Expéditions autour de ma tente: Boutades militaires
Chapter 3
A part quelques trous, qu'il perça à la cible dans de petits ronds noirs, il ne se distingua pas outre mesure depuis.
Le revolver est un bijou insouciant et quelquefois dangereux, surtout pour celui qui le manie. Il est assez rare qu'il le soit pour celui sur lequel on tire.
Je sais de certains revolvers à sept coups, doués d'une manie grincheuse.
Le tireur, ému, pressait la détente au moment sérieux, et le premier coup parti invitait les autres à suivre son exemple.
C'était alors une orgie épouvantable, à laquelle assistait l'honnête tireur.
L'oreille effarée, la main tremblante, il suivait avec stupéfaction la série de coups que lançait cet ingénieux revolver. Puis, ce bon diable de tireur songeait invariablement à mettre le holà quand la noce était finie.
Cette arme appartenait au système américain _Allen_.
Par un mécanisme que l'inventeur n'avait peut-être pas encouragé, les coups, au lieu d'être intermittents, partaient en bande.
Il serait intéressant de faire ici une étude sérieuse sur le revolver. Cela aurait le piquant de la nouveauté.
Je regarde mon modèle 1874, et les noires profondeurs de son canon n'ont rien d'attrayant.
Il est assez original de penser que de six petits trous bien polis peuvent sortir vivement six balles, d'un excellent plomb, à l'adresse de six malheureux mortels.
Malgré la haute philosophie de ces candides idées, je ne m'y arrête pas, et je m'empresse de développer mon sujet.
Il y a loin du naïf pistolet à un seul feu au revolver actuel.
Il est vrai de dire, cependant, que le pistolet à coup unique trouve encore des admirateurs, surtout chez nos ennemis actuels, les Arabes.
Aussi est-ce un vrai bon moment que de voir ces fiers gars du désert se promener avec une de ces armes, gravées, ornementées sur toutes les faces.
Un guerrier nomade accompagné d'un pareil engin croit que le monde est à lui.
Chaque fois qu'un de ces petits fusils fait feu, il faut être discret et se tenir à distance car chez ces meubles antiques tout peut être solide, excepté le canon.
Dix fois sur dix, ils éclatent, et, ma foi, ce n'est pas si drôle que d'être si près.
On a bien encore quelques Européens arriérés qui dédaignent les améliorations modernes et tiennent ferme au pistolet d'arçon.
Il y a aussi les armes de précision à un seul coup. Mais elles ne servent généralement qu'à orner les panoplies, ou à entrer en scène dans un petit duel pas trop sérieux.
Parlez-moi du grave revolver, du gaillard que crache ses six projectiles à deux cents mètres et tue infailliblement à trente.
Voilà le genre. Aussi l'humanité bien pensante l'a-t-elle accepté comme protecteur personnel dans nos armées modernes.
Un homme qui sait bien se servir du revolver est à craindre.
Faut-il affirmer aussi qu'il est très-difficile de tirer juste? Et moi qui vous parle, malgré mes quinze années d'étude, je ne puis encore faire mouche à chaque coup.
J'abats bien un perdreau à vingt pas (?), et la vie d'un homme ne serait parbleu pas en sûreté dans un rayon de quarante mètres du canon de mon arme; mais cela est infime.
Donnez-moi, par exemple, un cow-boy américain qui tire des deux mains à la fois, et croit avoir fait une chose extraordinaire quand il manque un coup sur vingt.
Après tout, attachez l'importance qu'il vous plaira à ce que je viens d'avancer. Je ne le donne pas pour dogme religieux.
Certains tireurs sont fiers de toucher une fois sur vingt, et je ne puis faire autrement que de les en féliciter.
D'ailleurs, cette vanité peut valoir l'autre: question de tempérament.
Mais n'engendrons pas une mauvaise querelle là-dessus, et, pour mettre un terme à cet intéressant chapitre, je vous propose une digression sur le sabre.
X
LE SABRE
Le sabre est vieux comme Hérode, que dis-je? vieux comme le monde
Dès les temps les plus jeunes, on se servait du sabre. Fût-il couteau, coutelas ou canif, il n'en était pas moins lame.
Les espèces de sabres sont aussi nombreuses que les étoiles. J'incline à croire qu'il serait oiseux d'en donner ici la nomenclature. Cependant, je vous soumets quelques mots sur le mien, qui date de 1845.
