret, je les ramenai lentement autour de moi. Debout à mes côtés, M. de Belmonte me contemplait avec une expression de curiosité ardente, mélangée de doute et d’indécision. En rencontrant mes yeux, il détourna les siens. Nous fîmes quelques pas, puis nous nous arrêtâmes. La nuit était brillante et sereine; je levai la tête vers le ciel étoilé qui éclairait la route que suivait Robert... Ma main pendait le long de la balustrade; le marquis la souleva légèrement dans une des siennes et en examina la forme et les contours.
--Blanche, froide et cruelle, dit-il en la laissant retomber.
Je me remis à marcher.
--Quelle femme êtes-vous donc? continua-t-il plus bas.
--Une femme qui trouve l’air de la nuit trop frais pour elle et qui va vous souhaiter le bonsoir, répondis-je en riant et ramenant autour de mon cou les plis de ma mantille.
Il se mordit les lèvres, et un mauvais sourire lui passa sur le visage. Nous étions arrivés devant la porte du salon.
--Connaissez-vous la devise des Belmonte? demanda-t-il brusquement, comme j’en dépassais le seuil.
--Non.
--_Contra spem spero_, et je suis comme mes pères, mademoiselle, j’espère contre l’espoir.
6 juin.
Renée sait tout!...
J’en ai acquis la conviction dans le premier regard que nous avons échangé ce matin. Le supplice de cette minute, aucune parole ne saurait l’exprimer...
Et je suis restée en face d’elle, droite, impassible, mangeant le pain qu’elle m’offrait et souffrant mille morts sous son œil de tranquille mépris!... A l’humiliant silence qu’elle gardait j’aurais préféré des reproches, des cris, des larmes... Mais pourquoi aurait-elle eu des cris et des larmes? Elle ne l’aime pas; ce n’est point dans son cœur que je l’ai blessée, ce n’est que dans ses droits. S’il en était autrement elle n’aurait pu me revoir, elle serait partie... ou m’aurait chassée.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais comment est-elle arrivée à la vérité?--C’est hier que Robert nous a quittés. Je me souviens maintenant qu’elle a passé la soirée enfermée chez elle. Ce malaise subit n’était qu’un prétexte, sans doute elle savait déjà... Il a fallu qu’elle nous surprît ensemble! qu’elle entendît nos paroles! Mais où? quand? Du petit salon de la tourelle un escalier extérieur conduit jusqu’à la galerie sur laquelle s’ouvre une des fenêtres de l’atelier. Tous les jours elle passe de longues heures dans ce petit salon arrangé à son usage; elle aura entendu le marteau de Robert frapper sur le marbre, une curiosité l’aura tentée, elle sera montée sans bruit...
7 juin.
Renée garde toujours le silence; je ne puis deviner jusqu’où va sa certitude, ni à quelle résolution elle se prépare.
Nous ne nous voyons qu’aux heures des repas. Là, elle ne m’épargne aucune amertume et, affirmant ses droits, me fait sentir dans chaque détail que je ne suis ici qu’une étrangère recueillie par pitié.
Aujourd’hui M. de Belmonte, ayant manifesté le désir d’entrer dans l’atelier afin d’y examiner quelques monnaies anciennes, se tourna vers moi pour me demander où se trouvait la clef. Renée l’interrompit brusquement.
--Il me semble, marquis, dit-elle avec hauteur que, si l’on désire des renseignements sur les appartements du château, c’est à moi qu’il faut s’adresser et non point à d’autres.
Je me sentis pâlir sous l’affront. M. de Belmonte s’inclina et, avec son aisance d’esprit habituelle, changea de sujet. Sans lui, cette situation serait intenable. Il met une adresse merveilleuse à se trouver toujours entre nous. Malheureusement il en profile pour se rapprocher de moi.
Où que j’aille, je le trouve sur ma route; il ne me cache plus ses insolentes espérances, ravivées par la signification qu’il donne à l’absence de Robert et par l’odieuse comédie que je suis obligée de jouer. J’accepte avec un sourire forcé ses protestations et je réponds à ses paroles ardentes par un rire que je voudrais rendre insouciant, mais dont l’amertume me fait tressaillir moi-même. Je ne parviens pas pourtant à lui dissimuler que je souffre, mais on dirait qu’il y trouve un charme cruel et que, pour cet esprit corrompu, la conscience de mon amour pour un autre est un stimulant de plus.
