Expéditions autour de ma tente: Boutades militaires
Chapter 2
Un peu de suif de chandelle les ramène vite au sentiment du devoir, mais ils retombent bientôt dans une apathie malséante.
Ce qui prouve que les godillots sont dignes de chausser nos braves militaires, et que les longues routes peuvent seules les satisfaire.
Je répète encore: En moi, ô inséparables compagnons de mes courses, vous trouverez toujours un admirateur, outré de voir le brodequin désigné pour vous remplacer!
Il me répugne beaucoup de faire ces tristes pronostics. Que voulez-vous cependant, ces braves chaussures vont disparaître des traditions, et, fidèle aux principes de la chevalerie française, je salue ceux qui tombent.
Répondront-ils: _Morituri te salutant?_ Hélas! je ne sais!
V
LE KÉPI
Du soulier passer au képi, sans transition aucune, est quelque peu illogique, et je laisse la responsabilité de ce fait aux événements qui permirent à mon képi de s'accoler à mes godillots.
En voyageant autour de ma tente, le sort a voulu qu'un rapprochement aussi baroque qu'un soulier fraternisant avec un képi se produisit.
En effet, presque à l'est de l'auteur, repose son képi, recouvert du couvre-nuque traditionnel.
Le képi a du bon. Malgré la sagesse des commissions d'habillement, aucune décision grave n'est encore venue le troubler. On l'a bien orné d'une visière laide et excellente, mais enfin rien encore pour sa suppression.
On a parlé du casque allemand comme devant lui succéder; quelques régiments seuls eurent le plaisir de l'essayer.
Le casque indo-anglais montra quelque temps des velléités de vouloir couronner la tête de nos troupiers, mais il ne tint pas ferme.
Le shako français a aussi été fortement ébranlé dans ses bases.
A l'heure où j'écris cependant, je ne sais encore rien de positif sur son sort futur.
Enfin, sans arrière-pensée, le képi existe, et j'en ai un.
Je me rappelle toujours, avec une certaine horreur, le premier jour de mon installation militaire. On me conduisit au magasin d'habillements.
Ma tenue comportait le képi qui, couvrant consciencieusement ma tête, l'aurait entièrement fait disparaître sous sa large structure, si mes oreilles, naturellement bien développées, ne l'avaient arrêté dans sa marche descendante.
Ma malheureuse tête, ornée d'un pareil appendice, présentait une piteuse apparence. Le bas du visage et le nez seuls étaient visibles. Quant aux yeux, il était permis de présumer qu'ils existaient; mais l'énorme abat-jour qui me servait de visière empêchait tout oeil indiscret de les voir.
En entrant dans la chambrée, mon premier soin fut d'ôter mon képi et de l'examiner avec un intérêt bien légitime.
J'étais peiné de le voir si grand, et je me disais que le diamètre de son ouverture aurait pu satisfaire une tête de géant de bonne famille.
Un troupier, bien intentionné sauva la situation en trempant mon képi dans l'eau, et je fus fort étonné, quand il fut sec, de le voir présentable.
De là date mon attachement pour ce mémorable couvre-chef.
Lui aussi m'accompagna partout, et s'il n'empêcha pas le soleil de me cuire le visage, du moins fit-il son possible.
Dans nos dernières excursions, il ne marchait jamais seul. Toujours il réclamait,--aidé en cela des ordres du colonel,--le couvre-nuque, qui jadis était blanc.
Un endroit quelconque de la tente le satisfait la nuit, et jamais il ne fut nuisible.
Depuis que j'ai entrepris le récit de mon voyage circulaire, une tendance marquée de se loger à l'est s'annonce chez lui. Ce qui explique sa proximité de rapport avec mes godillots.
La provenance de cette estimable coiffure est encore incertaine dans ma pensée. Cependant, je la soupçonne, à certains airs maladroits de sortir des ateliers d'Alburac.
Ce dernier monsieur est un excellent tailleur militaire, et, comme spécialiste, il est fort.
Dans le genre képi, sauf un écrasement particulier des parois, il ne se distingue que médiocrement. Quelques trous inutiles, préposé à introduire l'air au crâne, semblent bien être percés sur les côtés. Mais cela demande l'oeil d'un scrutateur convaincu pour le constater.
