Expéditions autour de ma tente: Boutades militaires

Chapter 13

Chapter 133,808 wordsPublic domain

Mais j'eus la bonne idée de réfléchir,--la réflexion, c'est mon fort,--et je me mis à rire aux éclats, avec un entrain tel que c'en était un bouquet de fleurs.

On fut interdit, j'explique ma situation, on a pitié de moi et l'on me fait une place sur le lit de camp.

Mais là, sans blagues, ma position me paraissait alors pleine d'intérêt. Quoi, ma bonne volonté? méconnue. Mon ardent patriotisme? vain mot. Me fourrer aussi carrément en prison... Je tenais une légère attaque de découragement.

Il est assez facile, et même du meilleur ton, de rire de tout, mais je défie qui que ce soit d'avoir une gaieté folle dans une situation pareille. Ames sensibles! Appréciez ma première nuit de salle de police!

Il me restait l'espoir d'être libéré le lendemain. Car enfin, je ne suis pas coupable. J'ai enfreint la consigne, il est vrai, mais à l'instigation de sous-officiers. Si quelqu'un doit subir un châtiment pour cette faute, ce sont, sans contredit, ceux qui entraînèrent le conscrit. Au lieu de me guider dans la bonne voie, les sergents avaient fraudé le règlement en m'habillant pour me faire sortir en contrebande. Tant pis pour les sous-officiers s'ils agirent avec légèreté. Mon péché ne provient que de mon ignorante des choses, dont la connaissance aurait dû m'être communiquée par ceux qui me forcèrent à enfreindre les ordres. Incontestablement le droit est pour moi.

Tel est mon raisonnement, sous les verrous. Fort de la justice de ma cause, j'essaye de dormir. Des cauchemars me troublent toute la nuit, les punaises font merveille, et le jour me rend l'espoir d'être élargi.

Une clef grince dans la serrure. Enfin! je serai libre! Le caporal de garde entre, sourit avec amabilité, et me montrant trois fois ses cinq doigts, m'apprend que j'avais quinze jours de prison.

Boum! Ça y était!...Ça t'apprendra, misérable bourgeois, pékin brumeux, boudiné juteux, à aller prendre le café en ville avec tes supérieurs!...

Ce mot de prison me tintait aux oreilles comme un glas funèbre. C'est certain, allez! que je n'avais pas envie de rire.

On me conduisit à la prison. Je montais d'un grade.

Ma nouvelle résidence ressemblait à l'autre: c'était son sosie.

Comme dernier arrivé, j'avais la plus mauvaise place.

L'heure des corvées arrive. Un peu remis, je fais contre fortune bon coeur, et je débute, dans l'expiation de mon crime, en faisant fonction de cheval, au tombereau chargé de balayures du quartier.

J'y allais, sans conviction, mais j'obtins d'assez grands succès cependant. Mon gibus surtout causait une douce désopilation aux guerriers spectateurs.

Enfin, je pris goût à mon travail, et peu à peu je passai maître dans l'art de tirer au brancard.

L'adjudant, émerveillé, me promut balayeur.

Là, mes vraies aptitudes se révélèrent. Je n'étais pas balayeur, j'étais épatant. J'excellais dans le choix des balais, et je leur donnais toujours une tournure soignée. La poussière et les feuilles se rangeaient délicatement, sans s'envoler, devant les poussées discrètes de mon arme. Quand je portais mon balai sur l'épaule droite, la figure épanouie du troupier admirateur me chatouillait vraiment.

Enfin, j'obtins un succès tel que l'adjudant me prononça digne de la pelle.

Ainsi, après huit jours de détention, j'obtenais ma troisième promotion. Chose inouïe dans les annales de la prison. Bien plus, ce même adjudant me promit le grade de chef d'atelier, si ma conduite se soutenait dans une aussi brillante persévérance.

Très-vaniteux par tempérament, je me livrais au plaisir du succès acquis, au point d'oublier ma soupe.

Bien des hommes, se croyant trempés à froid, succombent cependant sous le poids de la fortune!

Après la sieste, je me précipite sur les pelles et, m'emparant de l'insigne de mes nouvelles fonctions, je fais un violent effort sur moi-même et je rattrape mon sang-froid.

