Expéditions autour de ma tente: Boutades militaires
Chapter 14
Je respirais avec joie la poussière civilisée, je m'extasiais devant l'étalage d'un marchand de bibelots indigènes, fabriqués à Paris; je m'arrêtais, ébahi, au passage d'une nourrice avec son poupart; je soupirais, doucement charmé, à la vue d'un charlatan décrochant son boniment sur un certain remède empirique, panacée à tous les maux.
Tout à coup, boum! un coup de canon. C'est le feu d'artifice.
J'y cours.
A ce spectacle, je perds toute retenue. Comme Américain, j'avais juré, en quittant mon pays, de ne m'épater jamais de rien. Eh bien! si mes compatriotes, en ce moment-là, avaient vu ma bouche en gueule de four, mes yeux en billes de billard, j'aurais été flambé dans leur estime.
Après, le bal public, sur la place, au grand air.
Naturellement, je m'y amène.
Surcroît d'émotions. Que de femmes! palsambleu! que de femmes!
La guerre est réellement un grand malheur. Elle accapare les hommes, dans la force de l'âge, et les livre ensuite à la vie, après avoir tiré d'eux les plus belles années de leur jeunesse.
Et puis après?... Si la guerre était une chose intelligente, est-ce que les hommes la cultiveraient comme un art?
Bon, voilà que je blasphème, maintenant.
Décidément ce voyage de Bel-Abbès me fait perdre toute conscience de mes paroles. Moi, le soldat quand même, médire de la guerre! C'est plus fort que jouer au bilboquet.
Le lendemain, je m'ennuyais.
Cette effrayante assertion, de ma part, n'étonnera pas le lecteur. Eh bien! oui, je regrettais mes calmes passe-temps de Ras-el-Ma.
Ma première nuit de Bel-Abbès avait été houleuse, fantastique, phénoménale de mouvement et de péripéties. Le séjour de ma tente à Ras-el-Ma faisais contraste.
Le changement, trop brusque, avait bouleversé mes facultés vacillantes.
Là-bas, j'avais quelques livres, mes journaux, et le courrier, chaque matin, à heure fixe, m'apportait une petite provision d'émotions, à dose minime, qui suffisait à remplir doucement les vingt-quatre heures.
Ici, tourmenté comme une épave, je me heurte à chaque instant aux écueils multiples de trop nombreux bonheurs.
A Ras-el-Ma, je m'entretenais avec l'univers entier, à l'aide de mes chères gazettes.
Je conseille à ceux qui voudraient apprécier franchement les journaux de leur pays de faire un petit voyage de dix ans à quinze cents lieues du village natal. Qu'il essayent ensuite de la lecture des papiers compatriotes, et ils m'en diront des nouvelles.
Tout semble beau, jusqu'aux annonces, dont le style pur et simple prend parfois une tournure presque ampoulée, dans l'âme attendrie du lecteur.
Et puis ensuite, quelles excellentes nouvelles!
Un cher ami, que l'on aime comme soi-même, de notaire est devenu scieur de long; ainsi le dit le journal. Quelle satisfaction pour une âme bien née, d'apprendre cette capricieuse fugue de tante Fortune!
Dans un autre genre, on a l'amère satisfaction de savoir qu'un paltoquet quelconque, connu comme idiot au collège, est devenu gros comme un tonneau et riche comme l'or.
Ces espèces de nouvelles amènent chez tous, diverses sensations qui se conçoivent facilement, mais qui s'expriment mal.
Essayons un exemple cependant.
Ainsi, les succès qui gorgent un ami retentissent dans le coeur par deux sons. Le premier son veut dire un certain plaisir de voir l'objet aimé arriver à ses fins; le second est un léger dépit, naturel à l'homme, qui, de tout temps, n'a pu se débarrasser tout à fait d'une certaine aigreur devant les succès de l'ami. Ces deux sensations, arrivant simultanément, fraternisent ensemble, de telle sorte qu'il est difficile d'établir entre elles une ligne de démarcation.
Ouf! mes jambes! saperlipopette! mes jambes! Sauvons-nous devant cette obscure et lourde morale.
Oui, ami lecteur, ferme ce livre, mais ne me maudis pas. Car, sache le bien, le soleil brûlant d'Afrique, la misère, les fatigues...
Avant ma permission, j'exécrais Ras-el-Ma, j'adorais Bel-Abbès; après ma permission, j'exécrais Bel-Abbès, j'adorais Ras-el-Ma.
Donc, l'homme désire ce qu'il n'a pas, est ennuyé de ce qu'il possède. La Palisse aurait crevé avant de trouver celle-là.
Avec un peu de bonne volonté, j'aurais pu me contenter de mon existence au pays. J'avais assez d'argent pour satisfaire mes petites fantaisies, une bonne table pour dîner, un bon lit, une chambre confortable.