Des passe-poils, bleus dans leur début, parent le képi; mais ils manquent vite à leur mission, et ils ne deviennent pas bleus du tout au bout d'un mois de service.
Le couvre-nuque, tout en faisant fonction de protecteur contre le soleil, réussit énormément à bosseler le képi.
Enfin, tout conspire pour le rendre insignifiant, et le mien, plus que tous, est mal partagé.
Je ne lui en veux pas pour cela. Sa carrière est déjà longue, et dans quelques jours on le verra retourner au néant. _Alea jacta est._
VI
LA MUSETTE
Je suis triste comme une feuille d'automne.
Mon installation de trois mois n'était qu'une vague mystification. Demain, la plaine me verra de nouveau engendrer des triangles de mes jambes fatiguées.
C'était écrit que ce Bou-Amema introuvable serait partout au même moment.
Poussant une pointe à l'ouest; la rumeur l'annonce à l'est, et le petit journal *** contredit ces deux données, et le place aux antipodes.
C'est un rude Bou-Amema que ce révolté-là, et la multiplication des pains de l'Évangile devrait bien se voiler la face devant lui.
Plus nous marchons, plus il se sauve, en cela réside toute la guerre que nous faisons ici.
Le mode d'agir de ce guerrier est quelque peu original. Je me permets de vous instruire là-dessus.
Il arrive près d'une de nos tribus fidèles:
--Voulez-vous me suivre?...
--Hein!... vous refusez?... psitt... têtes coupées.
--Vous venez?... très-bien... troupeaux razziés.
Aimable alternative! cous hachés d'un côté et pillage de l'autre. Voilà où en sont nos Arabes fidèles.
Vis-à-vis des Européens, il est plus et même trop galant.
Il fusille les hommes, embrasse et viole les femmes, enlève les enfants, se moque des colonnes lancées à sa poursuite, et va tranquillement faire sa sieste dans ses utiles Ksours du Sahara.
Nous, les Français, nous sommes bons, archibons,--je ne dirai pas bêtes,--pour ce garçon-là, et je conseillerais de le fusiller et de le refusiller, si nous le pinçons, ce qui est problématique.
Enfin, vogue la galère, et va pour la poursuite!
Cela ne m'empêchera morbleu pas de continuer à édifier le chef-d'oeuvre du _Voyage autour de ma tente_, coûte que coûte.
Et moi qui voyageais si doucement! J'étais bien heureux dans ma tranquillité de sybarite! Que l'alfa de ma couche me semblait tendre!
Sauf les quelques milliers de puces qui me stimulaient, je passais de si belles nuits sans sommeil!
Les jours, se succédant, accumulaient dans mon âme une si abondante dose d'un ennui bienfaisant!
Comme la riante et boueuse rivière chantait bien, en courant gaiement, entre les roseaux de ses rives vaseuses!
Quelles luttes n'ai-je pas eu à soutenir contre les moustiques, assidus visiteurs de mes pénates!
Quel... Mais j'étais sur le point d'oublier le siroco du désert, le classique siroco du Sahara, le seul siroco qui existe.
Ingrat! j'allais oublier ses passages quotidiens.
Fidèle au rendez-vous, le siroco annonçait chaque soir son arrivée par un je ne sais quoi qui nous faisait immédiatement entrer sous la tente et fermer tout.
Et les scorpions! familiers du voisinage, ils habitaient les sacs, les couvertures, les habits et exigeaient une hospitalité soutenue qu'ils payaient d'un coup de dard!
Le majestueux cafard, grave, inoffensif et ne demandant que la vie sauve, venait aussi rouler sa boule dans notre camp!
Et les araignées! Et les tarentules! Et les mouches! Et les coléoptères de tous grades et de toutes espèces, camarades, à effets gradués d'embêtement, dont la présence savait si bien charmer mon réduit! Hélas! je vous quitte tous, et demain je pars!
J'implore votre sensibilité, cher lecteur, car c'est ici, je vous le dis en vérité, l'endroit où vous devez la faire entrer en scène.
Versez donc deux pleurs au moins, et ma musette vous en sera reconnaissante.
Ma musette est voisine de mon képi. Elle infléchit vers le nord-est.
Son ventre regorge d'un monde que je mettrai à découvert plus tard.
