Expéditions autour de ma tente: Boutades militaires
Chapter 4
Assis par terre, les jambes croisées à l'orientale, je jouis de mon congé, en admirant le paysage qui se déroule au loin dans la plaine.
Mon regard plane sur cette immensité, et mon imagination, libre de toute entrave, prend son essor vers les cieux infinis.
C'est beau et grand, la liberté! Laissé à lui-même, malgré ses plus beaux projets et ses plus sérieuses résolutions, il devient bientôt apathique.
Il lui faut le stimulant d'un règlement, d'une ambition quelconque, pour le forcer à sortir, en grommelant, de sa léthargie paresseuse.
La liberté, mot mille fois rabâché, à propos duquel je rabâche ici de vieilles choses, s'empare de son élève, lui ouvre des horizons sans fin, l'assomme de bonheur, de satisfaction, d'ennui, et le livre bientôt, éreinté et dégoûté, à un règlement qui en fait un homme.
Car sans ligne de conduite, sans but, avec trop de liberté enfin, jamais d'homme.
Ces pensées m'empoignent pendant mes chères vacances, et, reportant mes regards vers la terre, l'oeil vague et réfléchi, je fais une étude de botanique morale sur la touffe d'alfa qui pousse à mes pieds.
L'attache qui la lie au sol fait sa force. Arrachée, elle roulerait au gré des vents, et, jaune et flétrie, elle irait bientôt mourir sur quelque fumier inconnu. Aussi, comme elle semble vouloir être libre!
Violemment secouée par la brise, elle lance des pointes dans toutes les directions.
Les fines extrémités de ses tiges dansent sur leurs bases flexibles, et menacent continuellement un ennemi invisible.
Étonnante ivresse que la danse de l'alfa!
Serpent nourri de vent, elle se livre à ses caprices, et taille dans les airs les plus fantastiques évolutions.
Quelle traîtresse, cependant! Derrière cet air léger et insouciant, se cache une noire méchanceté, à laquelle un Bou-Amema quelconque se charge souvent de donner raison.
Son voisinage offre de si meurtrières cachettes!
Inutile de rappeler ici les crimes dont elle fut témoin. Nombre de malheureux soldats, en faction la nuit aux avant-postes, lui doivent la mort.
Morne, silencieux, le factionnaire fouille au loin l'horizon d'un oeil anxieux... Soudain, un éclair brille, un coup de feu éclate, le soldat tombe, un maraudeur s'enfuit.
Un bouquet d'alfa avait caché l'assassin.
Oh! défions-nous de cette plante! Ses parages sont pleins de drames.
A tel point, que le chapitre suivant, construit pendant mes vacances fera connaître un lugubre épisode, dont le théâtre était une plante d'alfa.
Cette histoire est de celles qui laissent de profondes traces dans l'imagination des lecteurs.
Je quitte cependant, avec un profond regret, ce chapitre XV, imbibé des plus saines idées philosophiques.
Il tendra à démontrer à nos pairs que je suis très-fort en vacances.
Allons, c'est fait, avalons bravement le chapitre suivant. Une fois lancé, marchons courageusement jusqu'au bout. Les dieux nous en sauront gré.
XVI
COMBAT HOMÉRIQUE
C'était le deuxième jour de mes vacances. Triste et pensif, je me livrais à d'intimes actions sur le bord d'un étroit sentier, lorsque mon oreille fut frappée par un petit bruit sec.
Regardant dans la direction indiquée, je fus témoin d'une horrible tragédie, dont je vous dévoile tout de suite les émouvantes péripéties.
Un énorme _cafard_ était aux prises avec une dizaine de grandes fourmis, dont le domicile entamait fortement la base d'un gros bouquet d'alfa.
Ce malheureux coléoptère avait probablement fourré son nez dans des choses privées, car les fourmis paraissaient fort en colère.
Il faisait de prodigieux efforts pour sortir de ce mauvais pas, mais à peine entr'ouvrait-il les ailes, que ses ennemies s'y cramponnaient avec furie.
Lançant de formidables horions à droite et à gauche, il ne pouvait cependant se débarrasser de ses assaillantes. Ce voyant, en tacticien habile, ce cafard malin fit le mort et attendit les événements.
