Part 2
La neige tombe à flocons serrés. Les fouilles ont été interrompues. Chaque jour, Renée et son mari font de longues promenades en traîneau, dont elle revient les joues roses, les yeux brillants. Ils vont visiter leurs tenanciers. C’est le moment de la distribution des aumônes. M. de Hauteville est très scrupuleux et très large dans l’accomplissement de ce devoir. J’ai refusé de les accompagner dans leurs excursions. J’ai repris mes lectures et je passe presque toutes mes journées dans la bibliothèque, étendue sur un vieux divan placé dans le fond de la pièce et enveloppée de mon châle noir, dont je ramène un des pans sur ma tête pour ne pas mourir de froid dans cette vaste pièce glaciale et triste. Nul ne vient m’y déranger. M. de Hauteville seul y entre de temps en temps pour prendre un livre ou consulter une des cartes qui pendent le long des murs. Il ne me voit même pas et sort comme il est entré: en silence. Cette solitude est devenue pour moi une nécessité; elle me permet de me livrer sans contrainte à l’amertume de mes pensées. Le droit d’être triste, ce dernier bien des malheureux, je l’ai acquis et je le garde. Cependant on me le conteste.
Comme je rejoignais Renée dans le petit salon de la tourelle où elle passe ses matinées, un bruit de voix m’a arrêtée sur le seuil de la porte entr’ouverte.
--J’avais espéré, Robert, qu’elle serait pour vous une ressource, que vous pourriez travailler ensemble. C’est une femme si remarquable!
--C’est surtout une femme orgueilleuse, répondit M. de Hauteville. Ma chère enfant, méfiez-vous de votre imagination. Vous m’aviez fait une peinture exagérée de ses mérites, de son intelligence, de son énergie. L’énergie ne consiste pas à se complaire dans ses tristesses et dans l’abandon de soi-même. J’ai cédé à vos instances, Renée, mais, croyez-moi, ne vous forgez pas des chimères inutiles sur la compagne que vous vous êtes choisie. Cela ne serait pour vous qu’une déception.
C’était de moi qu’il s’agissait; la discrétion m’empêchait d’en entendre davantage; je m’éloignai sans bruit. Ces quelques mots, surpris par hasard, m’ont fait non seulement constater la sévérité du jugement de M. de Hauteville, mais deviner que c’était malgré lui que Renée m’avait accueillie. Ma résolution de ne demeurer ici que le moins possible s’est fortifiée encore. Depuis lors, dès que je suis en sa présence, je me fais un visage indifférent, je me force à une animation factice, je chante avec Renée, car je ne veux pas que, du haut de sa prospérité et de sa force, il méprise mon infortune comme une faiblesse.
5 janvier 1879.
Depuis quelques jours Renée me paraît souffrante, elle a des soubresauts de gaieté enfantine suivis d’un alanguissement de toute sa personne; elle reste des heures entières assise près de la fenêtre, les mains croisées, les yeux distraits. J’en ai fait la remarque à madame de Faverges, qui m’a répondu qu’il n’y avait rien d’inquiétant, que sa nièce était sujette à des langueurs passagères; puis elle a ajouté:
--Si Renée avait quelque peine, je le saurais. Elle n’est pas telle que vous, Thérèse, se refusant à toute expansion.
J’ai souri un peu amèrement, elle a continué:
--J’avais espéré, Thérèse, que dans ce milieu nouveau, éloignée des souvenirs qui ont pesé si lourdement sur votre jeunesse, votre cœur se serait ouvert. Il semble plus fermé que jamais. Quelles peuvent être les pensées qui s’agitent sous votre front impassible?
Toujours cette même défiance, comme si ma froideur devait nécessairement recouvrir des profondeurs dangereuses! Qu’ai-je donc en moi? Renée, elle aussi, je le sens, partage les idées de madame de Faverges; j’ai été pour elle une déception. J’ai écrit l’autre jour à mon notaire pour presser la vente de la maison. Mes plans sont faits, je n’attends, pour les exécuter, que la terminaison de cette affaire. Je serai institutrice. Personne ici ne se doute de mes projets. Madame de Faverges criera au scandale, proposera le couvent, parlera d’avenir. D’avenir, je n’en ai pas, mais j’ai vingt-sept ans, je suis libre, courageuse, assez intelligente pour me suffire et trop orgueilleuse pour continuer à vivre comme je le fais ici.