Je l'ai un peu négligée dans ce chapitre, mais j'ai des retours touchants, et je saurai bien me faire pardonner cet oubli apparent.
Je ne sais d'où vient la musette. Dès les temps les plus reculés, la musette existait. On l'appelait besace ou de tout autre nom.
La musette remplace avantageusement, chez l'humble militaire, l'élégante sacoche de nos officiers.
Les billets de banque et quelques luxueux articles de toilette encombrent la sacoche. Un morceau de pain, plus souvent un biscuit, accompagné de quelques grains de riz et de café, composent toute la cargaison d'une musette ordinaire.
On y ajoute cependant, dans certaines circonstances rares, du lard, des oignons, de l'ail; mais c'est du dernier luxe.
Quelques troupiers, très-belliqueux, arrangent leur musette en un étui long et effilé, dans lequel ils faufilent leurs cartouches.
La proximité de l'ennemi recommande cette mesure. Cependant, j'en suis encore à m'en demander l'urgence en face de Bou-Amema, qui ne nous a pas gâtés de son voisinage.
La musette se porte en bandoulière au moyen d'une banderole d'épaule. Trente centimètres de long sur vingt de hauteur sont les calculs de ses dimensions les plus en vogue.
La partie intérieure dépasse la partie extérieure d'une certaine longueur, qui se rabat et s'attache à deux boutons.
La toile est l'étoffe de sa confection. Voilà la musette.
La mienne n'entre pas dans la catégorie des musettes ordinaires, et je cache dans ses replis une longue liste d'objets, que je tâcherai de déchiffrer plus tard.
Il me faut, pour cela, un peu de recueillement. Là-dessus, croyez-m'en, passons au havre-sac.
VII
LE HAVRE-SAC
Ce meuble occupe le nord de ma tente.
A propos, je vous demande pardon de parcourir ainsi la rosette des vents. Cela entre dans la clarté du récit.
Ma tente est presque circulaire dans sa base, et, pour l'intelligence des événements, il me faut la boussole.
Sans elle, aucune donnée ne pourrait réussir dans ce travail.
Aussi, c'est entendu, on ne me reprochera ni les points cardinaux, ni les points intermédiaires, et cette concession accordée aux grincheux m'autorise à revenir à mon sac.
Il est au nord, c'est-à-dire vis-à-vis de la porte de ma tente.
Son utilité, en station, réside dans les services qu'il me rend pendant mon repos: il me sert d'oreiller.
J'avouerai, pour être véridique en tout, qu'il est un peu dur, mais l'habitude émousse les sensations, et ma tête se porte un peu moins bien pour cela.
En route, il prend sa revanche et se fait sentir par un attachement variant de vingt-cinq à trente kilogrammes de poids.
Une étape, d'une vingtaine de kilomètres, permet encore de dédaigner le sac, mais trente-cinq l'alourdissent, et en approchant de la cinquantaine, il devient tout à fait exigeant.
J'écris un peu d'après mon expérience personnelle. Cependant, toute abstraction faite du sentiment égoïste, je ne crois pas mentir en affirmant que j'exprime, à peu de chose près, l'opinion générale.
Le soldat s'est moqué, se moque encore et se moquera toujours du sac, à qui il applique toutes sortes de noms dérisoires: emplâtre, as de carreau, Azor, etc.
Quelquefois, un troupier bien fatigué l'interpelle pendant une halte. Mettant le pied dessus, il lui demande, d'un petit air engageant: «Veux-tu me porter maintenant? Il y a bien assez longtemps que je le fais. A ton tour.»
Le sac, restant calme et digne, ne répond pas, comme vous le pensez bien, du reste.
A la halte suivante, un autre soldat facétieux dit aux camarades qui l'entourent: «Ce n'est pas le sac qui me fait mal, ce sont les bretelles.»
Cette farce, lancée je ne sais combien de fois, trouve toujours écho chez les auditeurs, qui rient jaune. Bien entendu, le sac reste digne et ne répond toujours pas.
L'épithète pharmaceutique s'applique quand on veut réunir le camarade et son sac dans une même insulte:
«Regardez-moi donc ce type, il doit être rudement malade, quel emplâtre dans le dos!»
Le soldat interpellé se charge de répondre pour lui et pour son sac. Je vous fais grâce de ses répliques.