Un spectacle extraordinaire s'offrit alors à ma vue.
Les sept ou huit fourmis qui l'entourent encore restent ébahies et tiennent un conseil de guerre. Après de longs pourparlers, bourrés d'arguments divers, une décision est prise, et l'action commence.
Deux des plus agiles se cramponnent aux ailes à moitié rentrées de leur victime, deux autres aux pattes de derrière, et le reste pousse de l'avant.
On marche en traînant le cadavre, et la route suivie mène au logis des fourmis.
Le cortège s'avance ainsi de quelques centimètres sans encombre, lorsque le cafard, sentant qu'on le traîne à sa perte, revient brusquement à la vie, et annonce sa résurrection par un vigoureux coup de patte, qui envoie rouler la plus ardente de ses ennemies sur un caillou voisin. Elle y reste évanouie et expire quelques instants après.
Les autres, surprises de cette vie miraculeuse, se retirent discrètement à l'écart et tiennent un second conseil.
Profitant de ce répit, le malheureux cafard recrute tous ses moyens, se ramasse sous ses élytres, fermement rentrés, et marche en avant.
Il se traîne quelques secondes, et soudain une attaque furibonde, venant de tous côtés, le rend perplexe.
Ses assaillantes, retirées derrière les rochers des environs, avaient concerté un plan et le mettaient énergiquement à exécution. Fondant à l'improviste sur leur ennemi en fuite, elles l'entourent et le harcèlent sans cesse.
Il tient ferme, se débat longtemps, et finalement, perclus et épuisé, il succombe une deuxième fois, non sans avoir jonché l'arène de nouveaux cadavres.
Des renforts arrivent aux fourmis, et elles organisent un second convoi.
Alors commence, pour le cafard expirant, une promenade des plus dramatiques.
Tantôt, sur une motte de terre, son gros corps luisant se tourne et agite convulsivement ses pattes dans le vide, tantôt, échoué dans un bas-fond, il nécessite les plus grands efforts pour l'en retirer.
Il serait oiseux de suivre cet insecte dans son triste pèlerinage. Il ne me reste plus qu'à raconter les événements de la fin.
Parvenues à domicile, les fourmis lâchent prise et hésitent un instant. Leur proie, offrant une trop grande surface, ne pourra être introduite chez elles.
Les discussions se poursuivent, et l'on paraît vouloir lentement s'acheminer vers une décision.
Enfin, les dernières objections levées, les plus fortes se montrent, et le morcellement commence.
On en veut surtout aux pattes, car le souvenir des camarades, qui gisent sur le champ de bataille, aiguise leur haine. Ces terribles pattes ont porté les coups.
On saisit l'avant-train, et bientôt un membre, cédant à des efforts réitérés, reste entre les serres d'une des travailleuses.
A ce moment, une chose terrible se passe.
Réveillé de sa torpeur, le cafard bondit sous la douleur et fait face, une dernière fois, à l'armée entière de ses assaillantes.
Ses défenses de front se redressent, s'aiguisent sur son museau bruni et défient au combat. Son corps entier frissonne et se cambre fièrement sur ses pattes.
Tel apparaît à la meute qui le traque le sanglier acculé à sa bauge. Ses poils, frémissant sous l'action de la rage, ondulent, secoués par sa respiration haletante; ses flancs se gonflent et bondissent, en saccades entrecoupées; ses pattes, cambrées obliquement, sont prêtes à donner l'élan; son groin, armé de dents féroces, hume l'air avec feu et défie, par son attitude arrogante, la foule entière des chiens ébahis.
Ceux-ci s'arrêtent un instant, comme bouleversés de tant d'audace, mais se ruent bientôt sur lui et le mettent en pièces.
Tel apparaît aux fourmis ahuries l'indomptable cafard, héros de ce drame.
L'attaque ne se fit pas longtemps attendre.
Blessées dans leur orgueil de vainqueurs, les fourmis se précipitent en foule, le roulent et le culbutent en tous sens.
En vain ses membres musculeux frappent-ils à droite et à gauche; en vain sa tête, faisant bélier, se rue-t-elle contre les nombreuses cohortes des fourmis. Inutiles efforts! Il est entouré, écrasé, enlevé, entraîné, et, roulant par terre une dernière fois, il se décide enfin à dire adieu à la lumière.
