Expéditions autour de ma tente: Boutades militaires
Chapter 5
La tête bourrée des plus effroyables pensées, je m'éloigne, en proie à une émotion bien légitime.
Le hasard me fait tomber sur un mien cousin, affuble du plus cocasse dénominatif du monde. Ses ancêtres lui avaient légué le nom emblématique de Dolphis Seringue.
Une idée me frappe... un duel!...
Voilà une vengeance peu canadienne, il est vrai, mais qui n'en sera que plus terrible.
Je suis fort au pistolet, et j'abattrai le bonhomme. Puis, lu mettant le pied sur la gorge, je lui rirai sardoniquement au nez, en assistant à son dernier râle.
La décomposition de mon visage et le désordre de mes habits attirent l'attention de Seringue.
--Tu me connais, lui dis-je avec éloquence. J'ai besoin de toi pour me rendre un grand service. Il faut que je me batte en duel, et tu seras mon témoin. Tu vois cette maison. Eh bien, là réside un animal qui m'a insulté. Non content de l'insulte, l'infâme m'a violemment jeté hors de chez lui. Comprends-tu qu'un homme comme moi ne doit pas supporter qu'on l'étende impunément sur un trottoir, quel qu'il soit?
Ce morceau d'éloquence produit un effet remarquable.
Seringue est électrisé. Il prend ma vengeance à coeur, et, sans autres explications, il se pend à la sonnette de mon insulteur.
Le nez collé au volet du deuxième, le père P..., qui s'attend à quelque chose, guigne l'entrée de sa maison, et crie:
--Qui est là?
--Dolphis Seringue
--Qui ça, Dolphis Seringue?
--Un monsieur.
--Que me voulez-vous?
--Je viens de la part de C..., qui veut se battre en duel avec vous.
Le bonhomme P..., qui connaissait son latin, lui lance un formidable _cambronne_ pour lui et pour moi.
Dolphis Seringue rugit et donne de violents coups de pied dans la porte.
L'ami T..., et P..., revenu de sa raclée, prennent goût à la tournure des événements et se rendent malades de rire.
Seringue continue toujours en gamme ascendante, sa série de coups de pied dans la porte, et agrémente son langage d'épithète à hauteur.
Le père P... prend un air de haute-taille, et, se cambrant dans la croisée, avec la plus exquise politesse:
--Mon cher monsieur Dolphis Seringue, si vous ne cessez de frapper à ma porte, je me verrai dans la pénible obligation d'avoir recours à la police pour vous faire arrêter,--puis, s'emballant,--vous m'embêtez, monsieur,--de plus en plus poli,--f...-moi la paix et,--dernier et conclusif argument:--mangez de la... Autre édition du classique suscité.
Dolphis Seringue devient diablement personnel.
C'est à lui que le bonhomme aura affaire...
Cette scène m'afflige beaucoup.
Un peu remis de ma colère, je comprends enfin que la démarche de Seringue est tout au moins empreinte d'une certaine irrégularité.
Je l'attire à mon tour de le tranquilliser.
Sa fureur ne connaît plus de limites. Nous nous séparons après avoir arrêté les plus sombres projets de vengeance pour lendemain. La nuit porte conseil.
Le jour suivant, il ne me restait plus qu'une grande tristesse et une courbature à l'épaule.
Le père P... est un vieillard, et je ne puis cependant pas me battre en duel avec lui...
Il avait bien le droit de trouver que je débauchais son fils...
Puis enfin, si je n'avais pas été soldat au Texas, il ne m'aurait pas traité de voyou...
Cependant, il m'a jeté à la porte...
Débonnairement, je me donnais tous les torts, et, n'osant faire mes excuses au père P... de m'avoir flaqué sur le trottoir, j'écrivis à sa femme.
Je lui fis une peinture navrée de la candeur de ma conduite, et lui jurai bien sincèrement de n'y plus revenir.
Je vis mes deux amis dans le courant de la journée. Ils rageaient de ma bonasserie inqualifiable, et P... ne parlait de rien moins que de quitter le toit paternel.
Je me fis pacificateur et mis de la raison dans son esprit.
Le soir, je reçus du père P... une lettre bourrée d'excuses de toutes sortes. Il mettait toute la faute sur son coquin de garnement.
Quant à Dolphis Seringue, il rage encore.