L'as de carreau nous vient des _Joyeux_, d'après la légende.
Ils firent une chanson là-dessus, et le refrain se termine par ceci:
Portons gaiement _(bis)_ l'as de carreau _(bis)_, Portons gaiement l'as de carreau.
Je l'ai dit plus haut, le sac se venge au centuple des quolibets et surnoms dont on le gratifie.
Le havre-sac est ancien, et je ne me rappelle pas quand il fut introduit dans l'armée.
Il se divise ne plusieurs modèles, et les habiles directeurs de l'équipement militaire ne cessent de l'améliorer.
Le dernier paru est fait de toile noire. Il porte d'inextricables courroies, ornementées de boucles nombreuses et d'anneaux de toutes espèces.
Ce sac peut avoir du bon, mais ce qui me chatouille agréablement, c'est que tout le monde le trouve commode, excepté ceux qui le portent.
Cela entrait peut-être dans l'idée de l'inventeur.
Bien d'autres sacs sont en usage. Le meilleur est celui en peau de veau, avec deux simples bretelles.
Celles-ci, attachées au haut du sac, enlacent les épaules du soldat, et, passant sous les bras, viennent se boucler au bas. Il est simple, ce sac-là, et peut être chargé sans l'aide du camarade.
Si un écrivain intelligent pouvait saisir et traduire les émotions et sensations que le sac causa, depuis qu'il existe, il n'y aurait pas assez de papier, dans l'univers connu pour les imprimer.
Chaque individu a ses idées là-dessus, et, comme tel, je vais essayer de faire connaître ce que mon vieux sac, en peau de veau, m'a appris pendant notre accointance.
La première chose par laquelle il se fit connaître fut la fatigue, et celle-ci, il me la prodigua ferme.
Dans le commencement de mon apprentissage militaire, un engourdissement grave me saisissait aux épaules. Puis venait le manque de circulation du sang, que me faisait enfler les mains et leur donnait des dimensions à faire rougir n'importe quel géant.
A cela s'ajoutaient de sérieuses crampes dans les reins, accompagnées de désordres dans la respiration.
Peu à peu, l'habitude finit par faire disparaître ces légers désagréments, et bientôt, à l'arrivée à l'étape, il ne restait plus qu'une vague fatigue, facilement secouée.
Ces ennuis physiques écartés, mon sac me laissa les loisirs de faire quelques remarques philosophiques sur ses agissements.
C'est alors que j'appris jusqu'à quel point la fatigue est capricieuse et facile à oublier.
Ainsi, en marche, si la pluie arrose une colonne, l'homme dédaigne tout de suite le sac pour ne jurer que contre l'eau et la boue qui l'ennuient.
Ou bien, après une longue journée de route, quand les jambes ont à peine la force de traîner le corps, tout est oublié, soif, maladie, fatigues, etc., enfin tout, si l'ennemi est signalé.
Le troupier, quelque fourbu qu'il soit, reprend vigueur au moment du combat et se bat douze heures sans boire ni manger.
Le sac est complètement dans l'ombre pendant ce temps. On n'y pense pas.
J'ai aussi remarqué que l'homme se remonte comme une horloge.
La veille au soir, on annonce, pour le lendemain une étape de quarante kilomètres. Tout de suite, le soldat se stimule pour les quarante kilomètres en question.
Gare le sac, si, par malheur, le hasard veuille que l'étape soit plus longue que celle annoncée! Pendant les dernier kilomètres non prévus, il règne en maître et éreinte le malheureux soldat, qui se dit, en perdant courage, qu'on l'a indignement trompé.
La morale de ceci est que l'on doit toujours un peu exagérer la distance à parcourir le lendemain.
Quelle joie quand le soldat s'aperçoit qu'il est à destination avant le moment fixé dans son imagination, le sac ne s'étant pas fait sentir!
Tout ceci prouve que le sac n'est pas une petite affaire.
Actuellement assis en face de lui, dans ma tente, je ne puis lire dans sa physionomie rien qui fasse penser aux drames dont il est souvent la cause.
Ainsi, je sais beaucoup de suicides dus au sac.
En campagne, en Afrique surtout, le traînard met son sac par terre, s'assied dessus, regarde les camarades disparaître dans les brumes lointaines de l'horizon, pense à ce qu'il a de plus cher, arme son fusil et se fait sauter la cervelle.
