Expéditions autour de ma tente: Boutades militaires
Chapter 8
A mes nombreuses aptitudes, se joignaient encore la passion des jeux de barres, de _crosse_ et de balle. Je rageais quand, perdu avec un piano dans une immense salle, j'entendais les cris des camarades dans la cour. Je faisais deux gammes et j'allais à la croisée.
Un jour, n'y tenant plus, pif! paf! je brise une partie du clavier.
Piteux, je me sauve, craignant l'orage. Les cris des camarades, jouant aux barres, n'ont plus, après mon méfait, les mêmes charmes qu'auparavant. Je comprends tout de suite que je payerai cher ma mauvaise humeur.
Fourré dans un coin du corridor, il me semble, à chaque pas que j'entends, voir apparaître la face grave et sévère de notre directeur. Enfin je m'échappe, chassant les idées sombres.
Malgré mes efforts, je suis triste comme la nuit. L'entrain me manque, et le jeu de barres a perdu son attrait.
Bientôt, j'entends appeler mon nom. Je pousse un soupir de soulagement, préférant une situation claire à l'incertitude qui m'étreint.
On me punit sévèrement, mon papa paya le clavier, et je fus à tout jamais délivré des études de musique.
Voilà pourquoi je ne suis pas pianiste.
J'en avais assez appris cependant pour savoir ce que c'était que la clef de _fa_. En outre, je pouvait très-bien exécuter une gamme, en passant le pouce sans déranger la fixité du poignet. On n'avait pas d'appui-main au collège, et la gymnastique des doigts était fort ennuyeuse.
Plus tard, étant campé dans les prairies du Texas, près du Fort-Concho, je devins possesseur d'un _piccolo_.
Mes fonctions de secrétaire du général me laissant de nombreux loisirs que j'employais à bâiller méthodiquement, ce _piccolo_ fut un monde pour moi.
Je me mis tout de suite à souffler dedans avec une ardeur inquiétante. Ayant saisi les sons de trois notes, mon ambition ne connut plus de bornes.
J'assiégeai de demandes de méthodes les marchands de musique de Boston, de New-York et de la Nouvelle-Orléans. Des cargaisons m'arrivèrent bientôt, et, après six mois d'études approfondies, je parvins à jouer _A la claire fontaine!_ comme pas un.
Les vastes plaines qui s'étendent entre Fort-Concho et Fort-Richardson se répétèrent souvent les sons inspirés de mon joyeux _piccolo_.
La campagne terminée, je me procurai à Jefferson une magnifique flûte que j'ai encore.
Il y a loin du petit débutant de 1870 au virtuose actuel. Ma foi, c'est vrai, les plus difficiles morceaux n'ont plus de secrets pour mon instrument, et mon mère ne s'était pas trompé en reconnaissant chez moi, dès mon enfance, un talent musical de première venue.
Ces qualités harmoniques me procurèrent par la suite de bien douces distractions.
Mon second lieutenant dans l'armée américaine était d'une force remarquable sur la flûte à six trous. Ayant un soir écouté mes timides roucoulements, il conçut tout de suite un immense intérêt pour le jeune auteur d'aussi louables efforts.
Nous étions alors campés sur les bords du _Black Cypress Bayou_, près de Jefferson.
Les pavillons des officiers faisaient suite aux baraques de la troupe, et le bureau du général auquel j'étais attaché, se dressait en face, à quelques mètres.
Je passais mes journées, couché dans un hamac, sur une petite terrasse, d'où je voyais les dames militaires prendre le frais sur le gazon.
Suivant leurs moindres mouvements d'un oeil envieux, je maudissait l'injustice du sort qui me refusait le bonheur de la douce société des femmes. J'aimais beaucoup les causeries féminines, et, en raison même de ce penchant, je persistais à être de plus en plus privé.
Les gais rires et les éclats de voix tapageurs de ces dames, folâtrant avec leurs maris, exaltaient mes sentiments à un degré extrême. Lorsque j'avais ainsi amassé une provision suffisante d'émotions douces, suaves, amoureuses, j'étreignais ma flûte et je les lui confiais.
C'est à la suite d'un: _Home, sweet home!_ délirant, joué dans des circonstances pareilles, que le lieutenant M... tombait comme une bombe chez moi, la louange au lèvres.