15 janvier.
Le temps est redevenu sec et beau. Les fouilles ont repris, on a fait quelques découvertes importantes, entre autres une tête de guerrier qu’on croit être un Ajax.
--Donnez-moi des nouvelles de Gino, disait ce matin M. de Hauteville à madame de Faverges. Je veux lui écrire, lui apprendre nos recherches; vous savez que c’est un amateur passionné; lui seul peut me donner les renseignements qui me sont nécessaires.
--Je ne connais pas son adresse actuelle, mais il y a trois mois il était au lac de Côme, chez la princesse Grimaldi.
--Je vais lui écrire tout de suite, il nous le faut absolument pour le printemps.
--Qui est Gino? a demandé Renée à sa tante.
--Comment! vous ne le connaissez pas? C’est le marquis de Belmonte, un ancien ami de votre mari, un condisciple de l’école militaire, qui plus est, archéologue distingué et homme à bonnes fortunes, très connu à Paris et ailleurs.
--Est-il marié?
--Oui, mais depuis longtemps séparé de sa femme.
Ce nom ne m’était pas inconnu. Je me rappelais vaguement avoir rencontré autrefois le marquis chez ma marraine.
Plus tard, comme nous nous promenions sur le terrain des fouilles et que M. de Hauteville nous expliquait les théories de l’école allemande:
--Avez-vous lu l’ouvrage de X.? lui ai-je demandé.
--Non, il n’est pas traduit encore, et malheureusement je ne sais pas l’allemand. Je le regrette, car il doit se trouver dans ce livre des indications qui me seraient précieuses.
--Voulez-vous de moi pour traducteur? je tâcherai de m’en tirer le mieux possible.
--Vous feriez cela? cette besogne ardue ne vous rebuterait pas?
--Au contraire, répondis-je.
Je disais vrai: un travail quelconque me paraissait une diversion heureuse. M. de Hauteville a télégraphié pour avoir le livre, et dans quelques jours nous allons commencer à travailler ensemble. Il y a si peu d’affinités entre nous que, tout en ne regrettant pas ma proposition, je redoute cette tâche en commun.
Madame de Faverges est partie. Renée a beaucoup pleuré en la quittant. Je trouve qu’elle devient de plus en plus pâle et languissante. Malgré toutes les apparences du bonheur, ce ménage n’est pas heureux. C’est une de ces unions sans amour, comme on en rencontre tant dans notre pays, qu’aucun souffle de passion n’anime, qu’aucune sympathie commune ne raffermit et ne console. Elle languit dans l’ennui de la vie austère qu’on lui a faite; lui souffre de l’existence bornée à laquelle ses opinions politiques le condamnent. Souffre-t-il aussi de ne pas trouver dans la femme qui porte son nom une compagne véritable, ou sa froideur hautaine le rend-elle inaccessible à tout regret?
1er mai.
Voici des semaines, presque des mois que je n’ai rien écrit. Renée a été malade, et cela m’a fait prolonger mon séjour ici bien au delà du temps que je comptais y passer. Nous avons été inquiets quelques jours, et, une nuit même, le danger a été imminent. M. de Hauteville avait perdu son calme, il ne pouvait demeurer en place et marchait fiévreusement dans la pièce voisine, puis revenait au chevet de sa femme en murmurant: «Pauvre enfant! pauvre enfant!» Debout de l’autre côté du lit, je me tenais prête à exécuter les ordres du médecin, et, à mesure que le péril augmentait, je sentais se poser et grandir dans mon esprit cette redoutable question:
--Pourquoi est-ce elle qui meurt et non pas moi?
En comparant nos deux existences, il me semblait que c’était une injustice de la destinée, une méprise cruelle du sort. Peu à peu l’amertume fit place à l’attendrissement, et la pensée de révolte contre la Providence se changea en prière. Oui, Renée, c’est sincèrement que, cette nuit-là, j’ai demandé à Dieu de prendre ma vie et d’épargner la vôtre. Le lendemain, une amélioration se manifesta et toute crainte disparut.
