Expéditions autour de ma tente: Boutades militaires
Chapter 6
Ma gamelle, ayant pris fait et cause pour la partie intellectuelle des combattants, marche au secours des _Figaro_ restés seuls sur la brèche. Elle est suivie par mon quart, mon sabre, un godillot droit et deux bougies.
La capote pâlit et fait un appel suprême à mon sac, ma musette et mon bidon. Ceux-ci entrent en lice, et le choc des deux camps est terrifiant.
Jupiter, paraît-il en fut ému. L'Olympe même, d'après les racontars, en ressentit une violente secousse.
Longtemps, longtemps, la victoire est incertaine, et je ne sais vraiment à qui Mars aurait pu donner la palme, si des événements beaucoup plus graves n'étaient survenus.
Ma pipe, assistée de tout son matériel et trop fière pour prendre part à une si infime besogne, gardait une neutralité complète.
Mais lorsqu'elle vit mon revolver montrer des velléités de vouloir se ranger du côté de la capote, une rage sans pareille la secoue. Sa vieille cicatrice du côté droit devient livide à faire peur, et, lançant un défit à l'univers entier, elle se plonge, avec tout son monde, dans le plus fort de la mêlée.
Mon revolver riposte tout de suite, et la danse est complète.
A ce moment suprême, je n'y puis plus tenir, et, secouant ma léthargie, j'interviens vigoureusement.
Mon sac, chez qui depuis déjà longtemps j'avais remarqué une sourde inimitié à mon égard, profite de ma démonstration pour se déclarer franchement contre moi et me pousse une violente botte, qui m'atteint en pleine poitrine.
Je m'éveille à ce choc et à temps pour entendre une détonation.
Elle provenait du fusil du caporal. Comme moi il s'était endormi, et son arme, s'échappant de ses mains, avait, dans sa chute, rencontré ma poitrine, puis une branche qui avait touché la détente.
Une hyène, effrayée de ce vacarme, était déjà loin, et je pus constater, en voyant les charognes tout à fait décharnées, que notre visiteuse s'était tranquillement repue pendant notre sommeil.
Je rentrai penaud au logis et examinai mon intérieur. Rien n'y était changé.
Quel rêve affreux!
J'en appelle à tous les gens d'honneur, qui sont très-nombreux sur la surface de la terre, et je les supplie de me prendre en pitié.
La fatalité me poursuit certainement, ou je ne m'y connais pas.
Ce sont toujours pour moi d'immenses vestes sur toute la ligne.
Ce maudit caporal est désigné par le sort pour troubler mes loisirs. Il me fourre continuellement dans d'atroces pétrins.
Aidez-moi, cher lecteur, appuyez ferme ma résolution de rester chez moi demain, qui peut-être sera le dernier jour de mon existence, car Bou-Amema l'a dit: nous sommes réglés.
Je suis certain que, soutenu par vous, mes bienveillants admirateurs,--car tous mes lecteurs m'admirent,--je pourrai demain rêver en paix dans mon logis de campagne.
XXII
RÉMINISCENCES DU PASSÉ
Les nombreuses âmes charitables qui me suivent pendant mes vacances voudront bien se rappeler qu'après avoir quitté Angèle, fait cirer mes bottes à Chicago, fumé un cigare et marché pendant trois jours sans boire ni manger, je m'étais évanoui dans un tombereau à charbon.
D'après mon expérience de la chose, je puis leur dire qu'un tombereau, fût-il pour le charbon ou pour tout autre chose, n'est pas un lit confortable.
D'ailleurs, comme étendue, le tombereau pèche en longueur et occasionne souvent des crampes ou d'ennuyeuses courbatures au dormeur.
Ensuite, le bois dont il est fabriqué ne ressemble en rien au moelleux de la plume.
Je passe sous silence les résidus d'anthracite, dont le moindre inconvénient est de déguiser le coucheur à le faire prendre pour un enfant de Cham.
Cette manie de choisir un tombereau à charbon m'était un peu imposé par les circonstances.
Les logeurs de Chicago exigent généralement qu'on les paye, et, si l'on s'en souvient, le reste de ma fortune s'en était allé avec la fumée d'un cigare, dès le jour de mon entrée dans la bonne ville de Chicago.