Une convulsion suprême l'étend sur le dos, ses pattes battent l'air, avec des frémissements de plus en plus lents, et bientôt il ne reste plus qu'un réel cadavre, de ce qui, l'instant d'avant, faisait l'honneur de sa race...
Sait-on si ce tragique cafard n'avait pas un épouse, jeune et belle, qui l'attend, inquiète, au logis?...
Une mère, et un père, vieux et impotents, guettent peut-être son retour, avec la pâture de la journée!... Jeune et brave, son devoir était de nourrir les siens. Il s'en acquittait bien, preuve, la lutte suprême qui lui coûte la vie...
Était-il père?...
Ses petits, dans leur nid moelleux, veillent jusqu'à sa rentrée au logis. Leurs regards inquiets interrogent au loin l'horizon, pour y voir poindre la forme bien-aimée de l'auteur de leurs jours!...
Mais rien, rien que le ciel vide...
Tristes réflexions qui m'accablent!...
Les fourmis, sans se laisser attendrir par ces funèbres pensées, dissèquent tranquillement leur proie, et elles en logent les parties dans leurs vastes greniers, pour servir de nourriture à leur nombreuse progéniture.
J'assiste jusqu'à la fin à cette lugubre opération, et, quittant cet endroit sinistre, je rejoins mes camarades, l'âme profondément remuée.
Ce fait est véridique, et je le livre intact à ma postérité.
En proie à une immense douleur, qui m'envahit infailliblement, au souvenir de ce drame, je me vois forcé de fermer ce chapitre, que j'avais pourtant juré de faire intéressant...
XVII
FUNÈBRE SOUVENIR
...................................... ...................................... ...................................... ...............Le cafard.............. ...................................... ...................................... ......................................
XVIII
PÊCHE MIRACULEUSE
Plaignez-moi, car j'en vaux la peine.
Un peu remis des cuisantes émotions dues aux chapitres précédents, le hasard, parfois aimable, me fournissait une affriolante pêche à la ligne.
Passions et joies de mon enfance! m'écriai-je en délire, enfin, je pourrai donc, une fois encore, me livrer à vous, corps et âme!
Une rivière serpente à quelques pas d'ici, et un jeune amateur convaincu doit me conduire sur ses rives.
Comme nous allons être heureux!
Ce jeune homme, caporal dans ma compagnie, est membre de l'institut de Cambodge-Annam--gage de succès,--officier d'académie, et porte des lunettes à branches.
Doit-il assez aimer la pêche à la ligne!
Accordant une mentale ovation à Alphonse Karr, notre grand maître pêcheur à tous, je me plonge dans de délicieuses émotions, évoquées par le souvenir de son fameux poisson de cinq pieds, qui faillit le submerger dans la Manche près d'Étretat.
De là, me laissant entraîner par les caprices de ma pensée, je n'hésite pas à me rappeler mes exploits sur la rivière des Prairies.
Refaisant, étape par étape, mes années du jeune âge, je me vois, impatient, attendre le soir qui devait me trouver dans ma pirogue, fidèle aux barbues, à qui je fournissais une pâture qu'elles appréciaient.
Je choisissait une pierre, assez longue et lourde, que j'attachais avec une corde d'écorce, et, lançant ma pirogue au fil de l'eau, je lâchais tout, à l'endroit propice.
Préparant alors mes lignes, j'y mettais les appâts avec un soin jaloux, et ah! qu'il était doux à mon oreille, par une soirée calme, le son plaintif du plomb frappant l'eau!
La ficelle enlacée autour de l'index, l'oeil fermé ou perdu dans la pénombre lointaine d'une eau sereine, les sens endormis dans une vague indécision mentale, j'attendais le choc lent et prolongé d'un gibier marin quelconque.
Pas un souffle dans l'atmosphère.
Les bruits se répandent avec une limpidité merveilleuse.
Les _voyageurs_, attardés dans les petites cabanes de leur radeau, envoient dans les airs leurs chansons bien rhythmées.
L'écho est fidèle aux douces et monotones terminaisons traînardes, particulières à nos chants canadiens:
Elle est à quinze brins, Ma ceinture de laine; Elle est à quinze brins, Ma ceinture de lin.