Si mes deux amis voient ces lignes, je souhaite qu'ils en rient un peu comme j'en ris maintenant.
C'est égal, dans le temps, c'était dur tout de même, surtout le trottoir.
XX
UNE PAGE D'AMOUR
Mon éditeur a annoncé, avec une certaine pompe qui flatte singulièrement ma vanité, que j'écrivais un roman.
Diable! un roman veut dire: amours, aventures, intrigues.
Me voilà au vingtième chapitre de mon livre, et, si je me rappelle bien, aucune chose de ce genre n'a été dite jusqu'ici dans cette oeuvre appelée à faire ma gloire.
Ne dois-je pas profiter d'un repos bien acquis et des trois jours de congé qui me restent pour aborder ce sujet?
L'amour est un dieu auquel j'ai beaucoup sacrifié, et un épisode sur mes conquêtes passées a sa place marquée ici.
Pourquoi pas, d'ailleurs? et en conséquence:
Après avoir étudié l'art de la charpente, je compris bien vite que j'étais indigne de ce beau métier, et, à la suite d'une chute de quarante-cinq pieds, je fus convaincu que ces sortes d'exercices étaient contraires à ma santé.
J'entrepris donc une autre carrière.
Détestant à l'extrême les professions remuantes, j'acceptai le poste de commis dans une épicerie, près de Toronto.
Ma position était brillante.
J'avais vingt francs par mois, la nourriture et dix-huit heures de travail par jour.
Enchanté de ma nouvelle position, je songeais déjà à la quitter, quand un événement tout fortuit me retint: ma patronne était devenue amoureuse de moi.
Laide, bête, prétentieuse, elle avait cinquante ans et parlait pointu. Ayant déjà vidé deux maris, elle songeait à enterrer le troisième.
Coquette et toujours bien mise, elle choisissait les moments où elle essayait un cotillon, un fichu quelconque, pour m'appeler et me demander mon avis.
Et alors, quel petit air délicat d'indifférence! Comme elle minaudait bien devant sa glace!
J'ai déjà dit ma bonasserie monumentale, mais cette qualité pâlissait devant ma naïveté: quelque chose d'inédit enfin.
Offrant à ma patronne le plus beau spécimen d'idiot antiamoureux, elle essaya de dompter ma froideur en me parlant continuellement de sa fille.
Celle-ci, mon aînée d'un an, avait dix-sept hivers, et étudiait le piano à Montréal.
Elle devait arriver dans quelques jours.
En voyant la photographie de cette jeune fille, je fus foudroyé.
C'était fini, je l'étais.
Ma timidité augmentait en raison directe de cette amour, et lorsque Angèle fit son apparition à l'épicerie, je m'évanouis derrière une meule de fromage.
Cet événement flatta la jeune fille. Attirée par l'effet qu'elle avait produit sur moi, elle se persuada qu'elle m'aimait.
Quant à moi, j'étais fou.
Je pesais une livre de beurre quand on me demandait une pinte de whisky, et je posais partout le nom de ma belle, même sur mes livres de comptabilité.
Un tel,--trois Angèles = 0,50--je devais écrire trois tranches de porc frais.
A cette période aiguë de mon existence dans l'épicerie, mon patron intervint.
C'était un petit bonhomme grêle, hargneux, affairé, méchant en diable.
Se redressant sur ses petites jambes, il m'apostrophait d'un ton prudhommesque, menaçant de me congédier.
Mais je tenais fort à mes vingt francs par mois, à mes dix-huit heures de travail par jour et probablement aussi à Angèle. D'autant plus, que ma patronne venait de commander pour moi un costume jaune complet.
Je courbais la tête, promettant de m'amender.
Ce que cette passion me fit faire!
Un jour, je pars pour aller chercher un chargement de pommes de terre dans un village voisin.
Heureux de me trouver en proie à mes pensées, je laisse le cheval prendre une direction opposée, et je constate mon erreur à quinze milles plus loin.
Une autre fois, courbé sur mes genoux pour prendre une brassée de bois dans la cour, je reste dans cette position un temps infini.
Je voyais le ciel, les nuages, les étoiles, enfin le système solaire au complet, et, plus brillante que tout ça, ma divine Angèle m'ouvrant les bras.
J'étais ramené à la réalité par une brutale injonction, qui n'avait rien de cosmographique.