Comme à tout bonheur se mêle un peu d'amertume, le nouveau travail que l'on me confia faillit à tout jamais me détacher de la pelle. Heureusement que l'épreuve ne fut pas renouvelée.

L'histoire est simple.

Dans un coin du quartier, isolé de tout, s'élève un petit édifice, très-coquet à l'extérieur, mais l'expérience m'a prouvé qu'il ne se soutient pas à l'intérieur.

Je ne veux pas le désigner autrement, quoique les Anglais n'hésitent pas à l'appeler chez eux: _water closets_.

Deux heures de ma vie, qui est pourtant une chose bien courte, furent gaspillées, que dis-je? furent empoisonnées par l'intérieur de ce petit édifice coquet.

Il faut bien tout détailler, quand on se mêle de parler de ses prisons. Témoin Linguet, qui dit de croustillantes histoires sur la Bastille.

Patience cependant, car j'arrive à l'apogée de mon incarcération avec une dernière peinture de nos moeurs d'internés.

Dix grands fourneaux cuisent les aliments d'un bataillon. A heure fixe, les cuisiniers retirent la viande des marmites et la partagent en parts égales.

Les prisonniers, au courant des choses, accourent à la distribution. Chacun reçoit en cachette son os à ronger. On place un factionnaire qui avertit les dîneurs de l'approche d'une autorité quelconque.

J'avoue, à ma honte, que cette occupation m'avait toujours déplu, quand j'étais simple balayeur. Mais la pelle me donna du nerf, et rougissant un peu, je crois, je priai un cuisinier de me donner ma part. Ce brave garçon fut stupéfié. Je l'ai toujours soupçonné de m'avoir pris pour un spécialiste, à qui la faim était inconnue. Il ne savait pas, sans doute, la cause de mon sommeil dans le tombereau de Chicago.

Je reçus un énorme gigot. La glace était rompue, et, chaque jour depuis, je grugeais un bon morceau, à neuf heures et demie précises.

Ces délices de Capoue me firent un peu négliger la pelle, et la fin de ma détention arriva sans que j'eusse l'honneur de passer chef d'atelier. J'en fus peiné, mais cet ennui était tempéré par le plaisir de respirer l'air libre.

O jeunesse aventureuse, qui songez aux guerres, à la gloire, aux grades, méfiez-nous des prisons! Je vous jure ici, à la fin de cette peinture navrante, qu'il fait meilleur dehors!

XXIX

ENLÈVEMENT FRAUDULEUX

Mon ami Z... était amoureux, et,--ce qui est plus grave,--au point de vouloir se marier.

Juvénal du moment, je lui répétais: Quoi! mon bon, tu veux te marier? Et il y a tant de maisons qui ont cinq étages, tant de fenêtres béantes ouvertes, tant de cordes inoccupées! Et des ponts, des revolvers, des poisons!

Mais que peut obtenir le sain raisonnement sur un homme pincé par le dieu de la jeunesse? Tous mes conseils tombaient dans l'eau, ou plutôt ne faisaient qu'aggraver le mal.

Se marier paraît être assez facile à quiconque n'attache qu'une superficielle importance aux choses pratiques de la vie.

Mais dans le mariage entrent plusieurs facteurs. D'abord il faut un homme et une femme. L'expérience des siècles nous enseigne qu'aucun mariage n'a pu réussir sans ces deux données.

L'homme qui veut se marier possède bien le premier facteur, mais il lui faut trouver le second. On y arrive assez souvent, et là ensuite commencent les vrais ennuis.

N'allons pas croire que ces ennuis proviennent de la valeur intrinsèque des futurs. Fi donc! il proviennent des convenances. Et les convenances?...

Un jeune homme a une position, et il aspire à l'hymen. Il adresse une circulaire au ban et l'arrière-ban de ses parents, amis, connaissance. Il a de beaux appointements, il appartient à une bonne famille, il jouit de tant de milliers de francs de rente. De l'âge, du physique, des qualités morales du postulant, rien. Les rentes, la position, les appointements suffisent amplement à une jeune fille élevée dans une saine morale.

Enfin on trouve la fiancée. Elle convient sous tous les rapports: elle a une belle dot.

On ménage une entrevue. Gracieusetés extérieures sur toute la ligne, grimaces intimes des deux futurs. Ça ne fait rien. On s'aime par convention, on s'adore à 25,000 francs par an, et l'on ira devant M. le maire, d'autant plus tôt que les revenus des candidats sont plus gros. Si l'on allait manquer cette bonne affaire!