Ou bien:
Rendez-moi mon quart d'écus, Je ne veux plus boire; Rendez-moi mon quart d'écus, Je ne boirai plus.
Bientôt tout bruit s'éteint peu à peu.
Seul un voyageur en gaieté trouble encore parfois le grand silence, et chante, en coupant vigoureusement chaque syllabe:
_C'est_ les avirons Que nous montent, qui nous mènent, _C'est_ les avirons Qui nous montent en haut.
Puis il se tait brusquement.
Et pas une barbue!
Les battements cadencés de mes nerfs simulent seuls le: _Ça mord!_ traditionnel.
Chut! me dit mon frère, compagnon inséparable.
Je ne réponds rien, car je m'aperçois que ça mord aussi.
Un brusque mouvement d'Ulric, des embrassées fiévreuses et multipliées de sa part, un léger clapotis, un son mat à l'autre extrémité de la pirogue, m'apprennent bientôt qu'une pièce est enlevée.
Est-elle grosse?--Ah! très-belle!
Je suis jaloux: ça mord, je tire brusquement ma ligne, j'en attrape une grosse et je suis consolé.
Et pendant dix ans, cela dura...
Allons! allons! courons vite à la rivière, dis-je énergiquement au caporal. Il me faut tout de suite me livrer au sain plaisir de la pêche.
Le caporal sourit, se retire respectueusement et revient quelques instants après, avec une quantité respectable de roseaux de tous genres, armés de ficelles de différentes longueurs.
Nous voilà en route.
Je guigne le bout des ficelles, et je n'y vois pas d'hameçons. Sur ma demande d'explications, le caporal répond que tout va bien, et que sa musette contient ce qui est nécessaire.
Nous sommes sur la berge de la Mékerra.
Choisissant un emplacement convenable, je m'y installe. L'eau, de couleur sombre, m'annonce une profondeur suffisante.
Je commence à jouir d'avance de mon bonheur.
Je prends une ligne et demande un hameçon à mon compagnon. Un sourire, toujours respectueux et teinté d'une certaine pitié pour mon ignorance, illumine les traits de ce cher camarade.
D'un geste digne il me montre au bout de la ficelle un engin microscopique, accompagné d'un plomb presque invisible à l'oeil nu.
Ah! m'écriai-je, je vous remercie.
Mais en moi je pensais qu'un pareil crochet ne pourrait jamais réussir à enlever les pièces que je devais prendre.
Je ne dis mot cependant et demandai les appâts.
Un étroit sac de papier m'est présenté. Au fond, se remuent une quantité innombrable de petits vers blancs. Ils sont un peu plus gros que la tête d'une épingle.
Je jette un regard soupçonneux sur le caporal, et ma confiance commence à être sérieusement ébranlée.
Je me remets cependant, et, après d'inqualifiables efforts, je parviens à accrocher une de ces petites bêtes à la pointe de l'hameçon.
Lançant ensuite tout l'attirail en plein eau, je concentre mes facultés sur le vrai travail du pêcheur: suivre attentivement, d'un oeil fatigué, la plume d'oie servant de bouchon indicateur.
Mon compagnon a agi comme moi, mais certain dépit nerveux chez lui me fait croire qu'il est très-difficile dans le choix de l'endroit où jeter sa ligne.
Jamais content, ce caporal. Aussitôt sa ligne à l'eau, plus vite il la retire.
Ses gestes, devenant peu à peu épileptiques, finissent par attirer tout à fait mon attention.
Je le regarde, et la décomposition de son visage me fait peur.
Les veines de ses tempes sont gonflées à se rompre. Les coins de sa bouche sautillent nerveusement. Ses mais, agitées et pendantes, ne retiennent plus le roseau qui flotte sur l'eau. Son corps, penché en avant, semble prêt à s'élancer; et enfin, ses yeux, aux prunelles démesurément dilatées, sont dardés, avec une intensité inouïe, sur le bouchon de ma ligne.
--Ça mord! mugit-il d'une voix à réveiller les morts, au jugement dernier.
Je crois, en effet, voir une presque imperceptible vacillation du bouchon, et, ému par le cri énergique de mon compagnon, j'enlève ma ligne avec une vigueur à retirer un poisson de dix livres.