A l'appel du soir:
--Un tel?
--Manque.
Encore un suicide probablement, et l'on n'y pense plus.
Voilà des coups du sac.
Il ne faut pas trop lui en vouloir cependant, car le diable m'emporte si je le crois responsable des ses actes.
Quoi qu'il en soit, ajoutons à ce qui précède: les désirs de quitter l'armée, les pleurs parfois arrachés au conscrit, les regrets d'avoir quitté le tablier de la maman, les désirs ardents de retourner auprès d'une fiancée, les résolutions d'abandonner les aventures guerrières, les souvenirs cuisants d'un passé heureux, les projets de mieux se conduire en rentrant chez soi, les idées de suicide, etc.: ajoutons tout cela dis-je, et quantités incalculables d'autres choses, et l'on aura une bien faible idée de l'importance du sac.
Je le vante peut-être un peu trop, car je m'aperçois que ma vieille pipe s'est éteinte, sur ces derniers mots. Est-ce de jalousie? Je ne le crois pas.
Pour nous en rendre compte, lisons le chapitre suivant.
VIII
LA PIPE
La pipe fait intégralement partie de tout troupier qui se vante d'être bien monté en campagne.
Elle est aussi nécessaire que le biscuit, voire même le biscuit de réserve.
Elle est de toutes les sauces. Elle prend part aux joies et aux douleurs. Fidèle jusqu'à la témérité, elle se permet de brûler même pendant le combat.
Elle se place partout et n'encombre jamais.
La pipe est fort répandue dans les armées de terre et de mer. C'est surtout dans cette dernière qu'elle domine en maîtresse.
Dans l'armée de terre, elle est actuellement quelque peu en guerre avec la cigarette, qui menace de la détrôner.
Je ne cite pas le cigare, que les guerriers gommeux seuls utilisent.
Cependant, toute chose considérée, la pipe occupe encore un très-haut rang, et ceux qui la connaissent en artistes dédaignent complètement les autres articles.
Enfin la pipe est l'apanage du vrai brave, et, partant, j'en ai une.
Grande est la variété des pipes patronnées.
La _Gambier_ est séduisante, de bon goût, mais, fragile, elle demande beaucoup de soin.
Le _Meerschaum_ est du plus parfait _pschutt_, et il faut être bien bourré de billets de banque pour arborer un pareil luxe.
Le bois est solide et plus pratique que les autres substances. Aussi est-il très-répandu comme matériel en usage.
La corne sert à orner utilement les tuyaux conducteurs, et s'introduit dans la bouche.
Les pièces d'ambre ne s'adaptent généralement qu'aux tuyaux de luxe, et bien peu figurent parmi les pipes de la menue soldatesque.
Les bols varient de grandeur. Les plus usités peuvent s'offrir de deux à trois grammes de tabac, à chaque feu.
On est peu difficile sur la qualité du tabac.
En France, la fantaisie appelle le tabac d'Algérie, et ici le tabac français fait prime: question de caprice pour le plus grand nombre et de goût pour les fumeurs raffinés.
Le plus familier des tabacs est celui qui se vend le moins cher, et pour cause. La Régie nous expédie ici le tabac gris qui se conserve mieux au soleil et tient plus ferme que le _Maryland_, lequel s'émiette en poudre.
Quant à moi, j'ai un _Meerschaum_ de grande taille, un tuyau de petite taille et une provision de tabac gris.
Quelques boîtes d'allumettes _Azema_, d'Alger, complètent mon trousseau de fumeur.
Ne nous étonnons pas trop du _Meerschaum_ chez un simple troupier. J'ai autrefois connu les grandeurs du fumoir, et ma pipe seule m'est restée des splendeurs passées.
Vieille dans l'histoire actuelle, elle entr'ouvrait mes lèvres pour la première fois en 1870.
Qu'elle était belle à cette époque! Et quel tuyau, mes amis, quel tuyau! Son merisier odoriférant avait un si délicieux parfum!
Et l'ambre, comme il était bien fumé et doux au toucher!
Hélas! fragilité des choses! Un soir, j'agite ma pipe pour en secouer les cendres, et l'ambre, rencontrant un corps dur, au choc, s'égrène en mille pièces.