Il était fort, et appréciant ma faiblesse, il me donna des leçons.
Je faisais aussi beaucoup de travaux de copiste pour cet officier. Ces écritures et mes leçons de flûte m'amenaient souvent chez lui. Ce fut pour mon malheur.
Le lieutenant M... avait cinquante ans; sa femme, vingt. Elle était brune, vive, alerte, sémillante, pleine de vie et de feu. Ses grands yeux noirs me faisaient frissonner quand ils rencontraient mes regards timides.
Conséquence naturelle, je devins éperdument amoureux de madame M... Elle s'en aperçut bien vite, en souriant.
Elle s'attendait peut-être à quelques démonstrations décisives de ma part; mais, malgré mon expérience des choses de l'amour avec ma céleste Angèle, malgré mon uniforme de guerrier qui aurait dû me donner de la hardiesse, j'étais toujours d'une apathie distinguée.
Hélas! la nature est plus forte que les désirs. Un timide vivra, rougira, fera des bévues, mourra, et cela, toujours dans la peau d'un timide.
En voyant madame M... mes yeux cherchaient des recoins sombres pour y cacher leurs feux, mon visage devenant tout bêtement rouge.
Coquette comme toutes les jolies femmes, madame M... suivait, amusée les différentes phases de ma passion. Elle me lisait comme un thermomètre, et il faut croire qu'elle prenait goût à cette lecture graduée, car souvent, en l'absence de son mari, elle me faisait appeler pour des raisons futiles.
Elle me recevait dans le négligé le plus voulu possible; ses longs cheveux flottaient sur ses épaules, une dentelle légère laissant entrevoir la peau blanche de son cou. Elle me souriait, m'encourageant à parler.
J'attendais qu'elle m'adressât la parole. Après quelques banalités de sa part, suivies d'un mutisme complet chez moi, des signes d'impatience tourmentaient son visage, et je prenais congé d'elle.
Je dois dire que mon manque de hardiesse était quelque peu entaché de peur.
M... était un terrible. Chaque fois qu'il s'absentait, il avait pour mission d'arrêter quelques _desperadoes_, reliquats de la guerre de Sécession qui, à cette époque, infestaient encore le Texas. Il réussissait presque toujours à les prendre ou à les tuer. C'est assez dire que M... était un vrai dur à cuire.
Aussi je craignais continuellement de voir surgir sa face pâle et ses moustaches en brosse, dans l'encadrement d'une porte quelconque, chaque fois que sa femme me retenait chez elle pour des futilités.
Le revolver de ce gars-là ne manquait jamais son homme, et qu'aurais-je fait, moi, misérable bambin de dix-sept ans, en face de ce terrible lutteur?
Un soir, décidée à me vaincre, madame M... me fait appeler.
Assise à sa toilette, souriant à sa glace, elle tresse nonchalamment sa belle chevelure: ses épaules nues, d'une blancheur de neige, laissent courir un fin réseau de veines bleues, où bouillonne un sang ému. Sa bouche, rouge et sanguine, palpite dans des enroulements voluptueux.
Ses yeux m'accueillent avec une caresse au moment où, respectueux, j'apparais, rougissant devant elle. Une légère contraction de ses sourcils annonce une volonté bien arrêtée d'arriver à un résultat.
--Vous ne me paraissez pas être de la classe des hommes qui généralement s'engagent dans l'armée américaine?
--Madame, vous me faites beaucoup d'honneur.
--De quelle partie de la France êtes-vous?
--Du Canada, madame.
--Ah!... les femmes sont-elles belles chez vous, au Canada?
--Pour ça, oui, madame! (Étais-je assez bête?)
--Oh! oh! oui, vraiment, ont-elles des dents comme celles-ci, des cheveux comme ça, des épaules comme les miennes et des yeux...?
Ce disant, elle me foudroie d'un regard à fondre toutes les banquises du Groenland.