Ce matin, il m’a demandé soudainement:
--Comptez-vous accepter pendant longtemps encore l’hospitalité de madame de Hauteville?
Sous l’ironie de ces paroles j’ai rougi.
--Non, ai-je répliqué vivement.
--Où irez-vous alors? a-t-il repris avec une nuance d’inquiétude soupçonneuse.
--Je ne sais, ai-je répondu d’un ton d’insouciance jouée. Quelque part probablement où j’apprendrai à lire à des enfants maussades.
--Vous! ce serait un crime que je ne permettrai jamais. Laissez cela aux pauvres déshéritées de la nature, vous êtes trop jeune et trop belle pour n’avoir pas une autre voie à suivre. Quand on possède ce je ne sais quoi qui grise les plus sages, on ne se fait pas institutrice. Ah! non!...
Puis plus bas et plus doucement:
--Si vous vouliez seulement avoir confiance en moi, il y a de beaux pays que je serais heureux de vous montrer et où vous connaîtriez jusqu’où peut aller votre pouvoir. Réfléchissez-y, car vous n’avez pas de meilleur ami que moi, et je ne vous demanderai jamais que l’heure présente.
J’écoute ces odieux propos avec une irritation qui ressemble à de la haine, et il me vient des rages sourdes contre cet homme. J’arrête à chaque instant sur mes lèvres les paroles de dédain et de colère dont je voudrais punir son audace. Je baisse la tête et, comme une expiation méritée, je supporte l’expression de ces sentiments qui m’offensent et dans mon amour et dans ma dignité de femme.
Ah! malheureuse que je suis!
8 juin.
J’ai reçu une lettre de Robert; il revient demain.
--Faites tous vos préparatifs, m’écrit-il; le jour qui suivra mon arrivée, vous quitterez Hauteville, et je vous rejoindrai quelques heures après... Je compte les minutes qui nous séparent de la liberté et du bonheur...
J’ai prévenu madame de Hauteville de mon départ prochain, et j’ai passé toute la journée chez moi dans l’activité fiévreuse de mes préparatifs de départ, dévorée par une anxiété que je ne parvenais pas à dominer.
Mais Robert revient, ces angoisses vont finir. Nous partirons ensemble, nous oublierons nos peines, nos souffrances et la solitude de cœur où nous avons vécu si longtemps; nous retrouverons ce que nous avons perdu et ce qui nous a manqué; nous réaliserons les espérances infinies de notre jeunesse.
Quelques heures encore et le rêve sera atteint.
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Dans la nuit.
Mon Dieu, mon Dieu, comment accomplir ce que j’ai promis? comment supporter?
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Tout dormait au château. Absorbée dans une rêverie accablante, je laissais les heures passer, sans songer même qu’elles s’écoulaient... On frappa à ma porte, le pressentiment d’une nouvelle épreuve me traversa le cœur. J’ouvris, c’était Renée. Nous nous regardâmes un instant, les yeux dans les yeux.
--J’ai à vous parler, dit-elle enfin.
En silence, je m’écartai pour la laisser entrer, elle franchit le seuil de ma chambre, et sa robe m’effleura en passant. Son visage, éclairé par la lumière qu’elle portait à la main, avait pris, sous l’empire de la résolution qui l’animait, une expression de rigidité; les yeux fixes, grands ouverts, elle marchait, la tête haute, d’un pas lent et automatique. Arrivée près de ma table, elle s’assit sur le fauteuil que je venais d’abandonner, et, avec un geste hautain, me désigna un siège en face d’elle. Cette femme, était-ce bien Renée? L’étonnement absorbait toutes mes facultés et, muette, j’attendais ce qui allait venir.
--Thérèse! commença-t-elle de cette voix sourde qui m’avait déjà frappée, Thérèse, je sais tout et je viens...