Hélas! une légèreté peu encourageante me fait vite comprendre que l'hameçon est vierge de toute victime, et j'allais remettre ma ligne à l'eau.
--Vous en avez un, hurle mon compagnon sur le même ton qu'auparavant.
Cette fois je perds complètement contenance.
Mon imagination surchauffée fait tout de suite défiler devant moi les cas nombreux d'individus frappés d'épilepsie ou devenus fous furieux subitement.
Pas possible, ce caporal est fichu, me dis-je, et, mettant ma ligne par terre, je me lance au secours.
Ce voyant, mon compagnon se précipite vers moi, et avec une fureur telle que, perdant totalement le peu de sang-froid qui me reste, je m'enfuis à toutes jambes.
Surpris de ne pas être poursuivi, je regarde en arrière: le membre de l'Institut de Cambodge-Annam tiraillait fiévreusement le bout de ma ficelle.
Je comprenais son étonnante émotion. Un barbillon, d'un pouce et demi de longueur, était étroitement serré entre ses doigts.
J'appris que de plus grands poissons étaient quelquefois pris en y mettant de la patience.
J'en fus satisfait.
Plaidant une migraine, aussi violente que subite, je m'éloignai de la berge.
La pêche dans la Mékerra peut trouver des amateurs, mais j'ai des goûts excentriques, et je ne l'aime pas.
Où êtes-vous, fameux saumons du Saint-Laurent! Et vous, _maskinongés_ à long bec, qui autrefois faisiez mes délices!
Bienfaisantes barbues de l'anse à Bleury, anguilles mystérieuses et gluantes, brochets et _achigans_ violents, mais chers à mes lignes! Riez, riez de ma déconvenue! Moquez-vous bien de votre maître à tous: il est maintenant impuissant.
Plaignez-moi, car j'en vaux la peine.
XIX
SOUVENIR DU JEUNE AGE
Je jure que je ne quitterai pas ma tente pendant les quatre derniers jours de mes vacances.
Mon expérience de la pêche à la ligne m'a trop douloureusement éprouvé: je ne veux plus m'amuser.
Cependant, l'ennui commence à m'assommer ferme, et le diable m'emporte, mais je voudrais être en route.
Que ferais-je bien aujourd'hui pour tuer le temps? Rien, si ce n'est réfléchir.
Que fait un homme qui n'a rien à faire? Il pense.
S'empoigner avec ses réflexions est un moyen comme tout autre d'oublier le présent.
Le passé défile devant soi, et l'on a le choix des sujets.
On glisse rapidement sur les choses ennuyeuses, et l'esprit s'arrête avec complaisance sur certains événements chers au souvenir.
Le premier sourire de la femme aimée fait époque dans la vie d'un homme, et y laisse des traces brillantes où l'imagination aime à se trouver.
Par contre, l'oubli complet nous venge bientôt de nos plus violents déboires.
Heureuse construction que la machine humaine!
L'homme prévoyant doit toujours s'assurer la pâture de l'avenir avec un passé bien rempli.
L'âge arrive, et avec lui tout un cortège d'illusions perdues, de chagrins, de passions, d'ambitions avortées, de jouissances.
Le repos bien mérité, au bord de la tombe, permet au mortel de puiser dans cet immense océan du passé, et d'y prendre à volonté les sujets de souvenir.
Ce préambule m'amène naturellement à raconter un événement auquel je fus mêlé, et que, à l'époque, fit une impression extraordinaire sur mon esprit.
J'étais très-lié avec un jeune étudiant en droit du nom de P...
Ce garçon me recevait chez lui chaque soir, et je dois me rendre justice: c'était toujours sur ses instances réitérées que je franchissais, au crépuscule, le seuil de sa porte.
Si, par hasard, j'oubliais le rendez-vous, je voyais P... arriver chez moi, le reproche à la bouche.
Nous étions tus deux quelque peu musiciens, et nous partagions nos soirées entre la musique et la pipe.
Très-enthousiaste, il me faisait lui raconter mes aventures.
Déjà, à cette époque, j'avais connu les caprices du sort des voyages.
Un ami commun, T..., logeait chez P... et, pendant ces longues soirées d'hiver, je nouai avec ces deux garçons-là, à l'aide de franches causeries, les deux plus solides amitiés de ma vie.