Me promenant sur les bords de la rivière, à une heure où toutes les personnes honnêtes sont couchées, j'avisai un chantier de bois de construction, et, dans le fond, j'aperçus ce qui devait me servir de couche.
N'ayant pas l'embarras du choix, je me blottis dans le véhicule en question.
Je prie encore une fois les âmes charitables, invoquées au commencement de ce chapitre, d'assister à mon réveil et de me suivre pendant quelque temps.
Une ardeur étonnante me dévorait le ventre quand j'ouvris les yeux, et je compris que, si la vie était belle et la température magnifique, ça manquait d'argent.
Voilà le moment de constater tous ensemble que l'argent est une chose utile dans le monde.
Je me traînai, en chancelant, dans la _Clarck street_, et mes yeux éblouis virent _a boy wanted_ dans la boutique d'un marchand de lunettes.
J'entrai, et dix minutes après j'étais installé dans l'atelier.
Mes occupations consistaient dans la taille des verres de lunettes au moyen d'un modèle.
Cette besogne avait un certain charme pour moi en ce qu'elle était très-calme.
Plaçant sur la vitre un petit patron elliptique, dont je suivais les contours avec un diamant, j'en détachais ensuite un verre de lorgnon. Je brisais assez souvent l'objet de mon travail, et mon maître s'impatientait.
En peu de temps cependant j'étais devenu un habile couper de verre.
J'étudiais cette profession depuis quelques jours seulement, quant un accident fatal me jeta de nouveau sur le pavé.
Je devais nettoyer chaque matin un grand carreau de la devanture,--cette occupation entrant de plein droit dans mes fonctions.
Or le quatrième jour, j'étais comme d'habitude, monté sur une échelle appuyée contre le mur au-dessus de la glace, que je m'escrimais à frotter et à éponger vigoureusement, lorsqu'un gamin, poussant une charrette à bras, passa dans mes parages, et, accrochant le bas de mon échelle, la fit dégringoler. Je suivis celle-ci dans sa chute, et, avec un fracas terrible, nous arrivâmes tous deux, à travers la vitrine brisée, sur les marchandises du Juif, mon patron.
Celui-ci étonné de ce nouveau genre de projectiles qui lui massacraient ses lorgnettes, entra dans une fureur épouvantable.
J'ai toujours dit qu'il avait eu raison de se fâcher, car enfin on ne casse pas aussi cavalièrement une glace d'un tel calibre, et surtout, il faut avoir plus de respect pour les lorgnettes, mais là où je blâmai mon maître, ce fut quand il me traita de _stupid Frenchman_,--qui veut dire: Français stupide.
Mes instincts de guerrier se réveillent à cette apostrophe. Secouant les débris de verre qui m'écrasaient, je monte tout de suite à l'assaut du Juif.
Il hurla comme un mécréant, et, effrayé, je me sauvai.
Encore une fois malheureux!
O divinité impitoyable! que vous ai-je fait pour me forcer à démolir ainsi un Juif insolent, quoique vendeur de lorgnettes?
En marchant au hasard dans la rue Mackenzie, je lus sur une enseigne: _French hotel_. Voilà mon affaire! m'écriai-je et j'entrai.
Une foule nombreuse encombrait les salles, et je compris bientôt que l'on y embauchait des travailleur pour un chemin de fer, au Texas.
Voilà de plus en plus mon affaire, et je me présentai.
Mes mains encore blanches et ma figure imberbe attirèrent l'attention de l'agent, qui refusa net de m'engager.
J'insistai avec énergie, promettant de me rendre utile pour toutes sortes de travaux, surtout pour la comptabilité.
Ceci ouvrit des horizons au patron, qui me promit tout de suite monts et merveilles dans divers emplois de comptable.
Le départ ne devait pas avoir lieu avant une quinzaine de jours. Il fallait employer le temps, et je me dirigeai vers la campagne, me rappelant les pérégrinations de Jean-Jacques.
J'avais fait douze ou quinze milles, quand j'eus l'idée de me reposer auprès d'un immense champ, où l'on arrachait des pommes de terre.