J'ai quitté cela. Qu'ai-je gagné au change? une position à vingt sous par jour, une tente pour abri, une gamelle pour table, la voûte des cieux pour protection contre la température, des fatigues, de la misère.
Chez moi, j'étais rongé de spleen et de satisfaction; ici, je souffre.
Les gens raisonnables me donnent tort, et ils ont raison; les illuminés me donnent raison, et ils ont tort.
Enfin, pourquoi, diable, êtes-vous allé vous fourrer dans cette galère?
Pourquoi?
Parce que je suis Canadien-Français.
Pourquoi?
Parce que j'aime la France.
Pourquoi?
Parce que je me ferai certainement tuer pour elle, si je le puis.
Je me vante en disant cela. Parbleu, je le sais bien, que l'honneur de se faire tuer pour son ancienne mère patrie n'appartient pas à tous. Et comme je suis fier d'être un des élus!
Aussi je lui ai prouvé, je lui prouve et je lui prouverai, Dieu aidant, à cette belle et glorieuse France, que ma reconnaissance pour cette suprême faveur vivra jusqu'à ma mort.
APOLOGUE
Dans une immense plaine, bornée de tous côtés par des horizons infinis, grouillent des millions d'êtres humains. Tous se livrent fiévreusement à une occupation quelconque.
Ceux-ci, le front baigné de sueur, piochent la terre avec ardeur; ceux-là grattent le papier avec des pointes d'acier. Les uns affilent des lames tranchantes, d'autres fabriquent de terribles engins de destruction.
D'aucuns nonchalamment assis sur le sol semblent indifférents à tout ce qui les entoure, et regardent leurs voisins s'agiter violemment.
Une irrésistible impulsion paraît être commune à tous. A intervalles inégaux, ils se lèvent en choeur, comme mus par un même ressort, et se dirigent, soit lentement, soit avec rapidité, vers un noir précipice, au fond duquel apparaît, gigantesque, le mot MORT, écrit en lettres de nuit.
Les premiers arrivés cherchent à fuir, terrifiés devant ce gouffre insondable; mais la foule, qui les presse avec acharnement, leur barre toute issue et les force à tomber dans l'éternité.
Toujours, toujours, il en est ainsi, sans trêve ni répit.
Personne ne prévoit sa chute prochaine et le ravin de la mort. Au contraire, plus les individus sont rapprochés du gouffre, plus ils paraissent acharnés à leurs occupations.
Cette promenade lugubre vers le néant est souvent accélérée par d'effrayantes paniques qui bouleversent les multitudes. Des géants formidables, armés de plaies diverses, culbutent ceux qui les entourent et les chassent, comme l'éclair, devant eux. Ces géants ont nom: GUERRE, FAMINE, PESTE, et le but de leurs exploits est toujours le gouffre béant dont les profondeurs sont égales à l'éternité.
Au milieu de cette arène universelle, s'élève un trône monumental dont le sommet se perd dans la nue. Les degrés, pour y arriver, sont aussi nombreux que les sables des grèves. De distance en distance apparaissent des plates-formes où de graves individus, la trompette à la bouche, sonnent le ralliement. Ces trompettes portent sur le front leurs noms respectifs: PHILOSOPHES, MORALISTES, HISTORIENS.
Quand la foule défile devant le trône, elle jette un regard anxieux vers les hauteurs infinies, hésite un instant, s'approche des degrés, mais, le plus souvent, désespère de les gravir, et continue, abrutie, sa marche agitée vers le ravin de la nuit. Quelques élus seuls entreprennent courageusement l'ascension des degrés et arrivent au sommet, où siège le grand juge BON SENS.
Rien n'égale la majesté noble et digne de ce vénérable magistrat. Entouré de satellites simples et modestes, il distribue de bonnes paroles à tous ceux que s'adressent à lui. A chacun son tour de jouir de ses conseils. Ni charlatanisme, ni intrigues ne peuvent exclure les élus des bienfaits de ses sages remontrances.
Le mortel, réconforté, redescend les marches du trône, et, instruit, se dirige vers la mort par un chemin détourné. Il fuit la foule, dont les paniques, les méchantes passions les emportements violents le bouleversent; et lentement doucement avec une sereine philosophie, il fait le saut prévu par la fatalité. Qu'a-t-il gagné à consulter le sublime magistrat? Une promenade tranquille, et une chute raisonnée et sans inquiétude dans les profondeurs de la mort.
Les faibles, ceux qui craignent l'ascension au trône du juge, vivent affolés, ballottés de terreur en terreur, en proie à tous les grands géants qui se font un cruel plaisir de semer partout les désordres. Finalement, surpris, ahuris, pétrifiés, ils envisagent la mort sans la croire si près, et, poussés par la foule, ils disparaissent, en blasphémant, dans l'abîme qu'ils n'avaient pas cru si près.