D'une timidité incompréhensible qui me faisait fuir le monde, je n'abordais presque jamais les parents de mon ami.
Celui-ci, connaissant cette particularité de mon caractère, entourait mon entrée chez lui de précautions toutes mystérieuses.
Il me précédait toujours, et éloignait de ma chère personne tout être indiscret.
Si la bonne m'ouvrait, elle avait ordre de me conduire au fumoir sans avertir qui que ce fût.
Si bien que le papa finit par être intrigué du personnage phénoménal introduit chaque soir chez lui par son fils.
D'intrigué qu'il était, le bonhomme devint peu à peu hargneux, et, finalement devant les insistances de mon camarade, priant son père de ne pas me parler, la haine du vieillard ne connut plus de bornes.
La maman, contrairement à son mari, nourrissait pour moi un amour qui frisait l'adoration.
Elle ne tarissait pas d'éloges à mon adresse, chaque fois que, rougissant, j'avais l'honneur très-rare de lui parler.
Le papa attendait depuis longtemps une occasion favorable de faire éclater sur ma tête une tempête terrible.
Inconscient du malheur qui me menaçait, je continuais toujours mes visites, les entourant de plus en plus d'une discrétion dont l'excès faisait écumer le père de mon ami.
Le _Bazar_ de la maîtrise Saint-Pierre fut l'étincelle qui mit le feu aux poudres.
Il avait entendu, pendant la journée, entre P... et moi, que nous irions le soir au _Bazar_.
A sept heures, j'étais dans le corridor, chez lui. Il rendait compte de sa sortie.
Des cris, des hurlements, des bruits de vaisselle cassée, des pleurs de femme, et de jeune fille, des jurons, enfin toute une gerbe de sons variés m'arrivent tout à coup.
Des qualificatifs, extraordinairement gras, sortent de la bouche du papa.
Je perds contenance et m'efface discrètement, me faisant très-petit.
Je regrettais ma présence au milieu de cette fête d'intérieur.
Toujours loin de moi, cependant, l'idée que ma mince personnalité était pour quelque chose dans cette orgie de famille.
La porte de la salle à manger s'ouvre, et mon ami P... l'oeil en feu, me prie de le suivre et de ne pas faire attention aux paroles du son père.
Je consens de la tête, prenant la mine d'un homme peiné d'être témoin d'une pareille scène.
Mais le papa suit de près, et l'orage m'écrase de toute sa violence.
J'aurais fait la fortune d'un peintre, s'il avait pu croquer ma binette au moment où je compris que j'étais la cause de tout ce tremblement.
J'étais anéanti, écrasé, pulvérisé.
Je courbais l'échine et me croyais en réalité le plus misérable des hommes.
Jamais ma chétive personne ne m'était apparue aussi dénuée de tout intérêt.
J'étais sincèrement convaincu que le dernier des mortels valait cent fois plus que moi.
Telles sont mes pensées, tant que le papa s'adresse à son fils, mais, une fois lancé, le gaillard ne savait plus s'arrêter, et bientôt sa fureur me prend directement pour objectif.
Toutes les foudres de son éloquence bilieuse m'atteignent à la fois.
--Qu'est-ce que ce monsieur C...? A peine a-t-il vingt ans qu'il a déjà été soldat au Texas! Ça doit être un voyou de la plus belle eau!
Ah! massacre et pain d'épice! Je redeviens à l'instant le premier des mortels, et, au moment où mon poing allait s'abattre sur le crâne de l'insolent, je me trouve étendu sur le trottoir.
Un bruit violent m'apprend que la porte s'est refermée, et, réflexion faite, je comprends que j'ai été flanqué dehors.
De lointains et sourds mugissements me font connaître que mon ami recevait une raclée paternelle, tandis qu'un rire méphistophélique, venant du troisième, ne me laisse aucun doute sur la désopilation du camarade T..., témoin du drame.
Ma chute m'avait fort ébranlé, mais une idée nette et claire restait dans mon esprit: me venger.
Toutes les tortures du monde ne pourront effacer une insulte aussi grave.
Car enfin, invectiver un homme et le flanquer à la porte, voilà certainement une insulte: aucun doute possible là-dessus.