Toujours ce maudit patron. C'était à n'y plus tenir.
Les projets les plus fantastiques envahissaient mon esprit.
Tout ce que les amoureux les plus convaincus de l'antiquité et de nos jours on pu inventer était bien pâle, comparé à mes châteaux espagnols...
Jusqu'à cette époque, mes amours avec Angèle s'étaient concentrés dans une pudique série de soupirs, d'oeillades accompagnées de sourires bien modestes.
Un soir, il y avait beaucoup de monde au salon.
Toute l'aristocratie de l'endroit y était: l'hôtelier, l'ébéniste, un marchand de boeufs, le scieur de long, enfin, toute la fine fleur.
Ces messieurs accompagnaient une confortable fournée féminine.
Malgré l'infériorité de ma position sociale, on eut pitié de moi, et j'eus l'insigne honneur d'occuper un coin au salon.
La soirée se passa en délicates causeries sur les diverses occupations professionnelles des invités.
La séance fut close par des jeux de société.
Trois fois j'eus le bonnet d'âne, et toujours par la faute d'Angèle, qui se faisait un malin plaisir de lutter avec ma maudite timidité.
Enfin, tout le monde est parti. Chacun regagne ses appartements, et moi, mon grenier.
J'étais dans le corridor, sans lumière.
J'entends un bruit de pas discrets; deux bras me frôlent doucement, tâtonnent quelque peu et m'empoignent avec ardeur.
Une bouche suave se colle sur mes lèvres, une poitrine bien remplie s'appuie sur mon sein.
Quel coup de foudre!
Une commotion électrique me secoue les nerfs, et, avant d'avoir repris mon aplomb, tout s'était évanoui.
Titubant, je me traîne jusqu'à mon lit, cherchant à analyser la situation.
Non, c'est impossible. Angèle n'a pas fait cela! J'ai eu un cauchemar, un charmant, il est vrai; mais enfin, j'ai halluciné!
Le lendemain, j'examine ma belle, et rien sur son visage ne trahit ses actions de la veille.
J'étais convaincu que j'avais rêvé.
L'affaire en resta là, mais les choses devaient bientôt prendre une plus douce tournure pour moi.
Ma céleste Angèle étudiait l'orgue dans une ville voisine, et, une fois par semaine, le cocher l'y menait.
Ce bon serviteur tomba malade un jour, et, malgré mes hautes fonctions dans l'établissement de mon patron, je fus naturellement désigné pour lui succéder.
Bonheur et gendarmerie! comme la vie était belle!
Je me conduisis avec le plus grand respect. Ceci, sans forfanterie, car je ne pouvais faire autrement.
A la seule pensée de dire bonjour à Angèle, je sentais le sang m'envahir la nuque.
Ma timidité était bien digne de figurer parmi les sept merveilles du monde.
Enfin, ne parlons plus de ce talent chez moi, car la langue française, que je possède très-bien cependant, n'a pas assez de tournures pour l'exprimer.
Suffit de dire que mon Angèle joua de l'orgue, et que le soir, par un beau clair de lune, nous étions tous deux installés dans le traîneau.
Je conduisais sans conviction. Malgré le froid intense, je jouissais d'une chaleur équatoriale.
Je ramenais souvent les peaux de buffle autour des épaules de ma compagne.
Pendant une de ces opérations, que j'exécutais en tremblant, un mouvement maladroit me fit toucher la toque de fourrure d'Angèle.
Je me crus mort, et ne revins à moi qu'interpellé par ma voisine, qui déclarait, en riant vouloir être indemnisée par un baiser.
Jérusalem! c'était donc réel, la rencontre du corridor!
Je perdis tout respect et pris mon premier baiser.
Les étoiles ne sont rien, comparées au nombre d'embrassades qui furent prises et données pendant le reste du trajet.
Tout ce qu'une femme aimée et qui aime peut faire fut fait par Angèle pour me forcer à pousser plus loin mes explorations.
Mais j'ignorais ses agaceries, et me contentais d'améliorer ma première expérience.
Rendu à domicile, j'y étais passé maître, et je fus récompensé, cette nuit-là par une insomnie séduisante.
Tout cela devait finir cependant, et la fin arriva trop tôt pour moi.
Mon patron donna un bal pour inaugurer une maison qu'il avait fait construire. Tous les gros bonnets furent invités, et moi, toujours par surcroît, j'assistais comme spectateur à cette brillante réunion.