A travers cette cohue indescriptible, s'avance péniblement un petit groupe compacte. Faible au physique, il essaye cependant de fendre hardiment les masses. En tête apparaît une jeune femme maigre, anémiée, quelque peu intelligente. Derrière elle marchent trente gaillards plus ou moins vigoureux. Sur le flanc gauche se montre, en tête, un homme à l'air profondément misanthrope. Sa physionomie respire parfois une grande confiance, parfois un découragement implacable. Il cherche le vrai chemin.
Il a regardé partout, mais il n'a rien trouvé. Entraîné par la foule, sans guide, il agit d'après ses propres inspirations. Dédaignant tout avis, tout conseil, il va droit à son but: tant pis s'il succombe dans sa marche. Cependant, malgré ses fermes résolutions, il s'aperçoit souvent, hélas! qu'il est faible.
En passant près du tribunal du juge suprême, une idée lumineuse le frappe: il ira puiser des forces auprès de lui. Voilà le guide qu'il cherche depuis si longtemps; il arrivera jusqu'à lui, coûte que coûte.
Il communique ses intentions à ceux qui semblent être sous ses ordres. La jeune femme fait signe qu'elle suivra son chef; mais les trente hommes, sauf quelques-uns, craignent d'affronter le censeur. Ils ont peur de ses remarques sévères.
Le chef fait un grand discours, le premier de sa vie, et la chaleur de sa parole entraîne sa troupe, qui s'engage résolument dans l'ascension des degrés.
Il montent, ils montent.
De plate-forme en plate-forme, on fait de longues haltes. On perd souvent courage, mais le chef les stimule de sa voix décidée. Et tous reprennent de nouveau la pénible promenade.
Enfin, ils arrivent près du magistrat qui les regarde d'un air sévère, où perce cependant une grande bienveillance, car il est toujours flatté du courage de ceux qui affrontent les fatigues inouïes, nécessaires pour se présenter à lui.
Au milieu du plus profond silence, il interpelle celui qui paraît être le chef du groupe:
--Qui êtes-vous?
--Je suis le père des _Expéditions autour de ma tente_.
--Quels sont ces gens qui vous suivent?
--Cette dame est ma préface, et ces hommes sont mes trente chapitres. Ils viennent tous, guidés par moi, demander vos conseils, votre censure et votre approbation de leurs actes.
--Veuillez les faire défiler un à un devant moi, et me donner leurs états de service. Je rendrai mon jugement sur les faits et gestes de chacun. Je réserverai, pour la fin, mes appréciations sur la conduite de leur chef.
L'auteur passe au magistrat un gros manuscrit où sont détaillées les principales actions des intéressés.
L'HUISSIER, _criant.--Dame Préface!_
LE JUGE.--Avancez. Vous n'avez plus le droit de vivre. Les préfaces sont toutes mortes depuis longtemps. Je vous pardonne cependant, car votre air modeste parle en votre faveur. Puis vous êtes si maigre, si exténuée, que je n'ai pas le courage de vous condamner à disparaître. Fuyez de ma présence, et n'y revenez plus.
L'HUISSIER.--Chapitre premier!
LE JUGE.--Vous êtes long et maigre, mais vous êtes nécessaire à l'existence de vos vingt-neuf compagnons. A ce titre seul, je vous autorise à exister. Je reconnais aussi certaines qualités de vos formes, et avec un peu de gymnastique vous deviendrez passable. Allez.
L'HUISSIER.--L'Auteur!
LE JUGE.--C'est un portrait. Je déteste les portraits d'auteurs faits par eux-mêmes. Laissons cela à la Rochefoucauld. Vous m'ennuyez, partez.
L'HUISSIER.--Le Bidon!
LE JUGE.--Vous êtes blessé. Tant mieux pour vous. Moralement, c'est beau une blessure; mais faites-vous raccommoder. Vous avez été utile. Continuez.
L'HUISSIER.--Les Godillots!
LE JUGE.--Ah! ah! vous voulez quitter votre maître. Vous devenez malséants et apathiques. Juste au moment où l'on va vous ficher à la porte, vous vous permettez d'être exigeants. Sachez qu'il faut toujours tomber dignement. Du nerf, mon ami! du nerf!
L'HUISSIER.--Le Képi!
LE JUGE.--Bon garçon va!
L'HUISSIER.--La Musette!
LE JUGE.--Votre carrière est belle; à vous de l'améliorer encore en donnant refuge à quelques fonds qui manquent à votre propriétaire.
L'HUISSIER.--Le Sac!