Tant que madame de Hauteville fut très malade, elle accepta mes soins; mais à peine se trouva-t-elle mieux qu’elle m’éloigna systématiquement, quoique avec douceur, et désira la présence de la sœur Marie-Joseph, religieuse qu’elle affectionne et qui la soigna exclusivement durant les longues semaines de sa convalescence. La méfiance inspirée par madame de Faverges commençait à porter ses fruits.
Relevée de mes fonctions de garde-malade, je pus reprendre mes traductions commencées. M. de Hauteville les annote et s’intéresse vivement à ces études. Souvent minuit nous a surpris travaillant encore l’un en face de l’autre... Absorbés dans nos recherches, nous ne nous apercevions pas que le temps passait. En général, nous causions peu. Quelquefois cependant il m’est arrivé de lui parler de moi et de la vie que je menais dans la maison de mon père. Il posait alors sa plume et m’écoutait avec une sympathie sérieuse et attentive. Est-ce la maladie de Renée qui l’a attendri? Je ne sais, mais sa rudesse s’est adoucie, et son visage a perdu cette expression de mépris hautain dans lequel il semblait nous envelopper tous.
Aujourd’hui, ma traduction est terminée. Je vais reprendre ma liberté et retourner à mon existence solitaire. Cependant M. de Hauteville a entrepris mon buste, et cela m’obligera encore à de longues séances avec lui.
Pendant ces quelques semaines d’activité continuelle et d’oubli de moi-même en face des préoccupations et des intérêts des autres, j’ai perdu le sentiment de mon individualité propre. Ce genre de vie si nouveau a eu sur mon être moral une influence bizarre. Je ne me reconnais plus... Il me semble que je découvre en moi une autre femme dont je ne soupçonnais pas l’existence et qui m’effraye par la force et la jeunesse que je pressens vaguement en elle. Rien cependant n’est venu modifier ma vie, aucun élément nouveau n’y a pris place; qu’est-ce donc qui se passe en mon âme et quel est le travail mystérieux qui s’y accomplit?
Depuis deux jours le château a un nouvel hôte dans la personne du marquis de Belmonte, l’ancien condisciple de M. de Hauteville, qui est arrivé pour assister aux fouilles et, dit-on, aussi pour oublier et se faire oublier après certaine aventure dont les journaux ont parlé à mots couverts. C’est un grand séducteur que le marquis. Il a le type de l’emploi, pas cependant le type classique des héros de ce genre; l’espèce en est démodée, et lui veut être très actuel, d’une actualité même qui contraste avec le château et ses habitants. Je devine à l’ennui de bon goût répandu sur toute sa personne et qu’il cherche vainement à dissimuler, que nous lui produisons l’effet de vieux portraits de famille. D’ailleurs, je le vois peu; il n’a pas l’air de se souvenir de m’avoir rencontrée autrefois, et je n’ai nulle envie de le lui rappeler.
Le jour même de l’arrivée de son hôte, Renée a repris sa place à table; plus charmante que jamais dans sa beauté délicate et fragile. Légèrement abattue encore, elle parlait peu et semblait regarder au dedans d’elle-même, oubliant ceux qui l’entouraient. La maladie l’a attristée; elle rit moins, et quelquefois je l’entends qui soupire.
5 mai.
Ce soir le marquis s’est assis derrière mon fauteuil et m’a demandé, à voix basse, si je me souvenais de lui. J’ai répondu affirmativement. Alors il m’a rappelé les moindres incidents du temps où nous nous étions rencontrés, puis peu à peu il s’est mis à me débiter quelques phrases d’une galanterie banale, rouvrant à mes yeux les horizons d’un monde de pensées et de sentiments qui m’étaient devenus inconnus. Nous avons parlé ainsi longuement; Renée sommeillait à demi sur sa chaise longue; M. de Hauteville, occupé avec son intendant, avait quitté la chambre. Une sorte d’excitation inaccoutumée s’était emparée de moi; il me semblait être retournée de plusieurs années en arrière, je sentais mes joues se colorer et les paroles sortir de ma bouche vives et rapides...
M. de Hauteville rentra et, s’arrêtant sur le seuil de la porte, embrassa d’un coup d’œil le groupe que nous formions; il fit quelques pas en avant et fixa ses yeux sur les miens; j’y vis un étonnement qui se changea en une expression de dédain; sous ce regard, toute mon animation tomba, je me levai aussitôt et, quittant le salon, je regagnai ma chambre.