A ces mots, je compris, et, me levant toute droite, je l’interrompis brusquement. Un seul instinct me dominait, celui d’arrêter sur ses lèvres les paroles qu’elle allait prononcer.
--Toute explication est inutile; chassez-moi, vous en avez le droit, mais ne me demandez rien.
L’idée de nier ou de feindre ne me traversa même point l’esprit. Elle parut ne pas m’avoir entendue et continua:
--Je viens vous demander compte, non pas de ma confiance trahie, mais de la honte et du trouble que vous nous avez apportés.
Alors elle m’accabla de tout ce qu’une femme outragée dans ses sentiments de vertu et d’honneur peut trouver de méprisant et de sévère pour celle qui les a oubliés.
Je l’écoutais haletante, les bras croisés sur ma poitrine, afin d’en comprimer les battements, prête à chaque instant à répondre par des défis à ses accusations, et pourtant ne l’osant pas.
Tout d’un coup, sa voix s’abaissa:
--Ce que vous ne saviez peut-être pas, Thérèse, c’est que je l’aimais.
J’eus un moment d’égarement. Qui donc osait me faire en face un pareil aveu?... Robert! c’était mon bien, c’était ma vie, nulle que moi n’avait le droit de l’aimer!
Je sentais un frémissement me parcourir tout entière et le sang battre violemment à mes tempes... Mes lèvres tremblantes ne pouvaient articuler aucun son, mes yeux cherchèrent les siens, j’aurais voulu l’anéantir d’un regard. Mais elle parlait toujours, et chaque mot qu’elle prononçait, révélant l’amour à la fois innocent et passionné qui remplissait son cœur, me causait une souffrance. Elle l’aimait! c’était l’écroulement de tout ce qui faisait à mes yeux mon excuse et ma justification. J’eus honte alors et, courbant la tête, je cachai mon visage dans mes mains.
Je n’avais rien deviné, rien pressenti, mon aveuglement avait été semblable au sien, et dans cette enfant rêveuse et timide je n’avais pas entendu battre le cœur de la femme.
Elle se tut et demeura un instant comme plongée dans une sombre rêverie, on n’entendait aucun son, la nature elle-même était muette. Je ne sais combien de temps nous demeurâmes ainsi. Soudain le soupçon du but de cet aveu traversa mon repentir naissant, je relevai ma tête courbée. La table nous séparait, j’y appuyai mes deux mains et, me penchant vers elle:
--Vous venez me le redemander? mais il est trop tard maintenant. N’espérez pas que je vous le rende, car moi aussi je l’aime et d’un amour!...
--Vous vous trompez, Thérèse, je n’espère rien.
Renée avait tourné son visage vers moi: elle ne rêvait plus, et sa bouche avait pris une expression inflexible. C’était un juge, ce n’était plus la femme attendrie, confessant son amour.
--Non, je ne vous redemande pas son cœur. Longtemps, dans mon adoration aveugle, j’ai attendu humblement et en silence qu’il daignât venir à moi. Il n’est pas venu, et vous savez, Thérèse, jusqu’où il est tombé aujourd’hui... En voyant si bas celui que j’avais placé si haut, le choc a été trop violent, mon âme déçue n’a pu y résister, et mon amour est mort, ne voulant pas descendre aux hontes d’une telle chute.
Il y avait dans son accent un dédain si profond, une fierté si triste qu’involontairement ma tête se courba de nouveau.
--Que voulez-vous alors? murmurai-je.
--Le sauver, répondit-elle simplement. Elle continua:--Dieu m’est témoin que, s’il ne s’agissait que de moi, je me serais tue, probablement toujours; mais j’ai deviné vos desseins, j’ai compris que, si vous partiez, c’est qu’il devait vous rejoindre. Non contente de la dégradation morale où tous l’avez amené, vous voulez qu’il rompe publiquement avec son passé d’honneur et qu’il se ferme l’avenir. Lui, Robert de Hauteville, il quittera secrètement, comme un malfaiteur qui s’enfuit, son pays et la maison de son père, il abandonnera ses devoirs, il faillira à ses engagements, il foulera aux pieds l’orgueil de sa vie entière, il deviendra, pour tous ceux qui l’ont honoré, un objet de mépris, et cela afin de vous suivre!... Ah! de quels moyens vous êtes-vous donc servie et quelles ruses avez-vous employées pour séduire et avilir ce noble cœur?