LE JUGE.--Vous êtes cruel. Vous _suicidez_ vos maîtres. C'est peu digne de la part d'un brave homme. Tâchez de faire mieux.
L'HUISSIER.--La Pipe!
LE JUGE.--Apportez un prix Monthyon.
L'HUISSIER.--Le Revolver.
LE JUGE.--Rendez-vous utile, monsieur, rendez-vous utile. Quand on vit pour faire mourir les gens, on se distingue autrement qu'en trouant des cibles de papier.
L'HUISSIER.--Le Sabre!
LE JUGE.--Pouah! mon bonhomme, vous ne valez rien.
L'HUISSIER.--Digression patriotique!
LE JUGE.--A la bonne heure! Voilà qui rend justice à la fête nationale. Malheureusement, il y en a peu comme vous. Au lieu de courir la plaine ce jour-là, l'arme au poing, beaucoup de gens s'amusent. C'est un tort, mais c'est un droit conquis.
L'HUISSIER.--La Gamelle!
LE JUGE.--Dans la gamelle, c'est bon.
L'HUISSIER.--Le Quart!
LE JUGE.--Passez.
L'HUISSIER.--Les Guêtres.
LE JUGE.--Bonjour!...
L'HUISSIER.--Le Cafard!
LE JUGE.--...
L'HUISSIER.--Pêche miraculeuse.
LE JUGE.--...
L'HUISSIER.--Souvenir du jeune âge.
LE JUGE.--Que me racontez-vous là, monsieur l'auteur? Vous nommez ces gens-là: _Boutades militaires_, et vous me présentez ici un tas de morveux sans états civil appropriés. Sachez qu'il faut trouver un nom convenable quand on produit des chefs-d'oeuvre. Vos trente enfants et cette dame devraient porter le nom de _Mosaïques humoristiques_. Ils seraient ainsi dans le vrai. Je m'emballe devant votre effronterie de me présenter des gens sous de faux noms. Puis, n'avez-vous pas dit, dans votre portrait, que le _moi_ était haïssable? et continuellement le _moi_ a été chez vous à l'ordre du jour. C'est mal, ça, monsieur; oui, c'est très-mal.
Je ne puis cependant me dispenser d'un petit conseil, ni d'une certaine appréciation. Je reconnais que vous avez bien mérité des gens qui aiment à bâiller. Mais, malheureusement, ceux-ci ne sont pas seuls sur terre. Tâchez de travailler un peu pour les idiots, qui ne bâillent jamais. A chacun sa pâture, mon ami. Finissez-en, car j'éprouve moi-même d'inquiétants symptômes de désarticulation maxillaire. Avant de me livrer à cette grave occupation, je vous crie du plus profond de mon âme: Pour Dieu! Dépêchez-vous d'écrire _fin!_
Le juge se tait. De formidables voix lancent à tous les horizons ses jugements dont la morale est: Travaillez! travaillez! Tout est dans le travail! Les échos emportent cette sentence aux quatre coins cardinaux.
Soudain un bruit terrible se fait entendre. Le papa BON SENS, en bâillant, s'était brisé la mâchoire, et, tombant à la renverse, avait entraîné son trône avec lui. Cette catastrophe épouvantable précipite dans le vide, pêle-mêle, personnages, huissiers, philosophes, historiens et l'auteur.
Celui-ci, ricanant comme Méphisto à la vue de son oeuvre, se sauve de la foule, son coupable manuscrit sous le bras. Ces mots du juge: Travaillez! travaillez! le hantent comme un cauchemar. Puis, dans le tumulte, il cherche fiévreusement une plume, et il écrit le mot qui sauvera tout:
FIN
TABLE
PRÉFACE I.--La tente. II.--L'auteur. III.--Le bidon. IV.--Les godillots. V.--Le képi. VI.--La musette. VII.--Le havre-sac. VIII.--La pipe. IX.--Le revolver. X.--Le sabre. XI.--Digression patriotique. XII.--La gamelle. XIII.--Le quart. XIV.--Les guêtres. XV.--Les vacances. XVI.--Combat homérique. XVII.--Funèbre souvenir. XVIII.--Pêche miraculeuse, XIX.--Souvenir du jeune âge. XX.--Un page d'amour. XXI.--Chasse à l'affût. XXII.--Réminiscences du passé. XXIII.--Combat du schott Tigri. XXIV.--La flûte. XXV.--Une colonne. XXVI.--Mélanges. XXVII.--Une colonne campée. XXVIII.--Mes prisons. XXIX.--Enlèvement frauduleux. XXX.--En permission. Apologue.
______________________________________________________________ PARIS, TYPOGRAPHIE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GANANCIÈRE, 8.
End of Project Gutenberg's Expéditions autour de ma tente, by Ch. Des Ecores