Je continue à être bête, ce qui n'était pas difficile, et:
--Mon Dieu, madame, je manque d'expérience, mais veuillez bien croire que nos femmes sont aussi très-belles.--Puis, m'enferrant à font, je pousse niaiserie jusqu'aux limites extrêmes, en lui vantant les qualités extraordinaires de nos gracieuses Canadiennes: comme elles son appétissantes, fidèles en amour, bonnes mères de famille, attachées à leur foyer, débordantes de bonne humeur.
Madame M... me laisse dire sans souffler mot. Ses mains seules, agitées et nerveuses tiraillent ses longs cheveux, les tordant convulsivement.
Enfin, avec une moue énergique, elle se lève tout à coup, me montre la porte d'une chambre voisine, et m'invite à la suivre.
J'obéis comme un caniche fidèle. Emboîtant le pas, j'entre avec elle dans une pièce sombre, toute parfumée.
Mes yeux aveuglés ne distinguent pas tout de suite les objets qui m'entourent, mais peu à peu, m'habituant à la demi-clarté, je vois madame M... assise sur son lit. Elle me fait signe.
Indécis, ahuri, pétrifié, je voudrais agir, mais je ne le puis.
Soudain, je me sens saisi et entraîné avec une violence extrême. Je me dégage avec énergie, et, fuyant, comme poursuivi par tous les démons de l'enfer, je me précipite hors de la maison, laissant mon képi, comme pièce à conviction.
Ah! Joseph, mon bienheureux homonyme, que l'on a tant calomnié, comme je comprenais enfin qu'il est parfois utile d'abandonner ses défroques!
Le dehors me rend un peu de calme, et, craignant de voir M... à mes trousses, je me dirige, l'oeil aux aguets, vers ma baraque.
Dix minutes après, madame M..., souriante, était tranquillement assise sur sa véranda. Mon képi me parvenait bientôt par l'entremise d'une ordonnance, qui me parut étonnée de mon étrange distraction.
J'en restai là par la suite avec madame M..., qui me regardait par la suite avec la plus complète indifférence. Tant il est vrai que la vertu n'est jamais récompensée.
Le lieutenant continua à me donner d'excellentes leçons de flûte. Le malheureux ne s'est probablement jamais douté des dangers que j'ai encourus chez lui.
Cette aventure me confirma davantage dans mon opinion, déjà bien arrêtée, de ma nullité flagrante en galanterie.
Je n'en persistai pas moins cependant à cultiver l'art du dieu Pan avec une ardeur légitime et, à mon retour au Canada, ma flûte contribua à me poser dans le grand monde.
C'est elle qui fut la cause de ma liaison avec P..., mon collègue en musique. On se souviendra du dénoûment désastreux de cette amitié, qui m'apporta une chute spéciale sur le trottoir en face de la maison de mon ami.
Pendant ma vie militaire au Manitoba, ma flûte fit prime; mais à Paris, je me trouvai dans une infériorité marquée.
Un jour, au Palais-Royal, la petite flûte de la garde républicaine fit des siennes.
Honteux, je me retirai, pour cacher mon instrument, qui ne vit de nouveau le jour qu'à Géryville, quand j'étais sergent-major.
Géryville est un point perdu à l'entrée du désert algérien. Il est à six étapes de tout lieu habité. Sentinelle avancée, il veille, avec un soin jaloux, sur la sécurité des possessions française de l'Algérie.
La petite garnison de deux compagnies est la seule force qui garde ce poste.
Les occupations des militaires ne sont pas dignes d'intérêt. A part quelques manoeuvres, le travail se réduit à rien.
Je partageais mes loisirs entre mon chien, ma baraque, mes livres, mon hamac et ma flûte.
Je choisissais toujours les heures solennelles pour réveiller les échos des montagnes voisines. Les sons plaintifs et harmonieux de mon instrument coulaient doucement, la nuit, dans les ondes sonores. La plaine et les montagnes furent souvent étonnées d'entendre les airs du pays.
Rien comme la solitude et le grand silence pour remuer les sentiments.
L'homme, se voyant si petit dans l'immensité, a besoin de faire un bruit quelconque pour se prouver à lui-même qu'il existe. Ainsi, en écrivant, la nuit, le grincement de la plume, qui suit la pensée sur le papier, est un compagnon. En marchant seul dans le désert, il faut penser à haute voix, pour tromper l'isolement.