Bonne vieille lame! S'est-elle enfoncée plusieurs fois dans les chairs inconnues?
A-t-elle appris à supprimer quantités de pauvres diables qu'elle n'a pas connus et qui ne lui ont pas fait de mal?
Qui peut répondre à ces questions?
Quant à moi, je me renfrogne, et vous affirme solennellement que mon sabre est accroché à un des montants de ma tente.
Il ne dit rien d'apparence. Vulgaire dans sa forme, brillant de fourreau, l'ensemble de cette arme est très-utile pour les revues, mais nul dans un combat.
Si jamais l'ennemi ose m'attaquer corps à corps, je vous promets ici de dédaigner mon sabre et de tomber sur un solide flingo.
C'est fort, un fusil armé d'une baïonnette effilée, et, de plus, c'est bien en main.
Les cartouches épuisées, on joue du moulinet, et gare les têtes! Un coup de crosse est d'un effet remarquable, et bien peu de crânes essayent d'y résister.
L'imagination m'aide beaucoup dans ce que j'écris, car le hasard n'a pas encore voulu que je démolisse quelqu'un.
Dans tous les cas, croyez-m'en, le coup de crosse est digne d'intérêt, et doit faire prime dans une mêlée.
Le _pointez_ de la baïonnette est aussi très-estimé, mais ne rencontre pas mes sympathies; je préfère l'assommoir.
Ces sanguinaires paroles me font frissonner, et je je me hâte de sortir de ce féroce aperçu.
Je ne pense pas que cela soit dans mes goûts.
Je me disais né pour faire un brillant épicier, heureux possesseur, sinon père, d'une quantité d'enfants, tous gras et joufflus.
Malheureusement, quoique baptisé du folâtre nom de Joseph, le positif m'abandonna dès ma plus tendre enfance, et ma passion pour la pêche à la ligne me lança dans les hasards de la guerre.
Les destinées souvent sont ainsi tracées et un gaillard bâti pour peser une livre de beurre ou accrocher un goujon se voit tout à coup possesseur d'un sabre.
Je ne maudis rien pour cela, car, tout en étant peu satisfait de la fortune, je n'en prends pas moins de rigoureuses leçons d'armes.
Qui sait si l'épicerie, pour se venger, ne fera pas plus tard un général d'un de ses enfants.
Je le souhaite. L'épicerie a de ces caprices quelque fois. Et Mouton?...
Enfin, je ne puis, de gaieté de coeur, passer au chapitre suivant sans orienter mon sabre.
Je m'aperçois de cette triste lacune en relisant mon travail.
Le ciel est noir, et la grande Ourse, pas visible m'empêche de trouver la polaire. Je ne puis donc résoudre cette grave question qu'approximativement.
D'après les données précédentes, et en suivant attentivement les péripéties de mon voyage, le sabre doit être au nord-ouest-nord.
Je n'affirmerai pas sur l'honneur qu'en ceci je ne me trompe. Mais je fais acte de bon vouloir et je m'approche le plus de la vérité.
D'ailleurs, le firmament, capricieux, apparaîtra quelques soirs dans toute sa pureté, et je rectifierai mon erreur loyalement, s'il y a lieu.
A ce propos, je ne crains pas de le dire, une de mes nombreuses vertus, c'est la droiture, aidée de l'amour du vrai et du juste.
XI
DIGRESSION PATRIOTIQUE
Le 13 juillet 1881, il existait sur la surface de la terre, en Afrique, un endroit nommé les Hauts-Plateaux.
Sur ces Hauts-Plateaux, s'arrondissait un mamelon, au sommet duquel s'épanouissait le camp d'une colonne.
Dans ce camp, tout était calme, et l'on dormait.
Seule, une lumière brûlait dans une misérable tente. L'habitant de cette tente rêvait tristement. Il pensait à la France, au Canada, à sa famille, à son passé, à son avenir.
Au dehors, la lune enveloppait la plaine de son pâle linceul de lumière.
La respiration d'une brise légère faisait tressaillir le thym et l'alfa, et apportait au rêveur des senteurs d'ennui.
Un spleen immense envahissait peu à peu le pauvre diable, et bientôt, tout devenant confus... il dormait...