N'allons pas croire que quinze milles étaient une course longue au point de m'épuiser. Non, mon jarret était digne d'une sérieuse promenade; mais ce qui m'engageait à regarder le champ de pommes de terre, c'était ma plus grande ennemie depuis quelque temps, la faim.
Toujours cette maudite compagne qui ne me quittait plus un instant.
J'essayais bien un peu de me moquer de ses exigences, mais le souvenir du tombereau à charbon me rendait prudent: je ne m'y frottais pas trop.
Toujours est-il que ce champ de légumes attira mon attention et éveilla mes convoitises.
Je m'approche, on m'embauche, et me voilà courbé dans les sillons, extrayant de magnifiques tubercules.
Si Angèle m'avait vu dans cet état! Voilà pourtant où peut conduire l'amour.
Oui, si le père d'Angèle ne m'avait pas bourré de qualificatifs peu attrayants, je serais encore auprès de ma belle.
Je mangeais au moins, chez ce patron-là, et, le soir, je trouvais un grenier où reposer ma tête. Puis la patronne m'aimait bien. Et où es-tu, costume jaune complet, que cette bonne dame avait commandé exprès pour moi!...
Puis enfin, si ce maudit Juif n'avait pas trouvé mauvaise ma chute à travers sa vitrine, je serais encore à tailler des verres de lorgnons chez lui.
Ces réflexions ne m'empêchaient pas cependant de chercher avec ardeur au fond de la terre les légumes de mon nouveau patron.
Dix longs jours se passèrent avec cette besogne, et enfin je pus m'embarquer pour le Texas.
Le voyage fut assez long, et, après d'émouvantes péripéties, trop compliquées pour être racontées ici, nous touchâmes à Nocodotches.
On nous conduisit par escouades sur les chantiers, et le _foreman_ me présenta une hache en guise de plume. Je l'acceptai bravement, devant l'impossibilité de faire autrement.
Au bout de quelques jours, mes mains étaient devenues admirables d'ampoules, et mes cheveux longs, complètement imprégnés de résine.
Je commençais à m'habituer très-bien à ce nouveau genre d'exercices, quand la fièvre intermittente entra en scène.
Je fus dirigé sur une ville voisine et admis comme vagabond dans l'hôpital de l'endroit.
A ma sortie, un Français, marchand de liqueurs, me prit en pitié, et me confia d'importantes fonctions dans son commerce: j'étais aide d'un nègre qui conduisait une charrette de roulage.
Je passais la journée à charger la voiture de tonneaux de vin et de whisky, et, le soir, je trouvais une bonne écurie pour me coucher.
Dans mon voisinage immédiat logeaient les deux mulets qu'on attelait le jour, et, malgré les rats qui m'agaçait fort, je dois rendre justice à cette écurie: j'y trouvai de bonnes nuits d'un sommeil réparateur.
D'ailleurs, un homme qui bouscule une centaine de tonneaux par jour se trouve généralement dans un état propice pour se livrer au sommeil.
Le matin, une bonne vieille négresse, domestique du marchand de liqueurs, me donnait en cachette un grand bol de café au lait, dans lequel trempaient de gros morceaux de pain.
J'étais devenu très-gras à ce traitement, et mon ambition tendait déjà à me faire désirer de devenir conducteur en chef de la voiture à laquelle j'étais attaché comme aide, quand la fièvre se mit de nouveau de la partie.
Cette fois, j'eus l'honneur de l'hôpital militaire.
Les intermittences de la maladie me laissaient les loisirs de faire valoir mes aptitudes de calligraphe, et le docteur, un noir mexicain, se servait de moi comme secrétaire.
Je lui rendis de tels services qu'il m'offrit de me prendre dans sa suite, et, pour cela, il me conseilla de m'engager.
Je consentis.
Enfin, j'étais au comble de mes voeux. Le noble uniforme militaire m'avait toujours souri.
Quelques jours après, je signais mon engagement.
Le général commandant le poste, surpris de ma belle _main_, m'attacha tout de suite à sa personne, malgré les protestations du docteur, et à partir de ce jours je fis partie de l'armée de la grande République.
Je me reconnus de réelles aptitudes pour ce noble état, et, quelques mois plus tard, les galons de caporal récompensaient mes efforts.
Ce grade fut une révélation pour moi, et, tout de suite, je me donnai l'étoffe d'un général.