Là je me mis à pleurer et je pleure encore, agitée par mille sensations confuses. Pourquoi cet homme est-il venu parmi nous me rappeler ma jeunesse passée, me faire entendre un langage que j’avais oublié, plein d’allusions à des sentiments qui ne peuvent exister pour moi et dont depuis des années j’avais banni la pensée? Il y a donc des êtres qui ne vivent que par l’amour, pour lesquels la passion est le mot suprême de la vie?
--Une femme qui n’aime pas n’est pas une femme, disait-il ce soir. Vivre sans amour, ce n’est pas vivre.
Ces phrases vulgaires, qui traînent dans tous les romans, que j’ai lues et relues cent fois sans l’ombre d’une émotion, sans y fixer une minute mon esprit, pourquoi ce soir, prononcées par cette voix mordante et incisive, ont-elles apporté dans mon cœur un pareil trouble?...
11 mai.
Je ne me reconnais plus, une sorte d’excitation me domine. Parfois, au contraire, il semble que je n’aie goûté quelques moments de sérénité que pour retomber plus profondément dans le sentiment de ma misère morale. Je ne sais plus regarder en face la vie sévère qui m’attend, je me laisse amollir par de vagues rêveries, par d’inutiles regrets des biens que je n’ai jamais possédés.
Aujourd’hui, Renée m’a dit:
--Ne trouvez-vous pas que M. de Belmonte a l’air de moins s’ennuyer?
Ces mots m’ont fait rougir, car il y a dans la contenance du marquis à mon égard un je ne sais quoi qui m’embarrasse. Il ne me parle que rarement, mais il a une certaine façon de me regarder, de baisser la voix quand il m’adresse la parole, qui ne ressemble en rien à sa manière d’être précédente. Il m’entoure de mille soins qui m’étonnent et semble attentif à tous les mouvements de ma pensée. Hier, comme je traversais le vestibule à la suite de Renée, il a saisi ma main et l’a portée à ses lèvres en murmurant quelques mots que je n’ai pas compris.
--Vous rougissez, Thérèse, a continué Renée. C’est du reste une glorieuse conquête. Il a fait, dit-on, tant de malheureuses!
Je ne sais pourquoi cette innocente plaisanterie m’irrita; je répondis avec sécheresse que je n’aspirais pas à cette gloire, et je sortis brusquement.
J’avais besoin de marcher; je pris le chemin qui conduit à la maison forestière. Je n’y étais pas retournée depuis notre promenade de l’automne, et, en redescendant le sentier de la montagne, j’essayais de ressaisir mes impressions d’alors. Les lieux étaient les mêmes, mais l’œil qui les contemplait avait changé. Ce paysage, dont la sauvage et morne tristesse avait si bien répondu à l’état de mon âme, ne me disait plus rien aujourd’hui; au contraire, il m’oppressait, et j’avais hâte d’en éloigner mes regards. Je marchais très vite. A un tournant de la route, je me trouvai tout à coup en face de M. de Belmonte.
--Je vous attendais, me dit-il.
Je ne lui répondis pas, il se mit à marcher à mes côtés. La nuit tombante enveloppait peu à peu toutes choses autour de nous. Le marquis ne disait rien, mais je sentais ses yeux hardis fixés sur moi, et ce regard oblique, dont je devinais l’expression, me causait un malaise vague... Au bout d’un instant de silence, il commença à parler, il me dit que,... enfin tout ce que l’on dit à une femme à qui l’on veut persuader qu’elle va être aimée, qu’elle l’est déjà... Il s’animait graduellement et savait mettre dans sa voix, en décrivant le bonheur que donne l’amour, des notes qui me troublaient. Le sentier était étroit; à mesure que nous avancions, il le devenait davantage. La main du marquis frôlait la mienne, ses paroles devenaient de plus en plus hardies... Elles exerçaient sur moi une impression étrange; la tête penchée en avant, je les écoutais sans songer à l’interrompre. Mon pied glissa contre une pierre, il me soutint et, enhardi par mon silence et mon trouble trop visible, je sentis ses lèvres effleurer mon oreille:
--Laissez-vous aimer! murmura sa voix ardente.