Quatre-vingt-dix-neuf mariages sur cent se font de cette manière.

Ce qui m'étonne, c'est que beaucoup de ces unions sont malheureuses. A voir les soins qui accompagnent les pourparlers, j'aurais cru le contraire, mais je me trompe en ceci comme en bien d'autres choses.

Il faut voir les bonnes amies, rongées de jalousie, raconter avec force commentaires le succès d'une jeune mariée. Peu jolie, presque pas de dot, elle a intrigué pour avoir M. X..., qui a 100,000 francs de rente.

Pendant que les bonnes âmes sèchent sur pattes, la pauvrette se meurt d'ennui et cache ses larmes à son riche époux.

Que le monde est donc beau! Pauvre Pangloss! que tu serais heureux si tu vivais au dix-neuvième siècle! Tu chercherais peut-être ton Candide comme Diogène son homme. Mais c'est égal, tu aurais lieu d'être satisfait. Je vois ici ta vieille bouche édentée crier, avec une suave satisfaction: Plus ça change, moins ça change: donc, tout est pour le mieux, C. Q. F. D.

Quatre-vingt-dix-neuf mariages sur cent se font dans d'aussi bonnes conditions, oui, mais le centième?

Celui-là se fait par amour.

Un garçon voit une jeune fille, l'apprécie, l'aime, cherche à l'épouser. La fiancée répond aux sentiments de son amant. Les parents, bonnes et braves gens, facilitent leur union.

Tout ça, c'est incroyable, et d'un rococo! Mais que voulez-vous, on ne peut être parfait. Notre aimable siècle des inventions, des arts, des sciences, doit bien avoir aussi quelques taches. Oui, malgré les efforts de la vraie morale, des doctrines pratiques et intelligentes, il se trouve encore de nos jours des gens assez naïfs pour se marier par amour.

C'est moi qui plains ces pauvres diables. Mais d'où sortent-ils donc? Qui les a élevés? Où vivent-ils Demandons cela à qui le sait; moi, je l'ignore.

Mon ami appartenait à cette dernière catégorie. Il aimais sa future, et celle-ci le lui rendait bien. Mais la maman de la jeune fille connaissait la valeur des gros sous, justement ce qui manquait à Z...

De là, oppositions, tracasseries, entraves de toutes sortes qui centuplaient les désirs des jeunes gens. Finalement, défense formelle de se voir. Pleurs, soupirs, rien n'y faisait, la matrone était inflexible.

Mon ami, garçon de moyens, savait se tirer d'un mauvais pas, mais il lui fallait un tiers.

A cette époque, j'étudiais le métier difficile de vendre des paletots. Mes travaux prenaient fin le soir, à six heures. Je fumais tranquillement la pipe des réflexions, quand Z... l'oeil à l'orage, les cheveux en coup de vent, s'écroule, comme une avalanche, dans mon modeste logement.

--Ah! mon pauvre vieux, toi seul peux me rappeler à la vie.

--Fichtre! ça me flatte, mais tu ne me parais pas trop malade.

Le sort m'est fatal. Si mon état se continue, je me fais sauter la cervelle.

--Veux-tu que je t'ausculte? Sont-ce les poumons qui gémissent ou la moelle épinière que déménage?

--Allons! allons! pas de blagues, j'aime à la folie et je suis aimé; mais une mère cruelle s'oppose à mes voeux. Ah! je me meurs.

--Diable! ceci est tragique et très-grave. Il me semble difficile de te guérir. Si je pouvais aimer à ta place, hein?

--Assez. Tu parles bien l'anglais. Ta binette a une certaine allure américaine. Tu vas te faire passer pour un citoyen de la grande République, et tu iras comme tel chercher ma fiancée.

--Ah! ça, je le veux, mais comment?

--Habille toi sur ton trente et un.

--Très-bien.

--Mets tes chaussures à talons plats et à becs de canard.

--Parfait.

Prends un chapeau de feutre mou et gris, mais gris, tu entends.

--Compris

--Tu portes moustaches et barbe au menton. Rase tes moustaches, et tu sera un _Yankee tschock_.

--Aie! ça, ça m'ennuie. Pour toi cependant, je mettrais ma main au feu; ça serait dur, mais enfin... Après?