C'est à partir de ce moment que mon âme a continuellement été rongée par une ambition effrénée...
Pardon, cher lecteur, une sonnerie de mon grade, au pas gymnastique, me force à quitter ici le Texas pour le Sahara algérien.
L'ordre porte que demain nous rencontrerons l'ennemi.
Les insurgés nous attendent dans les gorges de la montagne, et ma compagnie est désignée pour aller ravitailler un détachement de topographes dans ces parages-là.
C'est sur ma pauvre compagnie, paraît-il que Bou-Amema lancera ses foudre, et il pourrait bien se faire que je laisse à mi-chemin mes _Expéditions autour de ma tente_.
Quoi qu'il arrive, j'ai joui de mes huit jours de vacances, et si demain je me fais tuer en reprenant le harnais, j'aurai au moins livré au public vingt-deux chapitres d'une saine littérature, qui seront mon legs à la postérité.
Adieu donc, cher lecteur, et priez pour moi!
Je laisse le ton rieur et peut-être narquois que je crois prendre dans mes écrits, pour me laisser quelque peu aller à la tristesse et vous dire encore: Adieu! adieu!
XXIII
COMBAT DU SCHOTT TIGRI
Je suis sain et sauf, et j'en suis rudement content.
J'avouerai que ce n'est pas sans peine, car, sur 150 hommes et 3 officiers dont se composait ma compagnie, le capitaine, le lieutenant et 40 hommes ont été tués, et le sous-lieutenant et 38 hommes, blessés. On comprendra, à la suite d'une hécatombe pareille, qu'il est permis à un homme, quoique soldat, d'être triste.
Hélas! Comme Figaro, je me suis hâté de rire de tout, mais je vois qu'il faut cependant quelquefois pleurer.
Au moment où j'écris ces lignes, le télégraphe aura appris au monde entier cette horrible catastrophe, sur laquelle je puis, comme acteur et témoin oculaire, donner ici quelques détails.
Je crois avoir dit, dans un chapitre précédent, que ma compagnie, 1ère du 3e bataillon, avait été désignée pour aller ravitailler une mission topographique, au delà du schott Tigri. Il nous fut adjoint une compagnie du 4e bataillon, et, à cinq heures du matin, le 7 mai, nous nous mettions en route pour exécuter les ordres reçus.
Nos espions nous avaient bien appris que les insurgés étaient aux environs du schott Tigri, mais, depuis un an que nous étions en campagne, pareil avis nous avait été donné tant de fois sans résultat, que nous attachions très-peu d'importance à ces nouvelles.
Nous marchions avec précaution cependant, car, avec les Arabes qui excellent dans les surprises, il faut toujours redoubler de vigilance, soit en route, soit en station.
Les deux premiers jours se passèrent sans incidents, mais le soir du second jour, nous eûmes une alerte sérieuse qui tint le camp en éveil toute la nuit. Plusieurs coups de feu, provenant des factionnaires avancés, avaient attiré l'attention.
Ces sentinelles, pensait-on, s'attaquaient à des maraudeurs, qui habituellement suivent une colonne en route.
Cependant, l'avenir devait nous apprendre que ces prétendus maraudeurs étaient des éclaireurs de l'ennemi, qui nous attendait sur le terrain.
Comme les factionnaires qui avaient fait feu sur notre front de bandière appartenaient à ma compagnie, je me rendis sur les lieux, et, n'ayant rien constaté de nouveau, je rentrai au camp pour rendre compte de ma mission.
Cette alarme ne me causa aucune émotion, mais il n'en avait pas été de même, la première fois que l'occasion de crier aux armes s'était présentée dans les débuts de notre colonne.
Après trois mois de campagne, le 27 juillet 1881, nos troupes étaient établies dans la plaine de Ras-el-Ma.
Des émissaires nous apprennent que l'ennemi doit tenter de se jeter dans le Tell, en passant entre Saïda et Daya.
Notre compagnie reçoit l'ordre d'aller à quinze milles en avant, pour surveiller les passes de la montagne. Cette compagnie devait rester de service pendant quatre jours.
Le troisième jour du tour de ma compagnie, j'étais en train d'écrire, quand, à minuit, plusieurs coups de feu, suivis bientôt de cris: _Aux armes!_ retentissent à l'ouest.