A ce contact, je m’éveillai comme d’un rêve, le charme se rompit. Ce qui m’avait touchée, ce qui m’avait émue, ce n’était pas lui, mais l’amour dont il parlait. Je le repoussai et, tremblante de confusion et de colère, je le dépassai rapidement. Il me rejoignit et, avec une désinvolture parfaite, il essaya de tourner en marivaudage plaisant ce qui venait de se passer.
Il faisait tout à fait nuit quand nous pénétrâmes sous la grande allée du parc. Je fus très embarrassée d’y rencontrer M. de Hauteville et d’être vue par lui, seule, à cette heure tardive, en compagnie de M. de Belmonte. Il me semblait qu’en me regardant, il allait lire sur mon visage la scène qui avait eu lieu. Mais il ne me regarda même pas; il échangea quelques mots avec le marquis et, sans m’adresser la parole, continua son chemin.
17 mai.
Depuis quelques jours, M. de Belmonte et M. de Hauteville ne quittent presque pas le terrain des fouilles, mais nous ne sommes pas invitées à les accompagner. Ce dernier met même une certaine affectation à m’exclure de toute participation à leurs entretiens sur ce sujet. Un jour que j’exprimais quelque curiosité à propos d’une statue récemment découverte que l’un croyait être une Muse et l’autre une Grâce, il coupa brusquement court à mes questions et sortit de la chambre, entraînant le marquis à sa suite. Tout cela fut fait et dit d’un ton et d’un air qui ne me laissèrent aucun doute sur son intention blessante. Il a repris complètement sa contenance sévère; on dirait qu’il a oublié nos longues heures de travail en commun et l’entente sympathique qui en était résultée. Je suis redevenue pour lui l’étrangère des premiers jours, et ses anciennes préventions contre moi ont reparu avec plus de force. Il s’y joint aujourd’hui le soupçon et la méfiance. Il a surpris les regards et les intentions de M. de Belmonte, et il croit sans doute que je suis prête à les accueillir. Je le devine à la façon dont ses yeux se portent alternativement sur lui et sur moi et au sourire de mépris qui plisse ses lèvres quand par hasard il nous surprend l’un près de l’autre.
Les intentions de M. de Belmonte! moi aussi je les ai percées à jour. Je ne suis ni assez jeune, ni assez ignorante de la vie et du monde pour ne pas comprendre maintenant quel est son but et quelles sont ses espérances. Aux yeux de ce viveur qui a fait de l’amour une étude et de la séduction un art, je dois évidemment, libre, isolée, malheureuse comme je le suis, paraître une proie facile à conquérir. Il s’ennuie au château et veut se désennuyer. J’en éprouve plus de tristesse que de ressentiment. Ma colère n’est pas pour lui, elle est pour M. de Hauteville. Que l’un cherche à me séduire, il est dans son rôle; mais que l’autre, mon hôte, cet homme qui prétend être si parfait, si juste, me condamne d’avance, et, parce qu’il me voit attaquée, me croie accessible et, qui sait? peut-être consentante aux pièges qu’on me tend, c’est ce que je ne puis supporter, c’est ce qui me remplit le cœur d’indignation et d’amertume.
Quand, dernièrement, j’ai cru lui avoir inspiré quelque estime et quelque amitié, je me suis grossièrement trompée; il est aussi incapable d’indulgence que d’affection, et toute sa noblesse d’âme n’est que de l’orgueil déguisé. Si, sur des indices fugitifs et trompeurs, il porte sur moi le jugement que je pressens, que serait-ce si j’étais véritablement coupable?... Aucune faiblesse ne doit trouver grâce à ses yeux, et la passion et l’amour ne sont pour lui que des mots vides de sens, incompatibles avec cette dignité humaine à laquelle, selon ses principes, il faut tout sacrifier.
Je ne puis éprouver nulle sympathie pour ce caractère, je ne devrais donner nulle importance à l’opinion d’un esprit aussi prévenu et aussi inflexible. Je le sais, je me le répète, et pourtant ce blâme immérité me cause une angoisse insupportable. Ah! pauvre Thérèse, il vaudrait mieux être seule qu’entourée comme tu l’es. L’un te convoite dans une pensée mauvaise, l’autre le méprise d’avance, et Renée elle-même, instinctivement, se méfie de toi.