La flûte était mon aide favorite, et les habitants de Géryville, située à quelques mètres du camp, eurent bientôt une idée exagérée de mes capacités harmoniques.
Le 14 juillet 1879, je reçus une députation des notables de la ville. Ils me priaient instamment de contribuer à la partie musicale de la fête célébrée en plein air.
Je promis mon concours, et, le soir de ce grand jour, je lançais amoureusement, dans les saules environnants, quelques extraits palpitants d'_Il Trovatore_.
Je remportai un grand succès, et le résultat fut l'absorption d'une quantité enivrante de champagne.
C'est à cette fête mémorable que je fis la connaissance de quelques messieurs de l'endroit.
Géryville est habité par une vingtaine d'Européens et quatre ou cinq cents Arabes ou Juifs. Les premiers avaient formé un orchestre dont on me pria de faire partie.
Je consentis, et je vous présente les membres de ce digne corps de musique, qui est appelé à régénérer cette partie-ci de l'univers, dont je respire l'air.
Une terrible querelle,--voir plus loin les détails,--faillit cependant détruire ce modeste programme.
De la tenue et du maintien! car nous voilà en face de nos musiciens!
Notre chef, conducteur des ponts et chaussées travaille sur le violon. Il a cinquante-deux ans.
Il est instruit, intelligent, et auteur d'une brochure sans lecteurs:--cette brochure traite de la philosophie universaliste.
Comme musicien, notre chef est très fort en démonstrations. Grave de figure, il nous dit de bien belles choses sur les fugues, soupirs, points d'orgue, trilles, croches, doubles et triples; mais s'il joint l'action à la parole, je jette un oeil anxieux vers la porte, et cet acte est amplement justifié.
En effet, dix minutes s'écoulent avec une série de frottements pour ajuster les cordes; cette opération terminée l'archet, se lançant en mouvement, devient tout de suite dévergondé, et tourmenté par une main inspirée, il gratte le violon de la plus cruelle manière.
Les échos, surpris de ce vacarme, se lancent et se relancent les sons avec rage.
L'air, bouleversé de cette cacophonie, se refuse bientôt à alimenter les poumons des auditeurs, qui n'ont qu'une voie de salut: sortir.
C'est ce que je fais invariablement, avec tact, bien entendu, car mes parents m'ont bien élevé.
Notre sous-chef est fournisseur de l'armée.
Grand, Bavarois de naissance, sec, planche par devant, planche par derrière, il touche l'harmonium.
Il accompagne bien, mais il faut le suivre. Comme genre particulier, il arrive souvent trois mesures en retard à la fin de chaque morceau.
Les membres de l'orchestre négligent ce détail, auquel ils sont habitués. Comme c'est chez lui que l'on se réunit et qu'il donne à boire, il lui est permis d'aller jusqu'à quatre mesures de retard à chaque exécution.
En troisième lieu, vient le cornet.
C'est un loyal instrument auquel on ne peut reprocher que de légères absences. Ses pistons sont toujours embarrassés, et, aux endroits pathétiques, un son mat nous apprend qu'ils subissent un nettoyage.
Cela nuit un peu à l'harmonie de l'ensemble.
Une autre violon fait les secondes parties, et il a le mérite de ne rien savoir. Ce n'est pas un tort, car timide de caractère, il reste silencieux.
De plus, il est le beau-frère de notre sous-chef, et il sert à boire. De là, indulgence de nous tous à son égard.
Le trombone est tenu par un receveur des postes.
Ce précieux instrument se conduit assez bien. On ne peut lui attribuer que certains _couacs_, parfois embarrassants dans l'effet général du morceau.
Comme accessoire, nous avons aussi un ténor léger, âgé de cinquante-neuf ans.
Il chante bien, ce qui ne nuit en rien à l'harmonie.
En dernier lieu apparaît Joseph. C'est moi.
Je suis devenu le clou de la situation. La musique que j'interprète a un charme tellement original que le compositeur lui-même ne reconnaîtrait plus ses oeuvres.
Je m'étendrais complaisamment sur ce sujet, mais je deviens modeste et je me tais.
Nos musiciens mis en scène, je vous narre la querelle dramatique qui est venu ébranler notre institution dans ses oeuvres vives. Ce forfait, que nous déplorons tous, fut consommé pendant une de mes absences.