Un objet de mépris! je rendrais Robert un objet de mépris! Je croyais que le mépris n’atteindrait que moi et que lui n’en serait pas effleuré, mais cette femme qui parlait disait le contraire. Je t’écoutais sans penser à m’offenser de ses paroles, sans songer à défendre ce qui me restait de vertu, occupée uniquement à saisir l’idée qu’elle me présentait. Mais quand elle en vint à m’accuser de ruses et à nier la spontanéité de l’amour qu’il m’avait donné, je me redressai sous l’outrage:
--Sachez, criai-je, que c’est de lui-même et librement qu’il m’a aimée, c’est son amour qui a conquis le mien, et cette fuite, cet aveu public de notre passion, c’est lui qui l’exige et y attache son avenir de bonheur.
Elle pâlit, ce fut le seul signe d’émotion qu’elle donna; son regard demeura ferme et sa voix ne s’altéra pas:
--Il s’agit de réparer le mal plus que d’en rechercher les causes. Thérèse, il faut que vous renonciez à Robert et que vous le rendiez, non à moi qui ne vous le réclame pas, mais à l’honneur qu’il offense et au devoir qu’il oublie.
--Jamais! tel fut le cri de mon cœur.
Je marchais fiévreusement dans la chambre, me débattant sous mille impressions contradictoires. Enfin, voyant qu’elle ne bougeait pas et qu’elle semblait attendre mon retour au calme pour recommencer à parler, je me rapprochai d’elle:
--Ce que vous pourriez ajouter est inutile. Je l’aime, entendez-vous, passionnément, follement, comme vous ne savez pas aimer, et mon âme se déchirerait en lambeaux s’il fallait me séparer de lui.
--Vous avez peur de la souffrance?
Il y avait dans sa voix un dédain inexprimable. Elle continua:
--Vous dites que je ne sais pas aimer? Cependant, du temps où je l’aimais, pour lui je n’aurais reculé devant aucune douleur.
--Mais il en souffrirait aussi, autant, plus que moi peut-être.
--Moins qu’il ne souffrira plus tard.
--Taisez-vous, laissez-moi. Qui vous donne le droit de me torturer ainsi?
--La volonté de le sauver, Thérèse.
Elle se leva en prononçant ces mots. Nous étions debout en face l’une de l’autre, à une distance de quelques pas, mais, quoique je sois plus grande qu’elle, elle semblait me dominer de toute la hauteur de sa situation sur l’abaissement de la mienne. Ce n’était plus Renée, c’était une femme inconnue dont la grandeur morale m’écrasait. Mon esprit, sous le coup de cette révélation, flottait indécis; cependant, à travers le travail mystérieux qui s’accomplissait en moi, le sentiment instinctif de la défense de mon amour me possédait encore.
--Thérèse, n’étouffez pas la voix de votre conscience.--Puis elle essaya de faire vibrer les cordes muettes de mon âme, elle me parla de Dieu que j’offensais, de l’honneur que je perdais, elle appela à son aide tout ce qui pouvait réveiller et fortifier mes vagues notions du bien... Je ne voulais pas l’entendre, je cachais ma tête dans mes mains, mais, malgré mes efforts, chacune de ses paroles me parvenait distinctement et semblait s’ouvrir forcément une voie jusqu’au plus profond de mon être. Défaillante, sous l’empire de l’angoisse qui me torturait, ne pouvant plus me soutenir, je m’appuyai contre la muraille:
--Je ne puis pas, criai-je, Robert m’est plus cher que tout.
Alors il se passa une chose inouïe: je vis Renée s’agenouiller devant moi.
--Eh bien! dit-elle, que ce soit pour l’amour de lui!
Sa voix avait perdu son ton de sévérité pour prendre l’accent de la prière. Elle me supplia d’avoir pitié de Robert, de lui épargner les humiliations qui l’attendaient, de ne pas flétrir cette vie, jusqu’aujourd’hui sans tache, de ne pas faire de lui un homme sans foyer, sans patrie...