Placé près de la musique, je suivais d'un oeil jaloux les moindres gestes d'Angèle, qui, en valsant, m'atteignait de ses regards à chaque tour, et me lançait autant de traits bien appliqués.
Enfin, comme les plus beaux bals du monde doivent prendre fin, je retrouvai mon lit, et peu à peu, mes sens s'engourdissant, je sommeillai.
Mes rêves revêtaient les formes d'Angèle, et ses mains me caressaient le visage.
Insensiblement mes esprits acquièrent une idée exacte de la situation, et ma belle m'apparaît en chair et en os. Courbée près de mon lit, sa main me pressait doucement la joue, et sa voix, comme un soupir, me disait: Joseph.
Quelque endurcie que fût ma bêtise, tout sentiment humain a des bornes qu'il ne doit pas dépasser.
On m'avait bien dit que la haine excessive touche de près l'amour, mais j'appris alors que la timidité poussée à fond entraîne toujours une hardiesse outrée. Aussi je devins lion.
Comme les muscles de ma jeunesse étaient remarquables par leur grande précocité, j'enlevai Angèle d'un tour de main, et avant d'avoir fait ah! elle était sur mon lit.
Elle se débattait et résistait considérablement.
Tout à coup, une lumière brille, et un _Banco_ en bonnet de nuit apparaît sinistre à l'horizon.
Nom d'un sifflet bleu!--juron spécial à mon jeune âge pendant les grands événements,--comme j'avais peur! J'exécutai à l'instant un acte de contrition suprême.
Angèle se redresse et explique la chose,--elle avait un sang-froid qui m'étonnait,--et termine sa défense en me demandant pour époux.
L'écume ornait la bouche du patron, muet d'émotion. Ses premiers mots me rappelèrent la rupture d'une écluse, et je vous donne mon billet que nous fûmes salés.
Angèle rentra chez elle, et j'oubliai de dormir cette nuit-là.
Le lendemain, mon maître en épiceries me dit quantité d'aménités.
La patronne, depuis longtemps jalouse de sa fille, me combla aussi de paroles charitables.
Ce fut toujours mon faible de passer pour le plus débauché et le plus scélérat des mortels.
J'en étais bouleversé, car là où je me trouvais tout à fait nul, on persistait à me bourrer de grandes qualités ou de défauts sataniques.
J'en perdais la tête, car ces découvertes de mes contemporains me confirmaient davantage dans mon opinion de ma nullité.
Comment! me disais-je abattu, on me nomme Joseph, et je crois ne pas en avoir l'air: preuve de mon insuffisance à juger sainement les choses.
C'est ainsi que mon patron me traita d'effronté,--Dieu sait si je l'étais,--Il ajouta polisson, libertin, fainéant, mécréant, et une quantité d'autres qualificatifs dont l'effet immédiat fut de me faire tomber en garde avec un regard provocateur.
Mon adversaire, ahuri de mon audace, saisit un gourdin et me charge en règle.
En un instant ses défenses sont démolies, et le représentant de l'épicerie roule dans ses marchandises.
Je reviens encore sur mes qualités de combattant. Malgré mes jeunes ans, j'avais une rondeur de biceps remarquable, et, quoique doux de tempérament, je tapais dur parfois.
Le nez du patron comprit vite la conséquence de sa hardiesse, et, devant les flots de sang qu'il rendit, je fus rappelé à la réalité, et compris la gravité de mon agression.
Un membre aussi influent du commerce des denrées coloniales n'aurait jamais dû être traité si cavalièrement par un poing aussi infime que le mien.
La suite de cette affaire fut l'arrivée de l'huissier, qui voulait m'arrêter.
La mère d'Angèle s'y opposa avec énergie, et ma punition fut mon renvoi.
Qu'allais-je devenir? J'avais trois mois d'économie, et ma résolution fut vite prise.
Après une séparation saturée de larmes et de serments éternels, je pris le train du soir, et deux jours après j'étais à Chicago.
J'avais encore dix sous dans ma poche.
Je profitai de cet avoir pour faire cirer mes souliers et acheter un cigare.
Puis, le coeur léger, je me promenai magistralement.
Je fis ainsi pendant trois jours, et j'aurais certainement pris l'habitude de ne plus boire ni manger si mon estomac l'avait voulu.