Je me lève précipitamment, sans prendre le temps de mettre mes guêtres, et, donnant l'éveil au camp, je ma lance, au pas de course, le revolver au poing, dans la direction indiquée par les détonations.
Notre petit camp, composé de 125 hommes d'infanterie et de 10 cavaliers, formait quatre faces, d'une section chacune, et chaque face se gardait, à six cents mètres en avant d'elle, par un petit poste de quatre hommes.
J'avais à peine fait trois cents mètres que de nouveaux coups de feu se font entendre au même endroit, et bientôt des cris de: _Arahaou! Arahaou!_--cris de guerre ou de charge des Arabes,--se succèdent avec rapidité. Des bruits alarmants de chevaux, galopant à droite et à gauche ne me laissent bientôt plus de doute sur l'éventualité d'une attaque nocturne.
Je me surprends à regretter quelque peu de m'être ainsi aventuré seul dans une pareille reconnaissance.
Ces bruits de galop, reproduits et multipliés par les montagnes de Ras-el-Ma, semblent provenir d'une centaine de cavaliers. Mon imagination surexcitée me porte à exagérer encore le nombre.
Mes pensées deviennent sombres.
D'un coté, si l'ennemi passe près de moi sans me voir pour attaquer le camp, je suis certain d'essuyer le feu de ma compagnie, qui ne manquera pas de tirer sur l'assaillant; ensuite, si le petit poste est entouré, il en fera autant, et dans quelle alternative me trouverai-je: pris entre deux feux amis et avoir en outre à me défendre contre un ennemi nombreux!
Ma décision est vite arrêtée, car j'entends la charge qui m'arrive comme la foudre. Le sol gronde sourdement sous mes pieds.
J'avise une forte touffe d'alfa, et je m'écrase derrière et j'attends l'assaillant.
--Si les cavaliers me dépassent sans me fouler aux pieds de leurs chevaux, je suis sauvé et je rejoins ma compagnie par un détour, ou je renforce le petit poste. Les événements me guideront alors. Si, au contraire, je suis pris, eh bien! les six coups de mon revolver diront quelque chose.
Je fais jouer la batterie de mon arme pour m'assurer de son fonctionnement, et, voyant que les charges sont complètes, je me défile le plus possible.
Ma fois, tant pis, dussé-je en souffrir dans ma vanité de vieux soldat, j'avouerai que j'avais alors une peur franche et terrible. Le coeur me frappait la poitrine à la briser, et mes nerfs ébranlés me causaient des claquements de dents.
Cependant, du désordre de sentiments tumultueux que me bouleversent, se dégage une résolution nette et ferme: me défendre vigoureusement. Eh bien! oui, morbleu, j'ai peur surtout d'avoir peur, mais qu'ils y viennent donc!
Un homme ne sait jamais ce qu'il éprouvera ou ce qu'il fera au moment d'un danger véritable, si les circonstances lui refusent les épreuves réelles.
Le premier sentiment qui anime la plupart des hommes aux cris de: _Aux armes!_ s'annonce chez eux par un arrêt brusque de la respiration, une précipitation des battements de coeur et une immense crainte vague qui leur fait toujours exagérer un danger inconnu.
Quoi de plus terrible, pour une poignée d'hommes perdus dans le désert et qui se savent entourés de milliers d'ennemis, que d'être réveillés la nuit par des cris sinistres et des coups de feu!
L'idée du petit nombre de la défense les frappe brutalement; l'incertitude sur les forces ennemies leur remplit l'âme d'une terreur indicible.
L'instinct seul de la conservation de l'animal guide l'homme aux faisceaux, et machinalement il arme son fusil.
Ces sensations n'ont cependant qu'une durée éphémère chez le soldat, et bien vite le courage, ramené par la fierté et la volonté, remplace chez lui tout autre sentiment: il est prêt pour le combat.
Le courage, que l'on ne devra jamais confondre avec la bravoure, n'est pas inné chez l'homme. Je m'autorise à soutenir cette vérité qui frise l'axiome.
On pourrait affirmer, sans paradoxe, que tout animal, homme ou bête, est au même degré pourvu de l'instinct de la préservation de la mort.