Depuis, par mesure d'économie forcée, cet ambre ne fut jamais remplacé.
Effilant, à l'aide d'un canif, ce qui restait du tuyau, je le taillai en biseau, et avec un peu de bonne volonté, je voulus bien m'en satisfaire.
Cette pipe est le plus ancien objet de tout mon matériel de guerre.
Seule du passé, elle est restée stoïque au poste en ma possession.
Achetée au Texas, d'un marchand mexicain, elle combattit les Indiens du Nord et du Sud, fit campagne aux montagnes Rocheuses, dans le Manitoba, m'accompagna dans un court et brillant pèlerinage à Paris,--où elle fut quelque peu délaissée,--et vint consommer son sacrifice de fidélité dans les déserts d'Afrique.
Elle passa par toutes les couleurs connues.
Elle devint rouge, noire et grise, et de nouveau noire, grise et rouge.
Enfin, elle a un désir bien arrêté de filer encore de longs jours dans son rôle d'abnégation.
Des brèches, assez sérieuses, l'affaiblirent maintes fois, mais, reprenant courage, elle se maintint toujours dans un bon état de vigueur.
Cette pipe possède évidemment l'ambition des antiquités. Elle doit se destiner à orner, un jour, quelque musée historique.
S'il lui était accordé de raconter ce dont elle fut témoin dans sa longue existence, elle aussi ferait un livre.
Le naufrage seul, où elle faillit disparaître au fond du lac de la Pluie, près du fort Francis, lui fournirait assez de matières pour faire couler des torrents de larmes attendries.
Une chute terrible, qu'elle fit d'un quatrième, lui permettrait aussi, avec du pathétique à la clef, de raconter la gravité d'une blessure dont elle porte les marques au côté droit.
Étonnantes sensations que celles d'une chute! J'en fis une un jour de quinze mètres.
Je divise les impressions que j'éprouvai en six périodes distinctes de un vingtième de seconde chacune.
1° En tombant, je m'aperçut à l'instant que quelque chose allait mal.
2° Je continuai à m'apercevoir que cela allait bigrement mal.
3° Je pensai fortement que la chose n'était pas du tout claire.
4° Rencontrant un échafaudage qui m'enfonça trois côtes, je fus convaincu que mon affaire était totalement embrouillée.
5° Au contact d'un boulon qui me caressa l'échine, je lâchai mon histoire et abandonnai le raisonnement de la situation.
6° Arrivé au but, la réalité me fit rechercher ma respiration, égarée pendant le trajet, et, ceci fait, je me retirai, avec aide, dans mon logement.
Raccommodant mes os endommagés, je pensai amèrement qu'il devait exister sur terre quelque chose de moins assommant qu'une chute de quinze mètres.
Et ma pipe, quelles sensations éprouva-t-elle...? Son mutisme nous empêche de la sonder, mais quelles révélations si elle voulait s'ouvrir à moi!
Voilà où nous en sommes, pauvres motels! Notre génie reste confondu devant le silence et se perd dans des conjectures plus ou moins raisonnables.
Elle guérit cependant de sa profonde blessure, grâce à un bandeau forgé par l'horloger de la Grand'rue, et, un peu de ciment aidant, elle fut entre mes lèvres vingt-quatre heures après.
Par ce qui précède, vous concevez aisément les attaches qui me lient à cette vieille compagne des déboires et de dégringolade.
Comment peut-on admettre, vu ses droits, que mon sac ait pu passer avant elle?
Hélas! le sort en a voulu ainsi!
Chroniqueur fidèle des péripéties de ce voyage, je me suis attaché à un récit impartial des scènes dont ma tente est témoin.
Le hasard, jaloux de sa gloire, a jugé à propos de loger ma pipe où elle se trouve, et force me fut de l'y prendre et de lui consacrer ces quelques lignes, appelées à rehausser les vieilles pipes dans l'esprit des gens hostiles.
Elle est d'ailleurs en bonne compagnie, car tout près d'elle se rencontre mon revolver, que je vous demande d'examiner.
IX
LE REVOLVER
Bronzé, modèle 1874, matricule 45293, mon revolver fut placé dans mes mains le 4 octobre 1879.
Il était alors innocent de tout acte sinistre.