Minuit, heure terrible, venait d'arriver à la montre du colonel.
A ce moment, un sourd mugissement perce les nuages qui s'étaient amassés au firmament. Grandissant, ce bruit majestueux vient mourir au-dessus du camp, dans un éclatant coup de tonnerre, que l'écho éparpille dans l'immensité.
Le dormeur, sursautant sur sa couche d'alfa, sentit _l'arche du pont des rêves s'écrouler sous lui, et fut précipité dans le gouffre insipide de la vie réelle._
Quels avaient été les rêves de notre héros?... L'histoire est muette là-dessus.
Son premier regard fut pour le ciel.
La lune faisait de violents efforts pour percer la couche nébuleuse qui lui volait sa lumière. Quelques faibles rayons intermittents filaient vers la plaine, et la tachetaient d'argent.
Notre guerrier, d'un oeil encore indécis, suivait cette lutte céleste à travers une ouverture de sa tente.
Tout à coup, une vision terrible, fantastique, diabolique, le glace de terreur.
Là, près de lui, un monstre affreux, aux attaches formidables, le regarde d'un air menaçant. Deux bras, armés de lances aiguës, s'agitent en cadence. D'innombrables antennes remuent en frissonnant. Une longue queue, recourbée en cercle et armée d'un épieu arqué, décrit des signes cabalistiques dans le rayon lumineux.
Dans son ensemble, le monstre apparaît avec une prestance à faire pâlir le plus mythologique des dragons antiques. La lune, luttant toujours contre la nue, estompe sa lumière et varie les formes de la vision dont elle grandit les ombres.
La terreur, chez notre soldat, empêche les fonctions du mouvement.
D'un regard fasciné, il étudie les gestes de son imposant visiteur.
Enfin, une violente secousse nerveuse l'arrache de sa torpeur, et il peut approfondir le mystère.
Un scorpion, un misérable, un infime, un odieux scorpion prenait ses ébats sur le sac du troupier, tout près de son visage.
La proximité de la taille encombrante du reptile en avait grossi les proportions dans le rayon visuel de notre héros, réveillé brusquement.
Là était le mystère, et c'était le 14 juillet.
Oui, le 14 juillet, jour de réjouissances politiques, journée mémorable entre toutes, d'après les on dit, et ce jour fut annoncé à ce fier soldat par un coup de tonnerre, suivi d'un scorpion lunatique.
Quel réveil! Croit-on qu'une pareille aubaine ait pu tomber en partage à beaucoup de Français bien pensants?
On a de nombreux genres de réveils: le réveil aux trompettes éclatantes, le réveil embêtant, le réveil du jugement dernier, le réveil brusque, mais jamais, oh! non, jamais, on n'avait connu le réveil au scorpion à la lune.
Notre soldat seul, le 14 juillet 1881, était destiné à ce bonheur qu'on appréciera.
Il crut ne devoir dormir davantage cette nuit-là. Il en employa une partie à fouiller consciencieusement sa tente. Il cherchait les compagnons de son visiteur.
Car, disait-il dans sa logique de troupier sensé, un réveil au scorpion, passe encore, mais deux, ah! mais non, par exemple, ce serait trop de chance.
Une pareille émotion doublée dans une même nuit, fût-ce celle du 14 juillet, serait de force à éclipser l'intelligence la mieux portante.
Il s'obstina à chercher, mais rien.
Prenant alors sa bonne pipe de guerre, il continua sa rêverie que le sommeil de la veille avait brusquement interrompue, à l'instant remarquable où son papa, l'oeil en colère et le pied leste, lui avait vigoureusement hurlé dans l'oreille la mémorable phrase qui suit: «--Va manger de la vache enragée, et nous verrons ensuite.»
Comme j'ai eu, je crois, la bonne idée de le faire comprendre, ce souvenir angélique avait agi sur le cerveau de notre homme, qui s'en était endormi.
Reprenant donc sa rêverie, à ce moment sympathique où le pied agile de l'auteur de ses jours finissait de décrire une courbe à arrêt brusque, il continua à songer.
La papa avait-il raison dans ses prédictions?...
Ai-je de la vache enragée sur la conscience?...
Puis, enfin, qu'est-ce que c'est que la vache enragée?