Chez la brute, le courage est équivalent à la force dont elle dispose: un petit est fort avec le petit, mais se soumet au grand. La brute attaque celui qu'elle sait vaincre, mais elle ne le ferait pas si elle croyait succomber dans la lutte. On peut donc ajouter que le courage chez elle est aussi basé sur l'ignorance du danger.
L'homme grossier ressemble quelque peu à la brute; l'homme bien né, fier, intelligent, éprouve les mêmes craintes que le premier en face du danger, et il s'y déroberait, si sa volonté ferme et audacieuse n'imposait des lois à son physique.
Les deux plus puissants sentiments humains, la vanité et l'orgueil, aidés de l'habitude du danger, constituent le courage chez tous. Ces trois passions poussent l'homme à affronter des périls où il sait succomber, périls que ses instincts animaux lui conseillent de fuir.
Une grande erreur est d'accuser de lâcheté un conscrit qui blêmit au feu, et un grand tort, c'est aussi de blâmer le vieux brave quand il salue la balle. L'un et l'autre obéissent aux nerfs, qui seront bientôt domptés par l'énergie de la volonté.
Celui qui se vante de n'avoir jamais eu peur est un fanfaron inoffensif ou une brute privée de tout sentiment humain.
La bravoure jaillit d'un acte spontané, inattendu, tandis que le courage naît du raisonnement. Mais la psychologie est importune ici.
Ces quelques réflexions expliquent suffisamment les émotions qui m'agitaient, lorsque, embusqué derrière une plante d'alfa, j'attendais, anxieux, le dénoûment des choses.
Hélas! tant il est vrai que tout est illusion dans la vie!
Les montagnes voisines étaient merveilleusement répercutantes, et les bruits reçus par elles se répandaient, répétés mille fois par leurs échos prodigues.
Ainsi, les détonations du petit poste provenaient simplement de deux coups de fusil, et les centaines de cavaliers se réduisaient à deux misérables pâtres, qui allaient aux vivres dans des douars voisins.
Ces pauvres diables, surpris des _Qui vive?_ des factionnaires, et ne sachant que répondre, s'étaient enfuis, chacun dans une direction, en criant pour animer leurs montures. L'un d'eux, se heurtant à un autre poste, s'était rendu en pleurant.
C'est égal, à partir de ce moment, je connaissais les émotions éprouvées à l'alerte: mais bientôt les alertes se renouvelaient si souvent que je prenais le temps de m'habiller comme pour une parade, et, avec le même sang-froid qu'à l'exercice, je faisais rompre les faisceaux et enlever les bouchons de fusils. Ennuyé et à moitié endormi, je maugréais ensuite contre ces gueux d'Arabes que ne respectaient en rien le sommeil du troupier français.
C'est sous le coup de ces sentiments-là que je rendis compte à mon capitaine que l'alarme causée à nos avant-postes, au schott Tigri, au mois de mai, provenait probablement de quelques maraudeurs.
A peine avais-je fini de parler, qu'une grêle de balles pleut sur le camp, perce plusieurs tentes et blesse un homme et un mulet.
«_Lumières éteintes et aux faisceaux!_» ordonne le capitaine.
Campés sur le versant d'une colline, nous étions dominés à quelques centaines de mètres par un énorme rocher, d'où étaient partis les projectiles ennemis.
Au pied de ce rocher, le terrain est sablonneux.
Après quelques minutes d'attente, le capitaine me donne l'ordre de me porter avec mon peloton dans la direction de l'attaque, de m'installer à une centaine de mètres et d'attendre là, jusqu'au jour.
J'exécute ces prescriptions, et, une heure après nous sommes installés dans une petite tranchée-abri, vivement faite par nos hommes, porteurs d'outils de campagne.
Je place quelques factionnaires sur les flancs pour éviter les surprises, et nous attendons le jour.
Défense nous avait été faite de faire feu, afin de ne pas trahir notre présence. Nous devions nous servir de la baïonnette en cas de tentative de l'ennemi de se porter sur le camp.
La nuit est très-sombre, et vers deux heures du matin, une pluie torrentielle, accompagnée de tonnerre et d'éclairs, vient nous rendre visite.