La chicane, comme je l'ai su depuis, naquit d'une fausse note arrachée par l'archet de notre chef. Celui-ci l'attribua à l'instant au second violon, qui, silencieux comme toujours, prétend ne pas avoir joué.
Le chef insiste, l'autre riposte, et l'affaire se termine par la déconfiture d'un instrument lancé à la tête d'un des adversaires.
Le conducteur des ponts et chaussées, à qui appartient le violon démoli, dédaigne d'en ramasser les morceaux et s'éloigne d'un air noble.
La querelle règne encore quelque temps parmi les autres, et l'assemblée finit par se dissoudre dans le plus grand désordre.
Nous en restâmes là pendant quelques jours. Mais moi, comme tendre flûtiste, partisan de la paix à outrance, j'attendais avec anxiété l'occasion de soulager ces coeurs ulcérés.
Cette occasion se présenta sous la forme d'un basson.
Ceci peut paraître bizarre. Après réflexion cependant, on avouera que c'est rationnel.
Avec son air embêtant, ce long et inoffensif instrument, par sa seule présence parvint à doucir les coeurs de nos inflexibles musiciens.
Il arrivait directement d'Oran.
Un colon éclairé avait mis en avant ses capacités sur le basson. Tout de suite il en fut commandé un exemplaire, et par les voies rapides.
Cinq jours après, un long ballot, aux dehors insignifiants, était déposé à nos pieds.
Chacun avait fait taire ses ressentiments pour assister au déballage. Nous étions au complet quand le garçon donna le premier coup de canif aux cordes du ballot.
Au fur et à mesure que ficelles et toile lâchaient prise, sous le couteau du déballeur, les coeurs s'amollissaient.
Observateur discret, je crois voir poindre une larme dans le coin de l'oeil gauche de notre chef, qui a l'âme tendre. Le second violon, quoique ému, restait froid, sa tête portant encore les traces sanglantes du combat.
Enfin, la dernière ficelle coupée, le petit bec du basson voit le jour.
A ce spectacle émouvant, une larme, une vraie alors, s'échappe du susdit coin de l'oeil de notre chef: son ennemi soupire avec bruit.
En tacticien habile, je saisis l'instant, et, m'appuyant sur mon rôle de pacificateur, je les pousse dans les bras l'un de l'autre.
Ce fut le signal d'une explosion générale.
Avant de me reconnaître, j'étais empoigné par le trombone, qui arrosa mon gilet.
Je dis gilet, pour être fidèle au vieux cliché, mais qu'on se le répète bien, un troupier ne porte jamais ces choses-là. Il sait se contenter d'une honnête chemise de grosse toile. Le numéro matricule de la mienne conserve encore les traces des larmes de notre humide trombone.
C'était le 7 août.
Le déballeur, sans se laisser déconcerter par ce déluge, continuait son travail. Bientôt notre instrument, dans toute sa candeur, fut mis en évidence sur une table.
Le colon musicien le fit ensuite quelque peu ronfler pour rappeler ses souvenirs. Après plusieurs insuccès, on se livra entièrement à la joie.
Le chef et le second violon se grisèrent et chantèrent la _Marseillaise_.
Les autres en firent autant, et l'on se sépara, avec force embrassades se jurant une amitié éternelle.
Que c'est beau, la paix!...
Depuis que je suis en colonne, ma flûte fut forcément négligée, mais j'y reviendrai plus tard.
Croyez-moi, il fait bon jouer de la flûte. Rien comme ce modeste instrument pour adoucir les maux de l'existence, ou amollir le coeur d'une amante revêche.
Je crois que ce chapitre est assez long, et je l'exécute ici.
Comme je plains ceux qui ont eu le courage de le lire!
XXV
UNE COLONNE
C'est une petite armée homogène. Composée de toutes les armes, elle peut marcher et combattre sans auxiliaires. Elle se suffit à elle-même.
Elle est généralement formée à la hâte pour parer à un événement subit.
Une colonne est dite _volante_ quand elle marche sans _impedimenta_. Fraction détachée du corps principal, elle est alors destinée à de petites excursions urgentes: couper le passage à l'ennemi, faire une razzia, surprendre un campement.