--Ma fiancée parle l'anglais comme un cockney,--sa mère n'en sait pas un mot.--Elle est avertie de ta venue. Tu dois te présenter, sous le nom de Scudder, à neuf heures ce soir, dans la rue Amherst, pour la conduire à une _surprise party_. La mère est au courant de la chose, sa fille l'a préparée. Vous sortirez tous deux, je vous guetterai et je pourrai une fois encore, avant de mourir, embrasser ma chère Philomène. Donc, en route, et souviens-toi que tu tiens ma vie entre tes mains.

--Compte sur mon amitié.

Cette expédition me plaisait assez. Depuis longtemps je vivais dans un marasme malséant. Rien à faire. Puis, ne s'agissait-il pas de flouer une marâtre, qui s'opposait aux amours pures et honnêtes de deux aspirants à l'hymen?

A l'heure fixée, j'arrive à la maison de Philomène, l'air suffisamment Yankee.

On m'introduit. Je fais une question en anglais, la domestique reste tout baba. On me fait entrer au salon, et Philomène, que ne n'avais jamais vue, entre et me dit tout de suite: «Je suis celle que vous venez chercher.»

Elle était tellement belle que je faillis perdre mon sang-froid britannique.

Elle me présente à sa maman, qui se courbe en angle droit. J'en fais autant et me redresse, comme un ressort qui reprend sa roideur primitive.

--C'est étonnant, dit la bonne femme, comme monsieur a l'air Canadien. On ne dirait pas du tout qu'il est Américain.

Je riais dans mon ventre, mais ma figure était sombre et inconsciente.

Z..., accompagné d'un camarade, avait eu la curiosité de me suivre de loin, pour voir comment je m'acquitterais de mon ambassade.

C'était en été. La croisée était ouverte, les volets fermés. Et l'appartement, au rez-de-chaussée, permettait aux deux amis de se rendre compte des événements de l'intérieur.

Rieurs constitutionnels tous deux, ils étouffaient dans leur mouchoirs les bouffées bienfaisantes occasionnées par ma face rasée aux lèvres. A la remarque de la maman sur ma parfaite ressemblance avec tous les Canadiens du Pays, ils n'y tiennent plus. Z... roule dans le fossé de la rue, se fourrant un mouchoir dans la bouche, s'enfonçant les côtes. L'autre, faisant un saut de carpe, s'affaisse comme un paquet, dans des étouffements épileptiques.

La dame, entendant quelque bruit, ouvre brusquement les volets. Puis ne laissant rien paraître sur sa figure, elle ferme tout.

--Ah! ces gamins! fait-elle.

Toujours impassible, je prévoyais le moment où l'on me flanquerait à la porte, ne doutant plus que l'on ne fût au courant de l'affaire.

Je soutiens mon rôle jusqu'au bout cependant, et, quelques minutes après, je sortais, grave comme un diplomate, Philomène au bras.

J'envoyais Z... à tous les diables; mais devant le succès de mon entreprise, je commençais à croire qu'il n'y avait rien de cassé.

Ah! ouais! la vieille était rusée. Elle avait parfaitement bien entendu les rires des deux camarades, et, comprenant l'affaire, elle voulait voir la fin de l'aventure.

A peine étions-nous sortis, qu'elle se met à nous suivre.

Trois ou quatre cents pas plus loin, je livre Philomène à Z..., à qui je fais de violents reproches sur sa curiosité. Il m'assure qu'il n'a pas été vu.

Reprenant tous courage, nous nous dirigeons vers la demeure d'une amie commune. La soirée fut splendide d'entrain. Musique, danse, chant, rien n'y manqua. Et sur le tard, à l'heure convenable pour la fin d'une _surprise party_, nous reprenions allègrement le chemin de la rue Amherst.

Je dépose Philomène chez elle, et, rejoignant Z..., nous nous livrons tous deux au bonheur divin de nos succès. Mon ami sautait, gambadait. Je l'imitais, avec moins d'entrain pourtant car je regrettais mes moustaches.

Enfin, chacun entre chez soi pour se livrer à un sommeil bien acquis.

La journée du lendemain se passe tranquille pour moi; mais, le soir, je vois arriver Z..., la tête entre les jambes. Il faisait un nez long comme ça................

--Oh! mon cher, tout est perdu.