Cette denrée touche-t-elle à la race bovine ou à l'épicerie?... Est-ce que les spécimens de taureaux mangés chaque jour en colonne appartiennent au genre vache enragée?...
Autant de questions que notre soldat se posait, sans pouvoir y répondre.
Ne parvenant pas à résoudre cet important problème, il fumait et fuma jusqu'au jour.
Comme vous le voyez, ce jeune homme n'était pas si bête. Il se piquait même d'être très-intelligent, à en juger par son acharnement à approfondir les choses.
Il avait eu des jours plus heureux. Adolescent, il promettait beaucoup, et ses parents s'étaient opposés à ses désirs d'être zouave pontifical, il se fit vagabond.
Libre alors, il fut terrassier sur les chemins de fer, bûcheron dans les forêts vierges, crève-faim, garçon muletier, comptable, puis rien.
Rentrant enfin au giron maternel, il hérita d'une somme importante, l'écorcha vigoureusement, hérita encore, et vint aborder à Paris, terre mille fois promise à ses voeux.
L'air de France le grisa, les dames à la mode le plumèrent avec entrain, et, un beau matin, il se réveilla dans les plaines d'Afrique. Il était soldat.
Ici nous le trouvons. Devenu philosophe par force, il n'est pas étonnant de l'entendre raisonner si bien. Le malheur grandit les coeurs.
Il achevait sa sixième pipe quand le clairon sonna.
Son métier de guerrier lui fit oublier ses souvenirs, et la sieste le plongea ensuite dans un parfait détachement de toutes choses.
Le 14 juillet brillait dans toute sa splendeur déserte. Le soleil suivait son cours habituel.
Cinq heures sonnèrent, et l'ordre de partir à dix heures, le même soir, arriva au crépuscule.
Par tout le camp, brouhaha des préparatifs du départ.
On devait couper le passage à Bou-Amema, qui avait encore fait des siennes.
Jusques à quand, doux Seigneur du bon Dieu, ferez-vous des fêtes nationales pareilles? Jusques à quand... Et l'on partit à l'heure prescrite.
On a beau avoir l'enthousiasme du sang, l'ardeur des batailles, le désir de la poudre, une marche de nuit refroidit singulièrement ces nobles sentiments.
Oui, quoi qu'en disent les illuminés, une promenade datant de six heures du soir, pour prendre fin le lendemain à quatre heures de relevée, n'est pas du tout confortable. Je suis de ceux qui pensent ainsi.
Dans nos villes, en ce grand jour de juillet, de gais pétards surprenaient les badauds, agaçaient les anciens, soulevaient le jupes; dans la plaine, on marchait en trébuchant.
Là, le folâtre jeune homme enlaçait sa danseuse jusqu'à l'aube; ici, le soldat serrait son fusil.
Là-bas, les musiques charmaient les oreilles; ici, près de nous, les chameaux bouleversaient les échos de leurs hurlements plaintifs.
Enfin, dans ce beau pays de France, on prenait des rafraîchissements, et l'on dormait; tandis que dans ces vastes steppes d'Algérie, il faisait une soif de feu, et le matin, la nuit, le jour, on marchait, marchait et marchait sans cesse.
Et pendant le trajet, pas plus de Bou-Amema que sur la main.
A l'arrivée, un peu d'eau tiède, prise à doses de deux litres, donna des nausées consolatrices à tous, et la fête nationale avait été pour la colonne.
Cette digression n'est pas plus assommante que le reste de ce travail. Je l'aurais omise, mais je tenais à démontrer que tout n'est pas rose, pour les patriotes, en cette fameuse journée de la Bastille.
Je quitte donc avec un certain regret notre soldat philosophe, et je me lance sur ma gamelle.
XII
LA GAMELLE
Où êtes-vous, héros culinaires du seizième siècle, grands artistes qui bâtissiez de si stupéfiants monuments gastronomiques?
De vos mains rouges ou enfarinées naissaient toutes sortes de mets que me sont inconnus.
Et vous, ô Vatel, sans épée, daignez me sourire!
Grand Rabelais, dieu des ventres, expédiez-moi votre Gargantua!
Vous aussi, mânes futurs de Monselet, ayez pitié de moi!
Sortant de vos tombeaux,--(pas Monselet, c'est évident)--conspirez pour moi, et venez tous, je vous enjoins, remplir ma gamelle d'un régal autre que le riz d'administration!