20 mai.
Je vais quitter Hauteville. J’y pensais depuis plusieurs jours, mais ce soir ma décision est irrévocablement prise; je l’ai communiquée à Renée en la priant d’en faire part à son mari et en la remerciant de l’hospitalité qu’elle m’a accordée. Elle m’a demandé des explications que j’ai éludées et a fait, pour me retenir, quelques tentatives qui ne m’ont point ébranlée. Je vois qu’elle attribue mon départ à l’attitude de M. de Belmonte, et je l’ai laissée dans cette erreur.
C’est la conduite de plus en plus blessante de M. de Hauteville qui a provoqué ma détermination. Il ne me croit plus digne, paraît-il, de la pureté de sa femme! Chaque fois qu’il nous trouve causant ensemble, il montre des signes d’impatience et cherche un prétexte pour rompre notre entretien. Aujourd’hui enfin, comme nous étions tous trois, seuls, réunis après le dîner sur la pelouse, Renée, qui par hasard était en belle humeur, s’assit sur l’herbe en riant; puis tout d’un coup, avec un geste d’enfant câlin, elle s’appuya contre moi et laissa tomber sa tête sur mes genoux. Alors, d’un mouvement rapide, M. de Hauteville la fit brusquement se relever:
--A votre âge, dit-il d’un ton d’âpreté inexprimable, ces poses enfantines sont aussi ridicules qu’absurdes.
Renée le regarda, étonnée, sans comprendre. Moi j’avais compris et je ne le regardai pas.
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21 mai.
Je ne partirai pas. Comme je traversais ce matin la galerie intérieure, la porte de l’atelier s’est soudainement ouverte devant moi. Sur le seuil, M. de Hauteville était debout, très pâle. Je voulais passer outre, il me retint d’un geste qui contenait à la fois un ordre et une prière:
--Entrez! dit-il en s’écartant pour me livrer passage.
J’obéis instinctivement, il me suivit. Nous nous arrêtâmes au milieu de la pièce, près du socle de marbre d’un esclave endormi. La lumière de midi qui tombait d’en haut se reflétait, éclatante et dure, sur les murs, et nous montrait l’un à l’autre avec une netteté et une précision presque embarrassantes. J’attendais qu’il parlât, mais aucun son ne sortait de ses lèvres. Enfin il me demanda:
--Vous voulez partir, Thérèse?
Je fis un signe affirmatif.
--Vous ne partirez pas, je n’y consentirai jamais.
Je me redressai:
--De quel droit me retiendriez-vous?
Il ne répondit pas, il me regardait.
--Mais si vous vous en allez, où irez-vous, ma pauvre enfant?
Le ton de pitié dont il prononça ces paroles m’irrita davantage encore.
--Où j’irai? que vous importe?
--Où? répéta-t-il. Je veux savoir où.
--Là où je ne serai pas insultée.
--Insultée!... Qui a osé vous insulter? Belmonte?... Ce n’est pas vous qui partirez, c’est lui.
La colère bouleversait son visage; il fit un pas vers la porte. Cette erreur me parut bizarre; je souris.
--Lui ne m’a pas insultée, murmurai-je.
Si bas que mes paroles eussent été prononcées, elles lui parvinrent. Il s’arrêta:
--Alors, si vous partez, c’est que vous l’aimez.
Il était devenu affreusement pâle. Je continuai à sourire et me détournai comme pour rompre l’entretien.
Sa main de fer s’abattit sur mon bras.
--C’est donc vrai, vous l’aimez?
--Que vous importe? fis-je de nouveau.
Il m’avait si profondément ulcérée dans mon orgueil que j’éprouvais, à le braver, une satisfaction qui me vengeait.
--Vous avez raison, Thérèse, que m’importe?... Misérable que je suis!
Il avait lâché mon bras et marchait fiévreusement dans la chambre, crispant ses mains, prononçant des paroles entrecoupées. Je le regardais, et peu à peu l’agitation qui dominait cet homme s’empara de moi. Un trouble indistinct m’envahissait. Ma colère était tombée. Il se rapprocha.
--Puisque vous l’aimez, Thérèse, partez! oui, partez!