--Encore!

--Imagine-toi que la mère de Philomène a tout compris, tout vu.

--Ah! diable!

--Elle nous a entendus rire.

--Je te le disais bien.

--Et puis elle nous a suivis, et, passant la soirée à la porte de la maison où nous étions, elle s'est amplement repue de nos accès de gaieté.

--Ça se corse.

--Ce matin, elle tombe chez moi, et me fait une scène épouvantable.

--Ça devient épique.

--Elle me qualifie de toutes sortes de noms malsonnants.

--Tu les mérites.

--Mais ce n'est pas tout.

--Continue.

--C'est toi, mon pauvre vieux, qui fus salé.

--Parbleu.

--Comment, monsieur, criait-elle, avec une sainte colère, vous m'envoyez un homme qui a l'air respectable, à qui l'on donnerait le bon Dieu sans confession, une sainte nitouche enfin!

--Ça, c'est très-flatteur pour moi, merci.

--Il se fait passer pour un Américain, continuait-elle. C'est une vraie fraude, ça, monsieur, oui, une vraie fraude, et j'en verrai la fin.

--Me voilà propre. Comment faire?

--Je viens exprès pour réfléchir, avec toi, aux moyens de te tirer de là.

--Réfléchissons...

Nous faisons deux mines longues à perte de vue.

Mon parti est vite pris.

--Laisse cette bonne dame agir comme elle l'entendra; après tout, ça m'est indifférent.

Mon ami se range à mon opinion, et nous sortons prendre le verre de l'amitié.

Jamais plus je n'entendis parler de cette affaire.

Et ces deux intéressants jeunes gens se marièrent peut-être?

Hélas! je m'arrête ici, car je pourrais rendre sombre un chapitre que j'ai voulu faire gai.

XXX

EN PERMISSION

Nous avions navigué cinq mois à patte, sur les mers d'alfa des Hauts-Plateaux. Pendant les grandes chaleurs, on mit le cap sur le Tell, et l'on jeta l'ancre, pour quinze jours à trente-deux kilomètres de Daya, port le plus voisin.

Un ardent désir d'aller en permission s'empare alors de tout le monde. Les chefs, indulgents, accordent assez facilement quatre jours de congé. Chaque matin, c'était une émigration en masse.

D'abord indifférent, je me laissai aller peu à peu au désir de faire comme tout le monde. Au bout de huit jours, j'en étais malade. D'autant plus que Bel-Abbès, en liesse, à l'occasion de sa fête patronale, m'attirait comme le fruit défendu.

J'obtins la permission tant désirée, et le jour même je m'échappais seul du camp, afin de pouvoir gagner vingt-quatre heures.

C'était imprudent, car avant d'arriver à Daya, il fallait traverser une forêt fréquentée par des maraudeurs.

Je n'avais pas hésité cependant, et, après cinq heures d'une marche rapide, j'entrais sans encombre dans le murs de la bonne ville.

Daya, pour une jolie ville, voilà une jolie ville. Deux rues qui se coupent à angle droit; au bout de la première, l'église, deux faméliques gamins, un bourriquot fiévreux, un Juif ivre, un tas de fumier où grouillent plusieurs poules. En tout, dix maisons. L'autre rue court du nord au sud. On y voit l'école où dorment cinq élèves à longs cheveux, l'institutrice à lunette qui lit un roman, deux _mercantis_ juifs,--on en trouve partout,--un troupier qui se promène, une rigole qui charrie une eau sale, un soleil de feu qui la brûle dans toute sa longueur. Total: treize maisons.

Touchants rapprochements, mais je décris ce que je vois. Cette description a une tendance réaliste. N'y croyez en rien, cependant, elle n'est pas fidèle.

Comme tout me semblait beau quand même, sur l'écorce terrestre!

Quoi! une permission de quatre jours? Et des maisons, des tables, des femmes, des verres des bourgeois, des chaises, de la bière, un lit. Toutes ces choses-là existaient?... Ce n'est pas un rêve?... Je puis en jouir sans remords?...

Et l'on se croit malheureux ici-bas. Merci! oh! merci!

Mais il me fallait encore faire 70 kilomètres le lendemain pour arriver au terme de mes voyages.

Il y avait une telle affluence de clients pour l'unique diligence, que je trouvai le cahier rempli de places retenues pour six jours à venir.