Qu'il me serait doux de trouver, en place du bouillon réglementaire, un succulent consommé saisi à point!
Qu'il... mais passons à la soupe d'ordonnance. C'est beaucoup plus pratique.
Le brouet spartiate, d'antique mémoire, devait être délicieux, si je le compare à notre dîner de chaque jour. Biscuit au riz et riz au biscuit, nageant dans une maigre sauce, composent ce festin pantagruélique.
Et ma gamelle est là pour contenir ces friandises.
Aujourd'hui, peu satisfait de son contenu, je lançai par mégarde ma pauvre gamelle à tous les diables.
Prenant terre sur son centre de gravité, elle vacilla un instant, et bientôt s'étendit sur le côté dans un abandon complet.
Le couvercle, séparé du corps principal, roula jusqu'au bout de sa chaînette.
Après quelques frémissements sonores au contact des cailloux du sol, un arrêt brusque eut lieu, et le tout fut immobilisé.
Je profitai de ce moment pour décrire la fête du 14 juillet, et, terminant l'étrange roman du jeune homme à la vache enragée, je me sentis ému. Un certain remords agitant les fibres sensibles de mon intérieur, je me traitai d'ingrat.
C'était dur, mais enfin l'inqualifiable action de brutaliser ainsi une gamelle inoffensive m'apparut dans toute sa noirceur.
Se séparer aussi violemment du réceptacle de sa pâture journalière n'était pas le fait d'un honnête homme.
Un garçon capable de maltraiter ainsi un bienveillant ustensile devait être indigne de le posséder.
Je me levai, quittai ma tente, et, saisissant la pauvrette, je la remis proprement en place.
Cet acte de ma part ne prouve pas qu'elle ne soit incapable de fournir le sujet de brillantes dissertations. Il ne faut pas non plus l'attribuer à ce que ma fidèle gamelle a été faite de fer-blanc, et que ses flancs portent deux oreillettes de même métal.
Non, cet acte magnanime de relever gracieusement ma chère compagne est dû à l'horreur que m'inspirait ma mauvaise action, et, de plus, je tenais à me réhabiliter dans ma propre estime.
Laissons à l'ouest le vase dans lequel le cuisinier me versera la soupe du soir, et examinons ce qui vient ensuite.
Le soleil, joyeux, nous aide dans nos recherches. Vivement éclairé par lui, reconnaissons mon quart.
Nous avons raison de dire quart, car gobelet manquerait de cachet local.
XIII
LE QUART
Oui, je trouve mon quart, placé comme par hasard, près de l'endroit où fut déposée ma gamelle.
Il serait illogique de croire qu'il pourrait en être autrement. Le quart marche avec la gamelle. L'un ne peut aller sans l'autre.
Il est nécessaire d'utiliser le quart. On peut aussi boire au petit goulot du bidon, mais quelle imprudence!
Les _Rédirs_ sont habités par des quantités de parasites, qui, entrant dans le bidon, ne se gênent pas ensuite pour entrer dans la bouche.
Le quart équilibre la situation et permet d'étrangler les animaux aquatiques en question.
Visibles à l'oeil nu, ils nagent gaiement dans le quart, et l'on met fin à leur existence avec un peu d'énergie.
Quelques-uns emploient le couvre-nuque pour filtrer l'eau, mais ce sont des sybarites. Le plus grand nombre, mourant de soif, négligent toute prudence et boivent à grands traits partout où faire se peut.
De graves accidents, dus à l'absence de quart, arrivent quelquefois.
Je sais une histoire à ce propos.
Un jour de soif terrible, un troupier s'avise de se coucher au bord d'un marais, et d'en boire ainsi l'eau stagnante.
Il se relève radieux, mais le malheureux ignorait que ses amygdales portaient un intrus.
Une sangsue microscopique s'y était installée et prenait taille à cet endroit.
Le troupier avait bien senti quelque chose d'anormal en buvant, mais, attribuant cela au goût de l'eau, il n'y pensa plus.
Peu de jours après, sa salive se tachetant de sang, il fut ému.
Puis vint un chatouillement étrange qui lui caressait la gorge, et il fut de plus en plus ému.
Enfin, n'y tenant plus, il alla trouver le major, qui, lui ôtant tranquillement une sangsue de fort belle venue, lui dit d'aller cracher en paix.