Cependant la frugalité doit avoir des limites, car, malgré l'avantage des _free lunches_, je m'évanouissais le quatrième jour dans un tombereau à charbon, qui m'avait servi de couche.
Croyez-m'en, cher lecteur, laissez-moi dormir en paix dans ce tombereau hospitalier.
Plaignez seulement l'amant malheureux et blâmez le père de mon Angèle de m'avoir fourré dans cet état.
Je ne m'y connais pas, ou voilà une page d'amour qui donnera certainement raison aux dires de mon éditeur.
XXI
CHASSE A L'AFFUT
Cré nom d'un pépin! me dit mon caporal à lunettes, il nous faut absolument aller faire une chasse à l'affût. Les hyènes pullulent chaque nuit dans la montagne de Ras-el-Ma.
Je devins rêveur.
Dans deux jours nous partons, et ça va chauffer, paraît-il, cette fois-ci. Bou-Amema nous guette, et nous sommes sûrs de notre affaire. Mieux vaut avant de mourir prendre encore un plaisir quelconque. Ma foi, va pour la chasse à l'affût.
Il me restait bien cependant une certaine réminiscence du fameux barbillon de la Mékerra, mais ce nuage se dissipa tout de suite devant le sourire tout-puissant de mon subordonné.
Drôle de garçon, ce jeune homme! Toujours gai, content, ne doutant de rien.
Rate-t-il un projet, qu'il tombe tout de suite sur un autre, abandonné aussitôt pour un troisième.
Issu d'un Roumain et d'une Russe, quelque peu prince,--tous les Roumains sont princes,--très-causeur, ambitieux, jamais en peine, c'est-à-dire la perle des hommes.
Enfin nature d'élite.
Bachelier ès sciences, et ès lettres, il débuta comme journaliste à Paris et réussit si bien qu'il était soldat à vingt-trois ans.
A la suite d'une description passionnée d'un pays quelconque, qu'il n'avait jamais vu, il fut fait officier d'académie, et, s'engageant, il complétait son dossier d'actions d'éclat en déployant un superbe brevet de membre correspondant de l'Institut Cambodge-Annam.
Pourquoi de Cambodge-Annam, grands dieux? Lui seul le sait probablement.
Il tomba comme caporal dans ma compagnie et y déploya une activité hors ligne.
Faisant ses étapes clopin-clopant, il se redressait à l'arrivée et courait partout comme un cerf.
Dans un moment d'épanchement, il me confia un manuscrit sur lequel il fondait les plus grandes espérances.
C'était une épouvantable histoire d'une grande dame russe, buvant beaucoup de thé, fumant beaucoup de cigarettes, ayant beaucoup d'amants.
L'affaire se terminait dans un gâchis formidable, arrosé d'une quantité d'un sang aussi géorgien que caucasique.
Dominant cette grande débâcle de toute sa taille, apparaissait la grande dame russe, la cigarette aux lèvres et le rire à la bouche. Puis, après trois ou quatre ah! ah! ah! sataniques, l'héroïne sombrait dans une apothéose méphistophélique qui donnait la chair de poule.
Je fus naturellement enthousiasmé, ayant toujours aimé le noble, le beau, et je pris le caporal sous ma protection.
Il devint chef d'ordinaire de ma compagnie, et, petit officier d'ordonnance, son rôle consistait surtout à assurer et à guider mes plaisirs.
Je me plais ici à lui rendre justice sous ce rapport. Si l'on se souvient de la pêche miraculeuse, on dira comme moi qu'il s'acquittait dignement de sa mission.
Je craignais bien un peu pour la chasse à l'affût, mais ce diable d'homme me paraissait si confiant que je fus aussi bientôt rempli d'une ardeur singulière.
Sus aux hyènes! Détruisons ces horribles bêtes qui déterrent et dévorent les cadavres dans le cimetières! Délivrons la montagne de Ras-el-Ma de ces hôtes sinistres!
Remplis tous deux d'aussi fiers sentiments, nous nous mimes hardiment à l'oeuvre, et, le soir, à dix heures, nous avions, au pied d'un grand chêne, une agglomération remarquables d'ossements à demi décharnés, de charognes de toutes sortes.
Je me permets ici d'expliquer au lecteur qui n'en sait rien,--les lecteurs ne savent jamais rien,--que la chasse à l'affût se fait à l'aide d'appâts que l'on place soit au pied d'un arbre, soit au bas d'un rocher.