J'intriguai puissamment pour déguerpir le lendemain, et, malgré tout mon habileté, je ne partis pas.

Ainsi fut perdue la journée si péniblement gagnée la veille par une marche de sept kilomètre à l'heure.

Le jours suivant, nous nous embarquons dix dans une bienveillante patache de six places.

Ce véhicule mérite description. Il y avait quatre roues et deux essieux, disparaissant sous de multiples prolonges. Sur cet appareil, un boîte carrée, avec deux bancs latéraux pour six places, dans le sens de l'axe de la route. A ajouter le siège du cocher là où l'on sait. Deux croisées perçaient la boîte, l'une devant, l'autre derrière.

J'obtins la croisée de devant. Si j'avais pu m'y placer à cheval comme Xavier dans son _Expédition nocturne_, j'aurais été très-mal; mais comme cela m'était impossible, j'étais encore plus mal.

Tout le monde a vu une grenouille ramassée sur elle-même, prête à s'élancer dans le vide. Eh bien! c'était moi!

Les jambes recroquevillées jusqu'au menton, les bras enlaçant le châssis de la croisée, le cou allongé dans une attente anxieuse, j'avais le côté opposé au ventre enfoncé dans l'ouverture, dont le cadre inférieur me coupait littéralement les cuisses.

Soixante-dix kilomètres, à raison de huit kilomètres à l'heure, égalent neuf heures de voyage sur ce candide perchoir.

Perspective:--premier plan: dos arrondi, casquette incroyable du cocher; second plan: cahots, ornières, montées, descentes.

Nous partons.

J'ai bien réussi. Au lieu d'attendre six jours, je partais le deuxième. Sans apparat, il est vrai, mais je partais enfin.

Tout est là dans la vie. La fin, la fin, au diable les moyens!

Eh! mon Dieu! si! c'est comme ça dans les grandes affaires du monde.

On a trouvé autrefois qu'il fallait un bateau pour se rendre d'Europe en Amérique. Depuis cette inquiétante découverte, on se sert d'un bateau pour traverser l'Océan. Les uns prennent un sabre pour arriver à la gloire, les autres, une plume, et moi, j'ai pris une croisée de patache pour arriver au bonheur; et j'ai bien fait.

Avec une goutte de philosophie, les mauvaises choses nous paraissent plus mauvaises encore, partant, ma croisée me semblait détestable.

Consolation suprême cependant, j'avais le cocher.

Ce brave garçon était un chef-d'oeuvre; ceci soit dit sans trop d'efforts.

Si chacun apportait dans ses plans l'attention et les connaissances que ce cocher déployait pour conduire sa voiture jusqu'à destination, ce chacun deviendrait certainement un grand homme.

Cet automédon classique nous la faisait en artiste.

Contournant savamment les ornières dangereuses, il profitait de chaque mètre de bon chemin pour trotter ne perdant pas un pouce de terrain.

Toujours souriant et plein de bonhomie, il rassurait d'un petit rire protecteur et bon enfant le voyageur qui lui criait sa terreur, à la vue d'un passage scabreux.

L'événement donnait toujours raison au rire du cocher, et, après d'anxieux craquements, le véhicule reprenait son train-train, pour traverser bientôt de plus vilains endroits encore.

Maintes et maintes émotions poignantes envahirent les âmes timorées des passagers, pendant ce mémorable voyage.

Enfin Bel-Abbès se montre aux regards avides.

Dans un lointain rapproché, apparaissent ses cheminées, ses dômes, ses minarets orientaux, construits par les Occidentaux. Un rouge soleil couchant colore la masse inerte de ses constructions bariolées, et les grands platanes, qui enlacent cette charmante ville, jettent, dans les feux du soleil, la note chatoyante de leur verdure de bon aloi.

Le chemin était empierré à cet endroit. Le cocher en profita, et nous filions un train d'enfer.

A la nuit tombante, la ville promise nous ouvrait ses portes.

Un moraliste estimable a dit: «La frugalité aiguise les appétits», et je dis comme lui.

Un homme qui vient de se nourrir de la misère de la plaine, pendant de longs mois, trouve tout beau: maisons, arbres, enfants, réverbères et chiens d'aveugle. Et comme un idiot, il s'étonne de ne s'en être pas aperçu plus tôt.