Elle est dite _mobile_ quand elle garde un poste important, un passage principal, ou quand elle eut aller d'un point à un autre en emportant tout son matériel et ses bagages.
Ces deux genres de formations de troupe s'emploient surtout dans les pays comme l'Algérie, où la population indigène, toujours hostile et disséminée dans d'immense steppes, trouve souvent l'occasion de s'insurger sans encourir de punitions immédiates.
En 1881, lors de la conquête de la Tunisie, les troupes de la province d'Oran s'attendaient à participer au plaisir de châtier les Kroumirs, qui avaient haché en morceaux quelques malheureux hommes du 59e de ligne.
Il n'en fut rien cependant, et bien nous en prit, car il se préparait de la besogne pour nous sur les Hauts-Plateaux, du côté du Maroc, refuge éternel de tous nos révoltés.
Ce pays est une cause continuelle et inconsciente de toutes les insurrections qui désolent souvent le sud-Oranais.
Les insurgés, connaissant l'impuissance du Maroc à faire respecter ses frontières,--d'ailleurs très-mal délimitées dans ces régions,--savent y trouver un abri contre tout châtiment.
Ce maudit Figuig, que j'ai souvent envoyé à tous les diables, nous nargue toujours, sournoisement caché derrière ses remparts de terre cuite, que ses candides gaillards d'Ouled-Sidi-Cheik croient imprenables.
Quatre pièces de 80 et quinze cents fantassins déterminés réduiraient vite à néant ce ramassis de boue, de brigands et de voleurs.
Mais on ne veut rien faire, crainte de complications politiques.
Allons donc! Nous somme en 1882, n'est-ce pas? Eh bien! en 1888 le Maroc sera à nous!
Nous verrons si j'ai été bon prophète.
Quoique très-heureux d'avoir fait cette prédiction, sur l'accomplissement de laquelle je compte beaucoup, je reviens cependant au 21 avril 1881, jour où nous reçûmes l'ordre, à midi, de partir le lendemain matin, à quatre heures, avec cent cinquante hommes par compagnie, soit six cents hommes par bataillon.
Daya, petite ville située à cent cinquante kilomètres au sud d'Oran, était le point de concentration.
Il faut avoir appartenu à l'armée pour bien se faire une idée du brouhaha de la veille d'un départ précipité. Ce ne sont que chassés-croisés, courses échevelées à faire perdre la tête. Les ordres pleuvent dru comme grêle, et le pauvre sergent-major supporte, presque à lui seul tous les ennuis d'assurer un départ sans rien oublier.
Enfin, on est en route.
Il fait encore nuit sombre. Les claquements de fouet, les aboiements de chiens, les mille bruits qui accompagnent toujours les mouvements de grandes foules, annoncent seuls que le bataillon est en marche.
Une teinte légère et pâle colore bientôt le ciel. Peu à peu la lumière du jour se dégage des ténèbres, et la colonne apparaît dans toute la simplicité de ses six cents hommes arpentant le sol du désert.
Le capitaine, guidant la première compagnie, est à cheval et fume stoïquement sa cigarette.
Le lieutenant et le sergent-major marchent en tête de chaque rang et donnent le pas.
Le sous-lieutenant surveille la gauche.
Et tous regardent tristement le sentier qu'ils foulent. Le plus grand bonheur est de se concentrer en soi-même, de faire abnégation de toutes sensations.
On arrive ainsi graduellement à oublier que l'on existe, et à se convaincre que les jambes font partie d'un automate.
C'est là le but de tout troupier en route, et y arriver est le plus grand palliatif dans les circonstances.
Au départ, on a pris le café. Tout le monde était gai, et une chanson grivoise avait eu beaucoup de succès. Bientôt les respirations sont devenues courtes. Quelques chanteurs seuls ont persisté dans leurs cris de plus en plus épuisés.
Enfin, tout est silencieux.
Une sueur abondante inonde les fronts; de violents coups d'épaules, accompagnés de soupirs bruyants, soulèvent les sacs.
Une buée chaude et vaporeuse, se dégageant de tous ces corps ambulants, raréfie et charge encore le peu d'air que respire la colonne.