Le chasseur embusqué, très-brave alors, puisqu'il n'y a pas de danger, guette ensuite l'arrivé du gibier.
Si c'est un chasseur bon enfant, il ne tue l'animal que lorsque celui-ci est bien repu. Si, au contraire, le chasseur est un dur à cuire, il ne donne pas à sa victime le temps de faire: _ouf!_
La suite des événements apprendra au public laquelle de ces deux catégories nous appartenions, le caporal et moi.
Enfin nous grimpons sur une arbre, et, quelques instants après nous étions perchés chacun sur une grosse branche, le doigt sur la détente, l'oeil bien allumé, l'oreille grande ouverte.
Combien de temps dura cette situation? je ne l'ai jamais su.
Je me rappelle cependant d'avoir soufflé quelques mots à mon compagnon qui répondit _mezza voce_. J'ajoutai, je crois, quelques autres observations, et le plus parfait silence s'ensuivit.
Ennuyé, je regardai le ciel bleu.
Les étoiles brillaient à travers les branches du chêne. Insensiblement elles se mirent à sautiller et bientôt se lancèrent dans une danse échevelée.
J'essaye de réagir contre cette hallucination. Les étoiles se tiennent calmes, et je me mets à les compter.
A ce propos, j'avertis le lecteur, pour son instruction personnelle, que cette occupation de compter les étoiles est assez difficile, et, quand il ira à la chasse à l'affût, je lui donnerai une recette qui lui permettra d'en compter beaucoup avant de s'endormir.
C'est ainsi que j'ai pu en additionner douze cent vingt-quatre, et cela à ma première expérience.
Et pas plus d'hyènes que dans le creux de la main.
Au moment où je pinçais la douze cent vingt-cinquième étoile, mes paupières devinrent par trop lourdes, et, voulant les reposer, je fermai les yeux et m'endormis.
Il est de tradition de toujours rêver dans ma famille. Aussi étais-je à peine endormi, que je ne manquai pas d'entreprendre le plus monstrueux des rêves.
Malgré l'horreur instinctive qui m'éloigne de tout combat, je suis forcé, par la fatalité, de toujours être témoin ou acteur dans des luttes quelconques.
C'est ainsi que, comme spectateur impuissant, je fus contraint d'assister au violent conflit dont ma tente était le théâtre. En général, tous mes bibelots semblaient être la proie d'une ivresse fantasmagorique.
C'était un fouillis incomparable, un carnage indescriptible.
Courant, sautant, voltigeant en tous sens, les occupants de ma demeure s'entre-croisaient, se heurtaient les uns aux autres, reculaient, se dégageaient de la foule, piquaient une charge à droite, dégringolaient à gauche, se roulaient ensemble en une boule serrée, s'éparpillaient en gerbe qui éclate, se fusionnaient de nouveau, recommençant sans trêve ni relâche.
Point central de cette activité insensée, mes esprits essayent d'analyser les sentiments et les causes qui agissent ainsi sur cette multitude en délire.
Peu à peu la lumière se fait dans mon âme, et bientôt de cette cohue se détachent, clairs et nets, deux partis ennemis armés d'une rage sans pareille.
D'un côté, commandés par ma capote, se range ma ma tunique flanquée de deux pantalons.
En face, mon cahier d'ordinaire et deux _Figaro_, avec polémique Zola-Wolff, se serrent en bon ordre: _l'Univers_ les commande.
Ils se heurtent, tous tremble, et je frémis.
Le résultat est indécis.
Trois _France_, une boussole, un crayon prolongent la ligne, sur la droite des _Figaro_. _l'Univers_ jette un regard sur l'ensemble, se signe et fait une muette prière.
La capote, l'oeil ouvert sur l'ennemi, réclame du renfort. Trois chaussettes russes, un soulier gauche tout neuf et une guêtre en cuir répondent à l'appel.
Le carnage devient affreux.
Mon cahier d'ordinaire est mis hors combat, et _l'Univers_, qui a refait sa muette prière tombe mortellement blessé.
La victoire est à ma capote.
Le coeur ulcéré de douleur, j'allais intervenir, quand, stupéfié, j'aperçois dans l'ombre la réserve des deux camps s'avancer en bon ordre.