Depuis ce moment, ce gaillard-là a un culte particulier pour son quart. Il ne boit jamais hors de lui.
Morale: Buvons toujours dans un quart, et non comme les guerriers de Gédéon.
A l'encontre des pipes, les quarts dont plus appréciés dans leur jeune âge que dans leur vieillesse.
Ils sont plus propres d'abord, chose essentielle, et, n'étant pas bosselés, ils contiennent plus de vin hygiénique.
Personne n'ignore qu'un quart portant une bosse à saillie intérieure perd de sa puissance. Cette question, peu encouragée par un jeune soldant manquant d'expérience, acquiert une véritable valeur chez le vieux troupier, qui ne veut pas perdre une seule goutte de sa ration.
Je reviens donc à ma première assertion et je recommande les quarts vierges.
Les qualités du mien pourraient être discutées, et je n'ose lui attribuer plus que son dû réel. Il appartient à la bonne moyenne et ne loge pas bien loin de l'ouverture de ma tente.
Laissons, chers lecteurs, ce gobelet militaire recevoir la douce chaleur du soleil qui le chauffe, et continuons notre voyage.
Vers le sud, nous rencontrons nos guêtres. Elles vont faire le sujet d'un chapitre palpitant. Allons-y.
XIV
LES GUÊTRES
Mais là, vrai, les deux mains sur la conscience, il est très-difficile de raconter les guêtres.
L'inspiration manque. On a beau se palper, se sonder, se percer à jour, on reste à sec en face de ces humbles chaperons de nos jambes militaires: absolument zéro.
Elles possèdent bien chacune quatorze boutons qui accidentent leur blanche monotonie, mais il est si facile d'être inspiré par autre chose!
Et encore, leur utilité en route n'est certainement contestée par personne, et je suis le premier à leur rendre justice.
Il est vrai aussi de croire qu'à trois heures du matin, par un temps froid et humide, quelques difficultés se présentent bien pour chausser les guêtres, au moment d'un départ précipité.
Et puis, à l'alerte, le soldat pourrait être plus prompt à courir aux armes, si la guêtre n'existait pas.
Oui, tout cela est réel, mais peu poétique. Et je soupçonne ces graves pensées d'être froides et peu faites pour exalter l'imagination.
Cependant, aucune comparaison ne peut être posée entre les guêtres de toile et les guêtres de cuir.
Celles-ci, avec leurs nombreux trous, dans lesquels passe un long cordon sont grandement supérieures à celles-là, au point de vue de l'embêtement. Pas de contestations admissibles sur ce point.
Ces deux types de guêtres sont réglementaires. Viennent ensuite les genres fantaisistes.
J'en néglige ici l'énumération entière, et je me contente de citer la guêtre de drap, solide et chaude. Le soldat élégant seul patronne celle-ci, avec laquelle je ferme le ban.
J'ai peut-être eu tort de parler ici de ces infimes accessoires de guerre.
J'avoue franchement qu'il m'aurait été facile de les laisser dans l'ombre. Cela aurait-il été noble cependant?
Et après, vous, loyal lecteur, ne m'auriez-vous pas lancé à la face l'accusation de partialité et de manque de bonne foi, dans mon rôle d'écrivain et de voyageur, passionné du vrai?
Et vous auriez eu raison, car je dois à mes descendants la vérité toute entière, et voilà pourquoi j'enregistre mes guêtres au sud trois quarts ouest. Ce point est marqué par la boussole que j'ai sous les yeux.
Je profite de cela pour assurer la position de mon sabre.
Il est bien accroché dans la direction que j'ai eu l'honneur de soutenir au chapitre X. J'avais dit juste alors. Je ne reviendrai plus sur ce sujet. L'incident est clos.
Cejourd'hui est le quinzième de mon voyage circulaire, et, comme demain est le sabbat, je me donne des vacances d'une semaine.
Tout le monde prends des vacances dans ce siècle de progrès: députés, sénateurs, secrétaires d'État, garçons de café, journalistes et fumiste,--ceux-ci bien peu.--Comme je suis de tout le monde, je me donne congé et je cours à mes vacances, que ne seront pas stériles, je vous le promets.
Les chapitres suivants le prouveront.
XV
LES VACANCES